Complotisme, si loin, si proche

D’où vient la pensée complotiste et pourquoi est-elle si présente aujourd’hui ? Quelle différence avec le questionnement sceptique ? Le conspirationnisme concerne-t-il uniquement les pays riches ? Est-il lié à une idéologie politique précise ?

Et surtout, surtout, la question que vous ne vous posez sans doute pas, mais qui risque de vous effleurer le cortex à l’écoute de cette série de 5x1h : êtes-vous vous-même complotiste ?!

Avec l’historienne Marie Peltier, on a décidé d’aller voir la poussière sous le tapis. Est-ce que ça va gratter ? Oui !

UN PODCAST DE MÉTA DE CHOC 5 fois 1h

Épisode 1 Définir le territoire

En quoi le complotisme vous concerne-t-il ? Sans doute ne vous considérez-vous pas comme complotiste, même si certaines personnes ont pu peut-être, à un moment ou un autre, vous qualifier ainsi. Eh bien, je vous informe que cette série risque fort de vous faire réaliser que certains de vos modes de pensée sont complotistes !

Mais là où on touche à un point particulièrement sensible, c’est que nous allons parler politique. Quoi ? Le scepticisme ne se doit-il pas d’être apolitique

Épisode 2 Le temps des secrets

D’où vient-il le conspirationnisme ? Dans le temps et dans l’espace. Qui en est donc l’initiateur ? Car oui, ce mode de pensée bien contemporain a connu un début, un moment fondateur, avant d’arriver dans notre quotidien à toutes et tous ! La conversation qui suit lève le voile sur une articulation chronologique et idéologique qui devrait dissiper bien des incompréhensions sur un univers qui nous semble souvent confus, incohérent, voire absurde.

Cette émission avec l’historienne Marie Peltier a été enregistrée le 11 mars 2022, soit 15 jours après l’offensive militaire russe en Ukraine, et 1 mois avant le premier tour des élections présidentielles en France.

Épisode 3 Quand le nuage s’épaissit

Quelles sont les applications concrètes du complotisme aujourd’hui ? Faut-il distinguer conspirationnisme politique et conspirationnisme spirituel ou religieux ? Le complotisme a-t-il vraiment explosé avec la pandémie ? Comment les médias, comment les politiques nationales et internationales jouent-elles avec ce levier polarisant ?

Marie Peltier poursuit son analyse des outils et des champs d’action de la pensée complotiste dans l’actualité récente : élection de Donald Trump, pandémie, guerre en Syrie, guerre en Ukraine, entre autre.

Épisode 4 Les têtes d’affiche

Comme si la question du complotisme n’était pas assez complexe, elle vient également toucher à des points aussi sensibles qu’importants : la liberté d’expression, la défense des minorités, ou encore le droit des peuples à l’autodétermination.

Le menu du jour s’annonce épicé puisque nous allons analyser quelques cas concrets et donner des noms. De quoi affiner notre compréhension du phénomène, mais aussi peut-être créer de l’inconfort là où on ne s’y attendait pas. Bref, une nouvelle occasion pour se questionner sur ce que l’on pense et ce que l’on croit.

Épisode 5 Le romantisme de la solution parfaite

Marie Peltier définit le complotisme suivant deux axes qui semblent s’opposer et qui sont pourtant complémentaires : la pensée civilisationnelle et la pensée antisystème. Est-ce à dire que critiquer l’impérialisme, s’insurger contre un pouvoir en place ou une politique jugée injuste, c’est être complotiste ? Certes pas. Alors ?

À ce stade, il semble utile de creuser un peu plus profond encore ce qui distingue le mode de pensée conspirationniste d’un esprit critique, révolutionnaire ou conservateur.

Pour conclure cette série décapante, je vous propose donc de faire un pas de côté pour mieux revenir à nous-mêmes et tenter de comprendre ce en quoi la pensée complotiste peut nous toucher à un degré ou un autre, jusqu’à parfois dévoiler des traits communs à l’emprise mentale.

Le bruit des bots

Grégory Aimar

L’intelligence artificielle et le réchauffement climatique sont les deux grands enjeux du XXIe siècle, et ils ont deux points communs : premièrement, impliquer des risques inédits pour l’humanité, qui ont été identifiés par des scientifiques, des philosophes et des artistes depuis le siècle dernier, et, deuxièmement, ne susciter malgré les alertes que très peu de réactions de la part des gouvernements ou de la population, qui assistent, comme médusés, à l’inflation de leurs effets sur le monde. Com- ment expliquer un tel paradoxe ? Une partie de la réponse se trouve dans les racines mêmes de ces menaces existentielles : le matérialisme.

(…)

Les croyances matérialistes

La possibilité pour un être humain d’imaginer l’existence d’une conscience artificielle repose sur sa vision matérialiste du monde. Une vision qui a émergé à la faveur du recul de la religion dans nos sociétés et avec le soutien d’une partie de la communauté scientifique. À titre d’exemple, citons Guillaume Dumas, professeur agrégé de psychiatrie computationnelle à l’université de Montréal : « Notre modèle démontre comment la convergence neuro-IA met en évidence les mécanismes biologiques et les architectures cognitives qui peuvent […] conduire à la conscience artificielle », déclarait-il à SciTechDaily en novembre 2022 (4). Et l’idée n’est pas nouvelle. En 2014, Christof Koch, scientifique en chef et président du Allen Institute for Brain Science, affirmait déjà dans un article pour le MIT Technology Review : « Si vous pouviez construire un ordinateur doté des mêmes circuits que le cerveau, cet ordinateur aurait également une conscience qui lui serait associée. Il ressentirait le fait d’être cet ordinateur. Je ne dis pas que la conscience est une âme magique. C’est quelque chose de physique. (5) »

Dans cette optique, tout est fait actuellement pour convaincre le public que l’intelligence artificielle pourrait être douée d’une forme de sensibilité, voire de conscience, et qu’un jour les machines seront capables de remplacer les êtres humains dans presque tous les domaines. En fait, si l’on considérait le matérialisme comme une religion, l’intelligence artifi- cielle en serait le dieu. Une divinité omnipotente et omnisciente, dont les technoprophètes attendent la venue comme le messie. Depuis 2021, les membres de certains groupes Facebook peuvent publier des demandes de prières. Une fonctionnalité qui a été développée par l’entreprise en parte- nariat avec le créateur de YouVersion, une application biblique populaire. Et ce n’est qu’un premier pas, Sarah Lane Ritchie, maître de conférences en théologie et en sciences à l’université d’Édimbourg, en est persuadée : « Je ne pense pas que nous sachions encore toutes les manières dont ce mariage entre les Big Tech et l’Église se déroulera. (6) »

LIRE L’ARTICLE DANS LA REVUE DES DEUX MONDES

Un autre article de Grégory Aimar

La chaîne YT de Grégory Aimar

L’état de sidération et de dissociation

Sidération et dissociation pendant un viol : les 2 mécanismes de survie du cerveau contre l’arrêt cardiaque

Sur le site Madmoizelle.com

Lors d’une expérience traumatique intense, le cerveau mobilise deux mécanismes d’urgence : la dissociation et la sidération. C’est ce qui explique l’absence de réaction de nombreuses victimes de viol : un réflexe biologique de survie.

Plus d’un quart des Français·es estiment que « lorsqu’une femme ne réagit pas et ne s’oppose pas, on ne peut en aucun cas parler de violences sexuelles ».

Dans une société qui baigne dans la culture du viol, ces chiffres issus d’une enquête IPSOS réalisée pour l’association Mémoire traumatique ne sont pas vraiment étonnants.

Ne pas réagir, ne pas être en état de se défendre ou d’appeler à l’aide est fréquent chez les victimes d’agressions sexuelles et de viol, mais l’explication scientifique de ce mécanisme de protection n’est que rarement délivrée.

Pourquoi les victimes de viol ne se défendent pas ?

La youtubeuse de la chaîne Le labo de la légiste a ressorti ce week-end une vidéo datant de 2013. On y explique très bien quels étaient les mécanismes psychologiques et physiologiques à l’œuvre, pour comprendre cette absence de réaction chez de nombreuses victimes.

Michel Cymès et Marina Carrère y détaillent ce que sont les états de sidération, de dissociation, et le syndrome de stress post-traumatique.

https://twitter.com/LaboDeLaLegiste/status/964556304034484227

Impossible de réagir pendant une agression sexuelle ?

Tout démarre avec une partie de notre cerveau nommée l’amygdale : son rôle est de décoder les émotions, de gérer nos réflexes. En cas d’agression, c’est l’amygdale qui déclenche une série de réactions :

  • Production d’hormones du stress : adrénaline et cortisol
  • Celles-ci accélèrent le flux sanguin, le rythme cardiaque, la respiration
  • Les muscles sont contractés pour être prêts à la fuite

Mais ces réactions initiées pour la survie peuvent entraîner une « surchauffe ». Marina Carrère détaille les réactions en chaîne :

« Les centres nerveux au niveau du cortex censés analyser et modérer les réactions sont comme dépassés par les signaux d’alerte. »

La victime est incapable de réagir car l’élément de son cerveau censé gérer ses réactions de survie est entrain de s’enrayer. Elle est comme paralysée : c’est l’état de sidération.

En parallèle, le niveau de stress continue d’augmenter puisque l’amygdale fonctionne à plein régime, trop fort en réalité.

« Pour éviter que le survoltage provoque un arrêt cardiaque, le cerveau déclenche une sorte de court-circuit avec de la morphine et de la kétamine.

L’amygdale est isolée, la production d’hormones de stress est stoppée. »

« Hors de son corps » pendant une agression

Mais le corollaire de ce « court-circuit », salvateur sur le moment, est le fait que la victime de l’agression soit totalement coupée de ses émotions, comme spectatrice des événements.

C’est ce que décrivent de nombreuses victimes de viol, qui expliquent avoir eu l’impression de voir la scène « d’en haut », d’être « hors de leurs corps » : c’est l’état de dissociation.

Suite à cette mise en quarantaine de l’amygdale, le souvenir n’est pas évacué vers l’hippocampe, censé être le siège de la mémoire. Il est piégé dans une région du cerveau qui n’y est pas dédiée et va donc se constituer en « mémoire traumatique ».

La victime peut développer ce que l’on appelle un syndrome de stress post-traumatique.

Laure Salmona, citée dans un article sur les agressions sexuelles entre enfants il y a quelques mois, expliquait ce qui en découle :

« Comme cette mémoire n’a pas été intégrée et traitée, elle peut provoquer une amnésie de l’événement, et peut ressurgir n’importe quand. »

Si ce souvenir n’est pas assimilé via une thérapie par exemple, Laure Salmona détaillait que « des flashs peuvent surgir n’importe quand, en particulier lorsqu’on se retrouve dans un endroit qui rappelle l’événement traumatique, lorsqu’on voit l’agresseur, lorsqu’on sent une odeur, lorsqu’on se retrouve dans une situation similaire ».

« C’est comme si on revivait la scène, ça peut aller jusqu’à l’hallucination visuelle, auditive, ça peut être extrêmement douloureux. »

L’avantage de cette vidéo est qu’elle explique de manière très pédagogique les mécanismes physiologiques, des réactions naturelles, que les victimes ne sont pas en mesure de maîtriser.

De quoi expliquer que oui, une victime qui ne réagit pas reste une victime et n’est en rien responsable de son agression

"Je m’en voulais de ne pas avoir pu réagir…. Je suis restée dans cet état plusieurs jours, à ne même pas pouvoir en parler. Maintenant je comprends mieux ce qui s’est passé. Le cerveau disjoncte par protection… C’est un mécanisme neurologique de préservation de la vie…. En conditions extrêmes…. "

Le zozotérisme

« Les nouvelles croyances sont le produit de l’idéologie individualiste de notre époque »

Thierry Jobard, libraire, recueilli par Léo Laboureur, La Croix du 6 nov. 23

Libraire, Thierry Jobard remarque depuis plusieurs années la
prolifération d’ouvrages ésotériques. Il a publié Je crois donc je suis (Rue de l’échiquier), un essai critique sur les nouvelles croyances, symptômes de l’individualisme et du libéralisme contemporain.

Pourquoi, comme libraire, écrire sur les nouvelles spiritualités ?

Thierry Jobard : Depuis quelques années, j’ai remarqué un engouement spectaculaire pour les ouvrages ésotériques. J’ai été témoin de l’augmentation significative de leur production – on peut même parler de surproduction – et de leur vente. Après discussion avec des collègues libraires, j’ai compris que tout le marché du livre était concerné.

Cette augmentation concerne aussi les produits dérivés, comme les jeux de tarot ou les oracles qui élargissent le rayon ésotérisme. Même dans ma librairie, qui est généraliste et universitaire, il faut faire de plus en plus de place au rayon spiritualité.

Existe-t-il un « business » autour de ces nouvelles spiritualités ?

T. J. : Il existe un marché très prospère autour de l’édition de livres ésotériques. Avant, les ouvrages ésotériques restaient marginaux et édités par des maisons spécialisées. Maintenant, même les plus grandes maisons, comme Hachette, ont leur propre collection spécialisée dans l’ésotérisme. On remarque aussi la recrudescence de maisons d’éditions ésotériques, avec des collections encore plus spécifiques : chamanisme, sorcellerie, etc.

Mais le business ésotérique ne concerne pas uniquement les ouvrages. La vente d’oracles et autres pierres aux vertus bienfaisantes ne cesse d’augmenter. Avant, le marché de l’ésotérisme avait un public très ciblé. Tout se vendait dans des boutiques spécialisées pour « initiés ». De nos jours, avec sa démocratisation, notamment par les réseaux sociaux, les produits s’achètent un peu partout, y compris sur Internet.

Quelles distinctions faites-vous entre ces nouvelles croyances et l’ésotérisme traditionnel ?

T. J. : Il existe beaucoup de différences entre l’ésotérisme traditionnel et ce que j’appelle le « zozotérisme ». L’ésotérisme est à l’origine un savoir occulte, caché, transmis par un maître, créant une relation privilégiée avec ses « initiés ». Ces nouvelles croyances quant à elles sont disponibles partout et pour tout le monde. On peut se former en un clic sur Internet.

Mais c’est surtout dans leur dessein que les deux courants divergent. Historiquement, l’ésotérisme permet de déchiffrer un monde indéchiffrable, comprendre les mystères de la nature, de l’homme et plus généralement du monde. Le « zozotérisme », quant à lui, ne cherche pas de réponse mais des solutions. Comme pour le développement personnel, le sujet cherche à acquérir des connaissances pour mieux vivre, voire être plus performant.

Dans votre ouvrage, vous parlez de nouvelles spiritualités plutôt que de nouvelles religions, pourquoi ?

T. J. : Pour les adeptes de ces nouvelles pratiques, le terme religion est à bannir. La religion incarne l’autorité par le dogme. Il faut comprendre que ces nouvelles croyances sont le produit de l’idéologie individualiste et libérale de notre époque. On ne veut obéir qu’a une seule règle : celle qu’on se fixe. Le sujet décide lui seul de la manière dont il doit pratiquer sa croyance. C’est un véritable « marché de la croyance » où le consommateur est roi.

J’entends par marché de la croyance, la liberté de l’individu à choisir sa spiritualité. Or, le marché est fait pour vendre, ainsi ces nouvelles croyances doivent répondre au désir du consommateur, c’est-à-dire aux normes de son époque. Aseptisées, ces nouvelles spiritualités vont être modelées pour répondre aux critères de l’Occident. On va parler de chamanisme, tout en laissant les rites qui ne nous intéressent pas de côté. Il en va de même pour le yoga ou la méditation, on fait le tri dans les doctrines et on s’approprie ce que l’on souhaite.

Ces nouvelles spiritualités impliquent-elles une nouvelle manière de croire ?

T. J. : Le choix du terme « spiritualité » n’est pas anodin. En effet, ce terme est sémantiquement neutre et à la mode. Il est devenu branché de dire qu’on est « en quête de spiritualité ». Or, dans notre conception actuelle de la croyance, la foi, comme engagement total de l’individu mais aussi comme phénomène social, parce que partagé par beaucoup, est centrale.

Dans le cadre de ces nouvelles spiritualités, il s’agit plutôt d’une « croyance molle ». On peut passer d’un engagement à un autre, être chamaniste un jour, puis néo-druide un autre, on peut d’ailleurs assembler des croyances qui sont en totale contradiction. Ce n’est d’ailleurs pas anodin, si ces nouvelles croyances refusent toutes figures d’autorité relatives à une notion de communauté. Dans le christianisme, par exemple, la croyance organise une forme de vie sociale, ici, le rapport au spirituel est purement individuel et ne concerne que celui qui le pratique.


Auteur de Je crois donc je suis. Le grand bazar des croyances contemporaines, Rue de l’échiquier, 96 p., 12 €.

Il a écrit aussi

La mode du « développement personnel » ne se dément pas. Sans cesse, nous subissons une injonction à nous libérer de nos croyances limitantes et à acquérir un « surplus d’être » pour devenir un meilleur individu. Bien sûr, on pourrait penser qu’il n’y a là que de bonnes intentions : qui refuserait une version améliorée de soi-même ? Mais derrière les discours sucrés et inoffensifs, c’est à la montée d’une idéologie politique que l’on assiste.

Car la forme de bien-être promise par le développement personnel constitue trop souvent une exploitation de soi par soi… Dans ce monde merveilleux, tout tourne autour de cet axiome : quand on veut, on peut. Et si on ne peut pas, c’est qu’on ne veut pas assez. Le collectif disparaît de l’écran pour ne laisser que des individus responsables de tout à 100 % : de leur destin, de leur emploi, et même de leur santé ! C’est à cette vaste supercherie que s’en prend ici Thierry Jobard, preuves à l’appui…