D. Auzenet
Un article du P. Jean-Baptiste Edart, Ouvrir sa Bible au hasard est-il une pratique chrétienne ? Bibliomancie et charisme de texte 1 mérite d’être signalé. Je voudrais en citer quelques extraits, en vous renvoyant à la lecture de l’article complet. Mais tout d’abord, je vous propose un petit tour d’horizon des pratiques de divination dans la Bible,
Les pratiques de divination dans la Bible et la bibliomancie
En dépit de l’interdiction biblique formelle 2 d’essayer d’atteindre par divination des indications ou une connaissance inaccessibles sans elle, c’est une part intégrante de la vie religieuse de l’ancien Israël. Une note de synthèse 3 du site bibletraditions.org liste et détaille différentes traces de pratiques divinatoires : la visite à un lieu (recelant un objet) sacré, la lecture de présages, la consultation d’objets divinatoires, la consultation de médiums, et l’ouverture du Livre.
Cette dernière forme de divination apparaît avec la sacralisation du texte de la Tora. La pratique de la bibliomancie consiste à utiliser la Bible afin de connaître ce que Dieu réserve aux individus ou aux groupes, non pas en lisant le texte biblique, mais en l’utilisant comme un oracle. L’utilisation de techniques de tirage au sort pour obtenir des conseils divins de la Tora est une pratique qui semble avoir assumé une des fonctions autrefois dévolues aux voyants puis aux prophètes.
Ainsi, en 1 M 3,48 : « Ils ouvrirent le livre de la Loi pour examiner les questions au sujet desquelles les païens consultaient les ressemblances de leurs idoles. » La lecture de la première ligne lue au moment où on ouvre au hasard le rouleau de la Torah permettait de connaître la volonté de Dieu. De même en 2 M 8,23 : « Il [Juda Macchabée] jeta un coup d’œil dans le livre saint et donna comme signal « ’aide de Dieu ». Guidant alors lui-même la première division, il se joint à la bataille avec Nicanor. » L’ouverture au hasard du texte sacré et l’observation de la première phrase aperçue indique ici aussi le message divin : Dieu viendra en aide dans la bataille. Flavius Josèphe (historiographe romain juif d’origine judéenne du Ier siècle) rapporte que certains Esséniens devenaient capables de prédire l’avenir à force de fréquenter les Écritures saintes.

Sans doute trouverez-vous étrange de parler de « bibliomancie »… Et pourtant, il peut arriver que des personnes se laissent « accrocher » par une telle pratique. En voici un petit témoignage.
« J’ai pratiqué, assez régulièrement, une activité de « bibliomancie », dans laquelle je voulais m’adresser à Dieu et qui était parfois incroyablement étrange dans ses « réponses » qui semblaient « répondre » véritablement au sujet de mes « questions ». Comment comprendre cette pratique ? Peut-elle être pratiquée en s’adressant exclusivement à Dieu ? J’ai conscience de la dimension de forçage que comporte cette pratique. J’ai été longtemps prise dans une fascination pour cette expérience « réelle » qui témoignait pour moi de l’existence d’une dimension invisible ».
Peut-on ouvrir la Bible au hasard, après avoir prié ?
« L’attitude chrétienne juste consiste à s’en remettre avec confiance entre les mains de la Providence pour ce qui concerne le futur et à abandonner toute curiosité malsaine à ce propos 4. »
Ouvrir la Bible au hasard, après avoir prié et considérer que le texte qui tombe sous le regard est à identifier à une Parole donnée par Dieu, cette pratique pose effectivement question.
— Tout d’abord, elle ressemble à la méthode de divination qu’on appelle la bibliomancie. Celle-ci consiste à ouvrir un texte sacré au hasard pour connaître l’avenir et savoir ainsi comment agir.
— D’autre part, cet usage de la Parole de Dieu se caractérise par un rapport direct au texte, décontextualisé et aléatoire, susceptible de dérive (cela favorise une lecture individualiste et fondamentaliste de l’Écriture).
Cependant, l’ouverture au hasard de la Bible est une pratique connue et même reconnue tout au long de l’histoire de l’Église. Ce qui la distingue de la bibliomancie est la finalité de la démarche et non la matérialité du geste. Il s’agit de connaître la volonté de Dieu.
Individuellement, une personne en quête d’un éclairage divin commence par prier l’Esprit Saint. Elle ouvre ensuite la Bible de manière aléatoire et interprète les premiers versets qui se présentent comme une réponse potentielle à sa situation. Cette démarche repose sur une confiance personnelle en l’intervention de l’Esprit dans l’acte de lecture.
Les dangers du fondamentalisme et l’individualisme
L’exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini (VD, 2010) met en garde au numéro 44 contre le « littéralisme » de la lecture fondamentaliste, source d’une instrumentalisation possible de l’Écriture. Le fondamentalisme littéraliste réduit le sens du texte biblique à la littéralité des mots, indépendamment du contexte historique et littéraire d’énonciation.
Or la Bible ne se réduit pas à un seul livre, mais constitue plutôt une collection d’écrits variés. Certains adoptent une forme allégorique, d’autres relèvent du récit historique, tandis que d’autres encore sont des poèmes ou des chants anciens. Pour en comprendre pleinement le sens, il est crucial d’identifier le genre littéraire du texte et l’intention qui le sous-tend. Il est également nécessaire de considérer le contexte dans lequel il a été rédigé.
« L’aspect problématique de la « lecture fondamentaliste est que, en refusant de tenir compte du caractère historique de la Révélation biblique, elle se rend incapable d’accepter pleinement la vérité de l’Incarnation elle-même. Le fondamentalisme fuit l’étroite relation du divin et de l’humain dans les rapports avec Dieu […] Pour cette raison, il tend à traiter le texte biblique comme s’il avait été dicté mot à mot par l’Esprit et n’arrive pas à reconnaître que la Parole de Dieu a été formulée dans un langage et une phraséologie conditionnés par telle ou telle époque » […] La véritable réponse à une lecture fondamentaliste est « la lecture croyante de l’Écriture Sainte, pratiquée depuis l’Antiquité dans la Tradition de l’Église, [Celle-ci] cherche la vérité qui sauve pour la vie de chaque fidèle et pour l’Eglise5 ».
VD 44 précise donc que la réponse au fondamentalisme est « la lecture croyante (…) qui cherche la vérité qui sauve pour la vie de chaque fidèle et pour l’Église ». Cette vérité est le cadre interprétatif de toute l’Écriture. « Ignorer l’Écriture c’est ignorer le Christ » nous rappelle saint Jérôme. Toute l’Écriture trouve son sens dans la personne du Christ et de son salut. C’est ce critère herméneutique qui permet d’accueillir une parole reçue « au hasard » de juste manière.

Peut-on recevoir la Parole de Dieu directement par l’ouverture au hasard de la Bible ?
— La Bible est Parole de Dieu parce que Dieu parle à travers celle-ci, par la médiation de toutes les dimensions humaines du texte. De ce fait, cette Parole est active et crée un événement. Parce qu’elle est expression du Verbe de Dieu, l’acte de foi accompagnant sa réception permet à Dieu de se communiquer au croyant.
— La Parole de Dieu a un caractère sacramentel, elle produit ce qu’elle signifie de manière sensible, à savoir la grâce de Dieu par le Christ dans l’Esprit Saint. Celui qui lit avec foi l’Écriture s’ouvre à cette action de la grâce, y compris hors de la liturgie, même si ce cadre-là est, en raison du caractère communautaire de la Parole et du lien à l’Eucharistie, le lieu par excellence où la recevoir.
— La Parole de Dieu dans le texte biblique dévoile le mystère du Salut à toute l’humanité, parle à l’Église, mais aussi à telle communauté particulière ou telle personne.
Il résulte de cela qu’un critère fondamental pour discerner la juste interprétation d’un texte reçu par une personne singulière sera sa cohérence avec la Révélation dans sa globalité. Il nous faut garder présent à l’esprit l’enseignement de Dei Verbum 12 sur l’interprétation de l’Écriture. Celle-ci ne saurait se faire contre « la Tradition vivante de l’Église tout entière et de l’analogie de la foi ».
Ouvrir la bible après avoir prié est une chose, recevoir la Parole lue avec la juste attitude en est une autre. Le danger du littéralisme est réel, tout comme celui d’une interprétation hors de la communion de la foi. Une interprétation de l’Écriture qui ne respecterait pas cette communion de foi serait erronée.
Pour un juste exercice de cette pratique
Il s’agit d’éviter la possibilité d’abus spirituels à travers cette pratique. Les conditions d’un « juste exercice », à la lumière de ce qui précède, semblent donc devoir être les suivantes :
- Tout d’abord, il exige un climat de prière. L’acte de foi posé dans la prière établit la personne dans une juste attitude face à Dieu, celle d’une disponibilité à sa volonté.
- Ensuite, la demande doit être juste. Cette justesse doit se vérifier dans l’objet de la demande qui doit concerner l’accomplissement de sa volonté. Ce serait tenter Dieu qu’interroger celui-ci par ce moyen alors qu’il est possible de connaître la volonté divine par le moyen de l’intelligence illuminée par la grâce.
- Pour un discernement efficace, la question initiale doit être formulée avec précision, sans ambiguïtés. La Parole reçue peut alors soit confirmer une intuition spirituelle préexistante, soit éclairer un point resté obscur malgré une réflexion préalable. La consolation spirituelle qui accompagne cette Parole aide à en valider la pertinence.
- Le croyant qui reçoit le texte devrait être le seul à l’interpréter. C’est ici que se cache le risque d’abus et que s’ouvre le chemin vers l’emprise. En effet, si la personne qui prie et transmet la parole reçue tente également de l’expliquer, elle risque de le faire à partir de sa propre compréhension de la situation initiale ayant motivé la demande de prière, compréhension influencée par ses expériences personnelles.

Examinons plus en profondeur ce dernier point. En proposant une interprétation, cette personne prétendrait, de fait, s’exprimer au nom de Dieu. Affirmer : « Par cette Parole, le Seigneur te dit que… » reviendra en réalité à déclarer : « Voici ce que moi, je pense que cela signifie ». Une telle attitude n’est pas juste puisqu’elle prive le destinataire de sa liberté d’interprétation. Celui-ci pourrait en effet se sentir contraint de suivre une interprétation non sollicitée, en la considérant comme un ordre divin.
Au contraire, Dieu respecte notre liberté. Il la sollicite à travers sa Parole dont l’accueil demande souvent du temps. Il n’est pas rare que le sens du texte reçu ne soit pas immédiatement intelligible. Il se dévoilera à la personne progressivement, et le fruit spirituel de paix perçue dans l’interprétation faite en sanctionnera la justesse. Cette Parole invitera à un point de conversion, apportera une lumière et une consolation qui ne sont pas humaines, mais le fruit de l’action de l’Esprit.
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Si cette pratique d’ouvrir les Écritures, seul ou en groupe, a rencontré au cours de la vie de l’Église des oppositions en raison d’excès ou d’une proximité matérielle avec une forme de divination, elle a toujours existé, et qu’il est légitime de considérer celle-ci comme un moyen de connaître la volonté de Dieu. Bien sûr, il ne s’agit pas d’instrumentaliser la Parole de Dieu et de faire du texte biblique une boîte « magique » ouverte à tout instant pour savoir quoi faire.
C’est le mérite de cet article du P. Jean-Baptiste Edart6 de poser des jalons de compréhension ; il l’a fait à propos du « charisme de texte » dans le courant du renouveau charismatique. Si vous souhaitez une autre réflexion, vous trouverez sous ce lien celle du P. Marie-Laurent de la Résurrection, sous le titre « Tirer une parole 7 ».
Notes
1 Nouvelle Revue Théologique 147-3 (2025), p. 366-385.
2L’interdit sans cesse réitéré (1S 28,3 ; 2R 21,6 ; 23,4 ; Dt 18,11 ; Lv 19,31 ; 20,6.27 ; Is 8,19 ; 44,25 ; 47,15 ; Jr 27,9 ; 29,8 ; Mi 3,5-7 ; 5,11), la condamnation répétée de la divination en dehors des limites imposées par Dieu comme une idolatrie (par exemple Dt 18,14, , 1S 15,23 ; 1S 28 ; Mi 3,11), l’attestation de l’activité des devins après l’Exil (Za 10,2 Ml 3,5 cf. Lv 19,31 ; 20,6) montre combien elle resta présente à la vie des Hébreux.
3 https://scroll.bibletraditions.org/bible/1S/28
4 Catéchisme de l’Église catholique (§ 2115)
5 VD 44, citant Commission Biblique Pontificale, L’interprétation de la Bible dans l’Église (15 avril 1993), I, F; Propositions synodales 46 et 47
6Université Catholique de l’Ouest. Communauté de l’Emmanuel.
7Revue Carmel n° 129, septembre 2008, pp. 68-75.
