Comment définir le complotisme ?

Comment passe-t-on du doute à la croyance ? Pourquoi y a-t-il une porosité entre extrémisme et théorie du complot ?

Spécialiste des croyances et enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’université de Fribourg (Suisse), Pascal Wagner-Egger vient de publier avec Gilles Bellevaut, Je ne suis pas complotiste, mais… (Editions 41, 2026), un décryptage de 30 théories du complot pour démêler le vrai du faux. David Medioni le reçoit pour un entretien exceptionnel.

Quand internet fait parler les morts

TF1 INFO

Les avancées de l’intelligence artificielle ont de quoi surprendre et interroger. Désormais, certains sites proposent, par exemple, de faire « revivre les morts ». Et certains vont même encore plus loin.

Chaque jour, sur les réseaux sociaux, des dizaines d’utilisateurs font revenir à la vie un proche décédé le temps de quelques secondes. À partir des photos, l’IA invente des scènes, recrée les décors. Nos journalistes ont mené l’enquête.

Dans les commentaires : « Je ne pense pas que ce soit une bonne chose, de plus certains vont proposer l’I.A. aux gens pour en tirer des bénéfices. Pour ma part, j’ai fait de nombreux films de mes parents, sur une période de plus de 15 ans que j’ai transférés sur clé U.S.B. puis sur P.C. et là c’est vraiment eux ! » — « Vous êtes des grands malades !!! Vous imaginez les dégâts aux niveaux psychologique que cela peut provoquer ».

Questions (D.A.) : une forme de « spiritisme énucléé » par l’IA ? Une façon d’imaginer que nos défunts sont immortels, sans croire à la vie éternelle ?

Comment s’explique le succès des théories complotistes ?

Pascal Lardellier, Université Bourgogne Europe

Le complotisme fait un étonnant retour dans l’actualité depuis plusieurs années, tout à la fois objet de débat public et catégorie d’accusation. Pas une polémique, pas une affaire dans l’actualité sans que l’assignation ne surgisse, comme explication du problème et ostracisme disqualifiant. Car le terme « complotiste » fonctionne comme une disqualification, qui exclut du champ de la parole légitime. Comment expliquer sa récurrence ?

Nous vous proposons aujourd’hui de lire un extrait de l’essai de Pascal Lardellier, le Nouvel Âge du complotisme. Post-vérité : quand le réel vacille (éditions de l’Aube, 2026).


Pendant une large partie du XXe siècle, l’hypothèse selon laquelle des groupes influents orientaient les destinées collectives ne relevait pas de la pensée marginale. Elle constituait au contraire une grille de lecture nourrie par l’observation de certaines structures de pouvoir. L’existence de cercles d’influence comme le Groupe Bilderberg, fondé en 1954, ou le Forum économique mondial de Davos, créé en 1971, a longtemps alimenté l’idée selon laquelle des élites transnationales se concertaient à l’abri des regards. Ces institutions fonctionnent entourées d’une certaine opacité, ce qui pouvait légitimer l’inquiétude citoyenne quant à leur rôle effectif dans l’orientation des politiques publiques.

De même, certaines organisations comme la franc-maçonnerie, par leur caractère initiatique et leur culture du secret ont historiquement suscité des interrogations sur leur influence politique et sociale. L’histoire politique française, notamment sous la IIIᵉ République, témoigne de l’imbrication entre appartenance maçonnique et exercice du pouvoir. Dans ce contexte, suspecter l’existence d’influences discrètes constituait une forme de vigilance politique. Mais vigilance ne signifie pas paranoïa. Entre s’interroger sur des réseaux d’influence et imaginer un complot mondial, il y a un fossé à ne pas franchir.

À cela s’ajoute une dimension antisémite récurrente qui transforme l’observation de réalités économiques en fantasme complotiste. La figure des Rothschild a ainsi été instrumentalisée pour alimenter le mythe d’une « finance juive mondiale » contrôlant les États. Ce glissement vers le fantasmatique illustre comment des schémas idéologiques antisémites préexistaient aux faits qu’ils prétendaient expliquer. L’antisémitisme n’est jamais une lecture de la réalité, c’est toujours une grille projective plaquée sur elle – ce qui est mis en scène dans le film Borat (2006) de Sacha Baron Cohen, un film « déjanté » édifiant pour comprendre les ressorts profonds des imaginaires antisémites.

Le fait est que l’évolution du capitalisme contemporain a validé certaines interrogations relatives à la concentration du pouvoir. Les travaux économiques ont documenté l’accroissement des inégalités et la constitution d’une « hyperclasse mondiale » disposant d’une influence considérable sur les orientations politiques. Le Monde diplomatique consacre de fréquents dossiers à ces institutions transnationales au pouvoir décisionnaire élargi, dont le FMI.

En France, la possession de la quasi-totalité des grands médias par une poignée de milliardaires ou de multimillionnaires – Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi, Bernard Arnault, la famille Dassault et Mathieu Pigasse – interroge légitimement sur la pluralité de l’information. Et cette réalité tangible de la concentration médiatique nourrit un soupçon : si l’information est détenue par quelques-uns ayant des intérêts économiques et politiques convergents, comment garantir son objectivité ? Cette question n’est pas déraisonnable en soi.

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Peter Thiel, le technoprophète de l’Apocalypse

par Gregory Aimar

Peter Thiel, figure ultra influente de la Tech, cofondateur de PayPal, investisseur précoce et ex-membre du conseil d’administration de Facebook, fondateur de Palantir Technologies, mentor de J.D. Vance et proche conseiller de Donald Trump, qui parle de prophéties bibliques, de fin du monde et de l’Antechrist ? Oui, vous ne rêvez pas, et ça se passait en novembre 2024 au sein de la prestigieuse Université de Stanford. Il répondait aux questions de Peter Robinson et livrait sa vision d’un avenir littéralement apocalyptique pour l’humanité. La dimension religieuse de la technologie mise en lumière par Peter Thiel dans cet entretien, à ce jour encore largement ignorée par les institutions européennes, traverse en réalité tout l’écosystème de l’intelligence artificielle, en particulier américain, et a des conséquences politiques très concrètes. L’Europe peut-elle encore se permettre,à l’aube du second acte trumpien, de faire l’économie d’une réflexion sur le sujet ?

Apocalypse now

Beaucoup s’offusquent de la tournure prise par la vie politique aux États-Unis, depuis l’élection de son nouveau président. Les déclarations outrancières de Donald Trump et d’Elon Musk, accompagnées de réformes non moins brutales, sidèrent un bonne partie de l’opinion et suscitent autant d’interrogations que d’inquiétudes quant à l’avenir de nos démocraties occidentales. Soutien de la première heure du candidat Trump, Peter Thiel ajoutait à la sidération ambiante en publiant, le 10 janvier 2025, une tribune dans le Financial Times, dans laquelle il appelle de ses voeux une « apocalypse » de l’information au pays de l’Oncle Sam. Un terme qu’il emploie au sens propre — « révélation » — et dont il assume entièrement le caractère religieux. Il évoque, dans son texte, les « péchés » des dirigeants américains précédents qui auraient caché certaines vérités à propos, notamment, de l’assassinat de JFK, du suicide de Jeffrey Epstein ou encore de la gestion de la crise du Covid. Selon Thiel, ces secrets sont voués à être révélés sous la nouvelle présidence Trump.

Les observateurs sont tombés des nues à la lecture de ce sermon, surtout dans les colonnes d’un journal aussi sérieux que le Financial Times. Pourtant, ce discours n’est pas nouveau : les gourous de la Silicon Valley aspirent depuis des décennies à construire une religion à la fois technologique et politique, et ne s’en cachent pas. Mais cette dimension de l’histoire reste mal comprise et l’on interprète souvent ce genre de sortie comme une stratégie qui viserait à faire diversion, à occulter les « vrais problèmes » posés par le pouvoir grandissant des géants du numérique. Si cette lecture ne peut pas être totalement exclue, elle est néanmoins loin d’être suffisante et cette carence dans l’analyse du phénomène pourrait s’avérer problématique dans l’élaboration de la stratégie que l’Europe tente d’opposer aux Big Tech américains. On ne discute pas de la même façon avec un entrepreneur qui souhaite conquérir un nouveau marché pour accroitre ses profits et un autre qui pense sauver le monde des griffes de l’Antechrist grâce aux technologies qu’il développe. Car c’est bien de cela dont il s’agit, ici : pour Peter Thiel, et pour de nombreux collaborateurs de Trump, derrière la révolution de l’intelligence artificielle, ce n’est rien de moins que le salut de l’humanité qui se joue.

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Curtis Yarvin, idéologue du trumpisme et de la fin de la démocratie

Arnaud Miranda, Sciences Po

Curtis Yarvin est la figure intellectuelle qui émerge de la galaxie trumpiste. Son projet politique, défini comme « néoréactionnaire », propose d’en finir avec l’idée démocratique et de structurer le gouvernement comme une entreprise dirigée par un monarque absolu.

Photo : Capture d’écran de la video « The case against democracy » de la chaîne Triggernometry, juillet 2023, Fourni par l’auteur


Depuis l’investiture de Donald Trump et ses premières mesures de gouvernement, émerge le nom d’un mouvement intellectuel qui serait l’inspiration secrète de la nouvelle administration : la néoréaction, aussi désignée par l’expression « Lumières sombres » (Dark Enlightenment). À la tête de ce mouvement, le blogueur Curtis Yarvin, très proche de Peter Thiel, de Marc Andreessen (milliardaire et conseiller informel du président), mais aussi des cadres politiques comme J. D. Vance et Michael Anton. Yarvin aurait ainsi favorisé l’ascension politique d’Elon Musk et serait notamment à l’origine du plan Gaza.

Il semble difficile, à brûle-pourpoint, de déterminer avec précision l’influence des idées néoréactionnaires sur la nouvelle administration, ce qui supposerait de mener une enquête de terrain. Néanmoins, nous pouvons dès maintenant nous intéresser à la pensée néoréactionnaire.

D’où vient-elle ? Quelles sont ses propositions normatives ? En d’autres termes, en quoi consiste la théorie politique néoréactionnaire qui semble inspirer les premières mesures de la nouvelle administration ?

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