Pourrons-nous bientôt télécharger notre conscience dans une machine ?

La vie éternelle à portée de clic !

Grégory Aimar

Cet article est extrait de mon dernier essai, L’Origine de la conscience, une révolution pour le XXIème siècle (chapitre « Des conséquences anthropologiques », p. 29-35), aux Éditions Advixo.

De nombreux adeptes du transhumanisme, qu’ils soient scientifiques, entrepreneurs ou simples citoyens, sont convaincus que l’avenir de l’espèce humaine réside dans notre hybridation avec la machine et qu’après la Singularité, l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle fusionneront pour donner naissance à une nouvelle espèce : le posthumain, une entité biotechnologique, voire entièrement mécanique, censée recevoir notre esprit après notre mort et qui ferait de nous des êtres omniscients, omnipotents et immortels. Pour les transhumanistes, quand les machines deviendront conscientes, elles deviendront du même coup capables de recevoir la conscience humaine. Cette idée, qui se trouve aujourd’hui formalisée dans le projet de téléchargement de l’esprit, est crédible aux yeux de nombreux chercheurs. D’après eux, cela ne serait qu’une question de progrès technique et, donc, de temps.

Pour illustrer cette tendance, penchons-nous sur l’article de Dobromir Rahnev, enseignant-chercheur en psychologie au Georgia Institute of Technology, paru en mai 2025 sur le media universitaire The Conversation. Le papier, intitulé « Est-il possible de télécharger la conscience humaine dans un ordinateur ? », est une réponse à la question d’Amreen, une adolescente âgée de quinze ans vivant en Inde. Le psychologue entame sa réponse en expliquant que le transfert de conscience — mind uploading en anglais — est « un moyen de créer une copie de votre cerveau, une transmission de votre esprit et de votre conscience dans un ordinateur ».

Premier problème, le professeur mélange deux concepts qui restent, aujourd’hui encore, bien distincts : le cerveau et la conscience. Par ailleurs, il mélange deux processus eux aussi bien différenciés : la copie du cerveau (qui serait une reproduction du connectome¹), d’une part, et le transfert de l’esprit (qui s’apparenterait à une sorte de métempsycose), d’autre part. « Là, vous vivriez numériquement, peut-être pour toujours, poursuit-il, vous auriez conscience de vous-même, vous conserveriez vos souvenirs et vous vous sentiriez toujours comme vous. »

Deuxième problème, outre le fait que l’expression « vivre numériquement » n’a en soi aucun sens, l’idée de se sentir « toujours comme vous » est incompatible avec l’idée d’une copie du cerveau : même dans l’hypothèse où la conscience proviendrait de l’activité cérébrale, une copie du cerveau produirait une simulation de notre conscience, et non une migration de cette dernière. Malgré ces affirmations à la fois contradictoires et discutables, Dobromir Rahnev estime que « théoriquement, le téléchargement de l’esprit devrait être possible ». Évoquant les difficultés techniques qui, aujourd’hui, empêchent selon lui la réalisation d’un tel exploit, le chercheur conclut : « Bien que les défis soient énormes et que la voie à suivre soit incertaine, je crois qu’un jour, le téléchargement de l’esprit sera une réalité ».

On ne peut qu’être interloqué à la lecture de telles affirmations, car tant que la nature de la conscience n’aura pas été cernée et son origine identifiée, il sera impossible d’affirmer quoi que ce soit sur la possibilité ou non de la transférer dans une machine. Il est bien ici question de foi et non de science. En soi, le fait que les chercheurs aient des croyances n’est ni nouveau, ni scandaleux. Mais faire croire qu’il est scientifiquement crédible qu’une machine soit consciente et qu’on puisse y transférer notre esprit est fallacieux et ce mensonge pourrait avoir des conséquences de plus en plus délétères sur la santé mentale de nos contemporains.

En témoigne le développement exponentiel des deadbots, ces intelligences artificielles conçues pour imiter les morts. Les applications se multiplient comme des petits pains — Hereafter, Eternos, Project December, Re;memory… — et ce, sans aucun cadre réglementaire.

Cette expansion sauvage de l’industrie numérique de l’au-delà interroge un certain nombre d’universitaires, à l’instar de Tomasz Hollanek et Katarzyna Nowaczyk-Basińska, du Leverhulme Centre for the Future of Intelligence à Cambridge, qui déplorent que « la question des risques socio-éthiques posés par les services de re-création (c’est-à-dire de création d’un avatar numérique de défunt) [soit] largement négligée dans le domaine de l’éthique de l’IA »².

Un constat partagé, en France, par le Comité d’éthique du CNRS (COMETS) qui a exprimé, en août 2024, sa préoccupation quant aux « impacts individuels et collectifs qui peuvent résulter [de ces usages], notamment en termes de dépendance affective, d’addiction, d’emprise, de manipulation, de manque d’interactions avec autrui voire de désocialisation, etc. »³. Même son de cloche du côté du Comité national d’éthique du numérique (CNEN) : « La création de ‘‘jumeaux numériques’’ des personnes, notamment des défunts, doit être soumise à une interrogation éthique concernant d’abord la démarche elle-même, la raison pour laquelle un tel système serait réalisé. Il est également nécessaire de définir des limites juridiques à cette technologie. Un cadre spécifique doit être élaboré, ainsi qu’un ensemble de contraintes techniques limitant les effets secondaires, notamment l’éventualité d’effets négatifs sur le processus du deuil »⁴.

Pour éviter ces conséquences potentiellement néfastes, Nora Freya Lindemann, chercheuse en éthique de l’IA à l’Université d’Osnabrück (Allemagne), propose elle aussi de soumettre rapidement les deadbots à un cadre juridique et suggère, plus précisément, de les considérer comme des dispositifs médicaux : une sorte de « thérapie technologique » qui devrait être soumise à une autorisation de mise sur le marché et qui ne pourrait être suivie que sur prescription, dans le cadre d’un accompagnement par des professionnels de la santé mentale⁵.

Malheureusement, malgré ces recommandations de bon sens et les enjeux qu’elles recouvrent, ces usages ne sont pour l’heure pas réglementés et l’industrie déploie toute son énergie pour qu’ils ne le soient jamais. Dès lors, si la société ne peut pas compter sur le droit pour encadrer le développement de l’intelligence artificielle dans des domaines aussi sensibles pour les êtres humains que l’amour, la santé ou le deuil, comment la préserver des dérives d’une technologie qui prend peu à peu des allures de religion ? Et si cela passait par une réflexion collective et approfondie sur ce qu’est réellement la conscience ? […]

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