L’hypnose (2) : technique ou pouvoir ?

Alors que je disais à un ancien militaire formé dans les sections spéciales d’intervention que je réfléchissais sur l’hypnose, à partir de l’interrogation de cette femme ayant accouché sous hypnose (voir le début de la première partie), il m’a spontanément parlé de son entraînement au combat. Dans ces sections spéciales, il ne faut pas avoir d’état d’âme ; il me disait que des moniteurs leur induisaient un comportement, où tout sens moral disparaissait afin d’être plus performant dans la mission. Tuer un homme de sang-froid sans en avoir le moindre regret continuait à l’interroger trente ans après. Il disait se voir impassible dans certaines situations qui auraient dû lui procurer des émotions. Il venait de réaliser que ce qu’il avait subi dans son entraînement pouvait être assimilé à de l’hypnose. Les conséquences de l’induction d’une dissociation somatopsychique, psycho spirituelle ou psycho éthique, ne sont analysées dans aucun rapport dit scientifique.

Le rapport de l’Inserm de juin 2015

Dans son rapport de juin 2015 sur Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose[1], le très sérieux organisme INSERM a donné quelques points d’évaluation et d’attention concernant l’hypnose. Voici quelques extraits :

L’hypnose recouvre en effet un ensemble de pratiques sensiblement différentes : hypnosédation (à visée sédative, utilisée en anesthésie), hypnoanalgésie (contre la douleur) et hypnothérapie (à visée psychothérapeutique). Il en est de même des formations à l’hypnose en France : elles sont hétérogènes. Il existe une douzaine de formations universitaires, à ce jour non reconnues par l’Ordre des médecins. Il existe également de nombreuses formations associatives et privées. Certaines sont réservées aux professions médicales et/ou aux professions de santé, et d’autres sont accessibles à un public plus large. Le statut d’hypnothérapeute, non réglementé, concerne ainsi des praticiens aux qualifications forts différentes.

Ce rapport se veut d’abord descriptif et analyse différentes études scientifiques menées à ce jour. Ces études visent toute l’efficience de l’hypnose au moment de l’intervention. Ce rapport admet la pratique de l’hypnose encadrée médicalement et la trouve sans danger, tout en reconnaissant que les preuves de son efficacité restent difficiles à évaluer, tant l’approche des pratiques est subjective. Aucun rapport, aucune étude ne s’intéressent à une approche épistémologique intégrant les innombrables réflexions sur le sujet à partir de la fin du 18e siècle.

À cette époque des Rapports ont été faits par Des commissaires chargés par le roi de l’examen du magnétisme animal[2] au sujet de Mesmer notamment. (Ces commissaires étaient des médecins comme Salin et Guillotin et de scientifiques comme Franklin, Bailly et Lavoisier). Leurs conclusions ne sont pas sans intérêt pour évaluer les pratiques d’aujourd’hui, car elles soulèvent des questions qui ne sont plus abordées, d’ordre scientifique, médical et philosophique. Une littérature abondante, fin 19e siècle existe sur le sujet au moment où Bernheim et Charcot ont relancé les recherches sur l’hypnose.

La pertinence des questions soulevées ne semble plus intéresser nos universitaires praticiens et enseignant l’hypnose aujourd’hui. Ceux-ci cherchent à prouver l’efficacité immédiate de l’hypnose, sans s’interroger sur des effets secondaires à moyen ou long terme, d’ordre moral ou existentiel, hors de leur champ d’investigation, mais aussi sans doute de compétence. Est-ce une raison suffisante pour faire comme ces questions n’existaient pas ?

L’Hypnose spectacle

Il est curieux de constater que l’hypnose peut être utilisée en médecine ou psychothérapie, mais que les mêmes procédés sont exhibés en spectacle. En introduction de son livre Découvrir l’hypnose, Antoine Bioy, docteur en psychologie clinique et responsable scientifique de l’institut français d’hypnose, pose des questions intéressantes : « Hypnose… Le mot fascine, car il est chargé de représentations importantes. Est-ce un don ? Un pouvoir ? Un simple état naturel ? Et que se passe-t-il quand on est hypnotisé ? Est-on sous le contrôle d’un autre ? Peut-on encore réagir ? » [3]

Les techniques et méthodes hypnotiques ont changé depuis le début de son histoire, le pendule et autre objet d’attention ont disparu, mais la focalisation du regard sur un point, l’écoute d’un son répétitif, la gestuelle demeurent. Cette focalisation de l’attention est suivie d’un élargissement de ce champ selon les modalités induites par l’hypnotiseur. Hypnose thérapeutique et hypnose de spectacle procèdent d’approches similaires pour arriver à leur fin.

Quelqu’un a pratiqué l’hypnose thérapeutique comme celle de spectacle, c’est le célèbre artiste québécois Messmer de son vrai nom Éric Normandin (né en août 1971). À sept ans, il recevait de son grand-père un recueil de Jean Filiatre, un occultiste magnétiseur, « L’enseignement facile et rapide de l’hypnotisme par l’image [4] » dans lequel il est indiqué dans l’introduction : « Résumé et complément de tous les Traités de magnétisme et cours par correspondance publiés dans les deux mondes, il s’adresse aux personnes désirant parvenir, sans tâtonnements, à influencer leurs semblables.[5] »

Éric Normandin a pris le pseudonyme de Messmer en 1995 pour rendre hommage à Franz Anton Mesmer dont nous avons vu le parcours pour le moins sinueux et sulfureux. Dans les années 1990, en plus de ses performances sur scène, Messmer développe et pratique l’hypnose thérapeutique en cabinet. C’est en 2000 qu’il cesse de pratiquer en clinique afin de se concentrer sur ses spectacles. Les téléspectateurs français le découvrent le 8 juin 2011 lors de son apparition à l’émission le Grand Journal. Messmer hypnotise alors une jeune fille du public et lui « fait oublier le chiffre 7 », puis il hypnotise Charlotte Le Bon et la fait rire et pleurer à son insu.

Le 20 janvier 2012, Messmer présente la dernière représentation Montréalaise de son spectacle Fascinateur au Centre Bell, devant 6 000 personnes et y réalise le défi qu’il s’était lancé : réaliser le plus grand numéro d’hypnose collective. Il a donc fasciné 422 personnes en moins de 5 minutes.

Avec sa tournée Fascinateur, il a enchaîné quelque 467 spectacles en salle partout en province et a vendu plus de 260 000 billets.

Messmer ne triche pas, il hypnotise réellement son public après avoir sélectionné les sujets les plus influençables. Il commence par demander aux spectateurs de serrer leurs mains, les index collés l’un contre l’autre. Puis il annonce que les mains sont irrémédiablement collées et demande aux spectateurs d’essayer de les décoller. Sur une salle de plusieurs centaines de personnes, moins d’une centaine reste index collés. Ensuite Messmer teste individuellement ces dernières et selon des critères qui lui sont propres, il n’en sélectionne qu’une vingtaine. C’est cette dernière sélection qui monte sur scène pour l’hypnose. Seuls les quelques éléments les plus réceptifs (moins de 5) feront les tours les plus sensationnels.

Dans une interview au Dauphiné, Messmer déclare « les ouvrages n’ont plus grand-chose à m’apprendre. Il y a l’hypnose, la sophrologie… J’utilise plusieurs techniques à la fois : le toucher, la parole, la force magnétique. Tout ceci est prouvé scientifiquement. Les spécialistes parlent d’un ensemble de paramètres, qui vont de la réceptivité à la suggestion, en passant par la scénographie. C’est garanti sans trucages. » Source Wikipédia.

L’hypnotiseur parle comme s’il savait aussi bien que le patient ou le spectateur, ou même mieux que lui, ce que ce dernier pense, éprouve, ressent vraiment. Et, si tout se passe bien, le patient se mettra effectivement à vivre les situations que l’hypnotiseur lui suggère : il sentira par exemple son bras gauche devenir rigide (catalepsie), tandis que le droit se soulèvera apparemment tout seul (lévitation du bras).

Un homme secouru après avoir été « hypnotisé » par Messmer via sa télé

Un peu comme si la limite, la frontière entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé devenait floue, incertaine, comme si elle s’abolissait…

Si vous n’êtes pas familier de l’hypnose spectacle, prenez tout de même le temps de regarder quelques extraits d’émissions de télévision disponibles sur internet, par exemple l’émission LE GRAND JEU, pour comprendre jusqu’à quel point d’avilissement peut aller ce genre de manipulation…

Questions

Il serait fastidieux et hors de ce propos de décrire les différentes techniques d’hypnose ou de mise sous influence, d’autant que comme le dit Messmer, c’est la pratique qui est importante et plus on pratique, plus la capacité d’hypnotisation augmente. D’ailleurs également, plus on est hypnotisé plus on est hypnotisable et sensible immédiatement à toute suggestion.

Par conséquent l’hypnose n’est pas qu’une simple technique neutre qui serait éthiquement licite, du moment que l’on respecterait une déontologie soi-disant respectueuse de la personne et de sa liberté. D’ailleurs selon quels critères ? Le consentement explicite du patient est requis dans le cadre médical. Mais a-t-on pris le temps de s’interroger sur le comment cela marche, pourquoi cela marche, y a-t-il des effets secondaires au moment de l’hypnose et après, apparents ou non apparents ? La démarche épistémologique dont les praticiens de l’hypnose se targuent, est-elle suffisamment élaborée, tient-elle compte de toutes les dimensions de la personne ?

Demander à une personne si elle souhaite être opérée sous hypnose, en lui évoquant les avantages de ne pas avoir d’anesthésiants et de sédatifs, permet d’avoir son consentement rapidement, d’autant que la démarche lui est proposée par des médecins avec le crédit que l’on peut apporter préalablement à la science médicale. Or ici il ne s’agit pas de science, mais d’un pouvoir de l’hypnotiseur sur l’hypnotisé.

Une réelle question se pose, question que les intellectuels et scientifiques du dix-huitième et dix-neuvième siècle n’éludaient pas. Quelle est l’origine de ce pouvoir hypnotique ? Taxer préalablement ces anciens d’obscurantisme, ou dire que leurs connaissances étaient à l’époque bien limitées, élimine toutes questions d’ordre métaphysique ou théologique sur l’origine de certains pouvoirs que les sciences actuelles, médicales ou psychologiques, observent sans pour autant expliquer.

François Mathijsen et l’hypothèse spirituelle

François Mathijsen[6] docteur en psychologie sociale évoque l’hypothèse spirituelle en ce qui concerne les expériences paranormales. Il ne parle pas de l’hypnose en tant que telle, mais son analyse rejoint celle de Don Aleksander Posacki, jésuite polonais.

Ainsi Mathijsen écrit que si le phénomène s’explique par l’hypothèse de facultés humaines inconnues (l’hypothèse psi) ou des lois naturelles encore incomprises, il peut être considéré comme quelque chose de neutre et il est difficilement compréhensible de ne pas l’utiliser ou de ne pas en bénéficier.

Par contre si la source de certains phénomènes paranormaux n’est pas naturelle, mais surnaturelle, que ce ne serait donc ni une faculté humaine inconnue ni une réalité physique inexploitée, mais la manifestation d’une intelligence immatérielle externe qui s’exprimerait à travers une sensibilité ou une disposition humaine naturelle, alors cela demande de discerner à quoi nous avons à faire. Cette forme d’intelligence est-elle bienveillante, neutre, ou malveillante ? Face à une réalité externe au monde matériel et humain, le discours sera celui du principe de précaution et du discernement. François Mathijsen parle alors de la prise en considération nécessaire de l’hypothèse spi.

Don Aleksander Posacki.sj. Les nouvelles formes de spiritisme aujourd’hui [7]

L’élimination de la notion d’esprit dans la culture moderne est liée également à l’élimination du concept de l’âme ou à la mauvaise redéfinition du concept d’esprit (surtout dans la philosophie de l’idéalisme allemand), en direction du rationalisme…

Depuis plus de cent ans, la mauvaise redéfinition du monde des esprits provient de la partie expérimentale de la psychologie et des sciences des religions. C’est l’interprétation subjective rationaliste qui domine. En substance, il s’agit d’un élargissement du champ de la subjectivité ou de la rationalité et non d’une acceptation de l’existence des esprits en tant qu’entités intelligentes, objectivement existantes, c’est-à-dire existantes indépendamment du sujet connaissant…

On peut considérer comme une sorte de préjugé ou d’a priori intellectuel les tendances réductionnistes et sceptiques qui cherchent à tout prix à réduire le monde des Esprits à un monde de la Nature, en ce sens que les esprits sont considérés comme des personnalisations symboliques des forces impersonnelles de la nature.

… Il n’est pas possible d’exclure ou d’éliminer rationnellement l’éventualité de l’existence des esprits. Dans le domaine de la méthodologie scientifique cette mauvaise redéfinition de ce que sont les esprits, les ramenant uniquement à des énergies psychiques, commence principalement à partir de la psychanalyse, laquelle devient un autre pilier pour les recherches parapsychologiques. (Il y a aussi les théories de Jung diffusées dans le monde entier et reprises par le New-Age, Jung n’ayant jamais été très clair et précis sur le sujet. Sa mère très déséquilibrée pratiquait le spiritisme…)

La vérité des phénomènes hypnotiques notamment se situe bien au-delà de la portée d’un tel cadre interprétatif à caractère idéologique.

L’hypnose comme possibilité d’une expérience spirite

En tant que phénomènes psycho sociobiologique qui agissent au niveau de l’inconscient très archaïque, antérieur au langage et à la sexualité, il y a transmission de l’influence émotive d’un individu à un autre (d’après Léon Chertok). Dans cette description du phénomène manque cependant la dimension spirituelle (pneumatologique, relative à l’âme)… En effet, l’influence émotive ou empathique peut être aussi une influence liée à la médiumnité. L’élimination préalable de la métaphysique, de l’expérience spirituelle et mystique, et de ses combats contre le monde des esprits mauvais qui se font passer pour des anges de lumière, restreint singulièrement le champ de la réflexion. La psychologie et la médecine contemporaines éliminant préalablement jusqu’à ce qui pourrait être cette hypothèse du métaphysique s’interdisent préalablement ce qui pourrait entrer dans une épistémologie ouverte et raisonnée. C’est pourquoi ni la médecine ni la psychologie en tant que sciences empiriques ne sont compétentes jusqu’au bout pour expliquer ce qui concerne la question du phénomène de l’hypnose.

Pour ce motif, la prédisposition à l’hypnose ne dépend pas uniquement de l’âge, du sexe, du type de système nerveux… et de l’attitude à l’égard de la personne qui provoque l’hypnose- comme le soutiennent les théories naturalistes qui croient avoir épuisé ce thème, mais elle dépend aussi de l’état spirituel et moral de l’homme.

Le risque d’abus que comporte le recours à l’hypnose ne consiste pas seulement dans le fait que l’hypnotiseur peut provoquer la dépendance de la personne hypnotisée, mais aussi de lui inculquer (avec ou sans son consentement) certains éléments qui conditionnent dangereusement sa personnalité… Il s’agit ici de quelque chose de plus fondamental, parce que l’hypnose en tant qu’elle est une sorte d’ouverture à la médiumnité, pour ouvrir la personnalité d’un homme à quelque chose pouvant échapper au contrôle, souvent par le fait de la transgression des domaines immanents et intérieurs de sa personnalité… On ne peut pas exclure que l’hypnose ouvre aussi à quelque chose qui pourrait être appelé extra conscientiel. Ou de superconscient comme le disait le sulfureux Mesmer. Elle peut donc ouvrir à des entités spirituelles intelligentes qui pourraient prendre le contrôle de la situation. Il en résulte le fait que l’hypnotiseur, même s’il est honnête et compétent, ne peut pas seulement, selon le mode objectif et d’une façon absolument certaine, garantir la sécurité ni au patient ni à lui-même, pendant sa séance, même s’il soutient que cela est possible. La possibilité d’ingérence du monde spirituel ou extrasensoriel est suggérée par la nature même d’une « ouverture médiumnique », qui n’a pas de limites claires, exactement comme la nature même de l’intelligence et de l’esprit n’en a pas…

Saint Thomas d’Aquin soutenait qu’une perception extrasensorielle entendue radicalement (c’est-à-dire au-delà des cinq sens) est plus une caractéristique des anges (esprits) que des hommes, et c’est peut-être pour ce motif qu’elle semble tellement étrangère.

L’hypnotisme est profondément immoral

C’est ce qu’osait dire un grand théologien et moraliste italien le R. P. J.-J. Franco en cette fin du dix-neuvième siècle[8]. Au chapitre IV : L’hypnotisme et la morale :

Tout esprit raisonnable sent avec une profonde conviction qu’il n’est pas permis d’éteindre la lumière de l’intelligence ni d’étouffer le jugement de la conscience : parce que l’homme resterait indifférent à vouloir le bien qu’il doit faire et indifférent à repousser le mal défendu. Autant l’obligation de faire le bien et d’éviter le mal est grave, autant est absolu le devoir de ne pas se rendre impuissant à l’un et à l’autre.[9]

Nous retrouvons ici l’expérience de ce militaire formé dans des sections spéciales d’intervention.

À titre d’exemple parmi bien d’autres, le célèbre Messmer, dans le cadre d’une émission d’Arthur Stars sous hypnose de TF1 du vendredi 27 février 2015, a hypnotisé miss France 2011, Laury Thilleman. Messmer voulait marier « à l’insu de son plein gré » Laury Thilleman. La mairesse du 17e arrondissement de Paris, Brigitte Kuster s’est prêtée à cette mascarade la trouvant « sympathique et amusante » qui a eu lieu dans sa mairie avec toutes les apparences d’un vrai mariage. L’ancienne miss France hypnotisée par Messmer, s’est réveillée en plein milieu de son propre mariage avec un inconnu. Elle n’en garde pas que de bons souvenirs. Le rôle confié à la mairesse était de rassurer et de rendre l’exercice le plus crédible possible, en portant notamment son écharpe tricolore. Un moment qualifié de « vrai cauchemar » par l’ex-miss dans les colonnes de Télé 7 Jours, repris par Voici.

Même à titre de divertissement, trouver sympathique et amusante la possibilité de marier quelqu’un contre son consentement conscient, un vrai maire se prêtant à cette mascarade, ne donne-t-elle pas crédit à la pensée de ce théologien osant affirmer que l’hypnotisme peut être parfaitement immoral ?

Partage d’un ami médecin : « Une infirmière m’a fait part d’un cas très troublant survenue durant une opération et très semblable au cas de Miss France. Une patiente s’est retrouvée mutique pendant plusieurs jours au sortir d’une intervention sous hypnose. On a découvert que durant son hypnose, elle avait fait un voyage avec un homme qui au lieu d’être son mari était un amant (imaginaire ou pas je ne sais pas) et s’est retrouvée très perturbée. Il parait qu’on lui a proposé une nouvelle séance d’hypnose pour en « guérir » ».

Au chapitre VI, Père Franco questionne : L’hypnotisme devant la Foi

L’expérience de tous les siècles nous est garante que jamais cela ne fut possible, et de fait le genre humain a toujours reconnu comme un acte de puissance supérieure de lire dans le cœur des hommes. Les théologiens catholiques, à leur tour, guidés par les divines Écritures, considèrent un attribut propre à la Divinité le pouvoir de scruter les idées intérieures de l’homme.

En vérité, nous l’affirmons, la pénétration et la communication de la pensée, les idées infusées sans l’emploi des moyens destinés à ce but, la divination de faits qui se passent dans un lieu ou dans un temps éloigné, et autres faits semblables, ne sont point de la compétence de l’homme ; et si, dans l’état hypnotique, ils se réalisent quelquefois, il est clair que l’homme est aidé par une activité qui n’est pas son activité naturelle.

Refaire revivre une expérience passée, c’est précisément pénétrer dans une manipulation de l’imaginaire. Le souvenir que nous avons de notre passé est labile, malléable. Il n’est pas à instrumentaliser pour sauver le présent. Nous retrouvons cela en PNL et en sophrologie. Il s’agit de séquencer le passé comme dans un film où l’on retirerait les éléments désagréables pour n’en retenir que les agréables ou dans certaines circonstances l’inverse. Nous savons aujourd’hui les dégâts provoqués par les faux souvenirs induits. Miss France 2011 a été en capacité de parler chinois, langue qu’elle ne connaissait pas, sous l’influence hypnotique de Messmer. Est-ce bien un phénomène d’ordre naturel ?

Le démon dit quelque vérité pour arriver à répandre l’erreur, comme l’observe expressément saint Augustin ; il éclaire pour ensuite obscurcir ; il fait une petite faveur pour enlever un bien important, souvent il offre le temporel pour ravir l’éternel.

Il ne s’agit pas bien entendu de dire que toute expérience d’hypnose est entachée de diabolisme, mais doit-on préalablement exclure ce monde des esprits et de l’invisible ? La Bible, la théologie et l’expérience mystique de l’Église catholique reconnaissent l’existence dans l’invisible du monde des esprits. Saint Ignace n’a de cesse de nous inviter au discernement des esprits. Or cette dimension du combat spirituel est tout simplement ignorée des recherches actuelles en matière d’hypnose.

L’égrégore

Il est curieux de constater que la Franc-Maçonnerie comme la Rose-Croix font elles aussi appel au monde des esprits. Certaines séances où se manifeste l’égrégore, ne ressemblent-elles pas à des manifestations d’hypnose collective. « Un égrégore est, dans l’ésotérisme, un concept désignant un esprit de groupe, une entité psychique autonome où une force produite est influencée par les désirs et émotions de plusieurs individus unis dans un but commun. Cette force vivante fonctionnerait alors comme une entité autonome. Le terme, apparu dans la tradition hermétiste, a été repris par les surréalistes, qui l’ont chargé d’un fort potentiel subversif… En franc-maçonnerie, Jack Chaboud le décrit comme un moment d’exaltation collectif, souvent vécu en fin de tenue lors de la chaîne d’union regroupant les maçons formant cercle, mains enlacées, évoquant le lien qui les unit aux maçons du monde entier, à ceux qui les ont précédés et à ceux qui les suivront[10].

Il s’agirait selon le Père Joseph-Marie Verlinde, d’un champ d’énergie à la fois mentale, émotionnelle et spirituelle. Les membres du groupe engendrent l’égrégore par lequel ils sont adombrés à mesure qu’il se constitue. L’action est dès lors réciproque : les personnes alimentent l’égrégore et celui-ci agit sur elles. La puissance de l’égrégore est fonction du nombre de personnes qui le maintiennent et de l’intensité de leur engagement dans le projet commun[11].

Stanislas de Gaita, poète et occultiste de la fin du 19e, parla de l’égrégore en termes de vivante synthèse, résultat du groupement de plusieurs individualités. Il évoqua aussi l’importance de la chaîne magique, ou chaîne d’union. Gaita, peu avant sa mort précoce, transmit des écrits à son secrétaire, qui n’est autre que son ami Oswald Wirth, à charge pour lui d’en poursuivre la rédaction. Wirth introduisit le mot égrégore en Franc-maçonnerie, suivi par Marius Lepage, puis relayé par Jules Boucher.

Ce que ces auteurs ont en commun, c’est leur conception de cette notion d’égrégore. Ce n’est pas une création spirituelle, mais une forme d’énergie résultant de la sommation des fractions énergétiques de même signe, issues des individus d’une collectivité humaine. Le concept n’est donc pas métaphysique, mais plutôt d’ordre physique prétendent-ils.

On pourrait assimiler certains types d’égrégore à la Ola des matchs de football en ce qui concerne ses manifestations les plus anodines, mais aussi aux phénomènes rencontrés dans certains concerts notamment de musique techno avec force effet lumineux, et plus dramatiquement aux effets déclenchés par le magnétisme d’Hitler ou de Mussolini. Certains spectacles n’entraînent-ils pas des effets d’hypnose collective, de fascination telle qu’ils peuvent amener des foules dans un délire collectif et dans une gestuelle irrépressible ? Les manipulations collectives que certains régimes politiques ont générées et génèrent encore ne procèdent-elles pas de ces types d’emprise hypnogène ? Mais certains rassemblements pentecôtistes évangéliques et de la troisième vague, avec paroles de connaissances et guérisons immédiates ne procèdent-ils pas de phénomènes assimilables à des égrégores ?

 Sur le plan de la foi chrétienne

L’imaginaire fait oublier la dureté du réel ou nous en distrait. Les contes de fées, les histoires, le cinéma, la musique et les arts peuvent entraîner dans un imaginaire qui pour un temps fait oublier la dureté du quotidien. Mais le caractère inductif intentionnel de l’hypnose entraîne soumission et allégeance, même si celles-ci sont préalablement autorisées par le contrat passé entre hypnotiseur et hypnotisé.

Dans sa pédagogie le Christ invite les malades et les pécheurs à un sursaut de Foi. Non pas une foi en des méthodes et techniques qui peuvent donner l’illusion de la puissance de guérison grâce à la sujétion. Le Christ dit au malade qui l’approche avec humilité : Ta foi t’a sauvé.

Le retable d’Issenheim montrant le Christ en croix et Jean-Baptiste pointant le doigt en direction du cœur de Jésus, avait été particulièrement étudié pour adoucir l’agonie des malades atteints du mal des ardents qui terminaient leur vie dans une horrible agonie. Cette invitation au Sursum corda, l’élévation du cœur pour le tourner vers le Seigneur n’est pas une fuite du réel, mais une invitation au sens de ce qui est vécu et plus encore à un méta sens.

Mon grand-oncle prêtre avait une croix avec au centre une pièce incurvée qu’il donnait aux malades agonisants qu’il ne manquait pas de visiter. Le malade posait son pouce au centre de cette croix qui tenait sans effort grâce à la pièce. Le sens de leur ultime combat était donné par cette croix signe de la mort et de la résurrection du Christ. Cette croix n’est pas un dérivatif illusoire, mais une ouverture à une méta réalité.

Nous pourrions multiplier les exemples dans la liturgie catholique avec sa pédagogie qui touche les sens. Il n’y a jamais abolition de la conscience, mais mise en relation orientée vers le sens ultime, la vie éternelle donnée par le Christ mort et ressuscité. Relire et relier, Paroles de Dieu et rites liturgiques donnent à voir la réalité de ce que l’on entend, une réalité surnaturelle, une réalité ouverte par grâce et non par sujétion.

Conclusion

L’éradication préalable de toute perspective métaphysique nous entraîne dans un utilitarisme séducteur dénué de toute spiritualité. Non qu’il faille tomber dans un dolorisme mortifère, mais nous avons à demeurer attentif et ne pas évacuer le sens de la souffrance.

Quand la souffrance est stoppée chimiquement sur le plan somatique, cela n’est pas de même nature que lorsqu’elle est stoppée par dissociation somatopsychique induite.

Finalement une ultime question devrait se poser

DISSOCIER SOMA ET PSYCHÉ DE MANIÈRE INDUITE, même pour un temps, n’est-ce pas entraîner des effets secondaires non encore évalués :

♦ indifférence à la souffrance,

♦ indifférence au pâtir et finalement au compatir,

♦ indifférence à l’autre,

♦ insensibilité du cœur

♦ et sur le plan spirituel indifférence à Dieu ?

Et tout cela à bas bruit puisque précisément on ne ressent rien…

 

Bertran Chaudet, Nov 2015

Notes

[1] Inserm, rapport juin 2015. Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose. Juliette Gueguen Caroline Barry Christine Hassler Bruno Falissard. Avec l’expertise critique d’Arnaud Fauconnier et Elisabeth Fournier-Charrière

[2] Livre numérique Google, Marchands de Nouveautés.

[3] Antoine Bioy, Découvrir l’hypnose, Pratiques, méthodes et techniques. Ed Poche Marabout. Avril 2015, p. 9.

[4] Jean Filiatre, L’enseignement facile et rapide de l’hypnotisme par l’image. Librairie Fischbacher, Paris

[5] Ib.

[6] François Mathijsen Les expériences paranormales Collection « Que penser de… ? », n° 84.   05-02-2014.

[7] Don Aleksander Posacki.sj. Les nouvelles formes de spiritisme aujourd’hui, p 6 à 12 Actes du colloque de Hochaltingen, International Association for Delivrance. Éd. Bénédictines, mars 2004.

[8] L’Hypnotisme revenu à la mode, traité historique, scientifique, hygiénique, moral et théologique, par le R. P. J.-J. Franco,… traduit par l’abbé J. Moreau,… sur la 3e édition italienne, enrichie de nouvelles observations et de faits récents, avec un appendice sur les travaux des Drs Guermonprez et Venturoli et sur l’hypnotisme clairvoyant. Auteur : Franco, Giovanni Giuseppe (1824-1908) Éditeur : Impr. St-Joseph (Saint-Amand (Cher)) Date d’édition : 1890

[9] Ib. p.165

[10] Jack Chaboud, La Franc-maçonnerie, histoire, mythes et réalité, Librio, 2004, p.69 Wikipedia

[11] Site internet Final Age.

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L’hypnose (1) : une histoire sulfureuse ?

Une patiente est à l’origine de mon interrogation sur l’hypnose. Cette jeune femme avait accouché sous hypnose d’une petite fille cinq ans auparavant. Elle me dit : « J’ai le sentiment d’avoir été spoliée de ce moment-là, et ma fille aussi. » Je voulais en savoir plus.

J’ai l’impression de ne pas avoir été présente à ma fille, j’étais dans ma bulle, je ne sentais rien, j’étais bien, mais quand ma fille est arrivée, je n’ai ressenti aucune émotion, c’est comme si elle était une chose distanciée de moi et pour laquelle je n’éprouvais rien. » « Ma fille ne dort pas bien, elle n’est pas paisible, et j’ai l’impression de ne pas lui avoir donné ma joie d’être mère et toute mon affection au moment de sa naissance et qu’elle est toujours à cette recherche, au moment de s’endormir ou à certains moments de la journée.

L’hypnose fonctionne, de nombreux hôpitaux et cliniques l’ont adoptée, de la préparation à l’accouchement aux soins palliatifs, du traitement des addictions aux opérations sous hypnose.

L’hypnose est efficace, de nombreux médecins et psychologues l’ont adoptée en l’adaptant, c’est-à-dire en en faisant un outil bien paramétré, bien balisé selon eux.

Du grec « upnos », sommeil. Hypnos était le Dieu du sommeil dans la mythologie grecque. Selon la définition du grand dictionnaire encyclopédique Larousse : « l’hypnose est un état artificiel provoqué par une suggestion, qui se caractérise par une sensibilité accrue à l’influence de l’hypnotiseur et la diminution de la réceptivité aux autres influences. »

Il est intéressant d’avoir quelques éléments de l’histoire, pleine de controverses, parfois sulfureuse de l’hypnose plus particulièrement, à partir de Mesmer au XVIIe siècle.

L’hypnose longtemps associée au magnétisme est connue dans la plus haute antiquité. Les religions à mystères de l’Égypte et de Grèce les utilisaient à des fins thérapeutiques ou initiatiques. Les vapeurs intelligentes et oraculaires de Delphes nous ont été décrites par Plutarque, entre autres.

 

 

 

 

 

Les druides gaulois ou les chamans utilisaient des procédés induisant des états modifiés de conscience à effet cathartique.

Aujourd’hui encore dans le vaudou, la transe hypnotique est provoquée par des effets incantatoires.

 

Des charters entiers sont organisés pour vivre des initiations chamaniques où, dans des conditions limites de jeûne et d’hygiène, sont ingurgitées des substances hallucinogènes comme l’ayahuasca[1] sous transe hypnotique.

 MESMER (1734-1815) : le magnétisme animal

Ce n’est qu’à partir de Mesmer, grand occultiste et franc-maçon, que l’on trouve des études rationnelles et scientifiques autour de ces questions. Mesmer naquit en 1734 en Souabe, son père voulait qu’il fût moine. Sa vie monastique fut de courte durée, il s’en échappa pour rejoindre Vienne où, après quelques études de droit, il s’orienta vers la médecine.

Ce n’est qu’à 32 ans qu’il passa sa thèse sur « l’influence des planètes sur le corps humain ». Il voulut y démontrer l’existence d’un corps subtil provenant du cosmos et pénétrant tous les corps. Il nomma cette force, cette énergie, dirions-nous aujourd’hui dans la mouvance du New-Age, « magnétisme animal ». Il travailla également sur les influences bénéfiques que pourraient avoir les aimants minéraux sur la santé. Plus tard il prétendra que l’imposition des mains, le magnétisme animal, est plus efficace que les aimants. Mais ses expériences et ses succès thérapeutiques furent toujours troubles, parfois objets de scandales. En fait, l’efficacité de ses procédés s’exerçait essentiellement sur des sujets à tendance hystérique ou fragile. Les médecins viennois ulcérés par Mesmer qui prétendait tout guérir, l’obligèrent à liquider tous ses biens, et à partir. C’est ainsi qu’il arriva à Paris.

Son succès fut d’emblée considérable. D’une pratique individuelle, il dut passer à des thérapeutiques de groupe. Il utilisa l’imposition des mains ou l’imposition de baguettes de fer ou de verre qu’il magnétisait. Il forma son valet qui devint son assistant, et inventa son fameux baquet qui permettait de soigner plusieurs personnes à la fois. Ce baquet était chargé de bouteilles contenant de l’eau magnétisée. Une extrémité d’une baguette de fer touchait l’eau qui remplissait le baquet, tandis que l’autre extrémité était appliquée sur la partie malade des personnes qui entouraient le baquet. Une corde reliait toutes ces personnes et permettait prétendument d’établir l’harmonie du fluide. Dans cette ambiance très particulière, chacun attendait le miracle. Mesmer avait le sens de la mise en scène, il arrivait, après s’être fait bien attendre, en habit de soie lilas, impassible, hiératique, tenant une longue baguette tandis que jouait un piano ou un harmonica.

Des scènes d’hystérie ou de convulsion s’ensuivaient. Des personnes, surtout des femmes, se prétendaient guéries, tant et si bien que Mesmer devint la coqueluche du Tout-Paris, jusqu’au marquis de La Fayette, le prince de Condé et même la reine Marie-Antoinette qui assista et sans doute participa aux bienfaits du baquet. Se manifestaient des phénomènes contagieux de « crises magnétiques » au cours desquelles ces femmes de la meilleure société perdaient leur contrôle, éclataient d’un rire « hystérique », se pâmaient, étaient prises de convulsions… Mesmer voulut convaincre médecins et scientifiques du bien-fondé de sa méthode.

Le roi Louis XVI, intrigué par ce battage initia deux commissions d’enquête, l’une comprenant des médecins prestigieux comme Salin et Guillotin, et des scientifiques de grand renom comme Franklin, Bailly et Lavoisier ; l’autre uniquement médicale composée de membres de la Société royale de médecine. C’est dire le retentissement que prit cette affaire dans les années 1780. La première commission déclara qu’effectivement, il y avait des manifestations, mais qu’aucune objectivation de magnétisme animal ne pouvait être prouvée. De plus Bailly précisait : « Les attouchements, l’action répétée de l’imagination pour produire les crises, peuvent être nuisibles ; le spectacle de ces crises est dangereux et que, par conséquent tout traitement public où les moyens du magnétisme sont employés ne peut avoir à long terme que des effets funestes. » La deuxième commission concluait : « Les effets produits par ces prétendus moyens de guérison sont tous dus à l’imagination et à l’imitation. » Mesmer était furieux, il dut de nouveau partir, il se retira à Mersbourg, au bord du lac de Constance, où il mourut en 1815.

Mais Mesmer, avant la Révolution française de 1789 avait fait des adeptes, notamment le marquis de Puységur, éminent maréchal de camp.

Armand Marie Jacques de Chastenet, marquis de Puységur (1751-1825)

Disciple de Mesmer tout comme ses deux frères, le marquis de Puységur s’appliqua à cerner les effets thérapeutiques. Il remplaça le baquet par un arbre. Des cordes suspendues aux branches et enroulées autour du corps des patients étaient censées distribuer le fluide vital guérisseur. Vers 1784, Il redécouvrit ce que l’on appelait à cette époque l’état somnambulique, état induit par les suggestions de l’initié. Puységur observa que certains de ses patients mis en état de somnambulisme étaient en mesure de deviner leur propre pathologie, les lieux de souffrance des personnes qu’il touchait ou auxquels on leur suggérait de penser, et même de définir les traitements qui conviendraient. Il fut le premier à parler de « clairvoyance » dans ces cas-là. Les très nombreux disciples du marquis de Puységur répandront cette nouvelle forme de mesmérisme, où ce n’est plus l’hypnotiseur, mais l’hypnotisé, non plus le magnétiseur, mais le magnétisé qui devenait l’oracle !

Ayant magnétisé un orme près de chez lui, il obtint un grand succès. Il décrivit notamment le cas d’un jeune paysan de 24 ans, Victor Race, qui se révéla capable, bien qu’assoupi, de marcher, parler, et discourir sur sa maladie et sur des sujets inconnus de lui, alors même qu’au réveil, il avait tout oublié. Puységur nomma cet état « somnambulisme magnétique ». Victor semblait capter les pensées et les désirs sans que Puységur ait besoin de les formuler. Par ailleurs, lorsqu’il était en transe, il aidait Puységur à diagnostiquer les maux des autres malades et lui expliquait la conduite à tenir envers eux. On parlera de « lucidité magnétique » pour qualifier la clairvoyance des somnambules sur leur propre maladie, sur celle des autres et sur les remèdes qui leur conviennent. Malgré la renommée qu’il atteignit, et tout le prestige de ses travaux, l’Académie finit par conclure à la non-existence de ces phénomènes de clairvoyance.

Baron du POTET, Denis, Jules Dupotet (1796-1881)

Ésotériste et magnétiseur, il était membre de la société théosophique. On attribuait l’efficacité de ses manipulations au fait qu’il n’avait pas de pouce à la main droite.

« Qu’est-ce, en effet, que le sommeil somnambulique ? » nous dit M. du Potet. « Un résultat de la puissance magique. Et qui détermine ces attractions, ces penchants subits, ces fureurs, ces antipathies, ces crises, ces convulsions que l’on peut rendre durables…, si ce n’est le principe même employé, l’agent très certainement connu des hommes du passé ! Ce que vous appelez fluide nerveux ou magnétisme, les anciens l’appelaient puissance occulte, ou de l’âme, sujétion, envoûtement ». (Magie dévoilée p. 51).[2] « La magie est fondée sur l’existence d’un monde mixte placé en dehors de nous, et avec lequel nous pouvons entrer en communication par l’emploi de certains procédés et de certaines pratiques » (id., 147). « Qu’un élément inconnu dans sa nature secoue l’homme et le torde, comme l’ouragan le plus terrible fait du roseau ; qu’il le lance au loin le frappe en mille endroits à la fois sans qu’il lui soit permis d’apercevoir son nouvel ennemi et de parer ses coups ; que cet élément ait des favoris et semble pourtant obéir à la pensée, à une voix humaine, à des signes tracés, voilà ce qu’on ne peut concevoir ; voilà ce que la raison repousse, voilà ce que j’ai vu ; et, je le dis résolument, ce qui est pour moi une vérité à jamais démontrée. »

« J’ai senti les atteintes de la redoutable puissance ; un jour, entouré d’un grand nombre de personnes, cette force évoquée, un autre dirait ce démon, agita tout mon être… ; et mon corps, entraîné par une sorte de tourbillon, était malgré ma volonté, contraint d’obéir et de fléchir. Le lien était fait, le pacte consommé ; une puissance occulte venait de me prêter son concours, et s’était soudée avec la force qui m’était propre et me permettait de voir la lumière. C’est dans ce nouveau milieu que l’âme trouve l’ennemi, mais aussi les affinités nouvelles qui donnent la puissance ! Tout ce qui se fait ainsi a un caractère surnaturel, et l’est véritablement[3] » !

Devant la multiplication des personnes qui s’adonnaient à ces pratiques et la foule des curieux et des malades qui se pressait pour vivre des « miracles », en 1826, l’Académie royale de médecine demanda une enquête sur le magnétisme animal. Le docteur Laennec, l’inventeur du stéthoscope, était pressenti pour présider la commission. Malade, il ne put diriger cette recherche. Son acuité clinique n’aurait certainement pas permis ce rapport d’enquête favorable établi par un certain Husson, acquis à la cause, qui accumula les expériences les plus spectaculaires de somnambulisme et de clairvoyance, de prévisions et même de lecture les yeux bandés. Mais dix ans plus tard en 1837, l’Académie demanda une nouvelle enquête qu’elle confia à Dubois selon des critères d’évaluation plus rigoureux. Cette enquête mit en doute l’ensemble de la réalité objective des phénomènes observés.

En Angleterre, le même du Potet réussit à convaincre un jeune chirurgien, le Dr John Elliotson, de réaliser des interventions chirurgicales sous sommeil magnétique. Il dut démissionner de sa charge professorale et des hôpitaux, dans lesquels il exerçait, devant les invectives et les pressions de ses confrères. Il créa deux cliniques à Édimbourg et Dublin qu’il appela les Mesmeric hospitals.

Charles LAFONTAINE (1803-1892)

Après avoir renoncé à une carrière d’acteur, il participa aux expériences du marquis de Puységur et devint un célèbre magnétiseur itinérant. La Fontaine faisait des démonstrations publiques de magnétisme et de somnambulisme en Angleterre. La Fontaine disait expressément que les phénomènes magnétiques pouvaient s’obtenir avec la volonté, sans la volonté, contre la volonté. Le 9 avril 1869, Lafontaine fut condamné à 2 000 francs d´amende pour calomnie pour avoir fait paraître dans son journal une brochure (sous le titre « un scandale médical ») mettant en cause le médecin Auguste Ladé qui dénonçait ses pratiques.

Un jour un dénommé James Braid vint à une de ses représentations avec la volonté lui aussi de démontrer les supercheries.

James BRAID (1795-1860). L’hypnotisme

Il fallut juste trois séances, pour que Puységur convainquît Braid de la réalité des états modifiés de conscience que certaines techniques pouvaient provoquer. Braid voulut isoler l’aspect magique de la théorie fluidique et de l’aspect représentation théâtrale. On attribue souvent et abusivement à Braid l’invention du terme hypnose dans son livre Neurypnologie, Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, qu’il publie en 1843. En réalité, le terme avait déjà été utilisé par le baron Etienne Félix d’Henin de Cuvillers en 1819. Dans son livre, Braid essaya de se différencier des travaux des magnétiseurs « imaginationnistes » tels qu’Alexandre Bertrand. Il remplaça leur méthode d’induction visuelle par fixation de l’attention sur la main tendue du magnétiseur, par la fixation de l’attention sur un objet brillant.

Il utilisa cette méthode, notamment pour obtenir l’anesthésie lors d’interventions chirurgicales. Il observa que tous les sujets n’avaient pas la même sensibilité et que les états provoqués vont de la simple rêverie, jusqu’au sommeil profond avec absence totale de connaissance et de volonté. À ceux qui lui objectaient que l’hypnotisme était immoral, Braid déclarait que : « l’état hypnotique ne peut se déterminer ni se produire dans aucune de ses périodes, sans le consentement de la personne opérée. » Nous retrouvons ces mêmes arguments aujourd’hui afin d’obtenir le consentement à se faire hypnotiser. Pourtant Bertrand, grand magnétiseur, avouait déjà en 1826 qu’il magnétisait quelquefois sans le vouloir ! Il y a d’ailleurs de nombreux cas de gens hypnotisés malgré eux.

Une lutte opposa bientôt les partisans du magnétisme animal (explication physiologique) aux animistes, convaincus de l’importance des aspects psychologiques. Il énonça une théorie neurophysiologique, selon laquelle l’hypnose est induite par la fixation visuelle. À noter que plus tard, il admit aussi l’importance de la suggestion verbale.

Ambroise-Auguste LIÉBEAULT (1823-1904) : la suggestion verbale, et Hippolyte BERNHEIM (1837-1919)

Professeur à l’Université de Nancy, Bernheim fut chargé de démasquer Liébeault et ses procédés. Mais, convaincu de la réalité des guérisons obtenues par ce dernier, il entreprit à Nancy de nombreux traitements sur la base de la suggestion. Liébeault, devenu son ami, vint ensuite le rejoindre. Liébault fonda alors avec Bernheim l’école de Nancy. Il soigna surtout de pauvres gens, en les endormant, et en leur ressassant des suggestions. Pas de diagnostics, pas d’examens préalables… mais des guérisons en foule.

Voici ce que le Dr Bernheim disait du Dr Liébault : « Il endort par la parole, il guérit par la parole, il met dans le cerveau l’image psychique du sommeil, il cherche à y mettre l’image psychique de la guérison. La suggestion peut en effet réaliser de la douleur, de l’anesthésie, de la contracture, de la paralysie ; si elle peut créer ainsi de toutes pièces des troubles fonctionnels, il est logique de penser qu’elle peut aussi atténuer, voire faire disparaître, des troubles existants. Puisqu’elle est capable de neutraliser une douleur réelle provoquée expérimentalement, il est très probable qu’elle peut neutraliser les phénomènes douloureux provoqués par une maladie. [4] »

Liebault et Bernheim contribuèrent à la renommée mondiale de l’école de Nancy, avec leurs recherches, cependant plus rigoureuses que celles menées à la Salpêtrière à Paris qui ne voyait dans ces états modifiés, que des manifestations hystériques. Cependant le Dr Liébault croyait toujours à une force magnétique animale agissant indépendamment de la suggestion. Cette position entraîna une scission entre Bernheim et Liébault.

Jean-Martin CHARCOT (1825-1893) : l’hystérisme

En 1878, ce fut une véritable fureur hypnotique. Le professeur Charcot, membre de l’Institut de France, professeur de clinique pour les maladies nerveuses à l’hôpital de la Salpétrière, entouré de ses disciples et admirateurs, Richer, Regnard, Bourneville et autres, ouvrit ses expériences aux malheureuses hystériques dont abondait son service, c’est-à-dire la clientèle de sa clinique. Charcot avait une réputation internationale grâce à ses travaux de neurologie basée sur une recherche clinique rigoureuse en anatomopathologie. Intéressé par la philosophie et toutes les sciences humaines naissantes, il fut séduit par les recherches sur l’hypnose. Il supervisait ces travaux à la Salpêtrière et jouait de sa notoriété pour diffuser les résultats obtenus, sans vérifier la rigueur des expérimentations, devant un public de profanes, d’hommes politiques, de journalistes, d’acteurs alléchés par le merveilleux.

Il concentra ses recherches sur ce qu’il appelait les hystériques, utilisant des aimants et des métaux divers, rejoignant les grandes théories « fluidiques ». Mais le manque de précautions dans ses expériences, le fait d’utiliser de petits groupes hospitalisés à plein-temps, et quasi conditionnés, et surtout les succès remportés quotidiennement par Liébeault et Bernheim, ont vu la portée des travaux de Charcot considérablement réduite. « Il ne guérit pas, soigne à peine : il expérimente. » disait-on de lui à Nancy.

Le grand professeur Janet, père de la psychopathologie contemporaine dénonça ces prestations de foire, héritières des élucubrations de Mesmer. Charcot, à la fin de sa vie, se rendit compte du peu de fondement objectif de ses recherches sur l’hypnose.

Une leçon de Charcot à La Salpêtrière, tableau d’André Brouillet (1857-1914), le professeur montrant à ses élèves sa plus fidèle patiente, « Blanche » (Marie) Wittman, en crise d’hystérie.

La violente polémique entre l’école de Charcot et de Bernheim en matière d’hypnose.

Pour l’École de la Salpêtrière, « un individu hypnotisable est souvent un hystérique, soit actuel, soit en puissance, et toujours un névropathe, c’est-à-dire un sujet à antécédents nerveux héréditaires susceptibles d’être développés fréquemment dans le sens de l’hystérie par les manœuvres de l’hypnotisation.[5] »

Charcot prétendit décrire des « stigmates » fixes et non simulés chez les hystériques, en utilisant une hypnose elle-même conçue comme un « état » spécifique et objectivable. À quoi Bernheim rétorqua qu’on peut tout aussi bien, si on le désire, provoquer artificiellement ces manifestations chez des sujets non hystériques, ou bien encore provoquer chez les hystériques des manifestations tout à fait différentes. Les partisans de Charcot, de leur côté, soulignaient que Bernheim, en expliquant l’hypnose par la suggestion, n’avait en fait rien expliqué des causes du phénomène hypnotique.

Cependant Pierre Janet, malgré ses critiques à l’égard de Charcot, continuait à s’intéresser à l’hypnose. Il définit précisément ce qu’aujourd’hui nous pourrions assimiler à des emprises mentales, que des mentalistes, thérapeutes véreux et gourous de tout poil arrivent à maîtriser parfaitement. « Ce qui est curieux, ce qui constitue la découverte essentielle faite par les magnétiseurs et les hypnotiseurs, c’est que nous pouvons, d’une manière artificielle, grâce à certains procédés qui reproduisent la fatigue et l’émotion, amener expérimentalement cette dépression momentanée et l’utiliser pour faire naître les impulsions que nous désirons. L’idée que nous faisons pénétrer dans l’esprit au moment favorable, quand la puissance de réflexion est épuisée, devient l’objet d’un assentiment immédiat et se transforme en impulsion. [6] »

Sigmund FREUD 1856-1939 : la psychanalyse

Sigmund Freud attiré par le bruit que l’on faisait au sujet de l’hypnose, du côté de la Salpêtrière, vint passer six mois dans le service de Charcot, puis passa l’été 1889 à Nancy, pour y rencontrer Bernheim et Liébault. Il traduisit les livres de Charcot et de Bernheim. Il utilisa également l’hypnose, puis l’abandonna pour différentes raisons : peu précise, difficile parfois à reproduire, il y voyait en outre le danger d’un attachement excessif du sujet à l’opérateur.

Freud se rappela de l’histoire vécue par le Dr Breuer, neuro-pathologue viennois qui avait hypnotisé une malade, Bertha Pappenheim, belle, jeune, jolie, mais anorexique et hystérique, présentant de multiples autres symptômes. Sous transe hypnotique, elle révéla les émotions qui étaient à l’origine de ses troubles ce qui lui permit ensuite de mieux vivre. Breuer venait de découvrir le mécanisme de refoulement : grâce à l’abaissement du niveau de conscience provoquée sous hypnose, des souvenirs refoulés émergeaient. Cependant un peu plus tard, Breuer rendit visite à sa patiente qu’il croyait guérie ; celle-ci lui fit une déclaration d’amour des plus démonstratives. De plus elle montra tous les signes d’une grossesse qui était le fruit de son imagination.

Le phénomène de transfert, si important dans la psychanalyse allait être élaboré suite à cette observation. En voici la définition donnée par Roger Mauge spécialiste de Freud : « Le transfert est un phénomène dans lequel le malade reporte sur l’analyste des sentiments, des attitudes qu’il a eus autrefois dans des moments qu’il est maintenant en train d’évoquer pendant les séances d’analyse… Ce peut être un sentiment amoureux, mais aussi, hostile, un violent ressentiment par exemple.[7] » Ainsi Freud devint de plus en plus prudent en ce qui concerne l’hypnose, se méfiant des phénomènes de transfert qu’elle pouvait susciter. Il en vint même à considérer la suggestion hypnotique comme un acte magique pouvant aller jusqu’à un viol psychique. Il constata que la disparition des symptômes d’appel était souvent suivie de nouveaux symptômes de substitution.

Cependant cette relation particulière entre hypnotiseur et hypnotisé constitua la base de ses futurs travaux. Mais Il étudia un mode d’exploration psychique très différent, qu’il appela la psychanalyse.

En cette fin de dix-neuvième siècle le père allemand de la psychologie scientifique, Wilhelm Wundt a condamné la pratique de l’hypnose dans Hypnotisme et suggestion, publié en 1892, en déclarant que selon lui : « Hypnotisme et occultisme sont étroitement liés ». Dans ce livre, il déclara également que : « Les suites fâcheuses que laisse après elle l’habitude de l’hypnose… se manifestent dans l’amoindrissement de la résistance nerveuse et morale ».

Joseph BABINSKI (1857-1932) : le pithiatisme

Adjoint de Charcot à la Salpêtrière, il abandonna ses travaux à l’aide d’aimants, et reconnut l’importance de la suggestion. Il attribua le nom de pithiatisme (guérison par la persuasion) aux travaux menés jusqu’ici.

Ivan Petrovitch PAVLOV (1849-1936) : un état physiologique

Pour ce physiologiste russe, l’hypnose occupa au départ une grande place dans ses études sur les réflexes conditionnés, études qui vont le rendre célèbre. L’hypnose était pour lui un état physiologique différent de l’état de veille et du sommeil.

Pierre JANET (1859-1947) : la régression hypnotique

Janet continua de penser que l’hypnose ne présentait que peu de danger, mais aussi peu d’efficacité. C’était en pratiquant la régression sur des sujets placés sous hypnose qu’il fut amené à la découverte de la méthode que l’on nommera plus tard cathartique, en psychanalyse, et qui consiste à rappeler dans la conscience des souvenirs refoulés.

Émile COUÉ (1857-1926) : l’autosuggestion consciente

Au début du XXe siècle, Émile Coué, pharmacien nancéien, s’intéressa lui aussi à l’hypnose et suivit les cours de l’école nancéienne donnés par le Dr Liébault. Il étudia les effets de l’imagination dans la guérison, ce qu’on appelle aujourd’hui l’effet placebo. Il développa alors sa propre méthode, basée sur la primauté de l’imagination sur la volonté, imagination elle-même influencée par des suggestions appropriées. La désormais célèbre « Méthode Coué » se répandit dans tout le monde occidental. Il fut reçu à New York avec les honneurs d’un libérateur. On peut considérer que sa méthode d’auto persuasion est à l’origine de la pensée positive.

J. H. SCHULTZ (1884-1970) : le training autogène

Pour Schultz, l’entraînement autogène (ou « méthode de relaxation par autodécontraction concentrative ») doit être compris comme un entraînement à l’autohypnose, qui permet une réduction des tensions et du stress. Ayant remarqué que certains patients parvenaient facilement, après avoir été hypnotisés, à replonger seuls en transe hypnotique, il en arriva à développer une méthode de relaxation qui reproduit cet état. Cette méthode se décompose en cinq phases : pesanteur, chaleur, organique, cœur, et respiration. Chacune de ces phases doit être parfaitement acquise avant de passer à la suivante.

Bien que se voulant différente de l’hypnose proprement dite, le training autogène s’y apparente par bien des aspects.

Milton ERICKSON (1901-1980) : l’hypnose contemporaine

Ce psychiatre américain a renouvelé la pratique de l’hypnose à partir de 1937. Erickson se méfiait de toutes les théories en psychothérapies qu’il jugeait incapables de s’adapter de manière pertinente à chaque personne. C’est pourquoi, son approche inattendue et déconcertante faisait appel à ses capacités de créativité et au potentiel d’auto guérison de ses patients.

Son amie, Margaret Mead, anthropologue, déclara : « Milton Erickson ne résolvait jamais un problème d’une manière déjà utilisée s’il pouvait en trouver une nouvelle — et généralement il le pouvait.[8] ».

Ainsi il est impossible de théoriser ou d’établir des protocoles des pratiques de l’hypnose éricksonnienne. Erickson refusait de faire de la théorie.

Sa vie durant, très souvent malade au point de mourir à plusieurs reprises, il ne cessait d’observer avec une très grande acuité ce qui se passait dans son corps et hors de son corps. Daltonien dyslexique, ne pouvant pas distinguer les notes de musique, et de plus poliomyélitique, il percevait le monde et son corps différemment de la majorité des personnes. Il développa un sens intuitif et un esprit d’observation tout à fait extraordinaire. Si bien que l’on faisait souvent appel à lui quand il s’agissait d’avoir un diagnostic rapide, notamment pour appréhender les capacités à la résistance psychologique de futurs soldats lors des recrutements de la guerre 1939-1945.

Cette capacité intuitive, d’ordre médiumnique, se retrouve chez des personnes éprouvées dans leurs capacités visuelles, auditives, etc. Certains médiums sont capables d’entendre des voix avec leur oreille sourde ou d’avoir des visions avec leur œil aveugle. Ce sont des capacités de prémonition, de claire vision ou de claire audition palliant au déficit sensoriel. L’aspect magique de certains cas relatés dans les écrits d’Erickson, ou de ses élèves ou collaborateurs, est pour le moins étonnant si nous n’incluons pas cette possibilité médiumnique, c’est-à-dire se situant en dehors de toute approche rationnelle, objectivable et reproductible.

Erickson demandait à ses élèves d’appliquer sur eux-mêmes l’auto hypnose et de bien tout observer. Il indiquait des exercices permettant de modifier « les portes de la perception »[9].

et Aldous Huxley (1894-1963)

Erickson et Aldous Huxley se sont fréquentés assidûment au début des années cinquante. Huxley faisant des expériences de modification d’état de conscience en utilisant une substance psychédélique, la mescaline, dans une perspective d’approche soi-disant spirituelle, tandis qu’Erickson faisait l’expérience de transes auto induites, et ensuite, ils comparaient leur trip. Le livre d’Aldous Huxley « The Doors of perception, Les portes de la perception » paru en 1954 est entre autres, le résultat de ces recherches croisées. En creusant un peu sur l’origine de ce titre, nous trouvons la référence au poète sulfureux William Blake (1757-1827) qui écrivit un recueil intitulé : « Le mariage du Ciel et de l’Enfer », dans lequel il y a cette citation : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. » Blake réinterpréta le récit biblique de la création de manière totalement inversée au regard de la tradition chrétienne.

Jim Morrison, le chanteur s’inspirera des mêmes références pour donner le nom à son groupe de Pop Music : The Doors. Il mourra d’une overdose comme beaucoup de jeunes de sa génération en voulant faire l’expérience d’ouvrir toutes les portes de la perception.

Erikson trop fragile physiquement, n’expérimenta pas l’usage de drogues, en tout cas il ne le mentionne pas, son auto hypnose suffisait à la modification des ses portes de la perception. Ainsi dans un article il déclara en 1977 : « quand il y a une question cruciale à propos d’un patient et que je ne veux pas passer à côté du moindre détail, j’entre en transe. [10] »

Erickson ne voulait pas être considéré comme un gourou ou un magicien. Il insistait sur l’importance de l’observation tant de soi-même que du patient. Sa notion de l’inconscient diffère radicalement de celle de Freud. Pour lui, l’inconscient a des ressources qui peuvent aider le patient à trouver des solutions, et ne perturbe pas la vie consciente en la contraignant à des refoulements. L’hypnose qu’il pratiqua recherchait les ressources enfouies en soi-même qui auraient la capacité de soulager ses propres souffrances, et de résoudre ses problèmes, par d’autres voies que celle de la raison ou de la connaissance. Erickson chercha donc à libérer les justes intuitions de l’inconscient sans que l’intelligence, la raison ou la morale n’interfèrent et ne les perturbent.

Erickson fut essentiellement pragmatique et contournait toute approche frontale qui bloquerait la personne, en utilisant toutes les inductions pour aboutir à la solution désirée.

Certains de ses proches, comme le psychiatre Don Jackson, se demandaient si les thérapies d’Erickson n’étaient pas basées sur des subterfuges entraînant une amélioration seulement passagère. Ainsi, il déclara : « Il me semble, lorsque je lis ce qu’il écrit, que sa principale préoccupation c’est de faire la preuve de sa propre habilité à être efficace. Et je trouve que c’est quelque peu différent de chercher à obtenir une certaine gratification à travers la relation, ce que, je pense, la plupart des thérapeutes recherchent plutôt… Je connais la joie de faire quelque chose de brillant ; c’est une magnifique sensation de couper la tête et de la brandir fièrement, mais je ne suis pas sûr qu’avec le temps… [11] »

Depuis plusieurs années de nombreuses écoles en France proposent des formations à l’hypnose thérapeutique ou médicale, notamment dans les différents instituts Milton Erickson. Cependant, cette pratique, comme d’autres techniques thérapeutiques, n’est encadrée par aucune législation.

Richard Bander et John Grindler s’inspireront de cette hypnose éricksonienne pour créer la PNL ou Programmation Neuro Linguistique dans les années 1970. (Voir article sur http://pncds72.free.fr.)

Il faut également mentionner Léon Chertok psychiatre et psychanalyste français qui contribua à faire connaître l’hypnose éricksonienne en France et créa un laboratoire d’hypnose expérimentale pour faire reconnaître l’hypnose thérapeutique. Aujourd’hui l’hypnose eriksonnienne est utilisée dans les hôpitaux. Certains actes de chirurgie sont pratiqués sous hypnose. Des sages-femmes l’utilisent pour préparer des patientes à l’accouchement.

Alfonso CAYCEDO : la sophrologie

Médecin neuropsychiatre colombien, il fit ses études en Espagne. Il fonda en 1959 une société d’hypnose clinique, puis la rebaptisa l’année suivante en Société de Sophrologie Médicale. Marié à une adepte du yoga, il s’intéressa aux spiritualités orientales. Il mit sur pied une nouvelle méthode thérapeutique, en s’inspirant à la fois du yoga, du bouddhisme et du zen.[12] Il prétendit que sa méthode était areligieuse, cependant l’anthropologie qui la sous-tend est fortement marquée par les spiritualités orientales.

Réflexion conclusive à ce stade.

Si les effets de l’hypnose ne sont pas à remettre en cause, il est très regrettable qu’un travail épistémologique rigoureux ne soit que très insuffisamment initié, compte tenu de tous les antécédents sulfureux que nous venons de voir. En effet l’étude approfondie de ses origines historiques, de sa valeur et sa portée, permettrait de prendre du recul et d’éviter de valider trop rapidement une approche séduisante a priori, mais qui pourrait entraîner des effets secondaires non immédiatement visibles.

Il est des analyses basées sur des interrogatoires rapides du ressenti des personnes, ayant été mises sous hypnose, toutes satisfaites sur le coup, qui ne recherchent pas à moyen et long terme des paramètres comportementaux plus subtils, par exemple une certaine indifférence relationnelle et une dépendance à l’égard de ce type d’approche. Aucun recul sur le plan philosophique ou même psychologique n’est envisagé. Nous sommes dans la validation au vu de la performance immédiate. Dissocier soma et psyché de manière induite, même pour un temps, ne serait-ce pas entraîner des effets secondaires non encore évalués : indifférence à la souffrance, indifférence au pâtir et au compatir, indifférence à l’autre. Et tout cela à bas bruit puisque précisément rien n’est ressenti… ?

Sur le plan éthique, la mise en dissociation somato-psychique d’une personne n’entraîne-t-elle pas d’autres distorsions sur le plan de la vie affective, voire de la vie spirituelle ? Il n’est pas inutile de se poser ce type de questions qui ne sont pas à l’ordre du jour, dans les approches médicales et psychologiques visant avant tout l’objectivation d’une efficacité immédiate.

Bertran Chaudet, Nov. 2015

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Notes

[1] Voir le site internet psycho vigilance très documenté à ce sujet, qui dénonce ces pratiques, sous la responsabilité de M Guy Rouquet. http://www.psyvig.com

[2] Magie dévoilée ou principes de science occulte. Paris, Imprimerie de Pommeret & Moreau, 1852. In-4°, VIII-268 pp. Il était réservé aux initiés, et Du Potet le cédait contre la somme énorme de 100 francs or et le serment par écrit de ne pas le communiquer et de ne pas en révéler les secrets… Contient : Opérations magiques, miroirs, attractions, sympathies et antipathies, flèches, harmonies magiques, magique ivresse, principes et secrets, créations spirituelles, moyens opératoires, préparation du miroir, visions, cercle et miroir visibles et occultes… (seconde édition en 1875). Sources : exemplaire personnel de Pol Noël, auteur de cette référence et Caillet n°3405, catalogue « L’Intersigne » – Gaïta 1332, et Dorbon 1387 tous deux ne citant que la seconde édition.

[3] Ib., p. 53

[4] Cité par Dr. G.R.Rager, Hypnose sophrologie et médecine, recherches avancées, Fayard, mars 1978, p. 24.

[5] Georges Gilles de La Tourette et Paul Richer, « Hypnotisme », Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1887

[6] Id. p.36.

[7] Id. p. 33.

[8] Margaret Mead, Letters from the field, New York, Harper & Row,‎ 1977, p. 4

[9] « If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, infinite »

[10] Milton H. Erickson et Ernest L. Rossi, L’intégrale des articles de Milton H. Erickson. Tome 1 : De la nature de l’hypnose et de la suggestion, Satas,‎ 1980, p. 146

[11] Jean-Jacques Wittezaele (dir.), La double contrainte. L’héritage des paradoxes de Bateson, Paris, De Boeck,‎ 2008

[12] Bertran Chaudet, La Sophrologie – Repères pour un discernement pratique et spirituel Ed Salvator Nov 2013.