La mise en ligne sur le site sosdiscernement.org de cette série d’analyses et de réflexions se termine au moment où les églises chrétiennes fêtaient en mai 2025 le 1700e anniversaire du concile de Nicée qui s’est tenu en 325. D’une certaine façon, ce n’est pas anodin. Car on peut se demander quel rapport existe entre le visage de Jésus présenté par The Chosen, et le visage de Jésus présenté par Arius.
Mais pour cela, il convient de se remettre dans le contexte du IVe siècle qui a nécessité la réunion du premier grand concile œcuménique pour trancher un débat important et essentiel. La question qui agitait l’Église en l’an 325, au moment du concile, garde une profonde actualité. Quelle était-elle ? Il s’agissait de préciser l’identité de Jésus.
Acte 18 : The Chosen en regard de la foi de Nicée
Quel était le Jésus prôné par Arius ?
Au IVe siècle, par décision de l’empereur Constantin, le christianisme est devenu une religion autorisée. Il apparaît alors que les manières de comprendre qui est vraiment Jésus étaient différentes. Certains chrétiens, notamment sous l’influence d’Arius, prêtre d’Alexandrie en Égypte, n’étaient pas au clair sur sa divinité.
Le théologien d’Alexandrie Arius prônait un monothéisme rigoureux conforme à la pensée philosophique de l’époque et, pour le maintenir, excluait Jésus Christ du concept de Dieu.
Dans sa perspective, le Christ ne pouvait être « Fils de Dieu » dans le véritable sens du terme, mais uniquement un intermédiaire créé que Dieu utilise pour la création du monde et pour sa relation avec les hommes.
Arius considère donc le Christ, engendré dans le temps, non pas comme Dieu mais comme un être intermédiaire entre Dieu (l’inengendré) et la création.
Que Dieu « prenne chair », se fasse homme, ne lui semblait pas digne de l’image qu’il se faisait de Dieu. Il voulait préserver l’absolue transcendance de Dieu, au prix d’une méconnaissance de Jésus lui-même. Il amoindrissait et éliminait la divinité du Christ.
Quelle fut la réponse du Concile de Nicée ?
Les évêques réunis à Nicée ont affirmé la « consubstantialité » de Jésus-Christ avec le Père. Ce qui se traduit, dans la profession de foi dite de Nicée-Constantinople, par cette formule que nous récitons sans peut-être en mesurer suffisamment la portée :
« Il est Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. Engendré non pas créé, consubstantiel au Père (…) ».
La formule « consubstantiel au Père » a été choisie pour dire la relation de Jésus au Père. Quoique distincts, le Père et le Fils partagent une même « substance » divine. Cette précision du Credo n’enferme évidemment pas le mystère de Dieu, infiniment plus grand que nos pauvres mots, dans une définition. Mais elle écarte l’idée que Dieu le Père aurait envoyé un être intermédiaire, un ange supérieur, un surhomme, ou un leader charismatique, pour nous sauver.
Ce concile, après un long débat, a donc condamné la vision christologique arienne, et a affirmé clairement la divinité du Christ, comme nous pouvons le constater dans ce que l’on appelle le Credo de Nicée : « vrai Dieu de vrai Dieu », « engendré, non pas créé », « consubstantiel au Père ».
Malgré la confession de foi des Pères conciliaires et la proclamation de la divinité du Fils, la réception de Nicée fut chaotique surtout à cause du terme homoousios utilisé par les Pères : un terme philosophique et non biblique ; un terme condamné par le synode d’Antioche en 286 condamnant Paul de Samosate et le modalisme ; un terme ambigu puisque les termes ousia et hypostasis n’étaient pas encore bien définis.
En somme, « l’arianisme » était le chantier christologique du IVe siècle. Le concile de Nicée fut la première expérience conciliaire œcuménique de l’Église, et son credo a mis presque un siècle, voire plus, pour être reçu comme un modèle de confession de foi.

La « tentation arienne » persiste
Le courant arien a été très puissant au IVe siècle, il a perduré jusqu’au VIIe s. La « tentation arienne » persiste, peut-être inconsciemment, dans bien des images assez répandues d’un Dieu dont la transcendance interdit une réelle proximité avec l’humanité.
Selon une telle perspective, Jésus reste un admirable modèle à imiter, porteur de valeurs, mais puisqu’il n’est plus reconnu comme Dieu, on tend à le voir simplement comme un être humain, suprêmement bon et exceptionnel, mais pas Fils de Dieu, ni Dieu lui-même.
Dans ce cas, le mystère pascal n’est plus œuvre divine et, par sa mort et sa résurrection, Jésus ne nous communique pas la vie divine.
Le mystère de la sainte Trinité s’estompe alors : l’éternelle communion d’amour des trois personnes est remplacée par le monothéisme habituel d’un Dieu solitaire. Or, dans le paysage des grandes religions dites révélées, l’exception chrétienne tient à ce point central de notre foi, affirmé à Nicée : l’homme Jésus est Dieu.
On a eu bien du mal à bien comprendre la divinité de Jésus
Car ce n’est pas si simple. Voici quelques difficultés qu’il a fallu résoudre au cours de l’histoire. Petit voyage au musée des Jésus amputés :
– Jésus est Dieu, mais n’a revêtu qu’une apparence humaine. Il s’agit du docétisme (2°-3° s.) : les partisans de cette doctrine niaient le réalisme de l’incarnation du Christ en considérant qu’il n’avait revêtu qu’une apparence humaine. Ils affirmaient, au mépris de l’histoire, que Jésus n’était pas mort sur la croix.
– Jésus n’est qu’une créature dotée de dons exceptionnels. Le prêtre de l’église d’Alexandrie, Arius, développe l’idée que Jésus n’était qu’une créature de caractère exceptionnel, ayant reçu de Dieu le privilège d’une filiation adoptive. En retrouve aujourd’hui cette théologie chez les témoins de Jéhovah. Les évêques réunis en Concile à Nicée en 325, affirmèrent à la divinité du Christ à l’égal du Père.
– En Jésus, deux personnes coexistent : l’une humaine, l’autre divine. Nestorius archevêque de Constantinople refusa de reconnaître dans la Vierge Marie la mère de Dieu. Il disait qu’elle n’était que la mère de l’homme Jésus et établissait ainsi dans le Christ deux personnes, l’une humaine l’autre divine. Les évêques réunis en Concile à Éphèse en 431 affirmèrent qu’il n’y avait dans le Christ qu’une seule personne assumant deux natures.
– En Jésus, le divin a absorbé l’humain. À l’opposé, d’autres déclarèrent que les deux natures du Christ se confondaient (monophysisme), que dans le Christ, le divin absorbait l’humain comme la mer absorbe une goutte d’eau. Jésus n’était plus vraiment homme. Les évêques réunis en Concile à Chalcédoine en 451 complétèrent et équilibrèrent les conciles précédents, en affirmant dans le Christ, une personne, celle du fils unique, et deux natures, l’humaine et la divine, sans confusion ni changement, sans division ni séparation.
– Quant au Jésus coranique, ni situé dans le temps, ni dans les lieux historiques comme le font les Évangiles, il est bien différent du Jésus « Dieu qui sauve » des textes évangéliques. Rappelons en effet que dans l’Islam, Jésus est une créature : « Pour Allah, Jésus est comme Adam qu’Il créa de poussière, puis Il lui dit : « Sois » : et il fut. » (sourate 3, verset 59), né miraculeusement de Marie, vierge élue par Dieu (sourate 3, verset 42). Jésus n’est pas le Fils de Dieu (sourate 19, verset 35), qui n’enfante pas. Jésus, parole de Dieu (sourate 3, verset 45), rapproché de Dieu, est un prophète qui enseigne la Thora et l’Évangile et accomplit des miracles (sourate 3, versets 48-52), annonce la venue de Mohammed (sourate 61, verset 6), lui-même dernier prophète. Jésus n’a pas été crucifié (sourate 4, versets 156-159) et reviendra à la fin des temps, réfutant alors notamment la Trinité chrétienne.

Christ Pantocrator, Monastère Ste Catherine, Mont Sinaï, icône du VIè s.
Quelques paroles de Jésus sur lui-même
- « Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jn 18,37).
- « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libèrera » (Jn 8,31-32)
- « Je donne un témoignage sur moi-même, et le Père qui m’a envoyé me donne aussi son témoignage.” Alors ils lui dirent : “Où est ton Père ?” Jésus répondit : “Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père.” » (Jn 8,18-19)
- L’apôtre Jean dit de Jésus : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire : la gloire que seul un Fils Unique peut recevoir du Père : en lui tout était don d’amour et vérité. » (Jn 1,14)
- « Je suis le Chemin, la Vérité, et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14,6-7)
Quel est le Jésus de The Chosen ?
Tous ceux qui visionnent la série doivent se poser la question. Quelle christologie nous est-elle donnée à manger sur ce plateau cinématographique ? Ce Jésus si proche, si humain, est-il vraiment Dieu ?
C’était d’ailleurs la seule vraie question de ce travail. Et de graves questionnements ont été soulevés à travers ces pages d’analyses et de réflexions. Sans y revenir dans cette conclusion, l’équipe de sosdiscernement espère que cela vous aura été utile pour apprécier avec distanciation le phénomène « The Chosen ».
Car c’est à chacun de répondre à cette dernière question. Il est nécessaire que chacun confronte le Jésus de The Chosen avec le Jésus des Évangiles, reçu et compris par l’Église qui a balisé une compréhension christologique à travers le parcours des grands conciles œcuméniques.
Pour conclure, un extrait de la première homélie du pape Léon XIV

« « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » (Mt 16, 13). En pensant à la scène sur laquelle nous réfléchissons, nous pourrions trouver deux réponses possibles à cette question qui dessinent deux attitudes différentes.
Il y a tout d’abord la réponse du monde. Matthieu souligne que la conversation entre Jésus et ses disciples sur son identité se déroule dans la belle ville de Césarée de Philippe, riche en palais luxueux, nichée dans un cadre naturel enchanteur, au pied de l’Hermon, mais aussi siège de cercles de pouvoir cruels et théâtre de trahisons et d’infidélités. Cette image nous parle d’un monde qui considère Jésus comme une personne totalement insignifiante, tout au plus un personnage curieux, qui peut susciter l’émerveillement par sa manière inhabituelle de parler et d’agir. Ainsi, lorsque sa présence deviendra gênante en raison de son exigence d’honnêteté et de moralité, ce « monde » n’hésitera pas à le rejeter et à l’éliminer.
Il y a ensuite une autre réponse possible à la question de Jésus : celle du peuple. Pour lui, le Nazaréen n’est pas un « charlatan » : c’est un homme droit, courageux, qui parle bien et dit des choses justes, comme d’autres grands prophètes de l’histoire d’Israël. C’est pourquoi il le suit, du moins tant qu’il peut le faire sans trop de risques ni d’inconvénients. Mais ce n’est qu’un homme, et donc, au moment du danger, lors de la Passion, il l’abandonne et s’en va, déçu.
Ce qui frappe dans ces deux attitudes, c’est leur actualité. Elles incarnent en effet des idées que l’on pourrait facilement retrouver — peut-être exprimées dans un langage différent, mais identiques dans leur substance — dans la bouche de nombreux hommes et femmes de notre temps. (…)
Aujourd’hui encore, il existe des contextes où Jésus, bien qu’apprécié en tant qu’homme, est réduit à une sorte de leader charismatique ou de super-homme, et cela non seulement chez les non-croyants, mais aussi chez nombre de baptisés qui finissent ainsi par vivre, à ce niveau, dans un athéisme de fait.
Tel est le monde qui nous est confié, dans lequel, comme nous l’a enseigné à maintes reprises le Pape François, nous sommes appelés à témoigner de la foi joyeuse en Jésus Sauveur. C’est pourquoi, pour nous aussi, il est essentiel de répéter : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16) ». (Léon XIV, 9 mai 2025).
Pour approfondir :
→ Commission Théologique Internationale, Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. 1700e anniversaire du concile œcuménique de Nicée, 325-2025.
→ Documentaire KTO (52’) : Le Concile de Nicée, aux sources du Credo.
→ Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique et codirigeant des premiers écrits chrétiens aux éditions de la Pléiade au micro de RCF-Notre Dame (17’).
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