Le pardon, alchimie de la cicatrisation émotionnelle ?

par Bertran Chaudet

C’est le titre bien surprenant de l’article d’Anne Guion publié le 30/04/2021 pour le magazine La Vie.

Le pardon devient un mécanisme neuronal prodigieux… agissant comme un pansement sur nos blessures émotionnelles (sic).

Plusieurs propositions sont à notre disposition pour enfin pardonner, l’empathie, la résilience et la méditation de pleine conscience. L’objectivité de ce pardon étant prouvé par l’imagerie médicale comme l’attesterait le chercheur suisse en neurosciences sociales Thomas Baumgartner.

Robert Enright

Selon Robert Enright, un psychologue américain : « le pardon se fait en trois temps : la reconnaissance du mal qui vous a été fait ; la décision de ne plus nourrir de ressentiment envers la personne qui vous a offensé ; enfin, et c’est sans doute l’étape la plus difficile, la tentative de ressentir de la compassion pour elle. »

L’Église catholique experte en humanité, comme le disait Paul VI, depuis 21 siècle n’a sans doute pas saisi ce qu’était le pardon, tandis que ce chercheur en aurait compris les mécanismes après trente ans de son expertise.

Mécanique de la rancœur

Et de nous expliquer la petite mécanique de la rancœur

« Les mauvaises expériences sont stockées beaucoup plus rapidement dans notre mémoire que les autres. Mais à chaque fois que nous convoquons ces idées sombres, nous activons le circuit de la souffrance émotionnelle. Or, plus nous le stimulons, plus il devient puissant. Résultat : peu à peu, la réalité nous échappe, nous voilà dans le piège de la rumination, comme un rat en cage, ne pouvant pas s’empêcher d’actionner le bouton qui lui donne à boire. Sauf que le liquide qui nous abreuve est un véritable poison. »

Cette mécanique ayant des effets pervers sur notre santé.

La solution !

Des chercheurs de l’Université de Pise ont proposé à 10 volontaires de pardonner, sous IRM (imagerie à résonance magnétique). Cette expérience montrerait des images significatives au niveau de leur cortex préfrontal dorsolatéral et cortex inféropariétal.

Un conseil de lecture nous est donné pour nous entraîner : « Les pouvoirs de l’autosuggestion et de l’empathie sont immenses » de Michel Le Van Quyen.

Il n’est ici nulle question de morale ou de péché mais de mécanisme d’autosuggestion et de preuves scientifiques accréditant l’efficacité de ces exercices répétitifs, qui de fait activent des réflexes conditionnés. La PNL, la kinésiologie, la sophrologie et bien d’autres méthodes issues de la nébuleuse du New-Age proposent des exercices similaires qui s’apparentent à une mise en condition de nos facultés mentales.

« Peu à peu, le pardon est devenu une faculté mentale » nous affirme sans discernement notre journaliste conquise à cette juste cause garantie par la science.

Attention, selon une autre expérience validée par des experts en psychologie : « Nous sommes ainsi plus ou moins capables de pardonner, selon la densité en matière grise et blanche des zones de notre cerveau chargées de la théorie de l’esprit. »

Le pardon trouve sa source dans la matière grise et blanche. L’âme, le for interne, la conscience morale ne sont aucunement liés à la notion de bien ou de mal mais à un déterminisme physiologique qu’il s’agit d’activer mécaniquement pour optimiser sur notre santé.

Robert Enright a ainsi mis au point une méthode à suivre pas à pas, le process model of forgiveness (« modèle de processus du pardon », qui décompose les étapes du pardon et amène à stimuler les zones cérébrales en jeu. Et de nous donner, comme l’affectionne la littérature anglosaxonne, quelques cas si positifs mais invérifiables de personnes ayant pardonné uniquement grâce à ces process.

Voilà enfin la solution pour être heureux : « Cela vaut le coup d’essayer, le pardon ne nous libère pas seulement de la prison du ressentiment, il booste aussi les émotions positives comme la compassion, l’espoir, l’empathie. Et nous rend plus heureux ! »

Thomas Baumgartner

Et voici la conclusion de l’article qu’il faut citer in extenso reprenant les propos de Thomas Baumgartner, neuroscientifique (chercheur à l’université de Bern, spécialiste des neurosciences affectives et sociales) :

« Nous savons aujourd’hui que les personnes ayant une densité de matière grise importante dans la zone du cortex chargée de ce qu’on appelle le « système de mentalisation » ou la « théorie de l’esprit », soit notre capacité à imaginer les pensées de l’autre, sont celles qui ont le plus de facilité à pardonner. Mais rien n’est perdu, car le cerveau est très plastique. Si vous voulez vous engager sur la voie du pardon, vous pouvez entraîner votre système de mentalisation et vos capacités d’empathie. Comment faire ? Il existe de nombreuses techniques d’entraînement cérébral. L’une des plus efficaces est la méditation. Celle-ci compte plusieurs techniques qui ont un impact important sur le fonctionnement et la structure du cerveau en augmentant la densité de matière grise dans ces régions cérébrales. »

Boris Cyrulnik

Citer dans ce domaine l’inévitable Boris Cyrulnik, devient une preuve supplémentaire des bienfaits de ces mécanismes empathiques aboutissant à la résilience. Boris Cyrulnik qui, à la fin des années 1990, médiatise en France le concept de résilience. La « pensée positive », dont la résilience est un des piliers, a un côté idéologiquement optimiste, particulièrement insupportable aux yeux de ceux dont les duretés, les réelles injustices, les agressions ont marqué leur existence. Elle tend à culpabiliser ceux qui n’arrivent pas à pardonner à coup d’exercices, ceux qui ne peuvent pas surmonter les injustices subies.

Cette résilience, promue par Cyrulnik a bénéficié d’une médiatisation intensive. Ainsi toute personne atteinte d’un traumatisme devrait nécessairement connaître un parcours résilient. Ceux qui n’arrivent pas à être résilients peuvent en être culpabilisés, non seulement ils ont été victimes, mais c’est leur faute s’ils n’arrivent pas à pardonner.

Discernement

Comment un hebdomadaire chrétien peut-il faire paraître un article sans aucune distanciation critique, sans le moindre discernement tant sur le plan pratique que spirituel ?

Il n’est nullement question des personnes auxquelles le pardon aurait été donné. Nulle question non plus des processus de faux souvenirs induits générés par certaines de ces nouvelles thérapies. « Faux souvenirs induits » qui suggèrent des agressions supposées qu’il s’agirait de pardonner. Il est plus facile de pardonner virtuellement que de pardonner réellement. La séduction de l’emballage prend alors le pas sur la dureté du contenu, quand il existe !

Le pardon n’est pas d’emblée naturel. Lorsque l’on reçoit un coup, notre instinct est d’en rendre plusieurs. La loi du Talion a permis de mettre un frein à nos désirs de vengeance. Cette loi a été révélée par Dieu, l’homme n’aurait pas pu se contraindre par lui-même à une telle modération. Le Christ va encore plus loin dans le pardon. Sur la Croix dans ses dernières paroles il demande à son Père de pardonner à ses bourreaux : « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Nous sommes au cœur du mystère de la Foi chrétienne. Le Pardon des offenses vient d’une grâce particulière et gratuite de la miséricorde de Dieu, à laquelle nous adhérons et qui nous donne la force de pardonner ce qui sur le plan strictement humain serait impardonnable.

Des exercices répétés selon des techniques de méditations qui viennent notamment d’un bouddhisme tibétain revisité à l’Occidentale permettent sans doute d’anesthésier la conscience morale sous prétexte de méditation de pleine conscience.

Il s’agit de se mettre dans une bulle d’indifférence, plutôt que d’accueillir une Paix et une Joie profonde qui viennent de notre communion au Christ mort sur la Croix pour racheter l’homme de son péché. Une Paix et une Joie qui ne se provoquent pas par des exercices qui les induiraient de manière quasi automatique, mais qui se reçoivent avec gratitudes et dans l’action de grâce.