La prophétie de Malachie

Mort du pape François : comment sa disparition relance les prophéties sur l’Apocalypse

[Interview] La disparition du pape et la tenue du conclave ont relancé la prophétie dite de saint Malachie : selon cette légende du XVIe siècle, François serait le dernier pontife avant l’Apocalypse. L’historien Philippe Martin examine cette longue et fascinante obsession pour la papauté. Interview Sixtine Chartier  Sur le site de La Vie le 6 mai 2005. Image : Des cardinaux rendent hommage au pape François, à Rome, le 27 avril 2025. • MARIA GRAZIA PICCIARELLA/SIPA.

Depuis la mort de François, les fausses informations autour du Vatican suscitent un regain d’intérêt. De faux textes du pape sur le bonheur, qui ont circulé durant tout son pontificat, ont ainsi ressurgi, présentés parfois comme son dernier message. Dans un autre genre, la prétendue prophétie de Malachie annonçant la fin des temps à partir du décompte d’une liste de papes, a trouvé une nouvelle popularité, comme à chaque conclave depuis au moins la mort de Jean Paul II.

Cependant, cette fois, il s’agirait bel et bien de l’avènement de l’Apocalypse, la liste des 111 papes dressée par ledit prophète ayant été épuisée. Cette théorie s’inscrit dans une longue fascination pour la papauté mélangée aux prophéties apocalyptiques. Une tradition ancienne, et toujours vivante malgré la sécularisation, comme le rappelle l’historien Philippe Martin, professeur d’histoire moderne à Lyon-2, ancien directeur de l’Institut supérieur d’étude des religions et de la laïcité (Iserl) et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire du christianisme.

Que dit la prophétie de saint Malachie ?

Il s’agit d’un texte qui aurait été écrit par un certain Malachie d’Armagh, un évêque irlandais mort vers 1148. C’est un personnage historique, à ne pas confondre avec le Malachie du Ve siècle avant Jésus-Christ, rédacteur du livre biblique qui porte son nom et dont le nom hébreu signifie « mon messager », c’est-à-dire « prophète ».

À ce titre, les deux identités se recoupent parfois dans la légende. Dans son texte, Malachie d’Armagh donne une liste de 111 papes qui sont censés se succéder jusqu’au dernier, dont la fin du règne marquera l’avènement de l’Apocalypse, c’est-à-dire la fin du monde. Le texte se présente comme une série de petites énigmes, qui correspondent à un pape.

Par exemple, « la croix de Rome » est assimilée à Clément VIII (pape à partir de 1592) parce que ce pape est membre d’une famille romaine dont les armoiries sont des croix. Selon cette liste, le dernier pape en date correspondrait donc au pape François.

Excepté que le texte de Malachie ne date pas du XIIe siècle mais du XVIe siècle !

Oui, la prophétie est complètement fausse ! Le texte n’apparaît qu’en 1595 sous la plume d’Arnold Wion, un historien bénédictin du nord actuel de la France. Avant lui, personne ne parle de la prophétie. Il attribue à Malachie d’Armagh un texte qu’il dit avoir trouvé dans des archives secrètes au Vatican. C’est en fait une construction de son invention.

Dès sa parution, de nombreuses personnes la réfutent comme un faux. Un jésuite nommé Ménestrier a ainsi publié en 1689 la réfutation des prétendues prophéties de saint Malachie. Il démontre d’abord que personne n’a jamais parlé de ce texte pendant 500 ans bien que Malachie soit un personnage reconnu.

Par ailleurs, il montre que la liste des papes est sujette à caution, en raison d’un certain nombre d’antipapes, c’est-à-dire de papes concurrents à certaines époques. Et enfin qu’il n’est pas difficile d’inventer une prophétie a posteriori en créant des jeux de mots sur les papes. En examinant le texte de près, on s’aperçoit que la prophétie reprend des expressions de livres bibliques, en particulier de celui du Siracide, un livre souvent utilisé pour un contenu ésotérique.

Cette fausse prophétie sur la fin de la papauté est-elle un cas unique ?

Non, il y en a beaucoup d’autres ! J’ai bien étudié celle de Joachim de Flore, un moine cistercien mort en 1202 qui a beaucoup écrit. Certains le voient même, de son vivant, comme un nouveau prophète quand d’autres le considèrent comme un hérétique. De fait, il est un peu bizarre. Il développe une théorie selon laquelle l’Ancien et le Nouveau Testament sont deux textes miroirs qui permettent de prédire la fin des temps.

On peut aussi noter Anselme de Marsico, qui a formulé une trentaine d’oracles sur les papes et que certains assimilent au même Joachim de Flore. Plus tard, le fameux Nostradamus a procédé de la même façon en prophétisant des événements déjà advenus. Certains veulent voir dans ses écrits très complexes une annonce de la fin des temps en 2025.

Que signifie la multiplication de ces pseudo-prophéties ?

La prophétie de la fin du monde est un genre littéraire à part entière, qui englobe le livre biblique de l’Apocalypse lui-même. Depuis les origines, des gens attendent la fin du monde. Joachim de Flore est obsédé par l’eschatologie (l’étude de la fin des temps, ndlr).

Le pape étant le représentant du Christ sur terre, il faudrait, en toute logique, que Rome tombe pour que le Christ puisse revenir. La fin de la papauté devient donc une obsession pour les théoriciens de la fin du monde, dans l’univers chrétien. L’autre explication de ces textes réside dans une fascination un peu morbide pour Rome. Ces auteurs sont de fait très critiques de la pompe romaine.

Ce regard fantasmatique sur le Vatican perdure  aujourd’hui.

Par exemple à travers des livres comme Da Vinci Code, ou le film Conclave, qui dépeint l’esthétique autour du Saint-Siège.

On peut aussi englober les récits autour de la papesse Jeanne (légende autour d’une femme devenue pape au Moyen Âge, ndlr), qui est une pure invention mais continue d’être propagée. Il existe aujourd’hui une fascination contemporaine pour le décorum du catholicisme. Au moment où l’on parle de la mort du christianisme, on se rend compte à quel point ce dernier imprègne la société et continue à l’obséder.

D’autre part, le retour de ces textes apocalyptiques, qui pour la plupart faisaient hurler de rire leurs contemporains au XVIe siècle, est le symptôme d’une société vacillante, qui pense sa propre fin.

Laisser un commentaire