Le combat spirituel

Je souhaite vous faire connaître un livre du P. Hervé Ponsot, dominicain, Combat, la spiritualité au quotidien. Éd. du Cerf, 2016 (1), que je vous invite à vous procurer, à lire, et à travailler. Je souhaite vous en présenter ici uniquement les articulations et des extraits. Ce livre aide à entrer dans une compréhension équilibrée de cette réalité centrale de la vie chrétienne.

En fait, le combat spirituel ne devrait pas être vu en le rapportant au démon, mais à Jésus. Ce combat est en effet celui qui va permettre de s’identifier à Jésus, de « le revêtir » pour employer un terme très familier à l’apôtre Paul (Rm 13, 14; 1 Co 15, 53- 54 ; 2 Co 5, 2-4 ; Ga 3, 27) : en d’autres termes, de transfigurer le premier ou vieil Adam, cet être que nous sommes par notre naissance, en le configurant au second ou nouvel Adam, Jésus.

Ce combat implique bien une lutte contre le démon et sa cour, avec la valeur primordiale et exemplaire de ce e lutte, mais il ne s’y réduit pas : il est l’ajustement à Jésus de toute une vie en ses différentes composantes. D’ailleurs, dans le récit des Tentations, toutes les idoles mondaines potentielles évoquées, que l’on peut classer commodément sous les rubriques de l’avoir, du savoir et du pouvoir (Lc 4, 1-13), manifestent bien la diversité et l’étendue du « combat spirituel », qui ne se limite pas à un combat frontal et ponctuel contre Satan, que l’homme ne pourrait d’ailleurs que perdre.

I. Les acteurs du combat

Beaucoup plus que l’homme et Satan, les deux protagonistes sont Dieu et l’homme, dans leurs rapports réciproques tels que les campe la Bible: un Dieu de miséricorde, en quête de cet homme pécheur, qui s’est dressé contre lui dans le jardin de la Genèse, mais qu’il refuse d’abandonner. Et auquel il propose sans cesse de s’écarter du péché pour retrouver sa véritable identité d’être de communion, à l’image et la ressemblance de Dieu : par la venue au monde de Jésus, crucifié, mort et ressuscité, homme nouveau et parfait, Dieu met un point d’orgue à cette quête en offrant désormais à tout homme un modèle et une voie à suivre.

1. Dieu et l’homme

1a. L’homme à la recherche de la ressemblance perdue

« Adam, où es-tu? »: c’est la première demande que Dieu adresse à l’homme après le péché. Et Adam est un homme désorienté qui a perdu sa place dans la création parce qu’il croit devenir puissant, pouvoir tout dominer, être Dieu. Et l’harmonie se rompt, l’homme se trompe et cela se répète aussi dans la relation avec l’autre qui n’est plus le frère à aimer, mais simplement l’autre qui dérange ma vie, mon bien-être. » (Homélie aux migrants, pape François à Lampedusa, le 8 juillet 2013).

En résumé, le combat spirituel apparaît comme la lutte que l’homme doit mener pour retrouver le Paradis perdu, autrement dit la condition qui fut la sienne avant le péché et dont l’image de Dieu en lui garde la trace : un homme de communion en face du Dieu amour, différent de lui et recevant de lui à chaque instant, directement ou par la médiation d’autrui, tout ce qui lui est nécessaire pour grandir dans ses deux composantes relationnelles, humaine et divine. C’est le chemin que trace pour lui le Fils.

1b. Jésus le crucifié, parfaite image de Dieu

Comprenons bien toutefois qu’après la chute, ce e image qu’il s’agira de reproduire, en reprenant toutes les ressemblances, sera toujours celle de Jésus crucifié et glorifié, glorifié dans sa crucifixion : la croix sera désormais le seul chemin qui permette de revenir au Paradis. Un chemin que Jésus qualifie lui-même de resserré (Mt 7, 14), et qu’il est venu annoncer, vivre et promouvoir sur la terre. Nous allons visiter ce chemin en évoquant les étapes, les lieux, les moyens de « revêtir le Christ ».

2. Dieu et l’homme à l’épreuve l’un de l’autre

Dans les le res dites « Pastorales », saint Paul insiste sur la qualité du combat : « afin que tu combattes le bon combat » (1 Tm 1, 18), « combats le bon combat de la foi » (1 Tm 6, 12), « j’ai combattu jusqu’au bout le bon combat » (2 Tm 4, 7). L’homme est donc appelé à combattre pour retrouver le chemin du paradis perdu, mais contre qui doit-il lutter ? Comme le suggère l’évocation de la foi, le combat ne vise pas en priorité des êtres de chair et d’os, même si cela ne doit pas être complètement exclu. On pense donc plutôt spontanément aux forces spirituelles démo- niaques déjà évoquées et sur lesquelles on reviendra, qui trouvent tout un tas de relais tels l’orgueil ou l’argent, mais il en est d’autres que l’on mentionne plus rarement : soi-même, et Dieu. Tous les auteurs spirituels, comme les textes bibliques, en témoignent, la lutte contre Dieu est un des aspects du combat spirituel.

2a. L’homme en lutte contre Dieu

Dieu et l’homme sont en cause : ils doivent s’ajuster, et leur rapport s’exprime en termes de « mise à l’épreuve » car ni l’un ni l’autre ne font l’économie d’un tel ajustement.

Peut-on se battre contre Dieu? La proposi on paraît pour le moins étrange si, comme il a été dit, Dieu ne cesse de chercher l’homme, de venir à sa rencontre. Et pourtant, le fameux combat de Jacob (Gn 32, 23-31), même si l’on en adoucit les termes en parlant de « lutte contre l’ange », met bien en scène un combat contre Dieu, représenté par son ange: « tu as été fort contre Dieu » (v. 29). Et même si l’événement se présente de manière très différente, c’est aussi une forme de combat contre Dieu que mène Jésus à Gethsémani : « Éloigne de moi cette coupe » (Mc 14, 32-36).

Ne limitons pas l’ajustement au seul être humain : comme le rapporte l’Ancien Testament, dans sa quête de l’homme, Dieu n’a de cesse de s’ajuster à lui. En lui envoyant prophète après prophète, en lui donnant sa parole par de multiples canaux, y compris le canal de ses adversaires, Dieu ajuste sa proposition de salut à l’homme. Les pères de l’Église parleront de la « condescendance de Dieu », dont le sommet sera atteint dans la venue au monde de Jésus, fils de Dieu, venu ouvrir un chemin afin que nous marchions sur ses traces (cf. 1 P 2, 21).

Ne disons pas non plus trop vite que le combat est « spirituel », comme s’il se passait uniquement dans la tête ou le cœur du lutteur terrestre : il engage tout l’être, au point que Jacob en portera dans son corps la trace définitive, symboliquement évoquée au travers du nerf sciatique. Ou, pour Jésus, dans la tristesse et l’angoisse de Gethsémani, que Luc exprime en termes de « sueur de sang » (Lc 22, 44). En fait, comme il a été dit un peu plus haut, ce combat est un chemin de croix, une épreuve, au sens fort et originel du mot: quelque chose de douloureux, mais aussi un test de fidélité. Cette épreuve qu’Adam et Ève ont échoué à traverser en tombant tout de go dans les filets du serpent.

 2b. L’homme en lutte contre lui-même

Scupoli a une manière propre de décrire le dilemme évoqué par
Paul sur cette loi de péché (Rm 7, 18-23). Il écrit : « La guerre spi-
rituelle que nous avons à soutenir vient principalement de ce que
la volonté raisonnable a, au-dessus d’elle, la volonté divine et au-
dessous, la volonté des sens ; placée au milieu, elle se trouve en-
gagée dans un combat sans trêve, chacune des deux volontés
cherchant à l’attirer à son par et à l’assujettir à sa puissance »
(Lorenzo Scupoli, Le combat spirituel, livre publié en 1589, ch.
12).

Jésus n’a pas craint de s’abaisser pour pouvoir grandir: « De condition divine, il n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes » (Ph 2, 6-7). Le fruit en est évoqué par Jésus lui-même dans une célèbre parabole sur les invités à un repas de noces : « Lorsque tu es invité, va te mettre à la dernière place, de façon qu’à son arrivée celui qui t’a invité te dise: « Mon ami, monte plus haut. » Alors il y aura pour toi de l’honneur devant tous les autres convives » (Lc 14, 10).

 

3. Le tentateur, les tentations et la réalité du péché

3a. Les tentations comme épreuves

La première tentation est précédée d’une longue période de jeûne, et donc d’une expérience aiguë du manque: Satan propose alors à Jésus du pain… ce qui en soi est une bonne chose, et l’on ne pourrait que se réjouir que toute la terre puisse bénéficier d’une telle offre. Mais cette offre est biaisée, tout comme celle faite à Adam et Ève: le pain en question n’est pas le fruit souhaitable et légitime du travail de l’homme, mais l’effet d’un coup de baguette magique, un artifice. Comment ne pas penser aujourd’hui à tous ces hochets que la technique nous propose, et qui nous distraient si souvent de notre faim la plus profonde, celle d’un « pain qui rassasie »? Et cela marche parce que l’homme refuse, par légèreté ou par peur, de descendre en lui-même et d’écouter la voix de l’Esprit en son cœur.

La deuxième tentation (« Jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront », Mt 4, 1-11), nous montre Satan citant l’Écriture, comme il prétendait rapporter la voix de Dieu dans le jardin de la Genèse : Satan est prophète ! Il sait Dieu, il « parle » Dieu, du moins il voudrait le faire croire. Et l’homme s’y fait prendre, souvent, très souvent, parce que, faute de fréquenter la parole de Dieu, il est comme une brebis égarée qui ne sait plus reconnaître la voix de
son Pasteur (cf. Jn 10, 4-5).

La troisième et dernière tentation nous montre Satan proposant à Jésus la maîtrise de tous les royaumes de la terre. C’est la tentation du pouvoir à laquelle, l’histoire ne cesse de le montrer, il est bien difficile de résister. Alors même qu’il peut être utile pour une noble cause : les politiques le disent souvent, c’est pour réaliser des choses en faveur de leurs concitoyens qu’ils souhaitent un tel pouvoir. Mais il est hélas fréquent que cette cause soit vite oubliée. Remarquons que Satan méconnaît, parce qu’il n’en a justement aucune maîtrise, le Royaume de Dieu, le seul qui soit important : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa jus ce, et tout le reste vous sera donné en plus » (Mt 6,33).

Voilà donc les tentations majeures, qu’il ne faut pas confondre avec le ou les péchés.

3b. Le ou les péchés

= Les péchés

En d’autres termes, le péché ne se révèle que dans la lumière divine, ce qui soit dit en passant explique pourquoi l’annonce de l’Évangile doit toujours avoir la priorité sur la dénonciation de tel ou tel péché, de telle ou telle turpitude.

La poussière plus ou moins grossière de ce péché n’est évidemment pas la même pour tous. Le Je confesse à Dieu évoque des péchés « en pensée, en parole, par action et par omission ». Ces quatre formes recouvrent l’ensemble des péchés qui peuvent être commis. Étant bien entendu que, pour qu’ils soient véritablement des péchés, et pas de simples velléités, il faut qu’ils soient des actes ou des renoncements fruits d’une volonté propre. Il faudrait donc suppléer l’adjectif « volontaire » à chacune des possibilités : pensée volontaire, parole volontaire, action volontaire, omission volontaire.

Évoquer cela, c’est aussi se donner les moyens du combat selon les dimensions qui viennent d’être évoquées :

• Chasser les pensées négatives, la haine certes, mais aussi plus simplement les idées de revanche, les « idées noires ». Toutes choses qui encombrent notre esprit sans aucun fruit, qui nous font nous retourner en arrière. La culpabilité nous reconduit sans cesse vers le passé, et nous empêche de vivre parce que la vie est devant nous. La réconciliation, sous toutes ses formes, en particulier le sacrement, est le meilleur moyen de lui ôter sa force.

• Éviter les paroles blessantes, contrôler sa langue comme y invite, avec beaucoup de justesse, l’apôtre saint Jacques : « La langue, au contraire, personne ne peut la dompter : c’est un fléau sans repos. Elle est pleine d’un venin mortel. Par elle nous bénissons le Seigneur et Père, et par elle nous maudissons les hommes faits à l’image de Dieu. De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction. Il ne faut pas, mes frères, qu’il en soit ainsi » (3, 8-10).

• Marcher dans les voies de Dieu : ici le champ est vaste et ne peut être détaillé. Les Béatitudes (Mt 5, 1-12) pourraient baliser la route. Mais attention aux chemins de traverse telle que l’illusion dénoncée avec raison par Scupoli : « Aussitôt qu’une œuvre nous est proposée, nous l’envisageons et nous la désirons, non sous l’impulsion de la volonté de Dieu et dans le but de lui plaire, mais pour le plaisir et le contentement que nous trouvons à vouloir ce que Dieu veut. L’illusion en ce point est d’autant plus facile que l’objet de nos désirs est meilleur en soi. L’amour-propre trouve à se glisser jusque dans le désir que nous avons de nous unir à Dieu » (ch. 10).

• Saisir les occasions de venir en aide au prochain. Le bon exemple ici nous est rappelé dans la fameuse parabole de ce « Bon Samaritain » (Lc 10, 30-35) qui, au contraire du prêtre et du lévite, clairement pécheurs par omission, accepte, lui de se dérouter pour prendre en charge l’homme à demi-mort au bord de la route.

 Il existe donc dans l’homme une volonté négative, que Paul appelle globalement « le péché » (au singulier, cf. Rm 6 et 7), qui se traduit très concrètement dans des péchés, et que certains voudraient à tort assimiler au péché originel.

= Le péché originel

Le péché originel désigne une situation caractéristique du monde désorienté que trouve tout homme à sa naissance, et qu’il contribue à augmenter par ses péchés personnels. Elle est rapportée à son origine pour en dire la dimension universelle. Voici ce que dit le catéchisme pour les jeunes connu sous le nom de Youcat, Paris, Éd. du Cerf, 2011 : « L’expression « péché originel » ne désigne pas une faute personnelle, mais la situation néfaste de l’humanité dans laquelle s’insère chaque individu, avant que, par libre décision, il ait péché lui-même » [voir Catéchisme de l’Église catholique, 388-389, 402-404]. De ce péché originel et aussi personnel, la tradition chrétienne exclut Jésus, et la tradition catholique la Vierge Marie, par une grâce particulière anticipée de la mort et de la résurrection de son fils (dogme de l’Immaculée Conception).

Celui qui veut donc se lancer dans un combat spirituel doit savoir que ce péché est attaché à ses basques, mais aussi que la grâce baptismale permet de s’en affranchir, et que la meilleure manière de ne pas rechuter consiste à ne plus « charger la barque », à vivre une vie chrétienne selon les dimensions évoquées plus haut, en s’attaquant aux péchés personnels. Ce combat aura lieu dans un monde désorienté, dont il n’y a guère de secours à attendre !

II. Les lieux et les moyens de la rencontre

1. Les lieux de la rencontre

Où l’homme doit-il engager le combat spirituel ? La réponse paraît très naturelle, compte tenu de ce qui a déjà été dit : en lui. Il est vrai, mais ce n’est pas le seul « lieu » dans la mesure où il va devoir faire appel à l’aide de Dieu : celui-ci se trouve aussi dans le désert et… la vie quotidienne. Remarquons que ce sont précisément les deux lieux où Jésus s’est constamment situé !

S’il est facile d’imaginer que l’on puisse rencontrer Dieu dans le désert, où la bruyante présence humaine se trouve a priori fort réduite, invitant donc à écouter la brise légère de la voix divine (1 R 19) que l’on étouffe trop souvent, on peut se demander comment des opportunités identiques peuvent se présenter dans la vie quotidienne, harassante, bruyante, haletante.

Deux « moyens » sont offerts à l’homme qui, sans conduire au désert, sont tous les deux des formes d’une ascèse qui se manifeste dans une « mise à distance », ou plutôt dans une prise en charge, trop souvent négligée, de soi et du temps :

• En premier lieu, l’exercice de quelques vertus : sans prétendre à l’exhaustivité, la patience, la constance, le juste jugement, l’obéissance.

• En second lieu, la réalisation des œuvres de piété telles que Jésus lui-même les recommande à ses disciples : jeûne, aumône, prière. Toutes actions qui mettent en relation tant avec Dieu qu’avec les hommes.

1a. Le désert

Le désert, synonyme d’aridité, peut s’envisager de deux manières : sur le plan spatial, il représente cette étendue que les moines ont entrepris d’habiter, voire de féconder, dès le IIIe siècle du christianisme ; sur le plan spirituel, il désigne cette sécheresse qui touche souvent les chercheurs de Dieu, et dont certains comme saint Jean de la Croix parlent en termes de nuit. Si le premier de ces déserts est généralement choisi, le deuxième est plutôt subi : ils sont donc assez différents et exigent d’être abordés chacun pour soi.

= Le désert spatial

Ce désert, ou au moins sa perspective, intrigue et attire. Et celui qui s’engage dans un combat spirituel devra sans doute passer un moment ou un autre dans un tel lieu pour une raison dont la formulation nous est donnée dans le livre d’Osée : « Je parlerai à son cœur » (Os 2, 16-17.21-22). Écouter en vérité, réfléchir, discerner, demande de prendre une réelle distance par rapport à tout ce qui se dit, s’écrit, s’entend, et le désert, ou les déserts dans leur diversité sont des lieux parfaits pour cela.

Et le meilleur, c’est cette voix, différente de toutes les autres, plus douce, plus profonde, « comme le murmure d’une brise légère » (1 R 19, 12), la voix de l’Esprit. « Le diable qui avait vaincu au Paradis fut vaincu au désert » (Eucher de Lyon).

 = Le désert spirituel

Il est un autre désert, qui se vit dans l’intimité du cœur, cette fameuse « nuit spirituelle », qui a touché tant de grandes figures (Jean de la Croix, Thérèse de l’Enfant-Jésus, sœur Teresa de Calcutta…) et en touche encore tant d’autres moins connues. Jésus a sûrement connu une des formes de cette nuit dans le jardin de Gethsémani d’abord, puis sur la croix, même si les évangélistes sont relativement discrets à ce sujet : Luc parle quand même d’une « sueur de sang » tombant sur le sol à Gethsémani (22, 44) et le psaume 22 paraît anticiper ce sentiment d’abandon que ressent Jésus sur la croix et, dont font état Matthieu et Marc. Un sentiment qui l’aurait poussé à reprendre ce psaume à ce moment-là (Mt 27, 46).

1b. La vie quotidienne

L’essentiel de nos vies se passe ailleurs, dans un quotidien que l’on ressent souvent comme banal, voire répétitif : il nous offre pourtant bien des occasions d’aller vers Dieu, dans des luttes qui peuvent être menées sur plusieurs terrains. En voici quatre : la patience, la constance, le juste jugement, l’obéissance.

= La patience

Il est connu que le verbe latin patior qui a donné le verbe français pâtir, et qui est à l’origine du terme patience, connote tout à la fois l’idée de souffrir et supporter : il n’est de patience que celle qui s’exerce, se vit et croît dans l’adversité, voire la souffrance. D’où l’invitation réitérée de Scupoli à ne pas fuir les situations d’adversité, sans pourtant les rechercher :

« Voulez-vous acquérir l’habitude de la patience ? N’évitez point les personnes, les actions et les pensées qui vous portent à l’impatience. Ne cessez point vos relations parce qu’elles vous sont à charge ; et, dans les conversations et les rapports que vous entretiendrez avec les personnes qui vous ennuient, tenez votre volonté toujours prête à souffrir les contrariétés et les dégoûts qui vous arriveront ; sinon vous n’acquerrez jamais l’habitude de la patience » (ch. 37).

= La constance

Combattre sur la durée demande régularité et assiduité, en un mot de la constance. C’est ce terme qu’emploie saint Paul à plusieurs reprises dans ses lettres : littéralement traduit du grec, il veut dire « le fait de sous-tenir ». On le trouve par exemple en 2 Corinthiens 12, 12 : « Les traits distinctifs de l’apôtre ont été réalisés chez vous ; parfaite constance, signes, prodiges et miracles » (voir aussi Rm 2, 7 ; 1 Th 1, 3 ; 1 Tm 6, 11 etc.). Elle se manifeste en de multiples occasions de la vie, mais en particulier bien sûr dans l’adversité.

Cette espérance, par laquelle « nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide, et pénétrant par-delà le voile » (Hb 6, 19), invite à faire confiance à Dieu et à sa parole par-delà les apparences terrestres, et donc les contrariétés dont tout un chacun peut être l’objet. Elle relève les découragés et engendre en eux, dans les tribulations, ses deux filles, patience et constance.

En termes de constance, il est intéressant d’en présenter deux incarnations et donc deux destins opposés, Judas et Pierre. Le tort de Judas est probablement, après avoir souffert d’un espoir déçu, de s’être enfermé dans le désespoir, de n’avoir pas levé les yeux vers le Seigneur, de n’avoir pas cru en cette miséricorde qui surpasse toute faute. Il s’est condamné lui-même et Dieu n’a rien pu faire pour lui !

= Le juste jugement

Lorsqu’il s’agit du jugement quotidien, de l’appréciation de telle ou telle action, et en définitive du discernement, Jésus laisse carte blanche à ses disciples, avec cette même liberté qu’il manifeste en plusieurs occasions : il le montre par exemple face à la Samaritaine (Jn 4) ou face à la femme adultère (Jn 8, 3-11). Et c’est pourquoi un saint Paul se permet de juger, alors même qu’il n’est pas présent sur les lieux du scandale (1 Co 5, 3). Ce qui est requis d’un tel discernement, c’est seulement d’être mesuré, de prendre en compte non seulement la faute et sa gravité, mais aussi la situation du pécheur : l’Évangile le montre dans les exemples déjà cités ou dans les invitations à la miséricorde (Mt 5, 7 ; 9, 13). De sorte que si le jugement aboutit à une condamnation, ce sera celle du péché beaucoup plus que du pécheur.

Le combat spirituel doit donc permettre de progresser dans le discernement et de trouver une juste mesure, qui évite de « filtrer le moustique et d’engloutir le chameau » (Mt 23, 24), qui respecte le pécheur et lui laisse toujours la possibilité de s’amender.

= L’obéissance

« (Jésus), aux jours de sa chair, ayant présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et ayant été exaucé en raison de sa piété, tout Fils qu’il était, apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance ; après avoir été rendu parfait, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel. » (Hb 5, 7-9)

L’obéissance est source de bénédictions, et Jésus l’a vécue pleinement au prix de sa vie. Adam par sa désobéissance a entraîné le malheur et la chute : obéir devient ainsi la condition de cette bénédiction qu’est le retour au Paradis perdu.

Cette obéissance est très tôt devenue une des caractéristiques essentielles de la vie selon l’Évangile : les Pères du désert l’ont mise au premier plan, et elle constitue l’un des trois vœux de la vie religieuse, que l’on appelle traditionnellement « conseils évangéliques ». Mais, pour le commun des mortels, à qui s’agit-il d’obéir et comment ?

2. Les moyens de la rencontre

Les « œuvres de piété » que nous propose Jésus et que recommande à sa suite la tradition ecclésiale : le jeûne, l’aumône, la prière. Elles sont certes une forme de protection contre l’Adversaire, mais ces œuvres sont plutôt pour celui qui les entreprend des « formes de délestage » qui vont lui permettre de se détacher de lui-même et de se revêtir du Christ. À condition toutefois que l’intention qui les anime soit bien de plaire à Dieu et à lui seul, ce qui est loin d’être toujours le cas comme on va le voir.

2a. Le jeûne

Sans doute faudrait-il aujourd’hui actualiser le propos d’Isaïe sur au moins deux plans et inviter à de nouveaux jeûnes : par exemple celui de la parole, et celui d’une forme envahissante de « beauté ». Il faudrait que nous donnions dans la vie quotidienne toute sa place à ce silence dont la tradition dominicaine dit qu’il est « le père des Prêcheurs » : en apprenant à « tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler », comme aimaient à le dire nos anciens, ou bien encore en méditant et en appliquant ce que dit la lettre de Jacques à propos de « la langue ». « Parmi les choses même qui vous semblent bonnes à dire, plusieurs pourront avec avantage être passées sous silence ; pour vous en convaincre, pensez-y quand l’occasion de les dire sera passée » (Scupoli, ch. 24).

2b. L’aumône

Rappelons d’entrée le principe mis en valeur le livre de Tobit (Tb 4, 7-11) : « Mesure ton aumône à ton abondance : si tu as beaucoup, donne davantage ; si tu as peu, donne moins, mais n’hésite pas à faire l’aumône. » C’est précisément ce que fait la veuve dont il est question dans l’Évangile de Marc (12, 41-44). Ce qui est en jeu dans l’aumône est donc bien moins ce que l’on donne, a fortiori le montant de ce que l’on donne, que ceux à qui l’on donne et la manière dont on leur donne. Et tout cela est largement une question de regard.

Ouvrir les yeux sur les misères les plus proches géographiquement, ou même physiquement, peut être très dérangeant. Ce qui frappe dans les Évangiles, c’est que Jésus voit ce que les yeux des disciples ne voient pas. L’aumône, lorsqu’elle n’est pas faite de haut, mais les yeux dans les yeux, représente une manière privilégiée de rencontrer le Seigneur Jésus présent dans le pauvre, et de progresser spirituellement en allant d’ailleurs souvent bien au-delà de l’aumône au sens étroit : le bon Samaritain n’hésite pas, il « charge le blessé sur sa propre monture » (Lc 10, 34). Il s’agit bien d’un combat qui nous reconduit vers Dieu.

2c. La prière

Lorsque Amalek attaque Israël, Moïse ne prend aucune part directe au combat : son rôle n’est pas de guerroyer, mais de maintenir le lien avec Dieu, seul garant de la victoire. Symboliquement, il monte « au sommet » d’une colline, dans ces hauteurs où Dieu se manifeste, et il étend les bras… en croix ! (Ex 17,8-12) Intercession primordiale : dès que les bras « lui en tombent », Israël a le dessous, dès que les bras retrouvent leur position, Israël a le dessus. C’est tout le sens de la prière, en particulier de celle que l’on dit d’« intercession », qui se trouve évoquée ici.

 Mais quelle est donc la place de cette prière, personnelle ou communautaire ? N’est-elle pas, comme le pensent tant de nos contemporains, pure perte de temps ? Une première réponse pourrait être de reprendre ce qui a été dit plus haut, du temps qui se reçoit et ne nous appartient pas. Une deuxième serait évidemment de rappeler que Jésus a pris de nombreux et longs temps de prière, seul face à celui qu’il appelle son Père (Lc 3, 21 ; 5, 16 ; 6, 12 etc.).

III. Secours spirituels pour bras défaillants

Dans le combat spirituel, il est difficile de durer si l’on est seul et sans appuis : l’Église, sous toutes ses formes et avec tous ses moyens, constitue un puissant et nécessaire soutien.

1. Le Saint-Esprit

On comprend alors que son acquisition, par participation (voir Hb 6, 4), ait pu constituer aux yeux du grand saint oriental Séraphim de Sarov le but de toute vie chrétienne comme en témoigne le texte qui suit : « C’est donc dans l’acquisition de cet Esprit de Dieu que consiste le vrai but de notre vie chrétienne, tandis que la prière, les veilles, le jeûne, l’aumône et les autres actions vertueuses faites au Nom du Christ ne sont que des moyens pour l’acquérir. – Comment l’acquisition ? demandai-je au père Séraphim. Je ne comprends pas très bien. – L’acquisition, c’est la même chose que l’obtention. Tu sais ce que c’est que d’acquérir de l’argent ? Pour le Saint-Esprit, c’est pareil. Pour les gens du commun, le but de la vie consiste en l’acquisition d’argent — le gain. […] L’acquisition du Saint-Esprit est aussi un capital, mais un capital éternel, dispensateur de grâces ; très semblable aux capitaux temporels, et qui s’obtient par les mêmes procédés » (Entretien avec Motovilov)

Le combat spirituel est un combat qui doit se vivre dans l’Esprit, qui doit être animé par l’Esprit ; il se vit depuis l’intérieur de l’homme, il est tout autre chose qu’un changement qui s’appuierait sur des éléments extérieurs. L’Esprit est un élément moteur de ce combat en tant qu’il restaure en chaque homme, par une transfiguration progressive qui commence par la ressemblance, cette image primitive de Dieu que le péché a obscurcie.

2. Les anges et les saints

Pourquoi les anges ? Si comme « créatures purement spirituelles, incorporelles, invisibles et immortelles » (Abrégé du Catéchisme de l’Église catholique § 60), leur représentation, qu’elle soit narrative ou picturale, est sujet à caution, leur existence n’a pas à être mise en doute : elle est vérité de foi. Ils ont un rôle d’assistance, de guérison, d’intercession, de délivrance (voir p. ex. : Tb 12, 12-15 et Ac 12, 7-11).

Si l’ange Raphaël se distingue par ses capacités de guérisseur, lui et celui qui rejoint Pierre jouent aussi le rôle de guide ou d’accompagnateur : ils se rapprochent de ce que la tradition chrétienne appelle des « anges gardiens ». Un peu seulement parce qu’ici comme en général dans la tradition biblique, ils ont un rôle ponctuel, fût-il de longue durée (Ex 23, 20-23), ce qui n’est pas le cas de l’ange gardien dans la tradition chrétienne : lui est unique, créature protectrice assignée à chaque être humain, et à laquelle ce dernier ne devrait jamais hésiter à se confier. Dans les différentes formes et les différentes étapes du combat spirituel, ces anges constituent une aide précieuse.

Enfin, il ne faudrait pas oublier le rôle des saints, non seulement de ceux qui sont déjà sur les autels, au premier rang desquels se trouve bien sûr la Vierge Marie, mais aussi tous les frères en vie chrétienne et que Paul appelle justement dans les introductions de ses lettres « des saints », comprenons « des appelés à la sainteté ».

3. Le sacrement de réconciliation

Il n’y a aucune honte à tomber sur le chemin du fait de son propre péché. Bien sûr, une fois tombé, il faut non seulement se relever, mais aussi repartir du bon pied, allégé, sur une route dégagée : ce qui suppose de recevoir le pardon des offensés, à savoir Dieu et telle ou telle personne ou groupe.

Se réconcilier vers Dieu est très exigeant pour plusieurs raisons :

• Il faut d’abord admettre que Dieu a son mot à dire, ce qui n’est pas évident pour ceux qui ne voient pas qu’à travers les offensés, membres du corps du Christ, c’est le corps tout entier qui est blessé.

• Il faut ensuite accepter d’avoir recours au sacrement de réconciliation pour se tourner vers Dieu.

• Il faut enfin accepter, au moins dans l’Église catholique, la forme particulière de ce sacrement qui passe par une rencontre personnelle avec un prêtre, médiateur de la grâce divine malgré toutes ses imperfections et maladresses.

Se réconcilier avec les offensés forme le deuxième pan de la réconciliation : il n’est pas moins exigeant que le précédent. Il y faut bien sûr de l’humilité, mais aussi le plus souvent du temps. La seule et bonne manière de faire est d’aller vers l’autre en toute humilité et conviction pour lui dire, sans « en rajouter », à la manière du fils prodigue face à son Père : « Frère, j’ai péché contre le ciel et contre toi » (Lc 15, 18.21). Ce qui suppose d’avoir fait retour sur soi, d’avoir accepté et endossé sa part de responsabilité, et d’offrir à l’autre, en soi, un espace vierge qu’il pourra venir habiter.

4. L’Eucharistie

Pour vivre, il faut à l’homme du pain et de l’eau. Pendant les quarante années passées dans le désert, Dieu a pris en compte cette nécessité très matérielle en donnant à son peuple des cailles, de la manne et de l’eau jaillie du rocher : bien sûr, pour le psalmiste déjà, ces dons de Dieu renvoyaient à une autre nourriture, céleste, alors appelée « pain du ciel ». Et depuis que Jésus a célébré la dernière Cène avec ses disciples, le peuple chrétien sait que ce pain du ciel se donne réellement sous la forme du corps et du sang du Christ à ceux qui s’avancent vers la table eucharistique.

Pour celui qui la reçoit, cette « présence réelle », que l’invocation de l’Esprit a consacrée, constitue une participation à l’intime de la vie trinitaire, l’une des meilleures manières de revêtir le Christ. Il est donc légitime de souhaiter la recevoir souvent, comme pain de vie sur la route, « viatique » comme l’on dit souvent, afin de garder l’élan et la vigueur dans le combat : très rare dans les siècles passés, la communion quotidienne est devenue beaucoup plus fréquente dans l’Occident chrétien, au risque se banaliser.

IV. Un combat toujours incertain et pourtant gagné

Le combat spirituel demande toute une vie, et le lutteur n’est même pas sûr de l’avoir gagné à la fin : seul Dieu en décidera au jour du Jugement. Il s’agit donc d’un combat rempli d’incertitudes, que celles-ci soient le fait de Dieu ou de l’homme : du côté de Dieu, ses choix qui peuvent apparaître comme une certaine forme d’arbitraire ; et du côté de l’homme, la force de l’opposition rencontrée, l’étroitesse du chemin, et peut-être aussi le découragement.

1. Le choix de Dieu

Nous sommes ici dans l’affrontement de deux « logiques comptables », celle du monde et celle de Dieu. La logique du monde est fondée sur la justice distributive, celle qui compte et qui attend de recevoir un (ou plus !) pour le don d’un : elle est mise en scène de manière très frappante dans la parabole des ouvriers envoyés à la vigne (Mt 20) ou dans celle, peut-être encore plus connue, du fils prodigue au travers de l’attitude de l’aîné (Lc 15, 11-32).

La logique divine est dite par les commentateurs « salvifique » : elle se défie de tout compte (voir la condamnation du recensement du peuple par David en 2 S 24), elle donne toujours plus, d’une mesure secouée et débordante (Lc 6, 38), elle pardonne même les bourreaux (Lc 23, 34). Elle est liberté, gratuite, elle est au cœur de l’amour divin comme de tout amour en fait. Et pour toutes ces raisons, elle déroute, décontenance, prend des allures d’arbitraire alors qu’elle n’est que paradoxale et qu’elle est le vrai moteur de l’avancement du monde.

Faut-il en inférer l’inutilité du combat ? Certainement pas. Pour prendre l’exemple des ouvriers de la première heure, en quoi ont-ils été lésés ? N’ont-ils pas eu la chance de travailler à la vigne de Dieu pendant la plus grande partie de leur journée ? Ne fût-ce pas aussi le cas du fils aîné, dans lequel certains commentateurs ne manquent pas de reconnaître Israël, dans la parabole du Fils prodigue ? En témoigne la réflexion très étonnée du père : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (v. 31).

 Le combat spirituel ne vise pas à assurer une fin heureuse à celui qui l’entreprend, mais à le rapprocher sans cesse et au plus tôt de ce Dieu auprès duquel il est sûr de trouver son vrai bonheur, à lui faire revêtir le Christ, à le remettre sur le chemin du paradis : pour cette raison, il se vit au jour le jour, sans calcul, dans la joie de la présence divine.

2. Les obstacles sur le chemin : découragement, poids de la croix…

« Étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7, 14). Il n’est pas étonnant que le découragement guette, comme il guettait ces premiers chrétiens que saint Paul ne cesse de relancer : « Votre course partait bien ; qui a entravé votre élan de soumission à la vérité ? » (Gal 5, 7). L’apôtre exhorte donc ses lecteurs, les invitant à l’audace, forts de l’assurance que donne l’espérance (2 Co 3, 12 ; Ph 1, 14), et leur recommandant la constance ou persévérance (Rm 5, 3-4 ; 15, 4-5 ; Col 1, 11 ; 1 Th 1, 3 etc.).

Il faut prendre sa croix au quotidien. « Il faut prendre sa croix, après que l’on a renoncé à soi-même. Ce point est un document de grande perfection ; mais je crois que vous aurez assez de courage pour en embrasser la pratique. Prendre sa croix, ne veut dire autre chose, sinon, prendre et recevoir toutes les peines, contradictions, afflictions et mortifications qui vous arriveront en cette vie, sans exception quelconque, avec soumission. Au renoncement de nous-mêmes, nous faisons encore, ce me semble, quelque chose qui nous contente, parce que c’est nous-mêmes qui choisissons nos croix ; mais ici il faut prendre la croix telle qu’on nous l’impose indifféremment. Il est donc certain, qu’il y a bien plus de difficulté, parce qu’il n’y a point de notre choix, et c’est pourquoi ce point est d’une perfection bien plus grande que le précédent : et Notre-Seigneur nous a bien montré qu’il ne faut pas que nous choisissions la croix, mais qu’il faut que nous la prenions et portions, telle qu’elle nous est présentée ; car lorsqu’il voulut mourir pour nous racheter et satisfaire à la volonté de son Père, il ne voulut pas choisir la sienne, mais reçut humblement celle que les juifs lui avaient préparée ». (Saint François de Sales, Sermon pour la saint Blaise).

3. La louange : tout est grâce

L’essentiel du « travail » chrétien ne consiste pas à mener le combat que Jésus a gagné, et qu’il était seul à pouvoir gagner, sur la croix, que de méditer cette victoire et de s’y associer pleinement en « revêtant le Christ » — ce qui est certes un combat, mais d’une autre sorte -, de rendre grâce pour les bienfaits qui en découlent et, dans une grâce d’abandon, de les faire siens.

Si bien que le chrétien doit être d’abord et avant tout un homme de louange. Cet accent porté sur la louange pourra paraître excessif à certains, mais il remettait au goût du jour une dimension de la vie chrétienne alors un peu oubliée, pourtant si présente dans la tradition biblique, en particulier dans les psaumes, ou dans la liturgie eucharistique. En outre, la louange est une dimension importante de cette gratuité dont je reparle plus bas.

Par-delà les incertitudes quotidiennes dont le précédent chapitre s’est fait l’écho, le combat spirituel est donc déjà gagné : ce qui reste à faire au lutteur est de… s’en approprier le fruit, ce qui peut sembler paradoxal pour quelqu’un qui souhaite retrouver le Paradis ! Mais c’est un travail de longue haleine, un processus comme on dit aujourd’hui, sauf grâce particulière de Dieu : saint Paul nous en a donné en Romains 8 la finalité sous le nom d’adoption filiale, parce que c’est bien en redevenant fils dans le Fils unique que l’on fait retour au paradis originel.

P. Dominique Auzenet, pncds72, février 2017

Ces feuilles ne donnent que des extraits très partiels du livre du P. Ponsot que je vous engage à lire en entier. Docteur en théologie, le P. Hervé Ponsot est ancien directeur de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. Il est actuellement prieur du Couvent des Dominicains de Montpellier. Pour le suivre sur son blog : http://biblicom.net

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