Voyage. Les « pratiques thérapeutiques non conventionnelles » en Alsace

Dans les Dernières Nouvelles d’Alsace du 19/12/2022, par Denis Tricard

La crise du Covid a engendré un véritable essor du recours aux
pratiques thérapeutiques dites non conventionnelles. De nombreuses
personnes consultent ces praticiens et y trouvent du réconfort. Au
grand dam des professions de santé qui dénoncent des discours
éloignés des canons scientifiques.

Le 16 mars 2022, Laurent Herbst, agent SNCF, est accidentellement électrisé par du 25 000 volts en Auvergne. Brûlé au premier et troisième degrés, au visage, au cou, aux avant-bras, aux mains, il entame une très longue convalescence. Des amis parviennent à le convaincre de faire appel à un « barreur de feu », basé à Vendenheim. « Au départ, je n’y croyais pas, je ne suis pas ce genre de personne », prévient-il aujourd’hui.

Les séances s’enchaînent sans qu’aucune rencontre avec le « praticien ». À distance, ce dernier « travaille » à la « régénération de la peau », en consultant des photos de la victime, avant et après l’accident. Les médecins, pour le moins sceptiques, finissent par être surpris de sa vitesse de guérison. Laurent Herbst cesse sa cure d’antidouleurs beaucoup plus tôt que prévu.

C’est une anecdote qu’aime à faire connaître Jean-Philippe Garnier-Daum, le « guérisseur » en question. Il approche ainsi ses mains et les personnes ressentent un courant « d’air frais, comme une crème apaisante », explique-t-il, ou encore une forme de chaleur étrange.

« Des panacées qui peuvent répondre à l’ensemble des pathologies »

Les associations de lutte contre les dérives sectaires voient dans cette guérison accélérée une simple coïncidence. Car la pratique ne repose sur rien de scientifiquement démontré et appartient à la grande famille de « l’occultisme », de « l’ésotérisme » et du « new age ». « On sent forcément de la chaleur lorsqu’on approche la main ! », s’étrangle, sous le sceau de l’anonymat – c’est la règle dans l’association – l’un des scientifiques de l’ UNADFI (Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu) dans le Bas-Rhin.

« Barreurs de feu », « Reiki », « pratiques énergétiques », « Harmonisation globale », « Constellation familiale », « géobiologie », « Emotional freedom technique (EFT) », naturopathes… On compterait au bas mot 150 « spécialités » différentes ayant à voir avec les « thérapies alternatives ». Quant au nombre de praticiens, il explose. L’Annuaire des thérapeutes recense 62 naturopathes dans le Bas-Rhin, par exemple. Et 46 praticiens du Reiki dans le Haut-Rhin. Tous capables de prouesses.

Mise en garde dans un rapport de la Miviludes

C’est d’ailleurs cette capacité revendiquée d’agir tous azimuts qui alerte les associations. « Ces pratiques sont proposées comme des panacées qui peuvent répondre à l’ensemble des pathologies, fait observer Cyril Vidal, responsable scientifique du collectif Fakemed. Ça tourne autour de la périnatalité, des aides à la procréation, des maladies graves, comme le cancer. Donc, cela va s’adresser à des personnes psychologiquement fragiles. »

Dans son rapport 2021, publié le 3 novembre dernier, la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) mettait en garde : « Les promoteurs de ces pratiques alternatives prétendent pouvoir accompagner, après quelques heures de formation, les grossesses et les post-partum, la stérilité, la dépression, l’anxiété, les troubles du sommeil, les difficultés scolaires. Aucune technique médicale ne peut prendre en charge autant de pathologies ».

Grossesse difficile, sevrage du tabac, peur de l’avion…

Le 14 octobre dernier, Camille Laroque et Nadia Cousot lancent Tibria , le « nouveau répertoire régional en ligne dédié aux thérapies alternatives », centré sur l’Alsace-Lorraine. Les deux amies, Strasbourgeoises, mettent en avant leurs « valeurs humaines », fondées sur le « développement personnel et le bien-être ».

Doté d’une « charte éthique », Tibria recense pour l’heure 73 pratiques en tout genre. Nadia et Camille sélectionnent les praticiens, privilégiant, assurent-elles, la qualité à la quantité. Elles « répertorient, sans promouvoir », des pratiques qui sont des « compléments » à la médecine traditionnelle. « Nos praticiens ne sont pas médecins, mais ils ont le respect d’une éthique et de la médecine », disent-elles.

Comme d’autres annuaires qui éclosent actuellement, Tibria profite aussi – même fortuitement – de la décision prise par Doctolib le 26 octobre : la radiation d’ici avril 2023 de 5 700 praticiens (naturopathes, sophrologues, hypnothérapeutes et psychanalystes) de sa plateforme de prise de rendez-vous. Au motif que, désormais, elle ne répertoriera que les professions validées par les autorités de santé.

Doctolib a décidé de radier, d’ici avril 2023, 5 700 praticiens (naturopathes, sophrologues, hypnothérapeutes et psychanalystes) de sa plateforme de prise de rendez-vous. Archives Vosges matin /Jérôme HUMBRECHT

Tibria rassemble des sexothérapeutes, des « géobiologues », des spécialistes des massages « énergétiques » ou de la « relaxinésie ». Les pages web de ces praticiens forment un inventaire à la Prévert des « accompagnements » proposés. Contrôle des émotions, remède aux souffrances sexuelles, libération des « névroses », des « peurs » et des « angoisses » qui sont « des portes ouvertes aux maladies mentales ou psychiques », aide à la décision… Certains assistent les femmes enceintes lors de grossesses compliquées, d’autres fournissent un soutien aux candidats à la procréation médicale assistée. Les fumeurs désireux de stopper la cigarette, les personnes souffrant de troubles alimentaires, d’addictions, celles qui sont paralysées par leurs phobies (des araignées ou de l’avion, par exemple), les personnes en surpoids, les travailleurs en burn-out, les aidants de malades d’Alzheimer trouvent un soutien.

À partir du moment où les gens se sentent écoutés, ils se sentent déjà mieux

Fabrizio de Santis, hypnothérapeute à Châtenois, explique que la thérapie consiste souvent à faire « changer le point de vue sur la vie » : « Un jeune homme de 24 ans, accro aux paris sportifs, a déjà perdu 50 000 €. Son point de vue, c’est la réussite matérielle et financière. Il décrit son père, qui l’a abandonné très jeune, comme un raté sans argent. Cela commence donc par chercher la genèse d’un schéma de pensée ».

Élodie Muller, établie à Haguenau, raconte comment une jeune femme, qui ne pouvait plus conduire, a eu la force de reprendre le volant en « revivant » sous hypnose un événement traumatique initial : la glissade sur le verglas un soir d’hiver, les tonneaux et l’attente des secours sous l’œil indifférent des automobilistes qui passaient leur chemin.

 Les gens sont désemparés, en détresse, en angoisse… Ils sont victimes de ceux qui, sur les réseaux sociaux, décrédibilisent la parole scientifique

Les interventions reposent en général sur une levée de « blocages » qui empêcheraient de s’épanouir pleinement et sur une transmission « d’énergie ». Une logique qui, selon Cyril Vidal de Fakemed, peut aboutir à des raisonnements malhonnêtes. Car, dans tous les cas, le praticien gagne : si la personne va mieux, c’est grâce à lui et si elle va plus mal, c’est de sa faute à elle.

Pour Gilbert Klein, du Cercle laïque pour la prévention du sectarisme, basé à Mulhouse, ces consultations répondent seulement à un problème « d’écoute » : « À partir du moment où les gens se sentent écoutés, ils se sentent déjà mieux ». Les praticiens peuvent recevoir durant une heure voire une heure et demie, contre une somme de 70 ou 80 €, ajustable selon la taille du porte-monnaie. Le médecin conventionnel, bardé de sa science et de ses longues années d’études, ne dispose pas de ce temps. Et il se fait rare dans les déserts médicaux. « Les gens sont désemparés, en détresse, en angoisse… Ils sont victimes de ceux qui, sur les réseaux sociaux, décrédibilisent la parole scientifique. Et puis il y a la guerre aux portes de l’Europe, la crise écologique, commentent Annie Guibert et Évelyne Fiedrich, du Centre contre les manipulations mentales. Les gens se raccrochent à ce qu’ils peuvent ! »

Répéter comme un mantra les mots « conflit antigène anticorps »

À Rohrwiller, Anneliese Tschenett pratique et enseigne la « Constellation familiale », une forme de « thérapie » par la parole lors de laquelle la personne est mise face à une assemblée dont chaque membre va jouer le rôle d’un ancêtre, d’un membre de sa famille. La « libération émotionnelle » qui selon elle en découle permet de résoudre un large éventail de « problèmes ». « On peut agir sur tout. Dans le monde de l’entreprise, sur les problèmes relationnels, pour les gens qui ont été victimes d’abus, pour les gens qui ont un problème d’argent ou de santé… »

À Guebwiller, Cécile Fancello pratique et enseigne l’Harmonisation globale. La pratique est basée sur un test musculaire qui serait capable d’identifier les différents stress auxquels est soumise la personne, en mesure alors de les surmonter. Mme Fancello aide des sportifs, des patrons soumis à des « blocages » qui les empêchent de « performer » comme il se doit. Une sage-femme qui n’arrivait plus à exercer son métier – « une perte d’énergie » – a pu retrouver l’élément bloquant qui l’handicapait : le décès traumatisant d’une parturiente dans son service, des années en amont. Un chef d’entreprise en recherche « d’énergie » qui ne parvenait pas à aller jusqu’au bout de ses objectifs aurait souffert d’un incident de l’enfance : « Quand il était un garçon de 13 ans, on lui a fait un croche-patte à l’arrivée d’une course à pied… »

Initiatrice de ce concept d’Harmonisation Globale – elle a déposé la marque – Thérèse Quillé, médecin retraitée établie à Saint-Dié-des-Vosges, va plus loin. Elle prétend que sa technique « fonctionne bien » chez les personnes souffrant d’un Covid en phase de crise. Elle les soigne par liaison téléphonique en leur faisant répéter comme un mantra les mots « conflit antigène anticorps » : « Une heure après, ils respirent mieux », assure-t-elle.

Au rayon des « pratiques énergétiques », on trouve aussi l’EFT, qui repose sur un substrat de médecine traditionnelle chinoise – les méridiens énergétiques du corps – dont la plupart des scientifiques contestent la réalité. Elle consiste à « tapoter » des points d’acupuncture, explique Fabienne Kayser, établie à Oberhaslach. « La personne se tapote sur des points précis en répétant des mots, précise Audrey Weibel, qui officie à Saint-Pierre-Bois. Si elle a été un jour victime d’un choc émotionnel, elle a un flux énergétique qui se renverse, elle a un déséquilibre… » On viendrait ainsi à bout de certaines peurs liées à des événements de l’enfance, par exemple.

Un cristal de roche et des baguettes de sourcier, des « outils » utilisés par les magnétiseurs énergéticiens. Photo archives L’Alsace /Thierry GACHON

« Avec dix tasses de camomille par jour, vous allez vous déglinguer le système nerveux »

Dans son rapport, la Miviludes prévient que ces « pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique » peuvent « présenter un danger pour le patient » dès lors qu’elles excluraient tout recours à la médecine. Mais les différents praticiens précisent bien qu’il s’agit pour eux de proposer un « accompagnement », un « complément » aux soins conventionnels. Farid Boulouh, qui pratique hypnothérapie et EFT à Strasbourg, le martèle avec conviction : « Parfois, je dis aux clients d’aller voir un médecin. S’ils ont des insomnies, des picotements, des ballonnements, je leur dis d’aller faire un examen ! Mais c’est vrai qu’il y a plein de praticiens qui font l’inverse, qui sortent un pendule ! ».

Les associations redoutent l’emploi de techniques psychothérapeutiques par des gens qui ne sont pas cliniciens. La Miviludes a maintes fois rappelé que l’usage du titre de « psychothérapeute » était réglementé. Le Centre contre les manipulations mentales déplore que des praticiens sans diplôme « s’autoproclament » psychothérapeutes. La Miviludes pointe aussi l’usage de termes à visée scientifique qui désorientent. L’UNADFI met l’accent sur des « pratiques » dérivées de l’anthroposophie et de la théosophie. Des praticiens évoquent ainsi le « corps éthérique » cher aux disciples de Steiner, très présents en Alsace. Les ordres des médecins, des infirmiers, des sages-femmes et des kinésithérapeutes sont en veille permanente sur ces questions.

Metatron, Sandalphon et orgonites

Et il est vrai que certains des discours sortent complètement du cadre rationnel, y compris chez les praticiens recensés par Tibria. Dorothée Vincent, à Ottrott, donne une description de sa pratique du Reiki qui ferait bondir un scientifique : « Je sens une énergie, une énergie du cosmos, une énergie tellurique autour de moi, et je la canalise vers la personne ». Marie Bastien, spécialiste du « massage Amma assis », issu du shiatsu japonais, a également recours à la lithothérapie (qui n’a pas de résultats supérieurs à l’effet placebo selon les scientifiques) : « Je travaille avec des orgonites, qui sont des petites pyramides avec des pierres à l’intérieur. Je les place sous ma table de massage, et elles vont absorber les mauvaises ondes, le Wifi, tout ça… » La même dit se connecter « à des archanges, Metatron et Sandalphon ». Jean-Philippe Garnier-Daum prétend être dans sa 33e incarnation humaine et tenir des conversations avec les oiseaux. Fabrizio de Santis met en avant une sorte de sixième sens : « Je vois certaines choses, je vois les méridiens de la médecine chinoise, c’est mon aptitude. Si on s’ouvre à une autre réalité, ça se fait naturellement ». Anneliese Tschenett fait référence à une sorte de « mémoire collective » qui nous relierait tous : le « champ morphogénétique », que les scientifiques définissent comme « une croyance ».

La crise du Covid a donné un coup de fouet à ces pratiques non conventionnelles. La Miviludes l’a nettement souligné dans son dernier rapport, notant « une remise en cause de la médecine conventionnelle au point de prendre la forme de critiques parfois violentes des vaccins et des médicaments allopathiques ». La plupart des praticiens alsaciens que nous avons interrogés ne sont pas vaccinés et expriment ouvertement leur scepticisme, mettant en avant « le libre choix de chacun » et les remèdes « naturels ». Bien plus, certains parlent « d’injection d’un médicament expérimental », l’une d’elles allant jusqu’à voir dans la vaccination un vaste projet mondial « pour affaiblir les gens » et « pour qu’il y ait moins de monde sur la Terre ».

Pour certaines associations, la pratique de ces pratiques « bien-être » dans certaines entreprises ou institutions – par le biais de comités d’entreprise, par exemple – leur donne une forme de légitimité. Tout comme leur inscription dans un annuaire, souligne Cyril Vidal du collectif Fakemed.

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