Sophrologie, éléments de discernement

Kinésithérapeute de profession, je me suis très tôt intéressé à toutes les méthodes de prise de conscience corporelle et techniques de relaxation, les enseignant dans le cadre de la formation professionnelle des infirmières en psychiatrie, ou dans le cadre d’un diplôme universitaire de formateur d’adultes ou DUFA. Il est important d’envisager une distanciation critique quant aux limites de ces techniques dans certaines pathologies psychiatriques, mais aussi sur les sujets sains quant aux effets d’emprise, de manipulation et de dérives. C’est ainsi qu’infirmières ou étudiants avaient des critères de discernement objectif pour évaluer différentes méthodes de relaxation ou de prise de conscience corporelle adaptables à leurs pratiques. Le discernement est primordial, tant sur le plan de la raison que sur le plan de la Foi si nous sommes chrétiens. Ce discernement consiste à vérifier avec attention l’anthropologie qui sous-tend ces méthodes et techniques. Car aucune technique, aucune méthode dans ce domaine ne sont neutres. Dès que l’on touche à l’homme, la subjectivité du ressenti peut dominer l’objectivité.

Un de ses best-sellers de Laurent Gounelle, « L’homme qui voulait être heureux », a pour sous-titre : « ce que l’on croit peut devenir réalité ». Gounelle a du succès, car il s’inscrit dans ce courant New Âge ou post New Âge, où l’on pense pouvoir acquérir la sagesse, l’illumination, la connaissance en se laissant conduire tant par son intuition, et que par une domination de ses propres pensées. Ainsi nous n’avons pas à nous convertir au réel selon la pensée de Bossuet qui disait : « Les événements sont nos maîtres », mais nous pourrions infléchir le réel par nos propres croyances. Ceci n’est ni plus ni moins qu’une exaltation moderne de la pensée magique. L’homme devient en lui-même et par lui-même son propre créateur et sauveur.

Et c’est précisément ce à quoi nous entraîne la sophrologie. La sophrologie pénètre, le monde de l’entreprise, du commerce, de l’enseignement, du sport, du monde médical et paramédical…

Il est curieux de constater, que dans nombre de collèges ou de lycées d’enseignement privé se recommandant de l’Église catholique, la sophrologie soit proposée aux élèves. La sophrologie y est présentée comme une méthode permettant de diminuer le stress au moment des examens, d’améliorer les performances d’apprentissage, de perfectionner concentration et clarté de pensée… Combien de fois ai-je été témoin de l’agressivité de sophrologues et de leurs adeptes, quand je leur proposais de discuter sur le fondement de leurs pratiques. Il n’existe aucune étude épistémologique sur la sophrologie réalisée par des personnes qui ne soient pas sophrologues, c’est-à-dire qui ne soient pas juges et partis.

Origine de la sophrologie

C’est un psychiatre, le docteur Caycedo qui est à l’origine de la sophrologie. Né en 1932, originaire de Bogota en Colombie, Caycedo fit des études de neuropsychiatrie en Espagne. Caycedo s’était également intéressé aux états modifiés de conscience dans les transes médiumniques. Il s’initia à l’hypnose[1], fondant même une société d’hypnose clinique et expérimentale à Madrid en 1959. Il se maria à Genève en 1963, à une fervente adepte du yoga. Caycedo passa deux ans en Orient où il reçut l’enseignement, prétendit-il, des plus grands rajas yogis hindous, des yogis tibétains, puis des maîtres zen japonais. Ainsi fut-il initié aux techniques de maîtrise et de modification de conscience. Il décrivit ces recherches dans deux livres qui seront fondateurs de la sophrologie : « La hindia de los Yogis et Letters of silence ». C’est alors qu’il nomma sa méthode : « relaxation dynamique ».

Ce voyage initiatique en Inde et au Japon sera déterminant dans l’élaboration des trois premiers degrés de la sophrologie[2].

Caycedo a créé en 1960 ce néologisme, sophrologie. Sophrologie est composé du grec « sophron » : sain d’esprit, sensé et de « phren » esprit, conscience, et « logos » étude, discours, traité, savoir ou science. Il dit avoir trouvé la racine de ce mot dans Platon qui nomme « sophrosunè » cet état de calme, et de concentration suprême de l’esprit, produit par de belles paroles (charmides, 157 B.).

La devise des praticiens est : « Ut conscienta noscatur. » « Afin que la conscience soit connue ! » Caycedo a sa propre définition de la conscience, elle correspond selon lui à : « la force d’intégration de tous les éléments et structures physiques et psychiques de l’existence. » Cette définition n’a donc rien de scientifique, ni de moral, ni de philosophique, ni de spirituel au sens chrétien du terme.

La sophrologie se veut une science qui étudie la conscience, une philosophie pour mieux vivre en harmonie, une thérapie, une connaissance plus large et plus ouverte du monde qui s’accompagne d’une expérience. Ce n’est donc pas une simple méthode de relaxation. La sophrologie est une vision sur l’homme, son objectif est de « se rapprocher de ses valeurs de vie, de tout ce qui est fondamental pour soi, de ce qui donne sens à son existence[3] »

Dans les années 1970, la sophrologie se développa partout. Le premier congrès mondial en 1970 réunit à Barcelone 1400 spécialistes venus de 42 pays différents. En décembre 1971, le Centre de sophrologie de Paris fut créé. À cette époque, la sophrologie se définissait comme étant un « yoga occidental ».

En 1977, le 25 août, Caycedo prononça la Déclaration de Recife, ou « Déclaration des valeurs de l’homme ». Caycedo présenta la sophrologie comme étant fondatrice d’une conscience nouvelle, salvatrice de l’humanité, mobilisatrice et révélatrice des ressources cachées de l’homme.

« Cette déclaration servira à la fois de base et d’orientation pour le futur de notre école et, aussi, de principe pour l’acquisition d’une conscience nouvelle, seule solution permettant d’affronter la maladie des masses dont souffre l’humanité…

La sophrologie se définit comme une fondation à caractère international, apolitique et aconfessionnel, fondation que j’ai créée pour tenter de sauver les valeurs de l’homme face à la crise de la civilisation contemporaine…

Devant le phénomène de masse irréversible et dont le développement est inéluctable, l’unique solution réside dans la mobilisation des réserves génétiques conservées dans les structures biologiques de l’homme. La science a démontré le potentiel énorme et la capacité qu’a l’homme de donner naissance à des structures nouvelles, dans lesquelles existait la possibilité de s’adapter à des circonstances inconnues.

La sophrologie a créé des techniques capables de mobiliser de telles réserves… »

Nous avons là les ingrédients nécessaires et suffisants pour une emprise totalitaire, pour une mise sous dépendance ouverte à toutes les dérives possibles. Cette mégalomanie, cette volonté d’hégémonie sur la conscience même de l’homme sont le propre des gourous ou des dictateurs.

Principes de la sophrologie

La sophrologie se veut neutre, sans adhésion à une religion, mais de fait, elle puise dans des anthropologies religieuses orientales. Presque toujours, ceux qui pratiquent la sophrologie disent se sentir bien ou mieux après une séance. Mais nous devons nous interroger sur ces perceptions du corps, et ces inductions produites mentalement. Ne sont-elles pas sous-tendues par des croyances sur le sens de l’homme et du monde qui posent alors des questions d’ordre moral et métaphysique jamais abordées ?

Dans le premier niveau de la sophrologie, Caycedo s’inspire de la pensée du yoga hindou ; dans le deuxième, les techniques bouddhistes proprement dites ; dans le troisième, enfin, celles du zen japonais. « Il n’y a pas de yogas sans gourou » postule Caycedo lui-même. Nous sommes prévenus, nous entrons là dans une initiation qui nécessite un guide qui a parcouru lui-même ce chemin initiatique, s’inscrivant dans un regard et une relation particulière à soi, aux autres, au monde et à sa finalité.

La sophrologie, dans le degré I, peut être comparée à d’autres méthodes de prise de conscience corporelle. En cela elle peut être bénéfique, aidant à mieux connaître son corps et à se détendre. Mais très vite et dès ce niveau, il est envisagé des exercices de mentalisation, qui s’éloignent de la simple prise de conscience corporelle. En effet il est proposé de voir son corps de l’extérieur, ou d’induire certains climats intérieurs par des exercices de visualisation. Nous nous éloignons insensiblement du « hic et nunc », ici et maintenant de la tradition chrétienne qui nous ramène toujours au réel de l’incarnation.

Le degré II. Pour Caycedo, c’est la répétition des sensations qui crée le sentiment. Ainsi le sentiment est traité à la manière d’un conditionnement réflexe. Nous retrouvons cela dans la PNL ou programmation neurolinguistique. Ainsi l’on peut à force de répétition programmer ses émotions et ses sentiments pour en demeurer maître en toutes situations et circonstances. La première phase consiste en une série d’exercices de prise de conscience corporelle, avec des mouvements associés à une respiration synchronique, suivie d’un voyage hors du corps. Il s’agit de visualiser et contempler son corps comme si nous étions extérieurs à lui. Puis il faut explorer l’espace, le cosmos, en découvrant le monde avec un regard nouveau. « On fait ainsi l’expérience que notre conscience est illimitée puisqu’elle à la faculté de s’extérioriser. [4] »

Ce degré II se termine par l’émission d’un souhait positif. « La respiration est associée à une pensée positive qui concerne directement le sujet (j’ai la paix), ou des êtres qui lui sont chers, ou encore qui concerne tout l’univers (puissent tous les êtres avoir la paix). [5] » Formulation d’une prière laïque, chère à la pensée positive que nous retrouvons également dans la méditation de pleine conscience[6]. À qui s’adresse cette prière, à soi ou au monde ou à une énergie indifférenciée ?

Le degré III est inspiré par une méditation zen qui permettrait de réaliser la fusion des contraires et des complémentaires vers l’essence de toute chose, et qui développerait la compréhension intuitive. Cette intuition serait l’accès à une conscience cosmique, paisible et harmonieuse, où tout est un, tout est dans tout. Il faut pour y arriver se débarrasser de la raison et d’une intelligence analytique, pour accéder à cette connaissance directe et immédiate. « Le moi est dilué, au profit d’un vécu immédiat, sans a priori ni perspective d’avenir, sans limitation spatio-temporelle. L’instant est perçu dans sa plénitude, dans un sentiment d’absolu, d’infini, d’éternité. État syncrétique, qui ne privilégie aucun pôle de la totalité « soi, autrui, cosmos », mais la conscience de leur liaison. Comment, pratiquement aborder cette dimension ? Tout d’abord en se concentrant sur le point hara (entre l’ombilic et le pubis), centre de soi, de l’équilibre, d’énergie où naît le mouvement respiratoire… Le point hara représente aussi le lieu de la jonction entre notre « être profond » et le monde extérieur. On commence donc par vivre intensément la zone du hara, autour de laquelle se fait progressivement le vide.[7] » C’est ce qui s’appelle chez nous, s’intéresser à son nombril…

Mais pour le sophrologue : « L’esprit ne poursuit aucune intention : les représentations (images mentales) n’apportent plus que ce qui est perçu de l’extérieur. La méditation tend à exclure de son esprit toute pensée de vouloir saisir… Le troisième degré engage en fait le sujet dans une dimension transcendantale, vers la saisie d’une conscience pure… [8] » Cependant Bernard Etchélécou, en psychologue clinicien, semble prendre de la distance en concluant : « Ce vécu méditatif, au-delà des mots, au-delà du sens, appelle cependant une interrogation de la part du psychologue : s’agit-il réellement d’accéder à un niveau supérieur de conscience, ou ce vécu symbiotique porte-t-il essentiellement la marque de la régression (vers une relation fusionnelle fœtale) ? [9] »

Le degré IV permettrait d’intégrer au quotidien moins de souffrance, plus de détachement et d’efficacité mentale et physique. Ce sont donc des perspectives qui se trouvent dans le bouddhisme ou le zen. Deux cycles composent ce degré IV que Caycedo ajouta à partir de 1990 :

Le cycle radical qui utilise l’énergie[10] en provoquant des vibrations sonores pour stimuler les centres d’énergie interne (frontal, thyroïde, thymus, ombilical et sous-ombilical) que l’Orient et les écoles ésotériques appel les chakras. Ces chakras seraient des portes d’entrée de l’énergie universelle dans notre corps. La Kundalini, énergie primordiale, pourrait pénétrer chacun de ces chakras et atteindre le septième chakra (sahashara chakra) au niveau de la tête pour permettre l’illumination. La mise en fonction de cette énergie induit des états médiumniques qui ouvrent à des pouvoirs occultes.

Le cycle existentiel. Nous y trouvons entre autres le sophro-déplacement du négatif (SDN) qui permettrait de se libérer de toutes les énergies négatives de nos vies (angoisses, stress, sentiments négatifs, répétitions de pensées négatives…) L’exercice proposé consiste à éliminer le négatif à chaque expiration, en suggérant que l’énergie positive terrestre ou céleste pénètre dans notre corps à chaque inspiration en y introduisant énergie, harmonie, paix.

Beaucoup de sophrologues ne suivent pas Caycedo dans ce cycle radical et existentiel, où il a rajouté douze degrés supplémentaires. Tous les aspects de la vie y sont modélisés selon ce qu’il convient de ressentir et de percevoir. L’adepte est en effet dépossédé de tout désir propre, de toute agressivité, colère ou appétence particulière pour ressentir comme il convient de ressentir selon la sophrologie. Nous sommes là dans une dérive où les désirs et les phantasmes de l’initié deviennent la norme et le but à atteindre par les adeptes.

Quelques éléments de discernement

Le risque est grand dans les approches holistiques comme la sophrologie, de confondre et de mélanger le physique, le psychologique et le spirituel. D’autant que dans l’état sophro liminal dans lequel se trouve le patient, le sophrologue peut avoir un effet intrusif ou inductif lié à ses propres pensées ou conviction. Ainsi certains patients n’hésitent pas à parler de viol psychique lié à une emprise consciente ou non du sophrologue qui peut durer des années.

Des inductions qui se veulent neutres le sont-elles réellement ? « Il y a quelque chose d’éternel dans votre ventre qui respire.[11] ». « Sentez cette énergie qui s’exprime par cette force intérieure. [12] » Quelle est la relation entre le ventre qui respire et l’éternité ? De quoi s’agit-il quand le sophrologue parle de force intérieure et d’énergie ?

Régression psychologique

Le patient se laisse aller aux suggestions du sophrologue, la douceur de sa voix, le climat apaisant de type fusionnel, lui rappelle la présence rassurante d’une mère. Henry Wallon a bien décrit cette étape de la personnalité de l’enfant à propos de la relation qui s’instaure entre la mère et l’enfant. « C’est la symbiose affective, après la symbiose organique de la période fœtale[13] » Certes nous gardons la nostalgie de cette relation sans conflit, sans préoccupation alimentaire ou d’habitat, de cette mémoire première qui nous ramène à cette douce vie intra-utérine. Mais y revenir par l’état sophronique créé par l’artifice d’exercices est une régression où toute fonction critique est abolie, toutes les fonctions intellectuelles sont en veilleuse ; alors l’imagination et la suggestion prennent l’apparence du réel.

Mélange psycho spirituel et pensée positive

D’une manière générale, on assimile facilement aujourd’hui l’affectivité et la spiritualité, le psychologique et le spirituel, l’émotionnel et le réel. Nous assistons par voie de conséquence au remplacement de la conscience morale par la conscience psychologique. L’abandon de la dimension rationnelle, morale, légale, institutionnelle, découle de cette idéologie voulant libérer sans limites ce que seraient toutes ses potentialités.

La sophrologie pose comme postulat : la pensée positive. Il est très en vogue de répéter ce slogan : « il faut positiver ». La pensée positive ne doit pas tenir compte de ce qui serait négatif. Il s’agit de ne voir que le bon côté des choses, jusqu’à abolir de notre esprit tout ce qui serait gênant, source d’inquiétude, d’angoisse, de culpabilité ou de remords. Cette pensée auto suggérée amène à décider seul de tout, oubliant les désirs ou la volonté de nos proches qui pourraient altérer cette vision des choses. Le monde est alors pensé selon nos désirs et non selon la réalité. Il s’agit de nous persuader que les moyens qui nous permettent de nous sentir mieux, sont la vérité. Ainsi dans cette logique si nous pensons positivement, nous ne rencontrons que de bonnes choses et ce que nous croyons devient la réalité, adage de Gounelle que nous avons vu en introduction. Cette pensée serait reliée à l’énergie de vie ou conscience cosmique qui commande et guide notre monde, cette âme du monde que l’on retrouve dans l’Alchimiste de Coehlo.

En étant relié à cette conscience nous devenons illimités, nous devenons comme dieu. « Ayez une foi inébranlable en vous-mêmes et en ce travail intérieur. [14] » Dans cette perspective, la seule limite que nous ayons proviendrait du manque de foi en notre propre potentiel infini. Cette divinisation de l’homme, par la propre force de son mental amène au déicide d’un Dieu qui serait autre que nous-mêmes. Cette auto déification cette auto glorification n’a plus besoin de recevoir quoi que ce soit de la grâce d’un Dieu Créateur et Sauveur. Ces perspectives sont celles de la promesse du serpent au livre de la Genèse, chapitre 3,5. « Vos yeux s’ouvriront, vous serez comme des dieux. »

Développer toutes nos capacités, toutes nos potentialités enfouies est la finalité de ce processus, jusqu’à l’effacement de la notion de bien et de mal. Il y a donc une anesthésie ou un endormissement de la conscience morale. Des exercices peuvent être proposés à des personnes vivant dans l’inquiétude ou la culpabilité. L’auto persuasion, proposée alors par la sophrologie pour gommer ou enfouir les sentiments « négatifs », peut apporter un soulagement apparent. Toute culpabilité peut être éradiquée. Or la tradition chrétienne enseigne que la culpabilité ou les remords peuvent ouvrir à la conscience et à la responsabilité morale, et permettre d’évaluer les conséquences de nos pensées de nos paroles et de nos actes, nous ouvrant ainsi à la réalité, et par conséquent à la liberté d’agir selon le bien et la vérité. En sophrologie, il n’est jamais question de réconciliation avec Dieu, avec soi-même, avec notre prochain à qui nous aurions pu librement porter préjudice. Il s’agit de se suffire à soi-même, de s’auto guérir plutôt que de se convertir.

Éléments de discernement spirituel

Le bonheur promis par la sophrologie n’est pas celui des Béatitudes.

Pour le sophrologue Abrézol, « Le bonheur est possible. Il dépend essentiellement de nous ; c’est en nous que nous devons le chercher. [15] »

Il s’agit de s’auto programmer dans cette recherche par des exercices répétés jusqu’à obtention du résultat voulu. Nous sommes loin du bonheur paradoxal promis par Jésus dans les Béatitudes. « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des Cieux est à eux. Heureux les doux, ils obtiendront la Terre Promise… Heureux ceux qui pleurent… Heureux ceux qui ont faim et soit de Justice… » (Mt 5, 3-12). Le Christ prévient que ceux qui veulent le suivre doivent prendre leur croix. C’est dans ce choix si exigeant, dépassant nos seules forces humaines, que Dieu donne sa Grâce et sa Paix. Et cette Grâce et cette Paix adviennent dans l’inattendu et la gratuité, suscitant dans le cœur du disciple du Christ, gratitude et louange de Dieu.

Dans le document du conseil pontifical pour le dialogue interreligieux « Jésus-Christ, le porteur d’eau vive. Une réflexion chrétienne sur le Nouvel Âge », une analyse correspond bien à ce qui est proposé par certains sophrologues : « Les traditions Nouvel Âge brouillent consciemment, délibérément, la véracité des différences et des distinctions entre Créateur et créé, entre humanité et nature, entre religion et psychologie, entre réalités subjectives et objectives, dans l’intention apparemment louable de surmonter le scandale de la division. Cependant, pour le Nouvel Âge, il s’agit de la fusion systématique des éléments que la culture occidentale a toujours nettement distingués.

Ne serait-ce pas juste dans ce cas de parler de « confusion » ? La tradition chrétienne a toujours valorisé le rôle de la raison pour justifier la foi et pour comprendre Dieu, le monde et la personne humaine. Le nouvel âge est bien dans l’air du temps quand il rejette la raison accusée d’être froide, calculatrice et inhumaine. Mais s’il est utile d’insister sur la nécessité d’un bon équilibre entre toutes les facultés, la mise à l’écart d’une faculté essentielle à toute vie pleinement humaine n’est pas justifiée. La raison a l’avantage de l’universalité : elle est à la libre disposition de chacun, à la différence de la fascinante religiosité « mystique, ésotérique ou gnostique… Le défi est de montrer qu’une saine collaboration entre la foi et la raison peut améliorer la vie humaine et renforcer le respect pour la création.[16] »

L’Esprit

Pour le chrétien, la vie spirituelle est avant tout, relation : relation de personne à personne, relation avec Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. Le chrétien qui confondrait les expériences psychocorporelles vécues en sophrologie avec la vie spirituelle se tromperait. En effet, il peut y avoir une confusion entre l’induction mentale et la maîtrise de la respiration qui entraînent certains effets psychocorporels, et l’accueil de l’Esprit-Saint. L’Esprit-Saint est Souffle-Saint, si l’on veut traduire au plus près de l’étymologie le latin spiritus, avec sa racine spirare qui a donné en français le mot respiration, inspiration, expiration. Le souffle (ou pneuma en grec, rouah en hébreu) se trouve présent dès les premiers versets de la Genèse, premier livre de la Bible. Ce souffle planait sur les eaux, avant même la création de l’homme. On retrouve rouah, le souffle, quelques versets plus loin quand Dieu crée l’homme à son image et à sa ressemblance et lui insuffle dans les narines une haleine de vie ; et l’homme devient ainsi un être vivant. Le Souffle traverse l’ensemble de la Bible, il inspirera les patriarches, les prophètes et tous les saints d’Israël. Il inspirera les apôtres le jour de la Pentecôte. Ce Souffle permet la relation entre l’homme et son Créateur. Mais ce Souffle-Saint ne se maîtrise pas, il s’accueille en toute gratuité dans l’inattendu de la vie. Dans l’évangile selon Saint Luc, Marie, couverte du Souffle-Saint, répond à l’ange qui la visite pour lui dire qu’elle serait la Mère du Sauveur : « Comment cela se fera-t-il ? » Elle dira à sa cousine Élisabeth dans son Magnificat : « Mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur » que nous pourrions traduire, au plus proche de l’araméen, selon Le Père Marcel Jousse, sj : « Mon souffle se rythme dans le Souffle de Dieu mon Sauveur. »

Ceux et celles qui découvrent la voie chrétienne se nourrissent d’une confiance de plus en plus absolue en Dieu, qui rejoint tous les hommes à travers le mystère de la croix et de la résurrection de son Fils Jésus le Christ.

La vie spirituelle du chrétien se situe dans cette adhésion de tout l’être à ce désir, source de tout engagement : « Que ta Volonté soit faite ! » Dans cet abandon confiant se réalise la finalité spirituelle du chrétien : devenir fils de Dieu et frère de Jésus-Christ, participant librement à l’œuvre de la création.

La prière chrétienne

La prière chrétienne n’a rien à voir avec des techniques capables de produire des réactions systématiques, si subtiles ou si séduisantes soient-elles. Saint-Paul, bien au fait des courants gnostiques de son temps qui prétendaient apporter l’initiation suprême aux mystères de la vie, dira : « Je vous dis cela pour que personne ne vous abuse par des discours séduisants. » (Col 2,4).

La prière chrétienne commence par un cri, un cri existentiel qui sourd du tréfonds de la personne : « Dieu, viens à mon aide.[17] » Cette prière ne cherche pas à étouffer la détresse ou l’angoisse par des exercices psychophysiques, elle ne cherche pas à évacuer, à anesthésier, à enfouir le tragique de nos souffrances, mais elle oriente nos cris vers Celui seul qui peut soulager, guérir et donner un sens, Dieu Créateur et Sauveur.

À ce cri personnel : « Dieu, viens à mon aide », la réponse se fait collective : « Seigneur, à notre secours. »

Celui qui se reconnaît dans ce cri peut découvrir une multitude de frères et de sœurs qui n’attendent de repos et de salut qu’en Dieu seul. La réponse devient ecclésiale et engendre la fraternité, une fraternité pour bâtir un monde qui se reçoit de cette expérience spirituelle fondatrice.

La vie spirituelle chrétienne trouve sa source, son réconfort et son épanouissement dans la « trithérapie » que lui propose l’Église, à savoir :

  • La lecture amoureuse de la Parole de Dieu.
  • La vie sacramentelle sans cesse renouvelée par le sacrement de réconciliation et l’eucharistie.
  • La vie fraternelle.

Ainsi le signe d’une authentique vie spirituelle chrétienne est l’amour de Dieu, de tout son cœur de toute son âme et de toutes ses forces, et l’amour du prochain comme soi-même. (Mt 22, 36-39).

La soif de nombreuses personnes qui se tournent vers la sophrologie ou d’autres techniques de développement personnel est une réalité et un aiguillon pour nous, chrétiens. Il s’agit alors véritablement de nous mettre au service de la quête de sens et de bonheur des hommes et des femmes de notre temps. Tout d’abord, en vivant plus pleinement le mystère de l’Amour de Dieu dans notre vie ; et en cela notre conversion n’est jamais terminée, elle est toujours à ressaisir, elle est toujours insuffisante.

Certains éléments des méthodes proposées actuellement peuvent être valables, notamment lors des premiers moments de pratique ; essentiellement autour de la relaxation, d’une respiration ample et complète. Il s’agit alors de mieux connaître son corps dans sa physiologie naturelle et paisible. Cette première phase est saine et s’inscrit dans une meilleure connaissance de nous-mêmes. Mais rapidement, celui qui pratique est entraîné à aller plus loin, à faire des expériences. Celles-ci sont orientées, et le formateur n’a pas toujours conscience lui-même que ce qu’il propose est sous-tendu par une anthropologie qui n’est pas neutre, contrairement à ce qui lui a été dit. Ces techniques qui prétendent, en passant par le corps, accéder à l’âme de la personne doivent être discernées, à l’aune de l’enseignement de l’Église catholique « experte en humanité ». L’Église propose sans discontinuité par l’exemple de ses saints, des chemins uniques qui conduisent au bonheur.

Bertrand Chaudet, diacre permanent.

Rappel : Sophrologie, repères pour un discernement pratique et spirituel. Bertran Chaudet. Éditions Salvator, 2013.

[1] https://sosdiscernement.org/h/hypnose/

[2] Caycedo, La India de los Yogis, Scientia, Barcelone, 1971. Et Letter of silence, Bhavani and sons, New Delhi, 1966.

[3] Cindy Chapelle, La sophrologie pour les nuls, First Editions, août 2011, p.2.

[4] Thierry Loussouarn, Transformez votre vie par la sophrologie, Ed Dangles, 1990, p. 23.

[5] Bernard Etchélécou, Comprendre et pratiquer la sophrologie. Inter Editions, 2009, p. 41.

[6] Sur la méditation de pleine conscience, voir cet article sur le blog Charismata.free.fr, à la page de Bertran Chaudet.

[7] Bernard Etchélécou, Comprendre et pratiquer la sophrologie. Inter Editions, 2009, p. 41, 42.

[8] Ib, p. 43.

[9] Ib. p. 44.

[10] Ce terme d’énergie ne fait jamais l’objet d’une définition précise, si bien que l’on ne sait pas vraiment de quoi il s’agit.

[11] Dr Abrézol, Tout savoir sur la sophrologie, Editions Randin, 1995, p. 94.

[12] Ib., p. 79.

[13] Henry Wallon, Les étapes de la personnalité de l’enfant, Ed A. Collin, 1941, rééd 2002.

[14] Bernard Etchélécou, Comprendre et pratiquer la sophrologie, Inter Editions, 2009, p. 69.

[15] Raymond Abrézol, Vivre heureux ici et maintenant, Lanore, janvier 2007, p. 12.

[16] Document du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux : « Jésus-Christ, le porteur d’eau vive. Une réflexion chrétienne sur le Nouvel Âge », Pierre Téqui éditeur, 2003. p. 96-97.

[17] Cette prière débute la « Prière des heures » que de plus en plus de laïcs vivent aujourd’hui. C’est la prière appelée autrefois bréviaire, que prêtres et diacres, et la plupart des congrégations religieuses et de nombreux laïcs, font aujourd’hui selon une modalité où les 150 psaumes sont priés en quatre semaines.

L’hypnose (1) : une histoire sulfureuse ?

Une patiente est à l’origine de mon interrogation sur l’hypnose. Cette jeune femme avait accouché sous hypnose d’une petite fille cinq ans auparavant. Elle me dit : « J’ai le sentiment d’avoir été spoliée de ce moment-là, et ma fille aussi. » Je voulais en savoir plus.

J’ai l’impression de ne pas avoir été présente à ma fille, j’étais dans ma bulle, je ne sentais rien, j’étais bien, mais quand ma fille est arrivée, je n’ai ressenti aucune émotion, c’est comme si elle était une chose distanciée de moi et pour laquelle je n’éprouvais rien. » « Ma fille ne dort pas bien, elle n’est pas paisible, et j’ai l’impression de ne pas lui avoir donné ma joie d’être mère et toute mon affection au moment de sa naissance et qu’elle est toujours à cette recherche, au moment de s’endormir ou à certains moments de la journée.

L’hypnose fonctionne, de nombreux hôpitaux et cliniques l’ont adoptée, de la préparation à l’accouchement aux soins palliatifs, du traitement des addictions aux opérations sous hypnose.

L’hypnose est efficace, de nombreux médecins et psychologues l’ont adoptée en l’adaptant, c’est-à-dire en en faisant un outil bien paramétré, bien balisé selon eux.

Du grec « upnos », sommeil. Hypnos était le Dieu du sommeil dans la mythologie grecque. Selon la définition du grand dictionnaire encyclopédique Larousse : « l’hypnose est un état artificiel provoqué par une suggestion, qui se caractérise par une sensibilité accrue à l’influence de l’hypnotiseur et la diminution de la réceptivité aux autres influences. »

Il est intéressant d’avoir quelques éléments de l’histoire, pleine de controverses, parfois sulfureuse de l’hypnose plus particulièrement, à partir de Mesmer au XVIIe siècle.

L’hypnose longtemps associée au magnétisme est connue dans la plus haute antiquité. Les religions à mystères de l’Égypte et de Grèce les utilisaient à des fins thérapeutiques ou initiatiques. Les vapeurs intelligentes et oraculaires de Delphes nous ont été décrites par Plutarque, entre autres.

 

 

 

 

 

Les druides gaulois ou les chamans utilisaient des procédés induisant des états modifiés de conscience à effet cathartique.

Aujourd’hui encore dans le vaudou, la transe hypnotique est provoquée par des effets incantatoires.

 

Des charters entiers sont organisés pour vivre des initiations chamaniques où, dans des conditions limites de jeûne et d’hygiène, sont ingurgitées des substances hallucinogènes comme l’ayahuasca[1] sous transe hypnotique.

 MESMER (1734-1815) : le magnétisme animal

Ce n’est qu’à partir de Mesmer, grand occultiste et franc-maçon, que l’on trouve des études rationnelles et scientifiques autour de ces questions. Mesmer naquit en 1734 en Souabe, son père voulait qu’il fût moine. Sa vie monastique fut de courte durée, il s’en échappa pour rejoindre Vienne où, après quelques études de droit, il s’orienta vers la médecine.

Ce n’est qu’à 32 ans qu’il passa sa thèse sur « l’influence des planètes sur le corps humain ». Il voulut y démontrer l’existence d’un corps subtil provenant du cosmos et pénétrant tous les corps. Il nomma cette force, cette énergie, dirions-nous aujourd’hui dans la mouvance du New-Age, « magnétisme animal ». Il travailla également sur les influences bénéfiques que pourraient avoir les aimants minéraux sur la santé. Plus tard il prétendra que l’imposition des mains, le magnétisme animal, est plus efficace que les aimants. Mais ses expériences et ses succès thérapeutiques furent toujours troubles, parfois objets de scandales. En fait, l’efficacité de ses procédés s’exerçait essentiellement sur des sujets à tendance hystérique ou fragile. Les médecins viennois ulcérés par Mesmer qui prétendait tout guérir, l’obligèrent à liquider tous ses biens, et à partir. C’est ainsi qu’il arriva à Paris.

Son succès fut d’emblée considérable. D’une pratique individuelle, il dut passer à des thérapeutiques de groupe. Il utilisa l’imposition des mains ou l’imposition de baguettes de fer ou de verre qu’il magnétisait. Il forma son valet qui devint son assistant, et inventa son fameux baquet qui permettait de soigner plusieurs personnes à la fois. Ce baquet était chargé de bouteilles contenant de l’eau magnétisée. Une extrémité d’une baguette de fer touchait l’eau qui remplissait le baquet, tandis que l’autre extrémité était appliquée sur la partie malade des personnes qui entouraient le baquet. Une corde reliait toutes ces personnes et permettait prétendument d’établir l’harmonie du fluide. Dans cette ambiance très particulière, chacun attendait le miracle. Mesmer avait le sens de la mise en scène, il arrivait, après s’être fait bien attendre, en habit de soie lilas, impassible, hiératique, tenant une longue baguette tandis que jouait un piano ou un harmonica.

Des scènes d’hystérie ou de convulsion s’ensuivaient. Des personnes, surtout des femmes, se prétendaient guéries, tant et si bien que Mesmer devint la coqueluche du Tout-Paris, jusqu’au marquis de La Fayette, le prince de Condé et même la reine Marie-Antoinette qui assista et sans doute participa aux bienfaits du baquet. Se manifestaient des phénomènes contagieux de « crises magnétiques » au cours desquelles ces femmes de la meilleure société perdaient leur contrôle, éclataient d’un rire « hystérique », se pâmaient, étaient prises de convulsions… Mesmer voulut convaincre médecins et scientifiques du bien-fondé de sa méthode.

Le roi Louis XVI, intrigué par ce battage initia deux commissions d’enquête, l’une comprenant des médecins prestigieux comme Salin et Guillotin, et des scientifiques de grand renom comme Franklin, Bailly et Lavoisier ; l’autre uniquement médicale composée de membres de la Société royale de médecine. C’est dire le retentissement que prit cette affaire dans les années 1780. La première commission déclara qu’effectivement, il y avait des manifestations, mais qu’aucune objectivation de magnétisme animal ne pouvait être prouvée. De plus Bailly précisait : « Les attouchements, l’action répétée de l’imagination pour produire les crises, peuvent être nuisibles ; le spectacle de ces crises est dangereux et que, par conséquent tout traitement public où les moyens du magnétisme sont employés ne peut avoir à long terme que des effets funestes. » La deuxième commission concluait : « Les effets produits par ces prétendus moyens de guérison sont tous dus à l’imagination et à l’imitation. » Mesmer était furieux, il dut de nouveau partir, il se retira à Mersbourg, au bord du lac de Constance, où il mourut en 1815.

Mais Mesmer, avant la Révolution française de 1789 avait fait des adeptes, notamment le marquis de Puységur, éminent maréchal de camp.

Armand Marie Jacques de Chastenet, marquis de Puységur (1751-1825)

Disciple de Mesmer tout comme ses deux frères, le marquis de Puységur s’appliqua à cerner les effets thérapeutiques. Il remplaça le baquet par un arbre. Des cordes suspendues aux branches et enroulées autour du corps des patients étaient censées distribuer le fluide vital guérisseur. Vers 1784, Il redécouvrit ce que l’on appelait à cette époque l’état somnambulique, état induit par les suggestions de l’initié. Puységur observa que certains de ses patients mis en état de somnambulisme étaient en mesure de deviner leur propre pathologie, les lieux de souffrance des personnes qu’il touchait ou auxquels on leur suggérait de penser, et même de définir les traitements qui conviendraient. Il fut le premier à parler de « clairvoyance » dans ces cas-là. Les très nombreux disciples du marquis de Puységur répandront cette nouvelle forme de mesmérisme, où ce n’est plus l’hypnotiseur, mais l’hypnotisé, non plus le magnétiseur, mais le magnétisé qui devenait l’oracle !

Ayant magnétisé un orme près de chez lui, il obtint un grand succès. Il décrivit notamment le cas d’un jeune paysan de 24 ans, Victor Race, qui se révéla capable, bien qu’assoupi, de marcher, parler, et discourir sur sa maladie et sur des sujets inconnus de lui, alors même qu’au réveil, il avait tout oublié. Puységur nomma cet état « somnambulisme magnétique ». Victor semblait capter les pensées et les désirs sans que Puységur ait besoin de les formuler. Par ailleurs, lorsqu’il était en transe, il aidait Puységur à diagnostiquer les maux des autres malades et lui expliquait la conduite à tenir envers eux. On parlera de « lucidité magnétique » pour qualifier la clairvoyance des somnambules sur leur propre maladie, sur celle des autres et sur les remèdes qui leur conviennent. Malgré la renommée qu’il atteignit, et tout le prestige de ses travaux, l’Académie finit par conclure à la non-existence de ces phénomènes de clairvoyance.

Baron du POTET, Denis, Jules Dupotet (1796-1881)

Ésotériste et magnétiseur, il était membre de la société théosophique. On attribuait l’efficacité de ses manipulations au fait qu’il n’avait pas de pouce à la main droite.

« Qu’est-ce, en effet, que le sommeil somnambulique ? » nous dit M. du Potet. « Un résultat de la puissance magique. Et qui détermine ces attractions, ces penchants subits, ces fureurs, ces antipathies, ces crises, ces convulsions que l’on peut rendre durables…, si ce n’est le principe même employé, l’agent très certainement connu des hommes du passé ! Ce que vous appelez fluide nerveux ou magnétisme, les anciens l’appelaient puissance occulte, ou de l’âme, sujétion, envoûtement ». (Magie dévoilée p. 51).[2] « La magie est fondée sur l’existence d’un monde mixte placé en dehors de nous, et avec lequel nous pouvons entrer en communication par l’emploi de certains procédés et de certaines pratiques » (id., 147). « Qu’un élément inconnu dans sa nature secoue l’homme et le torde, comme l’ouragan le plus terrible fait du roseau ; qu’il le lance au loin le frappe en mille endroits à la fois sans qu’il lui soit permis d’apercevoir son nouvel ennemi et de parer ses coups ; que cet élément ait des favoris et semble pourtant obéir à la pensée, à une voix humaine, à des signes tracés, voilà ce qu’on ne peut concevoir ; voilà ce que la raison repousse, voilà ce que j’ai vu ; et, je le dis résolument, ce qui est pour moi une vérité à jamais démontrée. »

« J’ai senti les atteintes de la redoutable puissance ; un jour, entouré d’un grand nombre de personnes, cette force évoquée, un autre dirait ce démon, agita tout mon être… ; et mon corps, entraîné par une sorte de tourbillon, était malgré ma volonté, contraint d’obéir et de fléchir. Le lien était fait, le pacte consommé ; une puissance occulte venait de me prêter son concours, et s’était soudée avec la force qui m’était propre et me permettait de voir la lumière. C’est dans ce nouveau milieu que l’âme trouve l’ennemi, mais aussi les affinités nouvelles qui donnent la puissance ! Tout ce qui se fait ainsi a un caractère surnaturel, et l’est véritablement[3] » !

Devant la multiplication des personnes qui s’adonnaient à ces pratiques et la foule des curieux et des malades qui se pressait pour vivre des « miracles », en 1826, l’Académie royale de médecine demanda une enquête sur le magnétisme animal. Le docteur Laennec, l’inventeur du stéthoscope, était pressenti pour présider la commission. Malade, il ne put diriger cette recherche. Son acuité clinique n’aurait certainement pas permis ce rapport d’enquête favorable établi par un certain Husson, acquis à la cause, qui accumula les expériences les plus spectaculaires de somnambulisme et de clairvoyance, de prévisions et même de lecture les yeux bandés. Mais dix ans plus tard en 1837, l’Académie demanda une nouvelle enquête qu’elle confia à Dubois selon des critères d’évaluation plus rigoureux. Cette enquête mit en doute l’ensemble de la réalité objective des phénomènes observés.

En Angleterre, le même du Potet réussit à convaincre un jeune chirurgien, le Dr John Elliotson, de réaliser des interventions chirurgicales sous sommeil magnétique. Il dut démissionner de sa charge professorale et des hôpitaux, dans lesquels il exerçait, devant les invectives et les pressions de ses confrères. Il créa deux cliniques à Édimbourg et Dublin qu’il appela les Mesmeric hospitals.

Charles LAFONTAINE (1803-1892)

Après avoir renoncé à une carrière d’acteur, il participa aux expériences du marquis de Puységur et devint un célèbre magnétiseur itinérant. La Fontaine faisait des démonstrations publiques de magnétisme et de somnambulisme en Angleterre. La Fontaine disait expressément que les phénomènes magnétiques pouvaient s’obtenir avec la volonté, sans la volonté, contre la volonté. Le 9 avril 1869, Lafontaine fut condamné à 2 000 francs d´amende pour calomnie pour avoir fait paraître dans son journal une brochure (sous le titre « un scandale médical ») mettant en cause le médecin Auguste Ladé qui dénonçait ses pratiques.

Un jour un dénommé James Braid vint à une de ses représentations avec la volonté lui aussi de démontrer les supercheries.

James BRAID (1795-1860). L’hypnotisme

Il fallut juste trois séances, pour que Puységur convainquît Braid de la réalité des états modifiés de conscience que certaines techniques pouvaient provoquer. Braid voulut isoler l’aspect magique de la théorie fluidique et de l’aspect représentation théâtrale. On attribue souvent et abusivement à Braid l’invention du terme hypnose dans son livre Neurypnologie, Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, qu’il publie en 1843. En réalité, le terme avait déjà été utilisé par le baron Etienne Félix d’Henin de Cuvillers en 1819. Dans son livre, Braid essaya de se différencier des travaux des magnétiseurs « imaginationnistes » tels qu’Alexandre Bertrand. Il remplaça leur méthode d’induction visuelle par fixation de l’attention sur la main tendue du magnétiseur, par la fixation de l’attention sur un objet brillant.

Il utilisa cette méthode, notamment pour obtenir l’anesthésie lors d’interventions chirurgicales. Il observa que tous les sujets n’avaient pas la même sensibilité et que les états provoqués vont de la simple rêverie, jusqu’au sommeil profond avec absence totale de connaissance et de volonté. À ceux qui lui objectaient que l’hypnotisme était immoral, Braid déclarait que : « l’état hypnotique ne peut se déterminer ni se produire dans aucune de ses périodes, sans le consentement de la personne opérée. » Nous retrouvons ces mêmes arguments aujourd’hui afin d’obtenir le consentement à se faire hypnotiser. Pourtant Bertrand, grand magnétiseur, avouait déjà en 1826 qu’il magnétisait quelquefois sans le vouloir ! Il y a d’ailleurs de nombreux cas de gens hypnotisés malgré eux.

Une lutte opposa bientôt les partisans du magnétisme animal (explication physiologique) aux animistes, convaincus de l’importance des aspects psychologiques. Il énonça une théorie neurophysiologique, selon laquelle l’hypnose est induite par la fixation visuelle. À noter que plus tard, il admit aussi l’importance de la suggestion verbale.

Ambroise-Auguste LIÉBEAULT (1823-1904) : la suggestion verbale, et Hippolyte BERNHEIM (1837-1919)

Professeur à l’Université de Nancy, Bernheim fut chargé de démasquer Liébeault et ses procédés. Mais, convaincu de la réalité des guérisons obtenues par ce dernier, il entreprit à Nancy de nombreux traitements sur la base de la suggestion. Liébeault, devenu son ami, vint ensuite le rejoindre. Liébault fonda alors avec Bernheim l’école de Nancy. Il soigna surtout de pauvres gens, en les endormant, et en leur ressassant des suggestions. Pas de diagnostics, pas d’examens préalables… mais des guérisons en foule.

Voici ce que le Dr Bernheim disait du Dr Liébault : « Il endort par la parole, il guérit par la parole, il met dans le cerveau l’image psychique du sommeil, il cherche à y mettre l’image psychique de la guérison. La suggestion peut en effet réaliser de la douleur, de l’anesthésie, de la contracture, de la paralysie ; si elle peut créer ainsi de toutes pièces des troubles fonctionnels, il est logique de penser qu’elle peut aussi atténuer, voire faire disparaître, des troubles existants. Puisqu’elle est capable de neutraliser une douleur réelle provoquée expérimentalement, il est très probable qu’elle peut neutraliser les phénomènes douloureux provoqués par une maladie. [4] »

Liebault et Bernheim contribuèrent à la renommée mondiale de l’école de Nancy, avec leurs recherches, cependant plus rigoureuses que celles menées à la Salpêtrière à Paris qui ne voyait dans ces états modifiés, que des manifestations hystériques. Cependant le Dr Liébault croyait toujours à une force magnétique animale agissant indépendamment de la suggestion. Cette position entraîna une scission entre Bernheim et Liébault.

Jean-Martin CHARCOT (1825-1893) : l’hystérisme

En 1878, ce fut une véritable fureur hypnotique. Le professeur Charcot, membre de l’Institut de France, professeur de clinique pour les maladies nerveuses à l’hôpital de la Salpétrière, entouré de ses disciples et admirateurs, Richer, Regnard, Bourneville et autres, ouvrit ses expériences aux malheureuses hystériques dont abondait son service, c’est-à-dire la clientèle de sa clinique. Charcot avait une réputation internationale grâce à ses travaux de neurologie basée sur une recherche clinique rigoureuse en anatomopathologie. Intéressé par la philosophie et toutes les sciences humaines naissantes, il fut séduit par les recherches sur l’hypnose. Il supervisait ces travaux à la Salpêtrière et jouait de sa notoriété pour diffuser les résultats obtenus, sans vérifier la rigueur des expérimentations, devant un public de profanes, d’hommes politiques, de journalistes, d’acteurs alléchés par le merveilleux.

Il concentra ses recherches sur ce qu’il appelait les hystériques, utilisant des aimants et des métaux divers, rejoignant les grandes théories « fluidiques ». Mais le manque de précautions dans ses expériences, le fait d’utiliser de petits groupes hospitalisés à plein-temps, et quasi conditionnés, et surtout les succès remportés quotidiennement par Liébeault et Bernheim, ont vu la portée des travaux de Charcot considérablement réduite. « Il ne guérit pas, soigne à peine : il expérimente. » disait-on de lui à Nancy.

Le grand professeur Janet, père de la psychopathologie contemporaine dénonça ces prestations de foire, héritières des élucubrations de Mesmer. Charcot, à la fin de sa vie, se rendit compte du peu de fondement objectif de ses recherches sur l’hypnose.

Une leçon de Charcot à La Salpêtrière, tableau d’André Brouillet (1857-1914), le professeur montrant à ses élèves sa plus fidèle patiente, « Blanche » (Marie) Wittman, en crise d’hystérie.

La violente polémique entre l’école de Charcot et de Bernheim en matière d’hypnose.

Pour l’École de la Salpêtrière, « un individu hypnotisable est souvent un hystérique, soit actuel, soit en puissance, et toujours un névropathe, c’est-à-dire un sujet à antécédents nerveux héréditaires susceptibles d’être développés fréquemment dans le sens de l’hystérie par les manœuvres de l’hypnotisation.[5] »

Charcot prétendit décrire des « stigmates » fixes et non simulés chez les hystériques, en utilisant une hypnose elle-même conçue comme un « état » spécifique et objectivable. À quoi Bernheim rétorqua qu’on peut tout aussi bien, si on le désire, provoquer artificiellement ces manifestations chez des sujets non hystériques, ou bien encore provoquer chez les hystériques des manifestations tout à fait différentes. Les partisans de Charcot, de leur côté, soulignaient que Bernheim, en expliquant l’hypnose par la suggestion, n’avait en fait rien expliqué des causes du phénomène hypnotique.

Cependant Pierre Janet, malgré ses critiques à l’égard de Charcot, continuait à s’intéresser à l’hypnose. Il définit précisément ce qu’aujourd’hui nous pourrions assimiler à des emprises mentales, que des mentalistes, thérapeutes véreux et gourous de tout poil arrivent à maîtriser parfaitement. « Ce qui est curieux, ce qui constitue la découverte essentielle faite par les magnétiseurs et les hypnotiseurs, c’est que nous pouvons, d’une manière artificielle, grâce à certains procédés qui reproduisent la fatigue et l’émotion, amener expérimentalement cette dépression momentanée et l’utiliser pour faire naître les impulsions que nous désirons. L’idée que nous faisons pénétrer dans l’esprit au moment favorable, quand la puissance de réflexion est épuisée, devient l’objet d’un assentiment immédiat et se transforme en impulsion. [6] »

Sigmund FREUD 1856-1939 : la psychanalyse

Sigmund Freud attiré par le bruit que l’on faisait au sujet de l’hypnose, du côté de la Salpêtrière, vint passer six mois dans le service de Charcot, puis passa l’été 1889 à Nancy, pour y rencontrer Bernheim et Liébault. Il traduisit les livres de Charcot et de Bernheim. Il utilisa également l’hypnose, puis l’abandonna pour différentes raisons : peu précise, difficile parfois à reproduire, il y voyait en outre le danger d’un attachement excessif du sujet à l’opérateur.

Freud se rappela de l’histoire vécue par le Dr Breuer, neuro-pathologue viennois qui avait hypnotisé une malade, Bertha Pappenheim, belle, jeune, jolie, mais anorexique et hystérique, présentant de multiples autres symptômes. Sous transe hypnotique, elle révéla les émotions qui étaient à l’origine de ses troubles ce qui lui permit ensuite de mieux vivre. Breuer venait de découvrir le mécanisme de refoulement : grâce à l’abaissement du niveau de conscience provoquée sous hypnose, des souvenirs refoulés émergeaient. Cependant un peu plus tard, Breuer rendit visite à sa patiente qu’il croyait guérie ; celle-ci lui fit une déclaration d’amour des plus démonstratives. De plus elle montra tous les signes d’une grossesse qui était le fruit de son imagination.

Le phénomène de transfert, si important dans la psychanalyse allait être élaboré suite à cette observation. En voici la définition donnée par Roger Mauge spécialiste de Freud : « Le transfert est un phénomène dans lequel le malade reporte sur l’analyste des sentiments, des attitudes qu’il a eus autrefois dans des moments qu’il est maintenant en train d’évoquer pendant les séances d’analyse… Ce peut être un sentiment amoureux, mais aussi, hostile, un violent ressentiment par exemple.[7] » Ainsi Freud devint de plus en plus prudent en ce qui concerne l’hypnose, se méfiant des phénomènes de transfert qu’elle pouvait susciter. Il en vint même à considérer la suggestion hypnotique comme un acte magique pouvant aller jusqu’à un viol psychique. Il constata que la disparition des symptômes d’appel était souvent suivie de nouveaux symptômes de substitution.

Cependant cette relation particulière entre hypnotiseur et hypnotisé constitua la base de ses futurs travaux. Mais Il étudia un mode d’exploration psychique très différent, qu’il appela la psychanalyse.

En cette fin de dix-neuvième siècle le père allemand de la psychologie scientifique, Wilhelm Wundt a condamné la pratique de l’hypnose dans Hypnotisme et suggestion, publié en 1892, en déclarant que selon lui : « Hypnotisme et occultisme sont étroitement liés ». Dans ce livre, il déclara également que : « Les suites fâcheuses que laisse après elle l’habitude de l’hypnose… se manifestent dans l’amoindrissement de la résistance nerveuse et morale ».

Joseph BABINSKI (1857-1932) : le pithiatisme

Adjoint de Charcot à la Salpêtrière, il abandonna ses travaux à l’aide d’aimants, et reconnut l’importance de la suggestion. Il attribua le nom de pithiatisme (guérison par la persuasion) aux travaux menés jusqu’ici.

Ivan Petrovitch PAVLOV (1849-1936) : un état physiologique

Pour ce physiologiste russe, l’hypnose occupa au départ une grande place dans ses études sur les réflexes conditionnés, études qui vont le rendre célèbre. L’hypnose était pour lui un état physiologique différent de l’état de veille et du sommeil.

Pierre JANET (1859-1947) : la régression hypnotique

Janet continua de penser que l’hypnose ne présentait que peu de danger, mais aussi peu d’efficacité. C’était en pratiquant la régression sur des sujets placés sous hypnose qu’il fut amené à la découverte de la méthode que l’on nommera plus tard cathartique, en psychanalyse, et qui consiste à rappeler dans la conscience des souvenirs refoulés.

Émile COUÉ (1857-1926) : l’autosuggestion consciente

Au début du XXe siècle, Émile Coué, pharmacien nancéien, s’intéressa lui aussi à l’hypnose et suivit les cours de l’école nancéienne donnés par le Dr Liébault. Il étudia les effets de l’imagination dans la guérison, ce qu’on appelle aujourd’hui l’effet placebo. Il développa alors sa propre méthode, basée sur la primauté de l’imagination sur la volonté, imagination elle-même influencée par des suggestions appropriées. La désormais célèbre « Méthode Coué » se répandit dans tout le monde occidental. Il fut reçu à New York avec les honneurs d’un libérateur. On peut considérer que sa méthode d’auto persuasion est à l’origine de la pensée positive.

J. H. SCHULTZ (1884-1970) : le training autogène

Pour Schultz, l’entraînement autogène (ou « méthode de relaxation par autodécontraction concentrative ») doit être compris comme un entraînement à l’autohypnose, qui permet une réduction des tensions et du stress. Ayant remarqué que certains patients parvenaient facilement, après avoir été hypnotisés, à replonger seuls en transe hypnotique, il en arriva à développer une méthode de relaxation qui reproduit cet état. Cette méthode se décompose en cinq phases : pesanteur, chaleur, organique, cœur, et respiration. Chacune de ces phases doit être parfaitement acquise avant de passer à la suivante.

Bien que se voulant différente de l’hypnose proprement dite, le training autogène s’y apparente par bien des aspects.

Milton ERICKSON (1901-1980) : l’hypnose contemporaine

Ce psychiatre américain a renouvelé la pratique de l’hypnose à partir de 1937. Erickson se méfiait de toutes les théories en psychothérapies qu’il jugeait incapables de s’adapter de manière pertinente à chaque personne. C’est pourquoi, son approche inattendue et déconcertante faisait appel à ses capacités de créativité et au potentiel d’auto guérison de ses patients.

Son amie, Margaret Mead, anthropologue, déclara : « Milton Erickson ne résolvait jamais un problème d’une manière déjà utilisée s’il pouvait en trouver une nouvelle — et généralement il le pouvait.[8] ».

Ainsi il est impossible de théoriser ou d’établir des protocoles des pratiques de l’hypnose éricksonnienne. Erickson refusait de faire de la théorie.

Sa vie durant, très souvent malade au point de mourir à plusieurs reprises, il ne cessait d’observer avec une très grande acuité ce qui se passait dans son corps et hors de son corps. Daltonien dyslexique, ne pouvant pas distinguer les notes de musique, et de plus poliomyélitique, il percevait le monde et son corps différemment de la majorité des personnes. Il développa un sens intuitif et un esprit d’observation tout à fait extraordinaire. Si bien que l’on faisait souvent appel à lui quand il s’agissait d’avoir un diagnostic rapide, notamment pour appréhender les capacités à la résistance psychologique de futurs soldats lors des recrutements de la guerre 1939-1945.

Cette capacité intuitive, d’ordre médiumnique, se retrouve chez des personnes éprouvées dans leurs capacités visuelles, auditives, etc. Certains médiums sont capables d’entendre des voix avec leur oreille sourde ou d’avoir des visions avec leur œil aveugle. Ce sont des capacités de prémonition, de claire vision ou de claire audition palliant au déficit sensoriel. L’aspect magique de certains cas relatés dans les écrits d’Erickson, ou de ses élèves ou collaborateurs, est pour le moins étonnant si nous n’incluons pas cette possibilité médiumnique, c’est-à-dire se situant en dehors de toute approche rationnelle, objectivable et reproductible.

Erickson demandait à ses élèves d’appliquer sur eux-mêmes l’auto hypnose et de bien tout observer. Il indiquait des exercices permettant de modifier « les portes de la perception »[9].

et Aldous Huxley (1894-1963)

Erickson et Aldous Huxley se sont fréquentés assidûment au début des années cinquante. Huxley faisant des expériences de modification d’état de conscience en utilisant une substance psychédélique, la mescaline, dans une perspective d’approche soi-disant spirituelle, tandis qu’Erickson faisait l’expérience de transes auto induites, et ensuite, ils comparaient leur trip. Le livre d’Aldous Huxley « The Doors of perception, Les portes de la perception » paru en 1954 est entre autres, le résultat de ces recherches croisées. En creusant un peu sur l’origine de ce titre, nous trouvons la référence au poète sulfureux William Blake (1757-1827) qui écrivit un recueil intitulé : « Le mariage du Ciel et de l’Enfer », dans lequel il y a cette citation : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. » Blake réinterpréta le récit biblique de la création de manière totalement inversée au regard de la tradition chrétienne.

Jim Morrison, le chanteur s’inspirera des mêmes références pour donner le nom à son groupe de Pop Music : The Doors. Il mourra d’une overdose comme beaucoup de jeunes de sa génération en voulant faire l’expérience d’ouvrir toutes les portes de la perception.

Erikson trop fragile physiquement, n’expérimenta pas l’usage de drogues, en tout cas il ne le mentionne pas, son auto hypnose suffisait à la modification des ses portes de la perception. Ainsi dans un article il déclara en 1977 : « quand il y a une question cruciale à propos d’un patient et que je ne veux pas passer à côté du moindre détail, j’entre en transe. [10] »

Erickson ne voulait pas être considéré comme un gourou ou un magicien. Il insistait sur l’importance de l’observation tant de soi-même que du patient. Sa notion de l’inconscient diffère radicalement de celle de Freud. Pour lui, l’inconscient a des ressources qui peuvent aider le patient à trouver des solutions, et ne perturbe pas la vie consciente en la contraignant à des refoulements. L’hypnose qu’il pratiqua recherchait les ressources enfouies en soi-même qui auraient la capacité de soulager ses propres souffrances, et de résoudre ses problèmes, par d’autres voies que celle de la raison ou de la connaissance. Erickson chercha donc à libérer les justes intuitions de l’inconscient sans que l’intelligence, la raison ou la morale n’interfèrent et ne les perturbent.

Erickson fut essentiellement pragmatique et contournait toute approche frontale qui bloquerait la personne, en utilisant toutes les inductions pour aboutir à la solution désirée.

Certains de ses proches, comme le psychiatre Don Jackson, se demandaient si les thérapies d’Erickson n’étaient pas basées sur des subterfuges entraînant une amélioration seulement passagère. Ainsi, il déclara : « Il me semble, lorsque je lis ce qu’il écrit, que sa principale préoccupation c’est de faire la preuve de sa propre habilité à être efficace. Et je trouve que c’est quelque peu différent de chercher à obtenir une certaine gratification à travers la relation, ce que, je pense, la plupart des thérapeutes recherchent plutôt… Je connais la joie de faire quelque chose de brillant ; c’est une magnifique sensation de couper la tête et de la brandir fièrement, mais je ne suis pas sûr qu’avec le temps… [11] »

Depuis plusieurs années de nombreuses écoles en France proposent des formations à l’hypnose thérapeutique ou médicale, notamment dans les différents instituts Milton Erickson. Cependant, cette pratique, comme d’autres techniques thérapeutiques, n’est encadrée par aucune législation.

Richard Bander et John Grindler s’inspireront de cette hypnose éricksonienne pour créer la PNL ou Programmation Neuro Linguistique dans les années 1970. (Voir article sur http://pncds72.free.fr.)

Il faut également mentionner Léon Chertok psychiatre et psychanalyste français qui contribua à faire connaître l’hypnose éricksonienne en France et créa un laboratoire d’hypnose expérimentale pour faire reconnaître l’hypnose thérapeutique. Aujourd’hui l’hypnose eriksonnienne est utilisée dans les hôpitaux. Certains actes de chirurgie sont pratiqués sous hypnose. Des sages-femmes l’utilisent pour préparer des patientes à l’accouchement.

Alfonso CAYCEDO : la sophrologie

Médecin neuropsychiatre colombien, il fit ses études en Espagne. Il fonda en 1959 une société d’hypnose clinique, puis la rebaptisa l’année suivante en Société de Sophrologie Médicale. Marié à une adepte du yoga, il s’intéressa aux spiritualités orientales. Il mit sur pied une nouvelle méthode thérapeutique, en s’inspirant à la fois du yoga, du bouddhisme et du zen.[12] Il prétendit que sa méthode était areligieuse, cependant l’anthropologie qui la sous-tend est fortement marquée par les spiritualités orientales.

Réflexion conclusive à ce stade.

Si les effets de l’hypnose ne sont pas à remettre en cause, il est très regrettable qu’un travail épistémologique rigoureux ne soit que très insuffisamment initié, compte tenu de tous les antécédents sulfureux que nous venons de voir. En effet l’étude approfondie de ses origines historiques, de sa valeur et sa portée, permettrait de prendre du recul et d’éviter de valider trop rapidement une approche séduisante a priori, mais qui pourrait entraîner des effets secondaires non immédiatement visibles.

Il est des analyses basées sur des interrogatoires rapides du ressenti des personnes, ayant été mises sous hypnose, toutes satisfaites sur le coup, qui ne recherchent pas à moyen et long terme des paramètres comportementaux plus subtils, par exemple une certaine indifférence relationnelle et une dépendance à l’égard de ce type d’approche. Aucun recul sur le plan philosophique ou même psychologique n’est envisagé. Nous sommes dans la validation au vu de la performance immédiate. Dissocier soma et psyché de manière induite, même pour un temps, ne serait-ce pas entraîner des effets secondaires non encore évalués : indifférence à la souffrance, indifférence au pâtir et au compatir, indifférence à l’autre. Et tout cela à bas bruit puisque précisément rien n’est ressenti… ?

Sur le plan éthique, la mise en dissociation somato-psychique d’une personne n’entraîne-t-elle pas d’autres distorsions sur le plan de la vie affective, voire de la vie spirituelle ? Il n’est pas inutile de se poser ce type de questions qui ne sont pas à l’ordre du jour, dans les approches médicales et psychologiques visant avant tout l’objectivation d’une efficacité immédiate.

Bertran Chaudet, Nov. 2015

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Notes

[1] Voir le site internet psycho vigilance très documenté à ce sujet, qui dénonce ces pratiques, sous la responsabilité de M Guy Rouquet. http://www.psyvig.com

[2] Magie dévoilée ou principes de science occulte. Paris, Imprimerie de Pommeret & Moreau, 1852. In-4°, VIII-268 pp. Il était réservé aux initiés, et Du Potet le cédait contre la somme énorme de 100 francs or et le serment par écrit de ne pas le communiquer et de ne pas en révéler les secrets… Contient : Opérations magiques, miroirs, attractions, sympathies et antipathies, flèches, harmonies magiques, magique ivresse, principes et secrets, créations spirituelles, moyens opératoires, préparation du miroir, visions, cercle et miroir visibles et occultes… (seconde édition en 1875). Sources : exemplaire personnel de Pol Noël, auteur de cette référence et Caillet n°3405, catalogue « L’Intersigne » – Gaïta 1332, et Dorbon 1387 tous deux ne citant que la seconde édition.

[3] Ib., p. 53

[4] Cité par Dr. G.R.Rager, Hypnose sophrologie et médecine, recherches avancées, Fayard, mars 1978, p. 24.

[5] Georges Gilles de La Tourette et Paul Richer, « Hypnotisme », Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1887

[6] Id. p.36.

[7] Id. p. 33.

[8] Margaret Mead, Letters from the field, New York, Harper & Row,‎ 1977, p. 4

[9] « If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, infinite »

[10] Milton H. Erickson et Ernest L. Rossi, L’intégrale des articles de Milton H. Erickson. Tome 1 : De la nature de l’hypnose et de la suggestion, Satas,‎ 1980, p. 146

[11] Jean-Jacques Wittezaele (dir.), La double contrainte. L’héritage des paradoxes de Bateson, Paris, De Boeck,‎ 2008

[12] Bertran Chaudet, La Sophrologie – Repères pour un discernement pratique et spirituel Ed Salvator Nov 2013.