Plongée dans le marché florissant des « entrepreneurs spirituels »
Diane Regny, 20 mn
Sous Emprise — Numérologie, reiki et lectures akashiques… Des autoentrepreneurs spirituels surfent sur la vague du bien-être pour transformer leur expérience de vie en business avec, parfois, le risque de dérives sectaires
Qui n’a jamais recherché le nom de ce camarade de classe ou d’une fugace romance d’été pour savoir ce qu’ils sont « devenus » ? C’est cette étrange curiosité qui m’a amenée l’année dernière à chercher le nom d’un ami que je n’avais pas vu depuis huit ans et découvrir avec perplexité qu’il s’était autoproclamé « coach de l’âme ». Sur les réseaux sociaux, Jules met désormais en avant ses « dons médiumniques », sa « mission de guérisseur » et promet d’aider les autres à se « reconnecter à leur âme ».
Il facture entre 50 euros la demi-heure et 90 euros l’heure et demie des séances de numérologie, de tarologie ou même de « lecture akashique » pour « lire » nos vies antérieures et « guérir les cellules de [nos] corps ». Comment l’ancien professeur de maths que j’ai connu est devenu « coach ésotérique » ? Pour comprendre, j’ai demandé à d’autres indépendants de la spiritualité ce qui les avait poussés à se lancer dans ce domaine, à leur compte.
L’expérience de vie comme diplôme
La plupart d’entre eux s’appuient sur leur parcours de vie pour inspirer leurs adeptes. A les entendre, les épreuves qu’ils ont surmontées, leurs fêlures personnelles deviennent des apprentissages. A l’instar d’Olivier*, devenu maître Reiki. Il m’a confié que le passage de la cinquantaine avait été « compliqué » psychologiquement entre une « première expérience de médiumnité » et la mise sous tutelle de sa tante. Pour lui, « la vraie connaissance vient de l’expérience ». Frédéric*, énergéticien et sophrologue, explique aussi que son choix de carrière lui est venu « de son expérience personnelle » et notamment de relations amoureuses « toxique, puis fusionnelle, et enfin miroir ».
De la même façon, Jules s’appuie sa période de dépression et de consommation de stupéfiants pour justifier sa capacité à « transmuter » les blessures de ses clients en « lumière ».
« La plupart des coachs signalés à la Miviludes ne trouvent pas leur légitimité dans leurs connaissances, ou une expertise acquise sur un plan technique mais dans leur « expérience de vie », qui leur aurait permis de « surmonter des épreuves » », souligne d’ailleurs la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.
Des « gourous » sincères
D’après l’Observatoire Paritaire des métiers du Numérique, de l’Ingénierie, du Conseil et de l’Événement, le marché du coaching affichait en 2022 un taux de croissance de plus de 10 %. Sur les réseaux sociaux, les maîtres spirituels autoentrepreneurs fructifient. Et comme Jules, nombre d’entre eux ont d’abord entrepris une kyrielle de formations, stages et autres séances ésotériques avant de devenir à leur tour des « marchands » du bien-être.
« Le New Age considère que chacun peut passer de disciple à maître. Au bout d’un moment, l’adepte se dit : « ça y est, je communique moi aussi avec des entités, je peux apposer mes mains et partager mon don avec les autres » », explique Elisabeth Feytit, créatrice du podcast Méta de Choc et consultante sur le film Gourou. Mais la repentie du New Age l’assure : « dans plus de 95 % des cas, ce sont des personnes vraiment sincères qui ont vécu des choses fortes dans ces cadres hors norme, conditionnées par la suggestion et l’autosuggestion ».
De la pyramide à la solitude
Mais la plupart de ces coachs en bien-être exercent seuls. Ils partagent leur parcours spirituel sur les réseaux sociaux et, lorsqu’ils deviennent à leur tour « maîtres », invitent leur communauté à profiter de leur « expertise ». « Avec les réseaux sociaux, le recrutement est devenu beaucoup plus simple, on assiste à une forme de banalisation. Aujourd’hui, on peut se lancer de chez soi, mais ça ne veut pas dire qu’on va arriver à fédérer », décrypte Damien Karbovnik, historien des religions et sociologue.
Le marché du New Age est évalué à plus de 170 milliards d’euros en 2025.
« Cette spiritualité s’en défend, mais c’est une magnifique expression du capitalisme. Il y a toujours un stage à faire, des huiles essentielles à acheter, une session à essayer », souligne Elisabeth Feytit.
Et le coaching constitue un excellent moyen d’obtenir une part de ce juteux gâteau. De plus, comme le pointe la Miviludes, « le secteur ne dispose pas d’un corpus de connaissances partagées, ni d’un encadrement réglementaire ou même déontologique ». En clair, n’importe qui peut devenir coach en n’importe quoi.
Soigner un cancer avec des jeûnes
En matière de coaching, notamment dans le secteur du bien-être, il est de bon ton de promettre un miracle. « Deux jours après mon premier soin énergétique, j’ai arrêté de fumer (je fumais un paquet par jour), arrêté complètement de boire, arrêté la viande et le poisson », témoigne ainsi Frédéric*. L’énergéticien assure même que certains de ses clients arrêtent parfois « des antidépresseurs pris depuis des mois, voire des années dès la première séance ».
Pour des malades, ou des personnes en souffrance, ce discours peut être dangereux. « Il est agréable d’entendre, quand vous êtes malade, qu’il existe un remède simple qui vous sauvera. Certaines personnes abandonnent leur traitement à cause de ça », dénonce Pascale Duval, présidente et porte-parole de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (Unadfi). En novembre dernier, l’émission « Sept à Huit Life » rapportait ainsi le cas de Paul, décédé après avoir tenté de soigner son cancer des testicules avec des jeûnes sévères sur les conseils d’un naturopathe.
Entre bienveillance et risque d’emprise
Si ces drames illustrent le danger de certaines pratiques lorsqu’elles s’adressent à des personnes vulnérables, leur essor répond toutefois à un besoin réel : être écouté, compris ou accompagné. « Les pratiques alternatives offrent des espaces d’écoute que les gens ne trouvent pas ailleurs, et c’est aussi ce qu’ils viennent chercher en me consultant », explique Olivier.
En parcourant la vie numérique de Jules, je retrouve un visage familier… Mais profondément métamorphosé. L’ami avec lequel je refaisais le monde s’est transformé en guide spirituel autodidacte, vendant ses séances de guérison et promouvant ses « dons » en ligne. Son parcours montre que, derrière un sincère désir d’aider, se cache un marché sans cadre où la frontière entre bienveillance et emprise est dangereusement ténue.
