Yves Chiron, Aletheia n°337, déc. 2023
Marie-Julie Jahenny est née le 12 février 1850 au hameau de Coyault, près de Blain, dans le diocèse de Nantes. En 1853, la famille s’établit dans une ferme à La Fraudais, non loin de Coyault. Marie-Julie Jahenny y passera toute sa vie et y mourra à 91 ans, le 4 mars 1941. Elle n’a fréquenté l’école que pendant six mois, mais elle savait lire. Pieuse, de santé très fragile, à vingt-trois ans, après plusieurs semaines d’une grave maladie, le 22 février 1873 elle eut une apparition de la Vierge Marie qui lui dit : Ma chère enfant, ne crains pas, je suis la Vierge Immaculée. Tu souffres ! Et la Mère de Dieu lui promit : Je viendrai te guérir le 2 mai.
Le 15 mars suivant, dans une nouvelle apparition, la Vierge Marie lui demanda : Ma chère enfant, veux-tu accepter les cinq plaies de mon Fils ? Voudrais-tu souffrir le reste de ta vie pour la conversion des pécheurs ? Marie-Julie Jahenny ayant accepté, la Vierge Marie lui dit : Ma chère enfant, ce sera ta mission.
Le 21 mars, qui était un vendredi, en présence de plusieurs témoins (dont des prêtres) Marie-Julie revécut la Passion du Christ et reçut les stigmates. Le phénomène (ou le mystère) se reproduira chaque vendredi, pendant soixante-huit années.
Le curé de Blain s’empressa d’aller avertir l’évêque de Nantes, Mgr Fournier. Celui-ci nomma aussitôt une commission d’enquête, composée d’un grand-vicaire, Rousteau, et de deux professeurs de l’École de médecine de Nantes, Joüon et Vignard. La commission se rendit à La Fraudais le vendredi 28 mars, examina et interrogea la stigmatisée. Dès le lendemain, les deux médecins signaient un long rapport qui concluait « que les plaies n’ont aucun caractère surnaturel, que l’écoulement du sang a été en rapport naturel avec l’importance de ces plaies, qu’il y a eu simulation pendant la crise nerveuse et que les phénomènes de La Fraudais ne sont pas miraculeux. »
Le docteur Antoine Imbert-Gourbeyre, professeur à la faculté de médecine de Clermont-Ferrand, qui venait de publier un ouvrage sur les stigmatisées, en deux volumes, entra en relations avec Mgr Fournier. Il fit une première visite à Marie-Julie Jahenny le 24 septembre 1873. Il conclut à la réalité de la stigmatisation (« Il n’y a pas de fraude à La Fraudais ») et fit de nombreuses autres visites à Marie-Julie. Fin septembre Mgr Fournier lui écrivait pour l’inciter à la prudence, tout en ne cachant pas qu’il inclinait lui aussi à admettre l’origine surnaturelle des faits : « je vous engage, cher docteur, à ne pas vous presser pour parler de nos phénomènes de La Fraudais. Pensez-y longtemps. Laissez le jour se faire si clair que les plus obstinés soient forcés de se rendre à l’évidence du surnaturel divin.
Pour moi, je me réserve comme premier pasteur, mais j’espère que j’aurai plus tard l’occasion de parler. »
Il chargea l’abbé David, vicaire de Blain et confesseur de Marie-Julie Jahenny, de lui adresser un rapport hebdomadaire. Lui-même rendra visite à Marie-Julie Jahenny le vendredi 17 juillet 1874 et sera renforcé dans ses convictions sur le caractère authentique des stigmates.
La mort de Mgr Fournier, en juin 1877 à Rome, son remplacement à la tête du diocèse de Nantes par Mgr Lecoq et l’hostilité du curé de Blain amenèrent les premières sanctions : en juillet 1877, l’abbé David fut interdit de visite à Marie-Julie Jahenny puis nommé curé dans une autre paroisse ; de juillet 1877 à décembre 1888, Marie-Julie Jahenny fut privée de communion et d’absolution (sauf deux ou trois fois où elle put, semble- t-il, faire ses Pâques).
Les extases
En parallèle à sa stigmatisation, Marie-Julie Jahenny eut de très nombreuses visions, au cours d’extases. Elle en aurait eu plus de trois mille entre 1873 et 1941. Elles ont été retranscrites par des proches. Ce fut d’abord l’abbé David, son confesseur on l’a vu, qui prit en note le récit de ses visites et les paroles prononcées par Marie-Julie pendant ses extases. C’est ce qu’on appelle le « Journal de La Fraudais » et qui couvre trente cahiers. Quand, à l’été 1877, l’abbé David fut éloigné de Marie-Julie Jahenny, ce qu’elle disait pendant ses extases fut dès lors noté par des fidèles devenus ses familiers, notamment les frères Charbonnier, Adolphe (qui était inspecteur de l’Enregistrement des Domaines) et Auguste (qui était notaire), Madame Grégoire et d’autres.
Aucune édition intégrale de ses extases n’a été faite. Les textes mêmes sont dispersés. Certains n’existent qu’à l’état de copie. La question se pose aussi de leur caractère littéral. S’agit-il de la simple transcription de ce qui a été entendu par les assistants ? Ou d’une réécriture telle qu’on l’a déjà observée dans le cas du poète Clemens Brentano retranscrivant de 1818 à 1824 les visions d’Anne-Catherine Emmerich ? Lors de la béatification de la mystique allemande, en octobre 2004, le cardinal José Saraiva Martins, préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints, a dû préciser :
La bienheureuse Anne-Catherine Emmerich, ne nous a laissé que trois lettres dont l’authenticité soit sûre. Les autres écrits, qui lui sont attribués par erreur, ont des origines diverses : les “visions” de la Passion du Christ ont été annotées, réélaborées très librement et sans contrôle par l’écrivain allemand Clemens Brentano et ont été publiées en 1833 sous le titre »La douloureuse passion de Notre Seigneur Jésus-Christ ». […] Les œuvres en discussion ne peuvent donc pas être considérées comme des œuvres écrites ou dictées par Anne- Catherine Emmerich ni comme des transcriptions fidèles de ses déclarations et de ses récits, mais comme une œuvre littéraire de Brentano qui a procédé à de telles amplifications et manipulations qu’il est impossible d’établir quel est le véritable noyau attribuable à la bienheureuse1.
Dans le cas de Marie-Julie Jahenny, ce n’est que très tardivement, trente ans après sa mort que le texte d’un certain nombre de ses extases a été partiellement publié dans divers ouvrages. Le contenu même de ces extases est variable : soit il s’agit de simples visions que Marie-Julie Jahenny décrit et commente, soit de dialogues qu’elle a avec Jésus, avec le Saint Esprit, avec la Vierge Marie, avec les Archanges, avec de grands saints (saint Benoît, saint Thomas d’Aquin, saint François de Sales et d’autres).
Les visions et les paroles que reçoit Marie-Julie Jahenny portent sur les mystères de la foi, les moyens du salut, mais aussi sur les malheurs de la France et de l’Église, sur des tribulations et persécutions à venir, et sur l’avènement d’un Saint Pape qui restaurera l’Église et d’un Grand Monarque qui sauvera la France.
Ce sont ces prophéties politico-religieuses qui ont beaucoup retenu l’attention, dès les premiers temps des extases. En l’absence de tout texte édité, et du vivant-même de Marie-Julie Jahenny, ont circulé des prophéties qu’on disait tirées de ses extases. Et elles ont été utilisées et citées par des auteurs qui se faisaient fort d’annoncer des événements à venir dans une perspective millénariste.
Par exemple en 1905, un certain baron de Novaye (un pseudonyme) publiait Demain … ? D’après les concordances frappantes de cent vingt prophéties anciennes et modernes. Ce gros livre – 452 pages –, publié chez un éditeur catholique de renom, les éditions Lethielleux, eut un grand succès (il eut cinq éditions). L’auteur passait en revue tous les grands textes prophétiques juifs et chrétiens, d’Isaïe à Marie-Julie Jahenny, en passant par la Prophétie dite de saint Malachie, et il en tirait des conclusions pour les années à venir.
Identifiant Pie X (qui était alors pape) avec l’Ignis ardens de la liste des papes qui constitue la « Prophétie de saint Malachie », il interprétait la devise attribuée à son successeur, Religio depopulata, comme l’annonce d’un « schisme » et l’élection d’un « antipape » (p. 421-423). Puis le pape suivant, Fides intrepida, serait le « Vrai Pape » qui mettrait fin au schisme et serait « contemporain du précurseur du Grand Roi » (p. 421-423).
Les années 1914-1918 seraient, selon le baron de Novaye, des années déterminantes, non à cause d’une grande guerre qu’en 1905 le baron de Novaye ne voit pas venir, mais parce que, dit-il, c’est « pendant cette période que se produira la restauration de la monarchie ».
Les conclusions que tirait le baron de Novaye des « cent vingt prophéties anciennes et modernes » qu’il avait analysées se sont toutes avérées fausses. À la mort de Pie X, il ne s’est pas produit de schisme. Les devises de ses successeurs ont été interprétées tout différemment. Religio depopulata a correspondu à Benoît XV qui a dû faire face à la Première Guerre mondiale qui a vu la mort de millions de fidèles ; Fides intrepida a correspondu à Pie XI qui a su se montrer ferme face aux régimes totalitaires. Et la restauration de la monarchie en France, prévue par le baron de Novaye pour 1914-1918, n’a pas eu le commencement d’une réalisation.
Les abbés Pierre Roberdel Henri-Pierre Bourcier , ont publié à partir des années 1970 des ouvrages consacrés à Marie-Julie Jahenny et ont édité le texte de certaines ses extases. Ils n’ont pas résisté à la tentation de surinterpréter les ”prophéties” de Marie-Julie Jahenny, en donnant des dates et des noms.
Dans son premier écrit publié sur Marie-Julie Jahenny2, l’abbé Bourcier citait les nombreuses extases où la stigmatisée de La Fraudais annonçait la venue d’un Grand Roi, qu’elle qualifiait de « Sauveur de la France », « l’homme de tous les dons », « noble et digne Fils de saint Louis » et qu’elle nommait : « Henri de la Croix ». Il se manifesterait à l’occasion de « grands événements » qui seraient une invasion de la France et de l’Europe par une armée étrangère. En 1979, l’abbé Bourcier croyait pouvoir identifier cet Henri de la Croix comme un descendant de Naundorff (p. 4) et il interprétait les « grands événements » comme une invasion soviétique qu’il situait « autour de l’année 82, peut-être 83 » (p. 26). Par la suite, l’abbé Bourcier reviendra sur ces annonces trop précises, tout en continuant à croire en la venue future d’un Grand Monarque et d’un Saint Pape.
Une trentaine d’années après les livres des abbés Roberdel et Bourcier, un auteur, Patrick Freslon, qui est médecin de son état, publie une trilogie où il publie le texte de certaines extases et les commente :
. Remèdes de Marie-Julie Jahenny pour le temps qui vient, Montsûrs, Éditions Résiac, 2020, 191 pages ;
. Visions de Marie-Julie Jahenny sur le temps présent, Montsûrs, Éditions Résiac, 2021, 222 pages ;
. Miracles au cœur des ténèbres. Les prophéties de Marie-Julie Jahenny, Montsûrs, Éditions Résiac, 2023, 284 pages.
Ces ouvrages connaissent un certain succès puisque le premier titre en est à sa 3e édition. Patrick Freslon édite certains textes extatiques de Marie-Julie Jahenny et en fait un commentaire et une interprétation en lien avec l’actualité immédiate. Les catastrophes climatiques, la baisse de la pratique religieuse, l’expansion de l’islam en Europe, les abus sexuels dans l’Église, la pandémie du Covid lui semblent avoir été annoncés par la stigmatisée de La Fraudais. Il cite des paroles du Christ à Marie-Julie Jahenny le 13 avril 1882 : « la France presque entière sera devenue ”mahomète” et sans religion » et des paroles de la Vierge Marie le 18 juillet 1905 : « je vois la Fille Aînée de l’Église courbée sous tous les jougs. Elle devient Mahomet [musulmane]. »

En attente d’une étude critique
Dans un de ses ouvrages consacrés à Marie-Julie Jahenny, en 1993, l’abbé Bourcier croyait pouvoir annoncer « une bonne nouvelle » : « Beaucoup d’amis de La Fraudais ont été heureux d’apprendre que Mgr Marcus, évêque de Nantes, a donné l’ordre au chanoine Guihennec et aux prêtres archivistes du diocèse, de rechercher et de grouper tous les écrits concernant Marie-Julie de La Fraudais, en vue de préparer le dossier préparé par Rome, à la demande de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II. C’est le premier stade préparatoire à la cause et à la vénérabilité des saints »3.
L’information n’était pas exacte. Jean-Paul II n’a jamais demandé de préparer le « dossier » de Marie-Julie Jahenny en vue de sa béatification et Mgr Marcus, qui fut évêque de Nantes de 1982 à 1996, n’a « jamais effectué une seule démarche de quelque nature que ce soit concernant Marie-Julie.4 »
À titre personnel, l’abbé Gérard Lefeuvre, qui fut archiviste du diocèse de Nantes de 1995 à 2005, a mené d’importantes recherches sur Marie-Julie Jahenny. Il a dressé l’inventaire de la documentation conservée aux Archivées diocésaines et il a consulté les Archives du Saint-Office la concernant. Il a laissé une ébauche de synthèse, inédite à ce jour.
Pendant longtemps le Fonds Marie-Julie Jahenny conservé aux Archives diocésaines de Nantes a été inaccessible aux chercheurs. Il l’est aujourd’hui sur dérogation de la chancellerie du diocèse.
Notes
La mise en caractères gras de certains passages est due à moi. DA.
1 L’Osservatore Romano, 7 octobre 2004.
2. Henri Bourcier, Henri de la Croix le sauveur de la France, par Marie-Julie Jahenny, 1850-1941, 1979.
3 Henri Bourcier, Trois mille visites de Notre Dame de La Fraudais à Marie-Julie Jahenny, B-
Marquain/Ronchin, Éditions Hovine, 1993, p. 10.
4 Lettre de l’abbé Gérard Lefeuvre, archiviste du diocèse de Nantes, à Yves Chiron, le 5 octobre 2001.
