On nous traitait comme des animaux

Dans le dernier rapport de la Miviludes (voir ici), on trouve quelques témoignages saisissants... Celui-ci a été scénarisé par Thomas Poupeau et Elsa Mari, dans le journal "Aujourd'hui en France" n° 8537, sous  titre "La vie sous emprise".

Avant de commencer, si vous ne connaissez pas, il est bon de lire :

Témoignage de Sabrina

L’IDÉE L’EFFLEURE. Pourquoi n’irait-elle pas l’aborder? Là, dans ce café parisien Sabrina (victime de l’Église évangélique sud-coréenne Shincheonji) vient de reconnaître un visage familier. Une ancienne amie, souvenir de sa vie d’avant, enseigne la Bible à une élève. Mais à ses yeux, Sabrina est une « opposante ». Elle n’existe·plus. Les chefs de sa communauté viennent d’annoncer son «suicide spirituel».

L’informaticienne vient de claquer la porte de l’Église évangélique sud-coréenne Shincheonji, en français « nouveau ciel, nouvelle terre », laissant derrière elle six ans d’emprise, de brimades physiques, de mainmise sur son salaire, son sommeil, ses pensées. Mais aussi ses amis, son quotidien, toute sa vie. « En cas de retard aux rassemblements, on avait deux choix : verser 1 € par minute manquée ou subir un châtiment corporel, tête à même le sol et pieds en l’air », racontet-elle, en montrant une photo d’un adepte, orteils en équilibre sur le tuyau du radiateur.

À 26 ans, elle se réveille d’un cauchemar. Il faut tout reconstruire malgré le brouillard et la solitude. Les mêmes failles qui avaient permis, en juillet 2019, à Shincheonji de l’attirer dans ses filets. Sur le quai du RER parisien, deux jeunes filles viennent l’entourer : « Tu veux faire un quiz sur la foi? » Échanges, prise de contact. Six SMS se succèdent : «Viens à la prochaine conférence, on t’apprendra la Bible. » Baptisé catholique, non pratiquante, Sabrina a 1000 questions en tête. À l’époque, la Nordiste venu étudier à Paris, n’a personne sauf un petit copain. Elle cherche des amis : les voilà !

Ces dernières années, les églises Évangéliques, courant du protestantisme, font une percée inédite en France au point de compter 2 700 lieux de culte, surtout en région parisienne et outre-mer. Leur stratégie d’évangélisation et l’image moderne de leur culte chanté en font le succès. Dans son nouveau rapport, la Miviludes s’inquiète d’une « forte recrudescence » : plus de 1 550 signalements en France depuis 2022.

Les fidèles de Shincheonji qui arrivaient en retard aux rassemblements étaient soumis à des punitions physiques.

Le vieux messie coréen et l’apocalypse

Contrôle par la peur, jeûnes interminables, «guérisons » de l’homosexualité, vasectomies forcées, et dans certains cas violences et abus sexuels sur des mineurs… La progression soudaine de ces Églises préoccupe jusqu’au ministère de l’Intérieur. «On constate dans les banlieues une très forte hausse des conversions au christianisme évangélique, à tel point que, désormais, cela concurrence l’islam», souffle-t-on Place Beauvau.

Dernières en date dans le viseur des autorités : les Églises asiatiques, en particulier Shincheonji, créée en 1984 en Corée-du-Sud, forte de 400 000 adeptes dans le monde dont 1 200 en France depuis son implantation, il y a neuf ans. Son fondateur, Lee Man-hee, messie autoproclamé de 93 ans, serait chargé de guider les chrétiens en cette «fin des temps». Selon nos informations, la Miviludes a reçu une «cinquantaine de signalements » en trois ans !

De son côté, Christian Krieger, président de la Fédération protestante de France, vient de lancer la rédaction d’une charte à destination des Églises pour faire le distinguo entre culte et dérives sectaires.

À Goussainville (Vald’Oise), le siège français du « royaume » Shincheonji, on répète à Sabrina, rebaptisée «Yeonseo », qu’elle est «élue », à l’abri de l’Apocalypse imminente. Au début méfiante, elle avale des cours de Bible jusqu’à devenir enseignante – «personne de devoir».

L’envers du décor surgit. Un étudiant veut arrêter les cours ? Les professeurs sont tenus responsables et repris en main lors de «camps d’entraînement» dans le Val-de-Marne. « Durant trois mois, on dort à 30 dans une salle à même le sol, se souvient Sabrina. On nous prive de sommeil, le sport a lieu à 5 h 30, l’enseignement biblique, de 22 heures à minuit. Une fois, un collègue a oublié de tirer la chasse d’eau, on nous a obligés à faire des pompes à minuit dehors en plein hiver. »

Les élus, les « fruits» et les bêtes

Pourquoi a-t-elle tout accepté ? Yeonseo, redevenue Sabrina, n’hésite pas une seconde : « J’ai toléré les abus car j’étais persuadée d’être au bon endroit.» Elle a trouvé làbas tout ce qui lui manquait : une famille avec qui elle organise des spectacles, joue et rit. Cette même famille qui, dans son dos, rapporte chaque bribe de sa vie au supérieur.

Le monde se sépare en trois : les « élus » comme elle, les « fruits », ceux à évangéliser dans la rue, les « bêtes », tous les autres. De ceux-là, il faut se séparer. « Ils m’ont dit : soit tu quittes ton petit copain, soit tu ne peux plus venir à l’église. »

L’amoureux est éconduit. Puis vient le travail à abandonner. Sabrina prend un mi-temps. Le «royaume » la prive de tout. « Chaque mois, on devait payer une dîme, soit 10 % de nos revenus, et des offrandes régulières. Une fois, on nous a réclamé à chacun 800 €, pour la construction d’un temple en Corée. »

L’isolement est sans limite : interdiction de se parler en dehors de l’Église, de rechercher sur Internet des «écrits diffamatoires » sur Shincheonji, demande d’autorisation pour voir sa famille. Le doute n’est pas permis. « On nous disait qu’il fallait tuer nos propres pensées.»

« Je dois devenir une personne qui obéit »

Des documents – messages, fiches, photos – que nous nous sommes procurés attestent d’une sujétion totale. « Je dois devenir une personne qui obéit», peut-on lire dans l’« éducation pour les nouveaux fidèles». Marie Drilhon, vice-présidente de l’Union nationale des associations de défense des familles et individus victimes de dérives sectaires (Unadfi), est frappée par leur « extrême organisation» : « Après une première rencontre, ils ne vous lâchent plus. »

Au gré des discours contradictoires et de la violence, Sabrina se rebelle. En novembre, un nouveau camp d’entraînement doit avoir lieu. « À cette annonce, beaucoup se sont mis à pleurer. On nous traitait comme des animaux ».

Contactée, Shincheonji dément toute violence. L’Église « n’autorise aucune forme de sanction physique ou psychologique ». Quant aux camps d’entraînement quasi militaire, elle reconnaît que « ce programme » a parfois été décrit comme tel, « mais il s’agit uniquement d’un entraînement spirituel ». Le mouvement sud-coréen assure que les recherches sur Internet ne sont pas interdites, que « le départ de l’Église est possible à tout moment», et qu’elle n’a jamais enseigné« à ses membres de rompre leurs relations avec leur famille ou leur entourage». Enfin, la dîme et les offrandes « relèvent entièrement de la et du choix individuel ».

En janvier, Sabrina quitte Shincheonji, le cœur en vrac et les rotules abîmées à force de s’agenouiller. Debout. Mais perdue. Une partie d’elle est encore là-bas. Sa petite sœur a aussi été embrigadée.

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