L’inconscient spirituel. Freud, Jung, et la tradition patristique.

L’anthropologie chrétienne

L’anthropologie chrétienne ne conçoit pas l’homme indépendamment de sa relation à Dieu Créateur et Sauveur de l’humanité. Cette anthropologie repose sur la révélation biblique et son fondement que l’on retrouve dans la Genèse : « L’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. » (Gn 1, 26). Cette affirmation concerne tout homme. L’image désigne la constitution naturelle de l’homme, essentiellement dans ses facultés d’intelligence de mémoire et de volonté, sa faculté de choisir et sa puissance d’aimer. C’est grâce à ces puissances, dirait saint Thomas d’Aquin, nous traduirions aujourd’hui capacités ou potentialités, que peut se réaliser la ressemblance. La ressemblance est, elle, en devenir. La ressemblance ne peut s’acquérir que dans l’accueil des vertus théologales de Foi d’Espérance et de Charité, et dans l’exercice volontaire des vertus cardinales de prudence ou de sagesse qui est la première d’entre elles, de tempérance de force et de justice. L’image se rapporte donc à l’être de l’homme et la ressemblance, à sa façon d’être ou à son devoir être. L’homme fort de ses capacités d’intelligence de volonté de mémoire, qui ne serait pas vertueux, ne serait pas un homme accompli réalisant ce pour quoi il a été créé.

Ainsi, selon les Pères de l’Église, l’homme est destiné par nature à devenir Dieu par grâce. Toutes les facultés de l’homme ont pour finalité de le tourner vers Dieu pour qu’il s’unisse à lui. L’intelligence intuitive comme rationnelle est faite pour connaître Dieu, c’est l’intelligence de la Foi. La volonté est faite pour désirer Dieu et L’aimer en obéissant à ses commandements. La mémoire est faite pour nous souvenir de Dieu et de la finalité de notre vocation qui est l’amour de Dieu et de notre prochain comme de nous-mêmes.

Le péché originel est venu perturber cette harmonie engendrant quatre ruptures, celle de l’homme avec Dieu, celle de l’homme avec son prochain, celle de l’homme avec lui-même et celle de l’homme avec la création. Au lieu de reconnaître Dieu comme le principe et la fin de son existence, l’homme s’est mis à ignorer Dieu. Ses puissances ou facultés se sont détournées de Dieu et tournées vers la seule création et son apparence sensible.

« Par un détournement de sa faculté désirante et de ses sentiments, l’homme au lieu de désirer et d’aimer Dieu s’est mis à s’aimer lui-même en dehors de Dieu par une attitude passionnée que les Pères appellent « amour égoïste de soi » (philatia) et à aimer les créatures pour le plaisir sensible qu’elle lui procure dans cet amour égoïste de soi. L’homme voulant devenir dieu sans Dieu, a fait de lui-même une idole et a fait des créatures des idoles, relativisant l’Absolu et absolutisant le relatif. Par un détournement de sa puissance irascible (thumos), l’homme, au lieu de mener le « bon combat » (1 Tim 6, 12) contre les forces du mal et les tentations et de déployer son zèle pour s’unir de plus en plus à Dieu, s’est mis à combattre contre ce qui s’opposait à la satisfaction de ses désirs passionnés, et à déployer son agressivité contre son prochain, dans la colère, la haine, les rivalités, la domination. L’homme a pareillement détourné sa volonté de l’accomplissement de la volonté de Dieu pour en faire sa « volonté propre », au service de ses propres desseins mondains et de ses désirs passionnés. La mémoire s’est détournée de Dieu, pour se remplir de souvenir des choses de ce monde. L’imagination, au lieu de fournir à l’homme des représentations pour la contemplation s’est mise à créer des représentations correspondant à ses désirs passionnés et à inventer toutes les formes du mal…

De même que l’usage normal des facultés de l’homme constitue les vertus, leur usage anormal constitue les passions, dont le nom même signifie « maladies » et que les Pères, unanimement, considèrent comme des ‘maladies de l’âme. 1»

Il ne faut pas confondre ces maladies spirituelles avec les maladies psychiques même si elles peuvent les renforcer ou s’y confondre.

« Selon saint Maxime, c’est de la double tendance de l’homme, à rechercher le plaisir et à fuir la douleur pour satisfaire l’amour égoïste de soi que naissent toutes les passions et maladies spirituelles. Cet attrait pour le plaisir s’explique par le fait qu’il est devenu pour l’homme déchu un substitut de la jouissance spirituelle qu’il éprouvait originellement dans son désir de Dieu et son union avec Lui dans l’amour et la connaissance. »

Les Pères parlent de triple pouvoir tyrannique, de la mort, du diable, et du péché dont seul le Christ peut nous libérer. Le Christ vrai Dieu et vrai homme par son incarnation nous donne la grâce de la guérison, du salut et de la déification. Il nous a donné pour cela une trithérapie, les Saintes Écritures, les sacrements, et la vie fraternelle. Cela ne va pas sans un combat de tous les jours où notre liberté est première animant notre volonté de choisir l’amour de Dieu. Notre volonté est renouvelée et vivifiée, par cette trithérapie ecclésiale : lecture amoureuse de la Parole de Dieu, vie sacramentelle et vie fraternelle, pour se purifier des passions et vivre selon les vertus.

L’anthropologie de Freud et de Jung

L’anthropologie de Freud et de Jung est-elle compatible, radicalement différente, existe-t-il des points de convergences avec cette anthropologie chrétienne? Les conceptions de Freud ont évolué et peuvent être contradictoires au fur et à mesure de son évolution, nous en rappellerons quelques-unes des plus significatives.

Conception freudienne

Sigmund Freud par Max Halberstadt en 1922

Voici très rapidement quelques points :

Sigmund Freud (1856, 1939), médecin neurologue autrichien, est le fondateur de la psychanalyse.

Sa première découverte de l’appareil psychique, il l’appelle première topique, est constituée de : l’inconscient, du préconscient, et du conscient. L’inconscient est le siège de données d’informations, d’injonctions qui se trouvent précisément hors du champ de la conscience, mais c’est également le siège de processus qui empêchent certaines données de parvenir à la conscience, que Freud nomme le refoulement. Le  refoulement est le concept le plus ancien de la théorie freudienne, point d’appui de la théorie psychanalytique.

Schéma de l’appareil psychique, représenté par un iceberg, selon les deux topiques freudiennes.

Par la suite, il distingue deux autres grands types de pulsions : la pulsion de vie (l’« Éros ») et la pulsion de mort (le « Thanatos »). L’Éros représente l’amour, le désir et la relation, tandis que le Thanatos représente la mort, les pulsions destructrices et agressives. Le Thanatos tend à détruire tout ce que l’Éros construit (la perpétuation de l’espèce par exemple). Le masochisme, le sadisme sont pour lui, des exemples typiques de cette pulsion de mort. Pulsions de mort qui ne sont perceptibles que par leur projection au-dehors (paranoïa), ou leur retournement contre le Moi (mélancolie).

C’est dans cette première topique que Freud théorise le complexe d’Œdipe. Il le définit comme le désir inconscient d’entretenir un rapport sexuel avec le parent du sexe opposé (c’est l’inceste), et celui d’éliminer le parent rival du même sexe (le parricide). Ainsi, le fait qu’un garçon tombe amoureux de sa mère et désire tuer son père répond à l’impératif du complexe d’Œdipe.

Freud considère l’inconscient comme l’origine de la plupart des phénomènes conscients eux-mêmes.

Dans la seconde topique, Freud inclut dans sa conception de l’appareil psychique le Ça, le Moi et le Surmoi, trois notions supplémentaires fondatrices de la psychanalyse. Le Ça est inaccessible à la conscience, mais les symptômes de maladie psychique et les rêves, les lapsus permettent d’en avoir un aperçu. Le Ça obéit au principe de plaisir et recherche la satisfaction immédiate. Le Moi est en grande partie conscient, sa partie inconscient serait soumise à des mécanismes de défense comme le refoulement la régression, la rationalisation, la sublimation, tout cela pour éviter les tensions trop fortes du monde extérieur ainsi que les souffrances. Le Moi rend la vie sociale possible. Le Surmoi est le réservoir de toutes les règles de savoir-vivre ou morales à respecter, il est à l’origine du refoulement et engendre remords et culpabilité.

Dans son essai « Une difficulté de la psychanalyse » publié en 1917, ainsi que dans ses conférences: « Introduction à la psychanalyse », écrites pendant la Première Guerre mondiale, Freud expose que la pensée humaine a subi : « deux grandes vexations infligées par la science à son amour propre. » La première vexation date du moment où Nicolas Copernic établit que « notre terre n’est pas le centre de l’univers, mais une parcelle infime du système du monde à peine représentable dans son immensité. » La deuxième vexation est liée à l’affirmation de Darwin selon laquelle « l’homme descend du règne animal et est dépendant du caractère de sa nature bestiale. » 2 Freud ajoutera une troisième vexation : « La troisième vexation, et la plus cuisante, la mégalomanie humaine doit la subir de la part de la recherche psychologique d’aujourd’hui, qui veut prouver au Moi qu’il n’est même pas maître dans sa propre maison, mais qu’il en est réduit à des informations parcimonieuses sur ce qui se joue inconsciemment dans sa vie psychique. »3

Freud relativise ce qu’est l’homme et conteste sa place sur terre :

La terre n’est plus au centre de l’univers, l’homme n’a pas de dimension supérieure à l’animalité et lui conteste jusqu’à sa liberté intérieure.

Dans l’anthropologie chrétienne, Dieu est le créateur et le centre du temps et de l’espace, et l’homme est le centre de l’élection de l’amour de Dieu.

Éléments de convergence

« Pour Freud comme pour les Pères la vie intérieure de l’homme est habitée par des conflits, et c’est de l’issu de ces conflits que dépend aussi la bonne ou la mauvaise santé de l’homme. » 4

Pour Freud, l’objectif de la psychanalyse est de rendre l’homme davantage maître de lui-même. Grâce à sa conscience et sa volonté, il peut dominer le ça constitué d’éléments refoulés et de pulsions qui agissent dans son inconscient. « Là où le ça est, le Moi doit advenir » écrit Freud. Les Pères considèrent que l’esprit et la raison doivent dominer et gouverner la partie irrationnelle de l’âme.

Il peut y avoir une certaine analogie entre ce que Freud appelle le narcissisme, l’égoïsme, et ce que la patristique grecque appelle la « philautie » ou amour de soi. Pour Freud une vie sociale harmonieuse nécessite que l’homme abandonne son narcissisme premier. Un chrétien doit convertir ses tendances égoïstes en amour de Dieu et du prochain.

Freud parle des pulsions de vie et de pulsions de mort. Pour lui, l’homme, étant soumis à ses pulsions ou ayant du mal à les gérer, présente des pathologies psychiques. Les Pères grecs parlent quant à eux, de puissance désirante (epithémia) et de puissance irascible (thumos) dont le mésusage peut conduire à des maladies spirituelles.

« En rapport avec ces deux notions, on peut remarquer que chez Freud comme dans la conception patristique, le rapport de l’homme au plaisir et à la douleur joue un rôle fondamental. La recherche du plaisir et l’évitement de la douleur constituent dans la doctrine freudienne la base des attitudes et de comportements de l’homme non seulement dans sa petite enfance, mais tout au long de sa vie. (Freud, le malaise dans la culture). Les Pères reconnaissent à ces deux tendances un rôle fondamental et qu’elles sont même, selon Maxime le Confesseur, à la base de toutes les passions ou maladies spirituelles de l’homme déchu. » 5

Éléments de divergence

Une première remarque s’impose, Freud parle de pathologies psychiques alors que les Pères décrivent les maladies de l’âme. Serions-nous dans des catégories différentes inhérentes au psychologique d’un côté, et au spirituel de l’autre, qui seraient par conséquent incomparables ?

Ce serait nier l’unité du composé humain. S’il existe bien ces catégories somatique, psychologique et spirituelle, l’homme ne peut être dissocié en ces catégories qui seraient étanches les unes aux autres. D’autre part ce qui distingue fondamentalement l’anthropologie freudienne de l’anthropologie chrétienne, c’est que celle-ci ne peut se couper de la relation à Dieu, tandis que la conception freudienne est non seulement sans référence à Dieu, mais plus encore cette relation à Dieu serait pathologique. De même que pour Marx : « La religion est l’opium du peuple » pour Freud : «l’action des consolations religieuses peut être assimilée à celle d’un narcotique. »6 En effet Dieu n’est pour lui qu’une projection psychologique par conséquent illusoire, et toutes les religions se fondent sur cette illusion. « Si nous nous tournons vers les doctrines religieuses, nous pouvons dire en nous répétant : elles sont toutes des illusions. »7  Freud est persuadé que Dieu est une invention de l’homme pour se sécuriser, se rassurer par rapport à un vide qu’il ne supporte pas.

« Dieu est pour l’homme adulte un substitut du père, plus puissant que lui. La religion est donc une névrose collective. Les rituels religieux sont comparables aux rituels de la névrose obsessionnelle. Les doctrines religieuses sont comparables aux idées délirantes. »8

Freud est athée et matérialiste. La vie psychique de l’homme est régie par des forces biologiques : « l’homme n’est rien d’autre, rien de mieux que l’animal. »9

« Ainsi pour Freud, l’activité religieuse ou spirituelle de l’homme, au même titre que l’activité artistique, correspond à une sublimation de l’énergie sexuelle. L’amour que l’homme éprouve pour ses parents, ses enfants ses semblables et même l’amour pour Dieu relève de la libido et a donc une nature sexuelle. »10

Nous sommes dans une inversion de la perspective chrétienne. Dieu nous a aimés le premier et la réponse d’amour de l’homme n’est pas sublimation de sa sexualité, mais réponse volontaire libre et gratuite à cet amour, dont il prend progressivement conscience dans sa vie spirituelle. La grâce de Dieu lui est donnée non pas pour dépasser sa nature, mais pour combattre les tendances peccamineuses et lui donner la joie et la paix en retrouvant sa vocation de Fils et de Filles bien aimés du Père. Pour Freud les pulsions de mort sont, soit tournées vers soi-même, et se transforment en névrose ou en psychose, soit tournées vers les autres en agression et en destruction. Ces pulsions de mort peuvent être tout au plus modérées et domptées et n’ont pour finalité que « soit absents la douleur et le déplaisir, et que soient vécus de forts sentiments de plaisir. »11  « C’est simplement le programme de principe de plaisir qui pose la finalité de la vie. »12 Ce plaisir pour Freud, ultime bonheur de l’homme, est de nature sexuelle, génitale.

Freud pense qu’en découvrant ses résistances et ses refoulements l’homme est à même de mieux se contrôler pour mieux jouir de l’existence. La bonne gestion de ses pulsions devient la finalité de l’équilibre à trouver. « Est considéré comme correct tout comportement du Moi qui satisfait à la fois les exigences du ça, du Surmoi et de la réalité, ce qui se produit quand le Moi réussit à concilier ces différentes exigences. »13

Peu importe, pour lui les exigences morales ou spirituelles, l’important est de trouver son équilibre, un équilibre qui est une mécanique psychique.

« Les Pères enseignent que le plaisir a fait son apparition comme une conséquence du péché ancestral, qu’il n’existait pas au paradis et qu’il n’existera plus dans le Royaume des cieux. Marque de la nature déchue, le plaisir enferme l’homme dans les limites de celles-ci et engendre, par l’attrait qu’il inspire, toutes les maladies spirituelles et tous les effets pathogènes sur la vie psychique. La poursuite du bonheur à travers le plaisir est une des illusions les plus fortes de l’humanité déchue. L’ascèse chrétienne combat le plaisir dans le but de libérer l’homme de son emprise et de lui substituer ce dont il n’est qu’un ersatz : la joie spirituelle et la béatitude que le fidèle connaîtra certes en plénitude dans le Royaume des cieux, mais dont il peut recevoir les arrhes ici-bas dans la vie spirituelle. »14

La psychanalyse freudienne s’est imperceptiblement substituée à la pratique de la confession. C’est pourquoi la démarche analytique a, dans un premier temps, plus rapidement progressé dans les pays de tradition protestante où la confession individuelle n’existe pas. Effectivement, la psychanalyse prétend appréhender l’homme dans la globalité de son être. Mais cette approche de l’homme n’est pas scientifique, elle repose sur des concepts progressivement élaborés par Freud, qu’il présente pratiquement comme des dogmes intangibles et incontournables.

La notion même de conversion est totalement absente de la perspective freudienne, alors qu’il s’agit pour le chrétien de se rendre conforme à la volonté de Dieu. Cette volonté que le Christ nous a fait connaître. L’Esprit-Saint nous guide, nous console, nous fortifie sur ce chemin. L’ultime bonheur de l’homme est de mettre en pratique la prière du Notre Père. Ce n’est pas une recherche d’équilibre auto centré, mais une oblation, un don de soi, « car il n’y pas de plus grands bonheurs que de donner sa voie pour ce qu’on aime ». C’est un passage, une conversion du « que ma volonté soit faite » à « que Ta Volonté soit faite ». Car le chrétien découvre que Dieu veut pour lui un bonheur éternel.

Conception jungienne

Carl Gustav Jung (1875-1961) est un médecin psychiatre, psychologue suisse. Il fut l’un des premiers collaborateurs de Freud, séduit par ses théories psychanalytiques. Mais il s’en sépara en raison de désaccords tant sur le plan théorique que relationnel. Alors que Freud souhaite que Jung se consacre exclusivement à la promotion de la psychanalyse, Jung cherche ailleurs, il est notamment passionné par les phénomènes occultes. Il devient membre honoraire de la Société américaine de recherches psychiques pour ses « mérites comme occultiste ».

Carl Gustav Jung a le premier introduit la notion de sciences humaines, en établissant des liens entre des disciplines jusqu’alors cloisonnées, comme la philosophie, l’anthropologie, la théologie, les religions, mais aussi des approches plus hermétiques comme l’alchimie, la chiromancie, l’astrologie, ou l’interprétation des rêves. Il définit de nouveaux concepts comme, « archétype », « inconscient collectif » et « synchronicité ». C’est ainsi qu’il explore la psychologie des profondeurs.

Sa mère pratique assidûment le spiritisme et lui parle d’état modifié de conscience. Dans «Ma vie », Jung prétend que son grand-père, chirurgien et franc-maçon, était le fils illégitime du grand poète et théosophe allemand Goethe. Le père de Jung était pasteur, et sa mère descendait d’une famille de protestants français ayant fui en Allemagne après la révocation de l’édit de Nantes. Ce qui lui a fait dire que sa pensée reposait sur des concepts chrétiens.

Voici un extrait de sa biographie extraite de Wikipedia :

La mère de Jung « est passionnée d’occultisme, ce qui explique la présence dans la famille Jung d’une aura de phénomènes paranormaux ainsi que l’attrait et la fascination de Carl Gustav pour ces phénomènes au cours de sa carrière. Deirdre Bair rapporte plusieurs épisodes étranges vécus par Jung auprès de sa mère, qui se passionne pour les tables tournantes et pour le dialogue avec l’au-delà. Jeune homme, Carl Gustav participe lui-même à des séances de spiritisme. Jung fera du spiritisme le sujet de sa thèse de médecine et, devenu psychiatre, sera même l’initiateur de plusieurs séances… Sa mère dépressive fait des séjours fréquents et prolongés en maison de repos, ce qui nourrit la culpabilité de l’enfant et ébranle sa confiance envers le sexe féminin.

Son enfance est marquée par une peur irrationnelle des églises et des curés en soutane, consécutive à une chute dans une église au cours de laquelle il s’était blessé au menton. Assimilant sa blessure à une punition pour sa curiosité, il amalgame ce souvenir négatif à « une peur secrète du sang, des chutes et des jésuites » dit-il dans « Ma vie souvenirs, rêves et pensées ». 

De cette époque, il garde une certaine déception pour la manière avec laquelle son père aborde le sujet de la foi, notion que Jung considère comme intellectuellement précaire. Un rêve récurrent témoigne alors de sa relation au religieux : il voit souvent Dieu déféquer sur une église. 

La thèse de doctorat choisie par Jung porte sur le cas d’une jeune médium, Hélène Preiswerk (1880–1911). Cet intérêt pour ce domaine méprisé est conforté par des lectures d’ouvrages spirites tels que ceux de Johann Zöllner, de Crookes, ou de Swedenborg.  À côté de ses activités scientifiques, il participe toujours à des séances de spiritisme organisées par la société de Zofingue et qui constituent la matière première pour sa thèse, consacrée aux « phénomènes dits occultes ». En juin 1895, il étudie le phénomène des tables tournantes au sein même de sa famille, expérimentant le cas de sa cousine Helly, reconnue comme médium et rassemblant des matériaux qu’il utilise durant toute sa carrière. »

Dans son livre, « Types psychologiques », en 1921, il définit plusieurs concepts capitaux de sa théorie : les types introvertis et extravertis d’une part, les quatre fonctions psychiques de l’autre, le modèle aboutissant donc à huit types psychologiques possibles. Cela conforte la rupture avec Freud qui analyse ce livre comme étant: « le travail d’un snob et d’un mystique ».

Carl Gustav Jung prévient qu’« il est assez stérile d’étiqueter les gens et de les presser dans des catégories ». Cependant, pour lui, l’introversion et extraversion constituent les deux types psychologiques principaux. L’extraverti prend son énergie à l’extérieur de lui-même, tandis que l’introverti prend son énergie principalement en lui-même. Il en résulte une tendance pour l’introverti à être plutôt renfermé et distant, précautionneux, et une tendance pour l’extraverti à être expansif, liant et parfois superficiel. Mais il y a des extravertis contrariés agissant comme des introvertis et des introvertis contrariés s’efforçant d’agir comme des extravertis.

De plus Jung définit quatre fonctions psychologiques ou processus mentaux :

Schéma des types psychologiques, d’après L’âme et la vie de C.G. Jung

Voici comment Jung envisage cette typologie : « La sensation (c’est-à-dire, le sentiment de perception) vous dit que quelque chose existe ; la réflexion vous dit ce que c’est; le sentiment vous dit si c’est agréable ou pas; et l’intuition vous dit d’où il vient et où il va.»

Jung distingue, au sein de l’activité de l’esprit humain, deux grands types d’activité:

La perception permet de recueillir de l’information, de deux manières opposées: par l’intuition ou par la sensation. Le jugement conclusif va traiter cette perception grâce à la pensée et le sentiment.

L’ensemble de ces données se conjugue pour donner la typologie caractérielle d’un individu à un instant t.

Jung sera très influencé par la spiritualité indienne qui lui permet de s’affranchir de toute connotation morale chrétienne. Jung définit son concept du Soi à partir de la notion d’ « atman ». L’« atman » désigne le vrai Soi, par opposition à l’ego. Dans l’hindouisme, l’« atman » peut avoir aussi d’autres significations, c’est le principe essentiel à partir duquel s’organise tout être vivant, ou l’être central au-dessus ou en deçà de la nature extérieure telle que nous pouvons l’appréhender ou encore le souffle vital (prâna).

Ces visions très syncrétistes de Jung ont donné des supports de pensée aux adeptes du New Age. Ainsi, selon le sociologue Paul Heelas, dans The New Age Movement, Jung est l’« une des trois plus importantes figures du New Age », avec Blavatsky et Gurdjieff.

Éléments de convergence

Jung est plus subtil que Freud dans son appréhension des religions et des spiritualités, auxquelles il attribue une grande importance. Ainsi il écrit : « Chacun, souffre d’abord de ce qu’il a perdu ce que les religions vivantes ont vu de tout temps donné à leurs adeptes, et personne n’est vraiment guéri qu’il n’a pas retrouvé une attitude religieuse. »15  Pour lui « le problème de la guérison est un problème religieux. »16 Alors que Freud voyait dans la religion une source pathogène, Jung considère que l’absence de religion est la source de bien des troubles mentaux. Il considère les symboles chrétiens comme des archétypes structurants. De quoi réconforter apparemment les chrétiens! Pourtant son approche est d’autant plus redoutable qu’elle est séduisante, et nombre de chrétiens s’y laissent prendre. Ainsi le moine bénédictin, si prolixe, Anselm Grün est un adepte de la psychologie jungienne.

Le Soi de Jung, caché dans la profondeur de notre être, pourrait dans un rapprochement trop rapide, être assimilé au « Royaume des cieux caché au-dedans de soi. » Le Soi étant considéré par Jung comme correspondant à l’image de Dieu en nous. Mais le Dieu de Jung est un archétype, il n’est pas le Dieu personnel révélé dans la Bible encore moins le Dieu, Père Fils et Saint-Esprit, Trinité Sainte des chrétiens.

Éléments de divergence

Jung prend des références dans la Bible, mais il réinterprète les Écritures à sa façon.

Sur le plan philosophique Jung se recommande de Kant, selon qui notre compréhension du monde, sa réalité telle qu’elle nous apparaît est conditionnée par nos structures psychiques, perceptives et cognitives. Jung pense que pour la compréhension du religieux, il n’y d’autres possibilités d’accès que la psychologie. Ainsi : « On trouve de Dieu des images innombrables, mais l’original, lui, reste introuvable. Il est pour moi hors de doute que derrière nos images se trouve l’original, mais il ne nous est pas accessible. » 17 Il existe une théologie dite apophatique qui renonce à parler de Dieu de manière positive parce qu’Il est au-dessus de tout ce que l’on peut concevoir, mais elle diverge radicalement de la pensée de Jung qui aboutit à un agnosticisme : « Je ne confesse aucune croyance. »18

Il va même plus loin encore : « Je ne peux pas voir pourquoi une confession devrait posséder la vérité unique et parfaite. » 19 Ou encore : « La foi est extrêmement subjective, vous vous en rendrez compte au fait que je ne crois absolument pas que le christianisme soit la seule et la plus haute manifestation de la vérité. Le bouddhisme renferme au moins autant de vérité et les autres religions aussi. »20  Cette manière de voir est dans l’air du temps elle semble satisfaire tout le monde, mais en relativisant ce qu’est le Christ pour les chrétiens, elle aboutit à une apostasie.

Pour Jung, les différents symboles ou représentations de Dieu sont vrais temporairement tant qu’ils sont utiles, mais si la situation change, ils peuvent devenir des idoles qui appauvrissent et abêtissent. « S’il y a révélation, il s’agit que d’une révélation de l’inconscient21 Car : «  La révélation, en tout premier lieu est une ouverture, une découverte des profondeurs de l’inconscient. » 22 Le Saint-Esprit qui a inspiré les dogmes chrétiens est pour lui la manifestation d’un inconscient collectif qui se manifeste temporairement. Ainsi : « la figure du Christ telle que l’a fixée le dogme est le résultat d’un processus de condensation à partir de plusieurs sources. L’une de ces sources est l’antique homme-dieu de l’Égypte : Osiris-Horus. C’était là la transformation de l’archétype inconscient projeté jusqu’alors sur un être divin, non humain. »23 Le Christ condense en lui tous les héros mythologiques Mithra, Phénix, Mercure, Dionysos, le Bouddha… La pensée maçonnique cherche, puise, et trouve là et pour y faire son miel frelaté.

Jung renie le Christ vrai Dieu et vrai homme, et son action salvatrice pour l’humanité : « Le Bouddha peut avoir tout aussi raison que le Christ, et l’on ne voit pas bien comment et pourquoi nous devrions nous sentir sauvés et libérés par la mort du Christ. ».24 Le Christ historique ne l’intéresse pas, il en dénie même la réalité, ce qu’il l’intéresse c’est l’archétype que le Christ représente. La résurrection n’est qu’un symbole qui n’a aucune réalité, si ce n’est d’ordre psychologique, dans sa conception du Soi qui s’étend au-delà du temps et de l’espace.

Effectivement Jung ne s’intéresse pas au Jésus réel incarné, mais à sa représentation archétypale qui joue dans l’inconscient collectif. Ainsi aucune relation personnelle ne peut s’établir entre Dieu et l’homme, elle ne serait qu’une illusion de l’inconscient. Il se rapproche donc plus du bouddhisme ou de l’hindouisme. « J’ai choisi le mot « Soi » pour désigner la totalité de l’homme… J’ai adopté cette expression conformément à la philosophie orientale qui depuis des siècles s’occupe de ces problèmes, qui se posent même lorsque le stade de l’incarnation humaine des dieux est dépassé. La philosophie qui depuis longtemps a reconnu la relativité des dieux. »25 Et ce n’est pas anecdotique chez Jung, tous les points de la foi chrétienne sont passés dans cette même moulinette. « Tout ce qui est en notre pouvoir, c’est de choisir le Seigneur que nous voulons servir, afin qu’il nous protège contre la domination des « Autres » que nous n’avons pas élus. » 26, et donc « c’est notre choix qui définit Dieu. »27

Dieu est à l’image de l’homme, pour Jung un homme à l’image de Dieu est inconcevable. Dieu n’existe que dans la représentation consciente ou inconsciente que l’on s’en fait. « Dieu est un être psychique qu’il ne faut pas confondre avec le concept d’un dieu métaphysique. »28

L’accueil de l’existence métaphysique de Dieu relève de l’illusion ou de la naïveté.

Dieu est réduit à l’inconscient et le Christ au « Soi ». « Le Christ est sans aucun doute une image archétype et c’est en réalité tout ce que je sais de lui. En tant que tel, il fait partie du fondement collectif de la psyché. C’est pourquoi je l’identifie avec ce que j’appelle le Soi. »29

Ce Soi est pour Jung une unité duelle, faite de deux opposés une partie lumineuse symbolisée par le Christ et une partie sombre symbolisée par le Diable ou l’Antéchrist. « Jung symbolise ainsi le Soi par une croix dont la barre verticale unit le bon au mauvais et la barre horizontale le spirituel au matériel. » 30

Le Saint-Esprit est pour Jung un autre archétype sans réalité personnelle, c’est une qualité, une activité vitale, un souffle.

Il va même jusqu’à remplacer la Trinité chrétienne par une quaternité de son cru ! À la Trinité du Père du Fils et du Saint-Esprit, il ajoute l’aspect « dogmatique du principe du mal. »31, c’est-à-dire le Diable ou Satan lui-même. Jung prétend que le mal a une substance et une réalité positive, équivalente à celles du bien. Ainsi : « Yahvé a deux mains; la droite est le Christ et la gauche Satan. »32  Le Christ n’est plus le Fils unique de Dieu, mais le frère de Satan. Le Christ incarnant la part lumineuse de Dieu et Satan sa part obscure. Ce sont des thèses gnostiques que l’on retrouve aux premiers siècles dans les homélies pseudo-clémentines. Jung va jusqu’à écrire : « Le Dieu vivant est une terreur vivante » 33… « barbare, violent, cruel, sanguinaire, infernal, démoniaque. »34  Jung est explicitement blasphémateur.

« Selon lui, ce n’est pas de la liberté de l’homme, comme le pensent les Pères, que vient le mal, mais bien de Dieu. »35  C’est terrible, avec Jung nous sommes en pleine inversion de la théologie chrétienne. « Il ne fait pas de doute que Dieu,» écrit-il encore « pour parvenir jusqu’à l’homme, soit contraint de lui montrer Son vrai visage, faute de quoi l’homme louerait pour l’éternité la bonté et la justice divines, et, ce faisant, interdirait à Dieu d’accéder jusqu’à lui. Ce vrai visage, il ne peut le montrer que par Satan. »36

L’introspection et la connaissance de soi selon les perspectives de la psychologie jungienne de recherche du moi profond appelé le Soi, différent du moi superficiel ou compulsif désigné par l’ego. Le Christ est alors le symbole du Soi profond  à atteindre. Le risque de ce psychologisme serait de faire coïncider ce que nous imaginons de la psychologie de Jésus avec notre propre moi, au lieu d’aller de tout notre être vers Jésus, vrai Dieu et vrai homme.

Pour Jung, Jésus manifeste la partie positive et bonne de l’image de Dieu en nous, image qui doit être complétée de manière symétrique par la partie négative ou obscure. Dans la conception jungienne, Dieu possède en lui-même ce côté obscur, «archétype de l’ombre ». Jung situe comme sommet, la réalisation de l’homme connaissant et intégrant sa part de lumière et d’ombre, capable de se situer au-delà du bien et du mal. Dans « Psychologie et alchimie » Jung traite la question de l’intégration du démon, en affirmant que tant que le démon n’est pas intégré, le monde ne peut pas devenir une totalité et l’homme ne sera pas sauvé.

La religion redéfinie par Jung s’apparente à un panthéisme, « Le Soi, est en droit de revendiquer les exigences les plus contradictoires, la parenté avec les animaux comme avec les dieux, avec les minéraux comme avec les étoiles. »37   Jung parle de la nature comme d’un aspect de la divinité. On comprend pourquoi le New Âge se recommande de lui. On ne comprend plus du tout pourquoi il subjugue encore des chrétiens et parmi ces chrétiens un moine bénédictin allemand, Anselm Grün, dont on retrouve les livres dans toutes les librairies catholiques…

Anselm Grün fait l’apologie de la théosophie gnostique38 de Jung et rien ne l’arrête… Ainsi il répète à longueur de livre que « le manque de totalité crée l’Ombre ». L’intégration de l’Ombre étant le travail avec l’inconscient. Le péché ou le démon signifiant pour Jung et à sa suite Grün l’espace de l’inconscient et par conséquent, celui de la thérapie. Il s’agit donc de se soigner plutôt que de se convertir. « En conséquence, il s’agirait de se soumettre au Mauvais ou de lui obéir de façon spécifique (le pacte avec le diable redéfini déjà par Freud comme élimination du refoulement des pulsions refoulées, ou l’intégration de l’Ombre, pour employer le langage de Jung. »39

« Le message gnostique de la théosophie se lie strictement et indissolublement avec la tendance à psychologiser la spiritualité et à remplacer la religion par la thérapie qui, pourtant, dans ce cas-là, ne reste pas neutre et peut en elle-même signifier une sorte d’initiation. »40

Vous êtes obligés de vous soigner à tout prix, c’est le cas de le dire, ce que vous appelez le mal est en réalité la maladie. L’initié sera celui qui aura convenu qu’il y a une part d’ombre en Dieu et en lui-même. En allant par-delà le bien et le mal, ce dualisme est dépassé, tout devient relatif, la morale, cette contrainte pour les ignorants n’a plus de raison d’être, la tolérance règne en maîtresse de ce genre nouveau.

L’éthique jungienne relativise tout

« La psychologie ne sait pas ce que sont le bien et le mal en soi. » 41 Il se réfère la encore à la pensée gnostique notamment du philosophe Carpocrate qui dit : « le bien et le mal ne sont que des manières de voir l’homme. »42

Pour éviter le refoulement qui entrave notre liberté, il faut apprendre à se situer avec cette relativité du bien et du mal, et finalement, expérimenter que l’on peut vivre avec cette dualité sans culpabilité, pour peu que nous sachions accepter cette réconciliation des contraires.

Noll, professeur de psychologie et d’histoire des sciences à Harvard montre dans son étude intitulée Le Christ aryen que Jung a subi non seulement l’influence du gnosticisme et du courant ésotérique de l’alchimie et de la théosophie, mais aussi d’un personnage particulièrement sulfureux, de Dr Otto Gross. Freud demanda à Jung de psychanalyser cet adepte des orgies sexuelles, morphinomane, capable de toutes les transgressions. Jung dit lui-même avoir été transformé par cette relation. « Faire le mal pouvait avoir un effet bénéfique sur la personnalité en nous affranchissant de l’univoque et en retrouvant le contact avec un être instinctuel édénique. Jung en vint à croire que ne pas céder à une pulsion sexuelle pouvait provoquer la maladie et même la mort. Et toutes ces idées, il ne cesserait désormais d’enjoindre aux autres de les mettre en pratique.»43

Par ailleurs Jung reste très flou sur la nosologie psychiatrique. Ses conceptions sur la santé et la maladie demeurent très imprécises. « De même la psychanalyse freudienne se limite à aider l’homme à prendre conscience, en le verbalisant, des contenus de son inconscient, la psychologie analytique de Jung ne vise qu’à permettre à l’homme de prendre conscience de sa part obscure et de l’assumer… Pour Jung comme pour Freud, la guérison consiste à établir un équilibre relatif entre des forces conflictuelles, la qualité éthique ou spirituelle de ces forces étant, en dernière analyse, sans importance. »44 

Confusion de l’anthropologie jungienne

L’anthropologie jungienne n’est pas acceptable pour un chrétien, car il y confusion permanente entre le psychologique et le spirituel, le divin et l’humain, le naturel et le surnaturel. Tous les repères de la tradition théologique chrétienne sont mis à mal. Tous les dogmes sont soigneusement détruits et remplacés par une dogmatique intransigeante qui définit le Soi, les archétypes, les notions de bien et de mal, la part d’ombre en soi ou Soi et en Dieu… La grâce, don de Dieu devient pour Jung, l’expression d’une force liée au dynamisme des archétypes. La transcendance est réduite à ce qui est inconscient. Jung sous prétexte d’intégrer la spiritualité et les religions, détruit tout dans sa tentative d’assimilation. « Pour Jung, la foi de l’homme se limite en réalité en la foi en sa propre expérience intérieure. » 45

« Puisque vous me demandez si je fais partie des croyants, je suis obligé de vous dire: non. 46»

Jung ne peut admettre une relation avec un Dieu personnel, puisque l’image de Dieu est un archétype qui est fluctuant en fonction des époques et des lieux. L’amour de Dieu de tout son cœur de toutes ses pensées et de toutes ses forces premier commandement, rappelé par le Christ, est absent dans toute l’œuvre de Jung, le second commandement, d’aimer son prochain comme soi-même, est tout aussi absent.

Jung est donc athée, gnostique, théosophe, jouisseur, hédoniste, il n’est pas chrétien.

L’inconscient spirituel

La notion même d’inconscient spirituelle existe depuis la plus haute Antiquité. Platon dans La République met les rêves en relation avec les désirs insatisfaits ou l’agressivité latente, la notion de ce que Freud appellera le refoulement n’est pas bien loin.

Les Pères de l’Eglise ont une autre analyse de ce même constat. Saint « Macaire note le caractère inconscient, pour la plupart des hommes, des effets en eux du péché ancestral : «  Le péché s’est introduit par la désobéissance d’Adam, et qui correspond à une certaine puissance spirituelle de Satan et à une réalité, a semé tous les maux. Sans être détecté, il agit sur l’homme intérieur et sur l’esprit, et il met la guerre dans les pensées. Mais l’homme ignore qu’il agit là à l’instigation d’une force étrangère. Il s’imagine que tout cela est naturel et qu’il s’agit de ses propres réflexions… Le monde est malade de la passion mauvaise et ne le sait pas. »… Saint Syméon le Nouveau Théologien constate dans le même sens, signalant que les passions sont non seulement le contenu de cet inconscient mais sa source : « Tel est l’emprise que les passions ont pris sur nous, tels sont l’enténèbrement et l’ignorance où nous nous trouvons, que nous ne sentons pas dans quel état nous sommes, que nous ne sentons pas que nous agissons mal. »47  Saint Macaire dit explicitement : « Le serpent ton meurtrier, se cache en dessous même de l’esprit et plus profondément que les pensées, dans ce que l’on appelle les chambres et les retraites de l’âme. »48

C’est pourtant là que se situe le vrai combat spirituel. Réécoutons saint Macaire : « Aussi longtemps qu’un homme est retenu dans les choses visibles de ce monde, entouré des diverses chaînes de la terre, entraîné par les passions mauvaises, il ne sait même pas qu’il y a un autre combat, une autre lutte, une autre guerre au-dedans de lui-même. C’est en effet quand un homme se lève pour combattre et se libérer de tous les liens visibles avec le monde… et qu’il commence à se tenir avec persévérance devant le Seigneur en se vidant lui-même de ce monde, qu’il peut connaître le combat intérieur des passions qui se lève en lui, la guerre intérieure et les mauvaises pensées. Comme on l’a dit : aussi longtemps que quelqu’un ne lutte pas, ne renonce pas au monde, ne se détache pas de tout son cœur de toutes les convoitises terrestres, ne veut pas s‘unir entièrement et sans réserve au Seigneur, il ne connaît ni les ruses des esprits de malice, ni les passions mauvaises cachées en lui. Mais il est étranger à lui-même, ne sachant pas qu’il porte en lui les plaies des passions secrètes. »49

Postface

Tout d’abord, il est nécessaire de distinguer les psychothérapies qui ont pour objet les maladies psychiques et la thérapeutique spirituelle dont l’Eglise a l’expertise. Cependant la vie psychique est largement tributaire de la vie spirituelle.

Quelques discernements doivent être faits :

  1. La thérapeutique spirituelle a comme objectif la santé spirituelle et le salut de l’homme en vue de sa vie éternelle et n’est pas un moyen de traiter les maladies psychiques.
  2. La thérapeutique spirituelle n’est pas l’apanage, d’un accompagnateur, d’un groupe, ou d’une méthode dite de guérison… Elle demande un discernement dans la durée et non dans l’immédiateté d’un ressenti. « Ce sont les événements qui sont nos maîtres » disait Bossuet.
  3. Le malade, c’est-à-dire chacun d’entre nous, doit participer à sa propre guérison, dans la foi et la raison, dans l’exercice quotidien des vertus cardinales, et l’accueil des vertus théologales par les sacrements, la Parole de Dieu et la mise en application dans la vie fraternelle.

Ne nous laissons pas abuser, s’il existe des points de convergence entre l’anthropologie chrétienne fondée sur le Nouveau et l’Ancien Testament, les Pères de l’Église, puis toute la tradition magistérielle, et les conceptions de Freud et de Jung, nombreux sont les points de divergences ou d’incompatibilité fondamentale.

Il est déplorable qu’aujourd’hui des auteurs que se disent chrétiens comme Anselm Grün, reçoivent, pour certains de leurs livres, les accréditations officielles de l’Église catholique du nihil obstat et de l’imprimatur, alors qu’ils sont objectivement hérétiques. Sous prétexte de dialogue, de bienveillance, de tolérance, ces livres sont toxiques, car ils mélangent les plans, induisent des confusions, sans jamais être repris par des Évêques, aidés par des théologiens, qui ont pour mission prioritaire d’être les gardiens du dépôt de la foi et de veiller à ce que le peuple qui leur ait confié reçoive de bonnes nourritures. Leur silence et leur bienveillance à cet endroit sont gravement préjudiciables.

La promotion inconsidérée de sessions d’ennéagramme dans les centres spirituels catholiques ou même par un évêque, est particulièrement préoccupante. Monseigneur Lebrun a béni les journées chrétiennes de l’ennéagramme dans son diocèse de Saint Étienne. L’ennéagramme est pétri de psychologie jungienne, même si celle-ci est rarement citée par ses promoteurs.

Bernard Dubois dans son dernier livre : « Chemins de guérison des blessures de l’enfance sur les pas de Thérèse de Lisieux », préfacé par Monseigneur Aillet 50 persiste et signe, malgré les mises en garde faite par une commission, diligentée par le conseil permanent de la conférence des évêques de France. Cette commission avait étudié les méfaits du « psycho-spirituel » en particulier dans la « doctrine » de Dubois et ses fâcheuses dérives, dans les sessions Agapè du Puy-en-Velay.

Ce ne sont que deux exemples, que nous pourrions malheureusement multiplier ; ils sont devenus courants, tant dans les communautés nouvelles que dans les communautés traditionnelles, fascinées par l’attirance de voir la psychologie enfin réhabilitée chrétiennement.

Une juste et saine reprise est nécessaire sur le plan doctrinal, car les conséquences pastorales sont déplorables. Les dérives innombrables et atteignent non seulement les personnes qui en toute confiance participent à ces sessions ou lisent ces livres, mais aussi leur entourage immédiat, parents, enfants, conjoints, amis qui ne comprennent pas les modifications de comportements, parfois les ruptures totales de relation que cela entraîne.

L’initié à ces pratiques voit le monde et les autres à travers ce prisme, il croit avoir tout compris des mécanismes de la psyché, des blessures qui seraient à l’origine des comportements, des compulsions, de la face obscure de l’âme. Son observation et sa mise en pratique ont des conséquences délétères. Il est curieux de constater que ces personnes ont une apparence de bienveillance, paraissent compréhensives, empathiques. Mais elles sont en réalité formatées et ne regardent l’autre qu’à travers des grilles d’analyse de l’ennéagramme ou de la psychologie freudienne ou jungienne, par exemple. Il s’ensuit une distanciation, une indifférence à l’autre qui est l’inverse d’une attitude fraternelle gratuite ou d’une réelle compassion. Nous retrouvons ce même type de comportement chez les personnes qui pratiquent la sophrologie, l’hypnose, la méditation de pleine conscience. Cela engendre des comportements débridés. Certains fondateurs de communautés ou initiateur de ces « méthodes » entrent dans la toute-puissance du pouvoir, de l’argent et du sexe. Et la majorité de leur « brebis » devient comme figées dans leur pensée et dans leur cœur. Une sorte d’indifférence les habite, comme si les émotions étaient inhibées. Une rupture relationnelle s’en suit, une étanchéité à toute affection et à toute compassion à leurs proches, parents ou amis, selon l’acception chrétienne. En apparence tout va bien, une certaine sérénité semble être acquise. Mais cette sérénité provoquée remplace la Paix que le Christ offre aux disciples dans le désarroi.

Un comportement que les Pères de l’Église ont bien observé dans le mécanisme de la chute. Ils décrivent trois aspects symptomatiques parmi les manifestations du Mal, le parasitisme, l’imposture, et la parodie. Le Malin vampirise ses victimes en se nourrissant des substances vitales de ses victimes ; et pour cela il prend toujours l’image du bien apparent, santé, richesse, beauté, pour les appâter. Enfin le Malin parodie le Créateur et construit son propre Royaume sans Dieu. Les Pères de l’Église ne spéculent jamais sur le mal, ils préfèrent dire d’expérience comment combattre le Malin. La Bible dénonce « l’homme d’iniquité » des derniers temps, le fils de la perdition qui se fera appeler Dieu51. Le prophète Isaïe avait déjà diagnostiqué cette entreprise: « Nous nous sommes fait du mensonge un refuge, et de l’illusion un abri. » L’homme devient étanche à toute altérité, celle de son prochain qu’il enferme dans son bocal conceptuel, et celle de Dieu, car il dit à son cœur : moi, moi seul, rien que moi ; il se fabrique un cœur qui lui donne l’illusion suprême : je suis Dieu.

Seul, le mystère de la Croix brise la cédule de nos enfermements dans le péché et nous donne la vraie Vie, Paix, Joie, et le Bonheur paradoxal des béatitudes pour l’éternité.

Bertran Chaudet

 Diacre permanent

Notes

1 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p. 24,25.

2 Freud Introduction à la psychanalyse, Payot, coll. « Petite Bibliothèque », 1975, IIe partie, chapitre 18, p. 266-267.

4 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, Ed du cerf, mai 2005, p. 35.

5 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p. 35.

6 Freud, l’Avenir d’une illusion, Paris, 1995, p. 49-50.

7 Ib. P.32.

8 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p. 38.

9 Freud, Essais de psychanalyse appliquée, Paris, 1952, p. 142.

10 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p. 39.

11 Freud. Le malaise dans la culture, Paris, p. 18.

12 Ib.p. 18

13 Freud, Abrégé de psychanalyse, Paris, 1950, p. 5.

14 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p. 42.

15 Jung, des rapports de la psychothérapie et de la direction de conscience, p.282.

16 Ib. p.291.

17 Jung et la croyance religieuse, dans La Vie symbolique, Paris, 1989, p. 161.

18 Lettre de Jung du 10.10.1959 à G.Wittwer.

19 Jung et la croyance religieuse, dans la Vie Symbolique, p.189.

20 Lettre de Jung du 20.06.1933 au D. Paul Maag.

21 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p.56.

22 Jung, psychologie et religion, Paris, 1958. P.148.

23 Jung et la croyance religieuse, dans La Vie symbolique, Paris, 1989, p. 194.

24 Jung, des rapports de la psychothérapie et de la direction de conscience, p.287.

25 Jung, Psychologie et religion, p. 164.

26 Ib, p.93.

27 Ib, p.173.

28 Jung, Métamorphose de l’âme et de ses symboles, p. 123.

29 Jung et la croyance religieuse, dans La Vie symbolique, Paris, 1989, p. 192.

30 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p.83..

31 Psychologie et religion. P. 114.

32 Lettre de Jung au pasteur W.Lachat …

33 Jung, La vie symbolique, p. 83.

34 Lettre au Révérend Erastus Evans.

35 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p. 74.

36 Lettre de Jung du 05.011952.

37 Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient. P. 254-255.

38 Les théosophes voient dans les gnostiques de l’Antiquité, mais aussi dans les alchimistes comme Jacob Boehme ou les illuminés du XVIIe s. comme Swedenborg ou Saint Martin, les pères fondateurs de la théosophie. La théosophie apparaît comme un courant philosophique mêlant du religieux, structuré en 1875 sous l’impulsion de Mme Blavatsky. La théosophie est un syncrétisme d’occultisme d’ésotérisme, de magie puisant dans la franc-maçonnerie, la Rose-Croix, les doctrines orientales. Elle se présente comme une alternative à l’emprise du catholicisme. Le New Age se nourrit de la théosophie.

39 Aleksander Posacki, sj, Psychologie et Nouvel Âge, Editions bénédictines, 2009, p. 96.

40 Ib. p. 97

41 Jung, Aïon, p.97.

42 Cité par Jung dans, Psychologie et religion. p. 154.

43 R. Noll, Le Christ aryen Paris 1999, p 81-108. Cité par Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p.93.

44 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p. 98.

45 Ib. P.99.

46 Lettre de Jung au Dr Bernhard Lang. 1957.

47 Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, ed du cerf, mai 2005, p. 139.

48 Saint Macaire Homélies spirituelles XV, 21.

49 Ib, XXI, 4.

50 Ed. des Béatitudes, Nouan-le-Fuzelier (Loir-et-Cher)

51 2 Thes. 2,3-4.

 

L’hypnose (1) : une histoire sulfureuse ?

Une patiente est à l’origine de mon interrogation sur l’hypnose. Cette jeune femme avait accouché sous hypnose d’une petite fille cinq ans auparavant. Elle me dit : « J’ai le sentiment d’avoir été spoliée de ce moment-là, et ma fille aussi. » Je voulais en savoir plus.

J’ai l’impression de ne pas avoir été présente à ma fille, j’étais dans ma bulle, je ne sentais rien, j’étais bien, mais quand ma fille est arrivée, je n’ai ressenti aucune émotion, c’est comme si elle était une chose distanciée de moi et pour laquelle je n’éprouvais rien. » « Ma fille ne dort pas bien, elle n’est pas paisible, et j’ai l’impression de ne pas lui avoir donné ma joie d’être mère et toute mon affection au moment de sa naissance et qu’elle est toujours à cette recherche, au moment de s’endormir ou à certains moments de la journée.

L’hypnose fonctionne, de nombreux hôpitaux et cliniques l’ont adoptée, de la préparation à l’accouchement aux soins palliatifs, du traitement des addictions aux opérations sous hypnose.

L’hypnose est efficace, de nombreux médecins et psychologues l’ont adoptée en l’adaptant, c’est-à-dire en en faisant un outil bien paramétré, bien balisé selon eux.

Du grec « upnos », sommeil. Hypnos était le Dieu du sommeil dans la mythologie grecque. Selon la définition du grand dictionnaire encyclopédique Larousse : « l’hypnose est un état artificiel provoqué par une suggestion, qui se caractérise par une sensibilité accrue à l’influence de l’hypnotiseur et la diminution de la réceptivité aux autres influences. »

Il est intéressant d’avoir quelques éléments de l’histoire, pleine de controverses, parfois sulfureuse de l’hypnose plus particulièrement, à partir de Mesmer au XVIIe siècle.

L’hypnose longtemps associée au magnétisme est connue dans la plus haute antiquité. Les religions à mystères de l’Égypte et de Grèce les utilisaient à des fins thérapeutiques ou initiatiques. Les vapeurs intelligentes et oraculaires de Delphes nous ont été décrites par Plutarque, entre autres.

 

 

 

 

 

Les druides gaulois ou les chamans utilisaient des procédés induisant des états modifiés de conscience à effet cathartique.

Aujourd’hui encore dans le vaudou, la transe hypnotique est provoquée par des effets incantatoires.

 

Des charters entiers sont organisés pour vivre des initiations chamaniques où, dans des conditions limites de jeûne et d’hygiène, sont ingurgitées des substances hallucinogènes comme l’ayahuasca[1] sous transe hypnotique.

 MESMER (1734-1815) : le magnétisme animal

Ce n’est qu’à partir de Mesmer, grand occultiste et franc-maçon, que l’on trouve des études rationnelles et scientifiques autour de ces questions. Mesmer naquit en 1734 en Souabe, son père voulait qu’il fût moine. Sa vie monastique fut de courte durée, il s’en échappa pour rejoindre Vienne où, après quelques études de droit, il s’orienta vers la médecine.

Ce n’est qu’à 32 ans qu’il passa sa thèse sur « l’influence des planètes sur le corps humain ». Il voulut y démontrer l’existence d’un corps subtil provenant du cosmos et pénétrant tous les corps. Il nomma cette force, cette énergie, dirions-nous aujourd’hui dans la mouvance du New-Age, « magnétisme animal ». Il travailla également sur les influences bénéfiques que pourraient avoir les aimants minéraux sur la santé. Plus tard il prétendra que l’imposition des mains, le magnétisme animal, est plus efficace que les aimants. Mais ses expériences et ses succès thérapeutiques furent toujours troubles, parfois objets de scandales. En fait, l’efficacité de ses procédés s’exerçait essentiellement sur des sujets à tendance hystérique ou fragile. Les médecins viennois ulcérés par Mesmer qui prétendait tout guérir, l’obligèrent à liquider tous ses biens, et à partir. C’est ainsi qu’il arriva à Paris.

Son succès fut d’emblée considérable. D’une pratique individuelle, il dut passer à des thérapeutiques de groupe. Il utilisa l’imposition des mains ou l’imposition de baguettes de fer ou de verre qu’il magnétisait. Il forma son valet qui devint son assistant, et inventa son fameux baquet qui permettait de soigner plusieurs personnes à la fois. Ce baquet était chargé de bouteilles contenant de l’eau magnétisée. Une extrémité d’une baguette de fer touchait l’eau qui remplissait le baquet, tandis que l’autre extrémité était appliquée sur la partie malade des personnes qui entouraient le baquet. Une corde reliait toutes ces personnes et permettait prétendument d’établir l’harmonie du fluide. Dans cette ambiance très particulière, chacun attendait le miracle. Mesmer avait le sens de la mise en scène, il arrivait, après s’être fait bien attendre, en habit de soie lilas, impassible, hiératique, tenant une longue baguette tandis que jouait un piano ou un harmonica.

Des scènes d’hystérie ou de convulsion s’ensuivaient. Des personnes, surtout des femmes, se prétendaient guéries, tant et si bien que Mesmer devint la coqueluche du Tout-Paris, jusqu’au marquis de La Fayette, le prince de Condé et même la reine Marie-Antoinette qui assista et sans doute participa aux bienfaits du baquet. Se manifestaient des phénomènes contagieux de « crises magnétiques » au cours desquelles ces femmes de la meilleure société perdaient leur contrôle, éclataient d’un rire « hystérique », se pâmaient, étaient prises de convulsions… Mesmer voulut convaincre médecins et scientifiques du bien-fondé de sa méthode.

Le roi Louis XVI, intrigué par ce battage initia deux commissions d’enquête, l’une comprenant des médecins prestigieux comme Salin et Guillotin, et des scientifiques de grand renom comme Franklin, Bailly et Lavoisier ; l’autre uniquement médicale composée de membres de la Société royale de médecine. C’est dire le retentissement que prit cette affaire dans les années 1780. La première commission déclara qu’effectivement, il y avait des manifestations, mais qu’aucune objectivation de magnétisme animal ne pouvait être prouvée. De plus Bailly précisait : « Les attouchements, l’action répétée de l’imagination pour produire les crises, peuvent être nuisibles ; le spectacle de ces crises est dangereux et que, par conséquent tout traitement public où les moyens du magnétisme sont employés ne peut avoir à long terme que des effets funestes. » La deuxième commission concluait : « Les effets produits par ces prétendus moyens de guérison sont tous dus à l’imagination et à l’imitation. » Mesmer était furieux, il dut de nouveau partir, il se retira à Mersbourg, au bord du lac de Constance, où il mourut en 1815.

Mais Mesmer, avant la Révolution française de 1789 avait fait des adeptes, notamment le marquis de Puységur, éminent maréchal de camp.

Armand Marie Jacques de Chastenet, marquis de Puységur (1751-1825)

Disciple de Mesmer tout comme ses deux frères, le marquis de Puységur s’appliqua à cerner les effets thérapeutiques. Il remplaça le baquet par un arbre. Des cordes suspendues aux branches et enroulées autour du corps des patients étaient censées distribuer le fluide vital guérisseur. Vers 1784, Il redécouvrit ce que l’on appelait à cette époque l’état somnambulique, état induit par les suggestions de l’initié. Puységur observa que certains de ses patients mis en état de somnambulisme étaient en mesure de deviner leur propre pathologie, les lieux de souffrance des personnes qu’il touchait ou auxquels on leur suggérait de penser, et même de définir les traitements qui conviendraient. Il fut le premier à parler de « clairvoyance » dans ces cas-là. Les très nombreux disciples du marquis de Puységur répandront cette nouvelle forme de mesmérisme, où ce n’est plus l’hypnotiseur, mais l’hypnotisé, non plus le magnétiseur, mais le magnétisé qui devenait l’oracle !

Ayant magnétisé un orme près de chez lui, il obtint un grand succès. Il décrivit notamment le cas d’un jeune paysan de 24 ans, Victor Race, qui se révéla capable, bien qu’assoupi, de marcher, parler, et discourir sur sa maladie et sur des sujets inconnus de lui, alors même qu’au réveil, il avait tout oublié. Puységur nomma cet état « somnambulisme magnétique ». Victor semblait capter les pensées et les désirs sans que Puységur ait besoin de les formuler. Par ailleurs, lorsqu’il était en transe, il aidait Puységur à diagnostiquer les maux des autres malades et lui expliquait la conduite à tenir envers eux. On parlera de « lucidité magnétique » pour qualifier la clairvoyance des somnambules sur leur propre maladie, sur celle des autres et sur les remèdes qui leur conviennent. Malgré la renommée qu’il atteignit, et tout le prestige de ses travaux, l’Académie finit par conclure à la non-existence de ces phénomènes de clairvoyance.

Baron du POTET, Denis, Jules Dupotet (1796-1881)

Ésotériste et magnétiseur, il était membre de la société théosophique. On attribuait l’efficacité de ses manipulations au fait qu’il n’avait pas de pouce à la main droite.

« Qu’est-ce, en effet, que le sommeil somnambulique ? » nous dit M. du Potet. « Un résultat de la puissance magique. Et qui détermine ces attractions, ces penchants subits, ces fureurs, ces antipathies, ces crises, ces convulsions que l’on peut rendre durables…, si ce n’est le principe même employé, l’agent très certainement connu des hommes du passé ! Ce que vous appelez fluide nerveux ou magnétisme, les anciens l’appelaient puissance occulte, ou de l’âme, sujétion, envoûtement ». (Magie dévoilée p. 51).[2] « La magie est fondée sur l’existence d’un monde mixte placé en dehors de nous, et avec lequel nous pouvons entrer en communication par l’emploi de certains procédés et de certaines pratiques » (id., 147). « Qu’un élément inconnu dans sa nature secoue l’homme et le torde, comme l’ouragan le plus terrible fait du roseau ; qu’il le lance au loin le frappe en mille endroits à la fois sans qu’il lui soit permis d’apercevoir son nouvel ennemi et de parer ses coups ; que cet élément ait des favoris et semble pourtant obéir à la pensée, à une voix humaine, à des signes tracés, voilà ce qu’on ne peut concevoir ; voilà ce que la raison repousse, voilà ce que j’ai vu ; et, je le dis résolument, ce qui est pour moi une vérité à jamais démontrée. »

« J’ai senti les atteintes de la redoutable puissance ; un jour, entouré d’un grand nombre de personnes, cette force évoquée, un autre dirait ce démon, agita tout mon être… ; et mon corps, entraîné par une sorte de tourbillon, était malgré ma volonté, contraint d’obéir et de fléchir. Le lien était fait, le pacte consommé ; une puissance occulte venait de me prêter son concours, et s’était soudée avec la force qui m’était propre et me permettait de voir la lumière. C’est dans ce nouveau milieu que l’âme trouve l’ennemi, mais aussi les affinités nouvelles qui donnent la puissance ! Tout ce qui se fait ainsi a un caractère surnaturel, et l’est véritablement[3] » !

Devant la multiplication des personnes qui s’adonnaient à ces pratiques et la foule des curieux et des malades qui se pressait pour vivre des « miracles », en 1826, l’Académie royale de médecine demanda une enquête sur le magnétisme animal. Le docteur Laennec, l’inventeur du stéthoscope, était pressenti pour présider la commission. Malade, il ne put diriger cette recherche. Son acuité clinique n’aurait certainement pas permis ce rapport d’enquête favorable établi par un certain Husson, acquis à la cause, qui accumula les expériences les plus spectaculaires de somnambulisme et de clairvoyance, de prévisions et même de lecture les yeux bandés. Mais dix ans plus tard en 1837, l’Académie demanda une nouvelle enquête qu’elle confia à Dubois selon des critères d’évaluation plus rigoureux. Cette enquête mit en doute l’ensemble de la réalité objective des phénomènes observés.

En Angleterre, le même du Potet réussit à convaincre un jeune chirurgien, le Dr John Elliotson, de réaliser des interventions chirurgicales sous sommeil magnétique. Il dut démissionner de sa charge professorale et des hôpitaux, dans lesquels il exerçait, devant les invectives et les pressions de ses confrères. Il créa deux cliniques à Édimbourg et Dublin qu’il appela les Mesmeric hospitals.

Charles LAFONTAINE (1803-1892)

Après avoir renoncé à une carrière d’acteur, il participa aux expériences du marquis de Puységur et devint un célèbre magnétiseur itinérant. La Fontaine faisait des démonstrations publiques de magnétisme et de somnambulisme en Angleterre. La Fontaine disait expressément que les phénomènes magnétiques pouvaient s’obtenir avec la volonté, sans la volonté, contre la volonté. Le 9 avril 1869, Lafontaine fut condamné à 2 000 francs d´amende pour calomnie pour avoir fait paraître dans son journal une brochure (sous le titre « un scandale médical ») mettant en cause le médecin Auguste Ladé qui dénonçait ses pratiques.

Un jour un dénommé James Braid vint à une de ses représentations avec la volonté lui aussi de démontrer les supercheries.

James BRAID (1795-1860). L’hypnotisme

Il fallut juste trois séances, pour que Puységur convainquît Braid de la réalité des états modifiés de conscience que certaines techniques pouvaient provoquer. Braid voulut isoler l’aspect magique de la théorie fluidique et de l’aspect représentation théâtrale. On attribue souvent et abusivement à Braid l’invention du terme hypnose dans son livre Neurypnologie, Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, qu’il publie en 1843. En réalité, le terme avait déjà été utilisé par le baron Etienne Félix d’Henin de Cuvillers en 1819. Dans son livre, Braid essaya de se différencier des travaux des magnétiseurs « imaginationnistes » tels qu’Alexandre Bertrand. Il remplaça leur méthode d’induction visuelle par fixation de l’attention sur la main tendue du magnétiseur, par la fixation de l’attention sur un objet brillant.

Il utilisa cette méthode, notamment pour obtenir l’anesthésie lors d’interventions chirurgicales. Il observa que tous les sujets n’avaient pas la même sensibilité et que les états provoqués vont de la simple rêverie, jusqu’au sommeil profond avec absence totale de connaissance et de volonté. À ceux qui lui objectaient que l’hypnotisme était immoral, Braid déclarait que : « l’état hypnotique ne peut se déterminer ni se produire dans aucune de ses périodes, sans le consentement de la personne opérée. » Nous retrouvons ces mêmes arguments aujourd’hui afin d’obtenir le consentement à se faire hypnotiser. Pourtant Bertrand, grand magnétiseur, avouait déjà en 1826 qu’il magnétisait quelquefois sans le vouloir ! Il y a d’ailleurs de nombreux cas de gens hypnotisés malgré eux.

Une lutte opposa bientôt les partisans du magnétisme animal (explication physiologique) aux animistes, convaincus de l’importance des aspects psychologiques. Il énonça une théorie neurophysiologique, selon laquelle l’hypnose est induite par la fixation visuelle. À noter que plus tard, il admit aussi l’importance de la suggestion verbale.

Ambroise-Auguste LIÉBEAULT (1823-1904) : la suggestion verbale, et Hippolyte BERNHEIM (1837-1919)

Professeur à l’Université de Nancy, Bernheim fut chargé de démasquer Liébeault et ses procédés. Mais, convaincu de la réalité des guérisons obtenues par ce dernier, il entreprit à Nancy de nombreux traitements sur la base de la suggestion. Liébeault, devenu son ami, vint ensuite le rejoindre. Liébault fonda alors avec Bernheim l’école de Nancy. Il soigna surtout de pauvres gens, en les endormant, et en leur ressassant des suggestions. Pas de diagnostics, pas d’examens préalables… mais des guérisons en foule.

Voici ce que le Dr Bernheim disait du Dr Liébault : « Il endort par la parole, il guérit par la parole, il met dans le cerveau l’image psychique du sommeil, il cherche à y mettre l’image psychique de la guérison. La suggestion peut en effet réaliser de la douleur, de l’anesthésie, de la contracture, de la paralysie ; si elle peut créer ainsi de toutes pièces des troubles fonctionnels, il est logique de penser qu’elle peut aussi atténuer, voire faire disparaître, des troubles existants. Puisqu’elle est capable de neutraliser une douleur réelle provoquée expérimentalement, il est très probable qu’elle peut neutraliser les phénomènes douloureux provoqués par une maladie. [4] »

Liebault et Bernheim contribuèrent à la renommée mondiale de l’école de Nancy, avec leurs recherches, cependant plus rigoureuses que celles menées à la Salpêtrière à Paris qui ne voyait dans ces états modifiés, que des manifestations hystériques. Cependant le Dr Liébault croyait toujours à une force magnétique animale agissant indépendamment de la suggestion. Cette position entraîna une scission entre Bernheim et Liébault.

Jean-Martin CHARCOT (1825-1893) : l’hystérisme

En 1878, ce fut une véritable fureur hypnotique. Le professeur Charcot, membre de l’Institut de France, professeur de clinique pour les maladies nerveuses à l’hôpital de la Salpétrière, entouré de ses disciples et admirateurs, Richer, Regnard, Bourneville et autres, ouvrit ses expériences aux malheureuses hystériques dont abondait son service, c’est-à-dire la clientèle de sa clinique. Charcot avait une réputation internationale grâce à ses travaux de neurologie basée sur une recherche clinique rigoureuse en anatomopathologie. Intéressé par la philosophie et toutes les sciences humaines naissantes, il fut séduit par les recherches sur l’hypnose. Il supervisait ces travaux à la Salpêtrière et jouait de sa notoriété pour diffuser les résultats obtenus, sans vérifier la rigueur des expérimentations, devant un public de profanes, d’hommes politiques, de journalistes, d’acteurs alléchés par le merveilleux.

Il concentra ses recherches sur ce qu’il appelait les hystériques, utilisant des aimants et des métaux divers, rejoignant les grandes théories « fluidiques ». Mais le manque de précautions dans ses expériences, le fait d’utiliser de petits groupes hospitalisés à plein-temps, et quasi conditionnés, et surtout les succès remportés quotidiennement par Liébeault et Bernheim, ont vu la portée des travaux de Charcot considérablement réduite. « Il ne guérit pas, soigne à peine : il expérimente. » disait-on de lui à Nancy.

Le grand professeur Janet, père de la psychopathologie contemporaine dénonça ces prestations de foire, héritières des élucubrations de Mesmer. Charcot, à la fin de sa vie, se rendit compte du peu de fondement objectif de ses recherches sur l’hypnose.

Une leçon de Charcot à La Salpêtrière, tableau d’André Brouillet (1857-1914), le professeur montrant à ses élèves sa plus fidèle patiente, « Blanche » (Marie) Wittman, en crise d’hystérie.

La violente polémique entre l’école de Charcot et de Bernheim en matière d’hypnose.

Pour l’École de la Salpêtrière, « un individu hypnotisable est souvent un hystérique, soit actuel, soit en puissance, et toujours un névropathe, c’est-à-dire un sujet à antécédents nerveux héréditaires susceptibles d’être développés fréquemment dans le sens de l’hystérie par les manœuvres de l’hypnotisation.[5] »

Charcot prétendit décrire des « stigmates » fixes et non simulés chez les hystériques, en utilisant une hypnose elle-même conçue comme un « état » spécifique et objectivable. À quoi Bernheim rétorqua qu’on peut tout aussi bien, si on le désire, provoquer artificiellement ces manifestations chez des sujets non hystériques, ou bien encore provoquer chez les hystériques des manifestations tout à fait différentes. Les partisans de Charcot, de leur côté, soulignaient que Bernheim, en expliquant l’hypnose par la suggestion, n’avait en fait rien expliqué des causes du phénomène hypnotique.

Cependant Pierre Janet, malgré ses critiques à l’égard de Charcot, continuait à s’intéresser à l’hypnose. Il définit précisément ce qu’aujourd’hui nous pourrions assimiler à des emprises mentales, que des mentalistes, thérapeutes véreux et gourous de tout poil arrivent à maîtriser parfaitement. « Ce qui est curieux, ce qui constitue la découverte essentielle faite par les magnétiseurs et les hypnotiseurs, c’est que nous pouvons, d’une manière artificielle, grâce à certains procédés qui reproduisent la fatigue et l’émotion, amener expérimentalement cette dépression momentanée et l’utiliser pour faire naître les impulsions que nous désirons. L’idée que nous faisons pénétrer dans l’esprit au moment favorable, quand la puissance de réflexion est épuisée, devient l’objet d’un assentiment immédiat et se transforme en impulsion. [6] »

Sigmund FREUD 1856-1939 : la psychanalyse

Sigmund Freud attiré par le bruit que l’on faisait au sujet de l’hypnose, du côté de la Salpêtrière, vint passer six mois dans le service de Charcot, puis passa l’été 1889 à Nancy, pour y rencontrer Bernheim et Liébault. Il traduisit les livres de Charcot et de Bernheim. Il utilisa également l’hypnose, puis l’abandonna pour différentes raisons : peu précise, difficile parfois à reproduire, il y voyait en outre le danger d’un attachement excessif du sujet à l’opérateur.

Freud se rappela de l’histoire vécue par le Dr Breuer, neuro-pathologue viennois qui avait hypnotisé une malade, Bertha Pappenheim, belle, jeune, jolie, mais anorexique et hystérique, présentant de multiples autres symptômes. Sous transe hypnotique, elle révéla les émotions qui étaient à l’origine de ses troubles ce qui lui permit ensuite de mieux vivre. Breuer venait de découvrir le mécanisme de refoulement : grâce à l’abaissement du niveau de conscience provoquée sous hypnose, des souvenirs refoulés émergeaient. Cependant un peu plus tard, Breuer rendit visite à sa patiente qu’il croyait guérie ; celle-ci lui fit une déclaration d’amour des plus démonstratives. De plus elle montra tous les signes d’une grossesse qui était le fruit de son imagination.

Le phénomène de transfert, si important dans la psychanalyse allait être élaboré suite à cette observation. En voici la définition donnée par Roger Mauge spécialiste de Freud : « Le transfert est un phénomène dans lequel le malade reporte sur l’analyste des sentiments, des attitudes qu’il a eus autrefois dans des moments qu’il est maintenant en train d’évoquer pendant les séances d’analyse… Ce peut être un sentiment amoureux, mais aussi, hostile, un violent ressentiment par exemple.[7] » Ainsi Freud devint de plus en plus prudent en ce qui concerne l’hypnose, se méfiant des phénomènes de transfert qu’elle pouvait susciter. Il en vint même à considérer la suggestion hypnotique comme un acte magique pouvant aller jusqu’à un viol psychique. Il constata que la disparition des symptômes d’appel était souvent suivie de nouveaux symptômes de substitution.

Cependant cette relation particulière entre hypnotiseur et hypnotisé constitua la base de ses futurs travaux. Mais Il étudia un mode d’exploration psychique très différent, qu’il appela la psychanalyse.

En cette fin de dix-neuvième siècle le père allemand de la psychologie scientifique, Wilhelm Wundt a condamné la pratique de l’hypnose dans Hypnotisme et suggestion, publié en 1892, en déclarant que selon lui : « Hypnotisme et occultisme sont étroitement liés ». Dans ce livre, il déclara également que : « Les suites fâcheuses que laisse après elle l’habitude de l’hypnose… se manifestent dans l’amoindrissement de la résistance nerveuse et morale ».

Joseph BABINSKI (1857-1932) : le pithiatisme

Adjoint de Charcot à la Salpêtrière, il abandonna ses travaux à l’aide d’aimants, et reconnut l’importance de la suggestion. Il attribua le nom de pithiatisme (guérison par la persuasion) aux travaux menés jusqu’ici.

Ivan Petrovitch PAVLOV (1849-1936) : un état physiologique

Pour ce physiologiste russe, l’hypnose occupa au départ une grande place dans ses études sur les réflexes conditionnés, études qui vont le rendre célèbre. L’hypnose était pour lui un état physiologique différent de l’état de veille et du sommeil.

Pierre JANET (1859-1947) : la régression hypnotique

Janet continua de penser que l’hypnose ne présentait que peu de danger, mais aussi peu d’efficacité. C’était en pratiquant la régression sur des sujets placés sous hypnose qu’il fut amené à la découverte de la méthode que l’on nommera plus tard cathartique, en psychanalyse, et qui consiste à rappeler dans la conscience des souvenirs refoulés.

Émile COUÉ (1857-1926) : l’autosuggestion consciente

Au début du XXe siècle, Émile Coué, pharmacien nancéien, s’intéressa lui aussi à l’hypnose et suivit les cours de l’école nancéienne donnés par le Dr Liébault. Il étudia les effets de l’imagination dans la guérison, ce qu’on appelle aujourd’hui l’effet placebo. Il développa alors sa propre méthode, basée sur la primauté de l’imagination sur la volonté, imagination elle-même influencée par des suggestions appropriées. La désormais célèbre « Méthode Coué » se répandit dans tout le monde occidental. Il fut reçu à New York avec les honneurs d’un libérateur. On peut considérer que sa méthode d’auto persuasion est à l’origine de la pensée positive.

J. H. SCHULTZ (1884-1970) : le training autogène

Pour Schultz, l’entraînement autogène (ou « méthode de relaxation par autodécontraction concentrative ») doit être compris comme un entraînement à l’autohypnose, qui permet une réduction des tensions et du stress. Ayant remarqué que certains patients parvenaient facilement, après avoir été hypnotisés, à replonger seuls en transe hypnotique, il en arriva à développer une méthode de relaxation qui reproduit cet état. Cette méthode se décompose en cinq phases : pesanteur, chaleur, organique, cœur, et respiration. Chacune de ces phases doit être parfaitement acquise avant de passer à la suivante.

Bien que se voulant différente de l’hypnose proprement dite, le training autogène s’y apparente par bien des aspects.

Milton ERICKSON (1901-1980) : l’hypnose contemporaine

Ce psychiatre américain a renouvelé la pratique de l’hypnose à partir de 1937. Erickson se méfiait de toutes les théories en psychothérapies qu’il jugeait incapables de s’adapter de manière pertinente à chaque personne. C’est pourquoi, son approche inattendue et déconcertante faisait appel à ses capacités de créativité et au potentiel d’auto guérison de ses patients.

Son amie, Margaret Mead, anthropologue, déclara : « Milton Erickson ne résolvait jamais un problème d’une manière déjà utilisée s’il pouvait en trouver une nouvelle — et généralement il le pouvait.[8] ».

Ainsi il est impossible de théoriser ou d’établir des protocoles des pratiques de l’hypnose éricksonnienne. Erickson refusait de faire de la théorie.

Sa vie durant, très souvent malade au point de mourir à plusieurs reprises, il ne cessait d’observer avec une très grande acuité ce qui se passait dans son corps et hors de son corps. Daltonien dyslexique, ne pouvant pas distinguer les notes de musique, et de plus poliomyélitique, il percevait le monde et son corps différemment de la majorité des personnes. Il développa un sens intuitif et un esprit d’observation tout à fait extraordinaire. Si bien que l’on faisait souvent appel à lui quand il s’agissait d’avoir un diagnostic rapide, notamment pour appréhender les capacités à la résistance psychologique de futurs soldats lors des recrutements de la guerre 1939-1945.

Cette capacité intuitive, d’ordre médiumnique, se retrouve chez des personnes éprouvées dans leurs capacités visuelles, auditives, etc. Certains médiums sont capables d’entendre des voix avec leur oreille sourde ou d’avoir des visions avec leur œil aveugle. Ce sont des capacités de prémonition, de claire vision ou de claire audition palliant au déficit sensoriel. L’aspect magique de certains cas relatés dans les écrits d’Erickson, ou de ses élèves ou collaborateurs, est pour le moins étonnant si nous n’incluons pas cette possibilité médiumnique, c’est-à-dire se situant en dehors de toute approche rationnelle, objectivable et reproductible.

Erickson demandait à ses élèves d’appliquer sur eux-mêmes l’auto hypnose et de bien tout observer. Il indiquait des exercices permettant de modifier « les portes de la perception »[9].

et Aldous Huxley (1894-1963)

Erickson et Aldous Huxley se sont fréquentés assidûment au début des années cinquante. Huxley faisant des expériences de modification d’état de conscience en utilisant une substance psychédélique, la mescaline, dans une perspective d’approche soi-disant spirituelle, tandis qu’Erickson faisait l’expérience de transes auto induites, et ensuite, ils comparaient leur trip. Le livre d’Aldous Huxley « The Doors of perception, Les portes de la perception » paru en 1954 est entre autres, le résultat de ces recherches croisées. En creusant un peu sur l’origine de ce titre, nous trouvons la référence au poète sulfureux William Blake (1757-1827) qui écrivit un recueil intitulé : « Le mariage du Ciel et de l’Enfer », dans lequel il y a cette citation : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. » Blake réinterpréta le récit biblique de la création de manière totalement inversée au regard de la tradition chrétienne.

Jim Morrison, le chanteur s’inspirera des mêmes références pour donner le nom à son groupe de Pop Music : The Doors. Il mourra d’une overdose comme beaucoup de jeunes de sa génération en voulant faire l’expérience d’ouvrir toutes les portes de la perception.

Erikson trop fragile physiquement, n’expérimenta pas l’usage de drogues, en tout cas il ne le mentionne pas, son auto hypnose suffisait à la modification des ses portes de la perception. Ainsi dans un article il déclara en 1977 : « quand il y a une question cruciale à propos d’un patient et que je ne veux pas passer à côté du moindre détail, j’entre en transe. [10] »

Erickson ne voulait pas être considéré comme un gourou ou un magicien. Il insistait sur l’importance de l’observation tant de soi-même que du patient. Sa notion de l’inconscient diffère radicalement de celle de Freud. Pour lui, l’inconscient a des ressources qui peuvent aider le patient à trouver des solutions, et ne perturbe pas la vie consciente en la contraignant à des refoulements. L’hypnose qu’il pratiqua recherchait les ressources enfouies en soi-même qui auraient la capacité de soulager ses propres souffrances, et de résoudre ses problèmes, par d’autres voies que celle de la raison ou de la connaissance. Erickson chercha donc à libérer les justes intuitions de l’inconscient sans que l’intelligence, la raison ou la morale n’interfèrent et ne les perturbent.

Erickson fut essentiellement pragmatique et contournait toute approche frontale qui bloquerait la personne, en utilisant toutes les inductions pour aboutir à la solution désirée.

Certains de ses proches, comme le psychiatre Don Jackson, se demandaient si les thérapies d’Erickson n’étaient pas basées sur des subterfuges entraînant une amélioration seulement passagère. Ainsi, il déclara : « Il me semble, lorsque je lis ce qu’il écrit, que sa principale préoccupation c’est de faire la preuve de sa propre habilité à être efficace. Et je trouve que c’est quelque peu différent de chercher à obtenir une certaine gratification à travers la relation, ce que, je pense, la plupart des thérapeutes recherchent plutôt… Je connais la joie de faire quelque chose de brillant ; c’est une magnifique sensation de couper la tête et de la brandir fièrement, mais je ne suis pas sûr qu’avec le temps… [11] »

Depuis plusieurs années de nombreuses écoles en France proposent des formations à l’hypnose thérapeutique ou médicale, notamment dans les différents instituts Milton Erickson. Cependant, cette pratique, comme d’autres techniques thérapeutiques, n’est encadrée par aucune législation.

Richard Bander et John Grindler s’inspireront de cette hypnose éricksonienne pour créer la PNL ou Programmation Neuro Linguistique dans les années 1970. (Voir article sur http://pncds72.free.fr.)

Il faut également mentionner Léon Chertok psychiatre et psychanalyste français qui contribua à faire connaître l’hypnose éricksonienne en France et créa un laboratoire d’hypnose expérimentale pour faire reconnaître l’hypnose thérapeutique. Aujourd’hui l’hypnose eriksonnienne est utilisée dans les hôpitaux. Certains actes de chirurgie sont pratiqués sous hypnose. Des sages-femmes l’utilisent pour préparer des patientes à l’accouchement.

Alfonso CAYCEDO : la sophrologie

Médecin neuropsychiatre colombien, il fit ses études en Espagne. Il fonda en 1959 une société d’hypnose clinique, puis la rebaptisa l’année suivante en Société de Sophrologie Médicale. Marié à une adepte du yoga, il s’intéressa aux spiritualités orientales. Il mit sur pied une nouvelle méthode thérapeutique, en s’inspirant à la fois du yoga, du bouddhisme et du zen.[12] Il prétendit que sa méthode était areligieuse, cependant l’anthropologie qui la sous-tend est fortement marquée par les spiritualités orientales.

Réflexion conclusive à ce stade.

Si les effets de l’hypnose ne sont pas à remettre en cause, il est très regrettable qu’un travail épistémologique rigoureux ne soit que très insuffisamment initié, compte tenu de tous les antécédents sulfureux que nous venons de voir. En effet l’étude approfondie de ses origines historiques, de sa valeur et sa portée, permettrait de prendre du recul et d’éviter de valider trop rapidement une approche séduisante a priori, mais qui pourrait entraîner des effets secondaires non immédiatement visibles.

Il est des analyses basées sur des interrogatoires rapides du ressenti des personnes, ayant été mises sous hypnose, toutes satisfaites sur le coup, qui ne recherchent pas à moyen et long terme des paramètres comportementaux plus subtils, par exemple une certaine indifférence relationnelle et une dépendance à l’égard de ce type d’approche. Aucun recul sur le plan philosophique ou même psychologique n’est envisagé. Nous sommes dans la validation au vu de la performance immédiate. Dissocier soma et psyché de manière induite, même pour un temps, ne serait-ce pas entraîner des effets secondaires non encore évalués : indifférence à la souffrance, indifférence au pâtir et au compatir, indifférence à l’autre. Et tout cela à bas bruit puisque précisément rien n’est ressenti… ?

Sur le plan éthique, la mise en dissociation somato-psychique d’une personne n’entraîne-t-elle pas d’autres distorsions sur le plan de la vie affective, voire de la vie spirituelle ? Il n’est pas inutile de se poser ce type de questions qui ne sont pas à l’ordre du jour, dans les approches médicales et psychologiques visant avant tout l’objectivation d’une efficacité immédiate.

Bertran Chaudet, Nov. 2015

Retrouvez le résumé de cet article sur la page des e-books

Notes

[1] Voir le site internet psycho vigilance très documenté à ce sujet, qui dénonce ces pratiques, sous la responsabilité de M Guy Rouquet. http://www.psyvig.com

[2] Magie dévoilée ou principes de science occulte. Paris, Imprimerie de Pommeret & Moreau, 1852. In-4°, VIII-268 pp. Il était réservé aux initiés, et Du Potet le cédait contre la somme énorme de 100 francs or et le serment par écrit de ne pas le communiquer et de ne pas en révéler les secrets… Contient : Opérations magiques, miroirs, attractions, sympathies et antipathies, flèches, harmonies magiques, magique ivresse, principes et secrets, créations spirituelles, moyens opératoires, préparation du miroir, visions, cercle et miroir visibles et occultes… (seconde édition en 1875). Sources : exemplaire personnel de Pol Noël, auteur de cette référence et Caillet n°3405, catalogue « L’Intersigne » – Gaïta 1332, et Dorbon 1387 tous deux ne citant que la seconde édition.

[3] Ib., p. 53

[4] Cité par Dr. G.R.Rager, Hypnose sophrologie et médecine, recherches avancées, Fayard, mars 1978, p. 24.

[5] Georges Gilles de La Tourette et Paul Richer, « Hypnotisme », Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1887

[6] Id. p.36.

[7] Id. p. 33.

[8] Margaret Mead, Letters from the field, New York, Harper & Row,‎ 1977, p. 4

[9] « If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, infinite »

[10] Milton H. Erickson et Ernest L. Rossi, L’intégrale des articles de Milton H. Erickson. Tome 1 : De la nature de l’hypnose et de la suggestion, Satas,‎ 1980, p. 146

[11] Jean-Jacques Wittezaele (dir.), La double contrainte. L’héritage des paradoxes de Bateson, Paris, De Boeck,‎ 2008

[12] Bertran Chaudet, La Sophrologie – Repères pour un discernement pratique et spirituel Ed Salvator Nov 2013.