« Les pieuses légendes assenées comme des évidences lors de la veillée du Stade de France discréditent l’Église »

Jean-François Chiron, théologien, sur le site de La Croix

Le théologien Jean-François Chiron regrette la présentation sur le même plan des grandes figures chrétiennes de la France et de contrevérités historiques à la veillée des jeunes, lors du voyage du pape en France. Selon lui, tout arrangement avec la vérité n’est pas sans conséquences.

Le bilan de la visite pastorale du pape Léon XIV fait l’unanimité par son caractère positif, et tout catholique français ne peut que s’en féliciter. Et on se réjouira autant de ce qui revient au pape, qu’il s’agisse de ses paroles, de ses gestes et du ton qui a été le sien, que de ce qui revient aux organisateurs : on doit saluer l’exploit, s’agissant de la dimension technique aussi bien que du programme, élaboré avec discernement et esprit de foi.

De la veillée avec les jeunes au Stade de France on ne niera pas qu’elle fut une réussite. Mais ce qui fut donné à voir lors de cette veillée peut interpeller sur certains points précis ; osons, à quelque distance de l’événement, les relever.

On a déjà discuté, dans les colonnes de La Croix, la mise en valeur de la sainte tunique d’Argenteuil. Il faut quand même une certaine audace pour désigner comme « la tunique portée par le Christ pendant sa Passion » un objet dont on sait, sans aucun doute possible, qu’il remonte au Moyen Âge. On aurait pu présenter un objet qui « rappelle pour nous » la robe du Christ, ou toute autre formule du même genre – mais l’exhibition aurait perdu tout son sel.

Une pieuse légende

On voudra surtout évoquer ici ce qui a inauguré le défilé, en soi fort impressionnant, des « témoins de la foi » dans notre pays. Il a commencé par les figures de Lazare et de Marie-Madeleine, dont il nous fut dit qu’elles ont écrit « vers l’an 44 (…) la toute première page de l’histoire chrétienne de la France ». L’affirmation est forte : l’événement est daté (de façon curieusement à la fois précise et imprécise), et rien moins que « l’histoire chrétienne de la France »– pas seulement l’évangélisation de la Provence.

Soyons francs : ou bien les organisateurs ignoraient qu’il s’agit d’une pieuse légende, et c’est gênant, ou bien ils le savaient, et ça l’est encore plus. Il y a longtemps qu’on a montré qu’on a affaire à des récits remontant à une période avancée du Moyen Âge, destinés à donner une origine apostolique, ou à peu près, à certains diocèses de France.

On l’a même démontré dès le XVIIe siècle, avec les religieux érudits de Saint-Germain-des-Prés (dom Mabillon et autres) ; les évêques d’alors en ont tenu compte, et ont corrigé leurs bréviaires.

Mais une contre-offensive eut lieu au début du XIXe siècle, et la science des décennies suivantes eut bien du mal à faire valoir les droits de l’histoire et du bon sens, le grand historien Mgr Duchesne le constata à ses dépens à la fin du XIXe siècle.

Notons au passage que la veillée a omis la figure de Marthe, dite pourtant « évangélisatrice » de Tarascon. Et pourquoi s’arrêter en chemin ? La même tradition a fait de Lazare le premier évêque de Marseille, et on pourra proposer à nouveau, comme premier évêque de Paris, saint Denis, le converti de saint Paul sur l’Aréopage d’Athènes, lui qui, décapité à Montmartre, s’empara de sa tête pour aller s’inhumer à Saint-Denis…

Distinguer ce qui relève de la vérité de ce qui est fake news

Car lorsqu’on se met à inventer, sous couleur d’histoire, il n’y a pas de raison de s’arrêter en chemin.

Mais on voit le problème : à mettre sur le même plan, comme on l’a fait au Stade de France, l’arrivée des disciples des apôtres en Provence et les martyrs de Lyon en 177, dont sainte Blandine et Saint Pothin, n’est-ce pas cet événement – vrai baptême chrétien de la Gaule, baptême sanglant – que l’on dévalue ? Comment distinguer ce qui relève de la vérité de ce qui est fake news ? Mais il est vrai que tel est l’esprit du temps…

Comment aussi concilier la promotion de légendes avec une lecture un tant que soit peu scientifique de l’Ecriture ? Or cette lecture est requise, comme l’a souligné la Commission biblique pontificale en 1993, même si elle ne représente pas le dernier mot de l’exégèse croyante. Un minimum de rigueur intellectuelle est nécessaire, et pour cela un peu de cohérence : peut-on choisir un jour l’histoire, le lendemain la légende ?

Les évangiles ne sont pas des contes, dont on prolongerait les épisodes en fonction de son imagination ou de ses intérêts, comme l’ont fait les auteurs des évangiles dits apocryphes, à partir du IIe siècle, ou comme on l’a fait au Moyen-Âge. Faute de quoi, on met tout sur le même plan.

De fait, la réactivation au XIXe siècle de la croyance au caractère apostolique des Églises des Gaules caractérise une période où l’Église de France cherchait à se donner des critères d’identité capables de lui permettre de résister, et d’exister, dans un contexte éprouvant. Il est tentant, quand domine le souci identitaire, d’en faire trop.

Il faut donc l’affirmer : notre Église, dans notre pays, a les moyens, dans son passé et dans son présent, d’exister et de se manifester, dans tout ce qu’elle a reçu et reçoit de son Maître, en s’en tenant à la vérité des faits, et sans susciter ce qui relèverait d’une « vérité alternative » ; l’ensemble de l’évocation des grandes figures chrétiennes de la France, lors de la veillée, l’a suffisamment montré.

Tout arrangement avec la vérité a son poids

Pourquoi donc présenter un objet et un événement comme authentiques, alors que l’on sait qu’ils relèvent de la légende ? Et si, un jour, des jeunes – même, seulement, quelques jeunes – venaient à s’en apercevoir ?

Car il ne faut pas sous-estimer les enjeux. Il y va non seulement de la crédibilité de l’Église mais de l’identité qu’elle veut se reconnaître, et qu’elle cherche à transmettre à ses jeunes. Tout arrangement avec la vérité a son poids : les parents savent qu’il n’y a pas de petit mensonge, et c’est un axiome reçu que « qui vole un œuf vole un bœuf ».

Mais s’agit-il seulement d’un œuf, quand des contrevérités sont assenées comme des évidences devant 80 000 jeunes et en présence d’un pape ? Le lendemain, Léon XIV saluait l’Institut catholique de Paris comme un « carrefour de la science et de la foi ». Il s’adressait à des catéchumènes et à des néophytes ; quel discours leur tient-on, ici et là ?

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