Tribune, La Croix 24/7/2025

Et si l’intelligence artificielle était aussi une question religieuse ? Les auteurs de ce texte relèvent qu’un grand nombre des promoteurs de l’IA font régulièrement référence au divin, rêvant même parfois de remplacer Dieu lui-même. Un discours que ces cinq spécialistes de la question incitent à prendre au sérieux.
Il existe au moins trois bonnes raisons de discuter des croyances qui traversent l’écosystème de l’intelligence artificielle et, plus généralement, de la tech, en 2025. La première d’entre elles, c’est de répondre à la question que vous vous êtes posée en lisant le titre de cette tribune : « La technologie a-t-elle vraiment une dimension religieuse ? ». Oui, et c’est un fait qui reste encore trop peu connu, alors qu’il est central dans la compréhension de la révolution IA en cours.
Depuis plus d’un siècle, un certain nombre de scientifiques, d’ingénieurs et de philosophes influents nourrissent l’ambition d’acquérir des pouvoirs divins à travers la technique : devenir omniscients, omnipotents et immortels, créer des machines pensantes, maîtriser les forces du cosmos et même ressusciter les morts… Cette vision d’un avenir où l’homme, tout-puissant, aurait dépassé sa propre condition et résolu tous les problèmes de l’humanité grâce à la technoscience pourrait sembler fantaisiste et anecdotique aux yeux de beaucoup, pourtant elle oriente d’ores et déjà les décisions politiques qui sont prises aujourd’hui dans le monde entier et elle nous concerne de ce fait tous, directement.
Une idéologie concrète
Avant d’aller plus loin dans notre réflexion et pour éclairer le débat, voici un florilège de citations d’entrepreneurs et de penseurs de l’intelligence artificielle. Un échantillon qui ne constitue qu’un aperçu des nombreuses illustrations – livres, interviews, noms et logos d’entreprises, projets industriels, cultes technologiques naissants… – des ambitions métaphysiques qu’ont les Big Tech pour notre avenir. Pour Bill Gates, le fondateur de Microsoft, l’intelligence artificielle va tellement modifier notre quotidien que nous serons obligés d’inventer, bientôt, « une nouvelle religion ou une nouvelle philosophie ». Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google, appelle pour sa part depuis plus de vingt ans à la création de cette « nouvelle religion » dont l’IA serait le Dieu.
Sam Altman, fondateur et PDG d’OpenAI, estime qu’en développant l’intelligence artificielle, il se situe « du côté des anges et de Dieu ». Pour Marc Andreessen, investisseur historique de la Silicon Valley, « la technologie est libératrice de l’âme humaine et l’IA doit être considérée comme une solution universelle à tous nos problèmes ». Peter Thiel, PDG de Palantir, mentor de J. D. Vance et conseiller de Donald Trump, en est lui aussi convaincu : grâce à la technoscience, « Dieu travaille à travers nous pour construire le royaume des cieux aujourd’hui, ici sur Terre ».
Ces postures sont-elles isolées ? Non, loin de là, comme en témoigne Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle et chercheur chez Microsoft : « L’opinion dominante [dans la tech], c’est que la super IA se transformera en une sorte de Dieu qui nous sauvera et qui nous rendra immortels. Je parle tout le temps à des gens qui croient à ce genre de choses. » Une croyance partagée par Neil McArthur, professeur de philosophie à l’Université du Manitoba, qui est persuadé que « dans les prochaines années, nous assisterons à l’émergence de sectes vouées au culte de l’intelligence artificielle ». Un culte que nous devrions célébrer, selon lui…
Une influence croissante
La deuxième raison de discuter de ces croyances, c’est qu’elles ont un impact croissant sur notre quotidien et sur le futur des prochaines générations. Cette conviction que les nouvelles technologies, et l’IA en particulier, constituent le salut de l’humanité, oriente actuellement les investissements et les décisions politiques dans de nombreux pays, y compris en Europe, et nourrit l’illusion que nous n’aurons pas à remettre en question les choix de société qui sont à l’origine de nos difficultés. Si vous vous demandez pourquoi Donald Trump a décidé de couper les budgets à l’administration et aux universités américaines, c’est tout simplement parce qu’il suit les recommandations de ses conseillers, ces technophiles convaincus que l’intelligence artificielle est l’avenir de la politique, de la recherche scientifique, mais aussi de la défense, de la santé, de l’éducation, du journalisme, de l’art… En somme, une véritable « pierre philosophale », pour reprendre les termes de Marc Andreessen.
Cette idéologie technosolutionniste et transhumaniste, qui se diffuse lentement dans l’opinion publique, engendre un certain nombre d’idées reçues (et fausses) sur notre avenir, comme le fait que l’IA serait inéluctable, qu’elle serait forcément bénéfique ou encore qu’elle aurait une forme de conscience embryonnaire qui l’amènera, un jour, à devenir une nouvelle espèce avec laquelle nous aurions l’obligation de cohabiter. Pour les adeptes de ces croyances, comme Larry Page, le cofondateur de Google, remettre en question la possibilité qu’une machine devienne un jour consciente, c’est faire preuve de spécisme… Une radicalité qui devrait sérieusement nous interpeller.
Une question anthropologique et éthique
La troisième raison d’ouvrir un débat autour de la foi technologique, c’est justement la nécessité de comprendre ses conséquences sur notre conception de l’humanité. L’illustration la plus frappante de ce phénomène, actuellement, est l’utilisation croissante des IA dites « sociales » par le grand public. En alimentant l’idée que nous devrions désormais considérer ces IA comme « un nouveau type de compagnon intime et émotionnellement engagé » – dixit Mustafa Suleyman, le PDG de Microsoft AI —, l’industrie technologique sème la confusion dans la représentation que nous avons de ce qui est humain, de ce qui est conscient et de ce qui est sensible.
En élevant religieusement les machines au rang de « nouvelles formes de vie », nous risquons dans le même temps de réduire notre conception du vivant à une mécanique froide et dépourvue d’âme. Cette confusion entre humain et machine a déjà fait des victimes et nombre de spécialistes tirent la sonnette d’alarme quant à son impact sur notre santé mentale. Mais pour l’heure, la dimension religieuse de la technologie est taboue et cela nous empêche de penser notre avenir en toute lucidité.
Cette nouvelle révolution que constitue l’intelligence artificielle, par sa vitesse, sa puissance et son caractère radicalement inédit, vient remettre en question les fondements philosophiques millénaires de notre civilisation. Il ne s’agit pas seulement de son impact sur l’emploi, sur la recherche médicale ou sur la création artistique, mais sur la vision que nous avons de l’existence elle-même.
En se présentant comme une nouvelle religion, la révolution IA nous confronte – et c’est historique – à des questions aussi profondes que la nature de la conscience, la définition de la vie et la place de l’amour dans l’évolution de l’humanité. Des interrogations auxquelles cette tribune n’a pas la prétention de répondre, mais qu’elle souhaiterait, de tout cœur, faire émerger dans le débat public.
