Shambhala international

À l'instar de Rigpa International ou Ogyen Kunzang Chôlin (OKC), d'importantes communautés bouddhistes tibétaines défraient la chronique. De nombreux témoignages narrent des viols, des violences et des abus en tout genre bien loin des images idylliques et pleines de sagesse liées au bouddhisme. Aux États-Unis, l'une des plus grosses communautés bouddhistes, Shambhala International, ayant indéniablement participé à l'établissement de la spiritualité bouddhiste en Occident, est au cœur de plusieurs scandales. L'histoire de cette communauté est étroitement liée à son fondateur et à ses dirigeants. Ces derniers ont commis des abus bien éloignés de la sagesse attribuée à des maitres bouddhistes.

Origine et organisation

Shambhala International regroupe de nombreux centres de bouddhisme Shambhala à travers le monde. Cette organisation est le fruit d’une volonté de rassemblement de l’ensemble des centres Shambhala dans le monde, effectué au début des années 1990 par Sakyong Mipham Rinpoché (1962-). Afin de comprendre les bases de la doctrine et l’expansion du mouvement il faut analyser la vie et l’œuvre de Chögyam Trungpa, père de Sakyong Miphan Rinpoché et fondateur de la« lignée Shambhala » (1).

Chögyam Trungpa (1939-1987) est né dans le Kham, l’une des trois provinces traditionnelles du Tibet. Très jeune, il est séparé de ses parents pour aller suivre une instruction religieuse afin de devenir moine et assumer les fonctions d’administrateur et de législateur. Promis à un avenir radieux au Tibet, il est cependant contraint à l’exil en 1959 suite à l’invasion de son pays par la Chine. Il part pour l’Inde, puis l’Angleterre et l’Écosse. Il reçoit alors une éducation occidentale et découvre un nouveau mode de vie. En 1967 il fonde en Écosse le centre de méditation Samye Ling, souvent considéré comme le premier centre bouddhiste en Occident. À la suite d’un accident de voiture, il décide de rompre ses vœux monastiques et de devenir un enseignant laïc. Il fonde une nouvelle tradition, synthèse entre le bouddhisme tibétain et la culture occidentale. Il devient le premier de la lignée Sakyong moderne (2). Au début des années 1970, il sillonne l’Amérique du Nord pour y présenter de manière accessible les enseignements bouddhistes. Il a fondé plus d’une centaine de centres de méditation dans le monde et créé l’organisation« Vajradhatu » afin de superviser l’ensemble du réseau. Il est aussi le créateur du Shambhala Training Program et de la Shambhala Foundation. De plus, en 1974 il fonde le Naropa lnstitute, qui deviendra l’Université Naropa, à Boulder dans le Colorado. Il s’agit de la première université d’inspiration bouddhiste qui promeut l’éducation contemplative et enseigne entre autres la psychologie contemplative et la méditation.

Osel Tendzin (1943-1990), de son vrai nom Thomas Frederick Rich, l’un des principaux étudiant de Chögyam Trungpa, succède à ce dernier à la tête de Vajradhatu jusqu’à sa mort en 1990. Sakyong Miphan Rinpoché prend alors les commandes de l’organisation. En 1992, il fonde Shambhala International afin de regrouper les différentes organisations créées par son père (Vajradhatu, Shambhala Training, etc).

Aujourd’hui, la direction de Shambhala International siège à Halifax au Canada et gère environ 200 centres de méditation dans le monde entier, qui compteraient 14 000 membres. En France, se trouvent deux centres de méditation (Paris, Marseille), le centre de retraite européen Dechen Chëling près de Limoges et une dizaine de groupes de méditation.

 Qu'est-ce que Shambhala ?
 Shambhala est un royaume imaginaire issue de la mythologie indo-tibétaine. Le Tantra Kalachakra le décrit comme un royaume parfait non répertorié sur une carte. Les seuls êtres pouvant y avoir accès sont ceux dotés d'un karma pur. Au XIXe, ce mythe a été récupéré par des occultistes occidentaux et notamment la Société théosophique dont l'une des figures majeures est Helena Petrovna Blavatsky. Shambhala apparait dans La doctrine secrète, ouvrage majeur de Blavatsky. Selon elle à la suite de la « Lémurie » les survivants se seraient refugiés à Shambhala et en « Atlantide ». Elle situe Shambhala quelque part dans le désert de Gobi (désert situé entre la Chine et la Mongolie). Suite à cette mise en lumière dans le monde occidental du mythe de Shambhala, de nombreux partisans du New Age réutiliseront ce mythe. L'exemple de l'utilisation de ce mythe permet de démontrer l'impact de la Société Théosophique et du New Age sur la volonté d'implantation et l'interprétation des spiritualités orientales en Occident. (Cf. Marion Dapsance, Qu'ont-ils fait du bouddhisme?, Gallimard, 2019)

Doctrine et pratiques

L’ensemble de la doctrine de Shambhala découle des enseignements de Trungpa réunis dans plusieurs livres dont le plus célèbre est Shambhala: la voie sacrée du guerrier. Il prétend défendre une approche « laïque » de la méditation et arbore une volonté de concilier les traditions bouddhiques tibétaines et la tradition Shambhala avec comme fil rouge une volonté d’adapter sa doctrine au public occidental.

Au sein de Shambhala, la pratique de la méditation doit permettre de développer la « bonté fondamentale » présente en chaque être, en enseignant l’art de vivre avec courage une vie éclairée dans le monde. Ces enseignements sont basés sur la sagesse et la compassion.

Les centres Shambhala actuels proposent différents cursus de formation selon l’avancement des adhérents dans le mouvement. La Voie Shambhala permet un entrainement aux pratiques « authentiques » de méditation avec une série d’ateliers, de cours, de stages et de retraites. Les fidèles peuvent aussi se rendre dans des centres Shambhala afin de suivre des retraites ou des pratiques de méditation et des études de la doctrine plus détaillés. Ils sont aussi invités à suivre d’autres activités basées sur la contemplation (art contemplatif, psychologie contemplative). Trungpa est l’un des fondateurs, dans les années 1970, de la psychologie contemplative qui repose sur la dimension thérapeutique des enseignements bouddhistes.

La psychologie contemplative prétend que la nature de l’être humain est fondamentalement saine et que la cause de la souffrance réside dans notre propre esprit, excluant par conséquent tout facteur extérieur. Il serait ainsi souhaitable de travailler avec son esprit pour surmonter ses névroses. La formation Karuna offre des cycles d’études pour se former à cette méthode basée sur la méditation et d’autres pratiques contemplatives, permettant aux participants de « nourrir les qualités de santé naturellement présentes en tout être humain ».

Les éléments doctrinaux posés par Chôgyam Trungpa ont inspiré d’autres dirigeants d’organisations bouddhistes. En 1976, Sogyal Rinpoché (1947 -2019) rendit visite à Chôgyam Trungpa. Il revint fasciné de cette rencontre et décida de prendre exemple sur Trungpa. Ses fidèles observèrent alors un changement de comportement de leur leader : il humiliait ses adeptes et ses disciples racontent que son appétit sexuel devenait de plus en plus insatiable. Sur le modèle de Trungpa il fit scission avec son maitre et créa sa propre organisation, Rigpa. À l’instar du fondateur de Shambhala, il proposa des solutions spirituelles aux maux de l’Occident en élaborant une doctrine d’inspiration bouddhiste séduisante pour le marché occidental de la spiritualité.

Controverses

Chögyam Trungpa a transformé une communauté de méditation en un véritable royaume. Il a créé un groupe paramilitaire appelé Dorje Kasung à l’intérieur duquel se trouve une brigade de gardes du corps (Kusung) chargés de la protection des dirigeants. Alors qu’il proposait une expérience de « société éveillée », il semble avoir construit une véritable dictature dans laquelle le maître est le seul à prendre les décisions et à édicter les règles.

Les différents abus commis au sein du mouvement Shambhala sont pour la plupart le fait des dirigeants qui se sont succédé à la tête de l’organisation.
Le principe de « folle sagesse », introduit et interprété par Trungpa (3), permet aux dirigeants de justifier leurs différents abus et excès et de se protéger des critiques. La « folle sagesse ,, désigne une attitude du maître qui se matérialise par un comportement imprévisible, imparfait et choquant, et dont le but serait de provoquer l’éveil spirituel du fidèle qui en est témoin. Le maître humilie ses disciples, se fait servir et instaure son harem. Les adeptes refusant la « folle sagesse » sont jugés indignes de faire partie du groupe et sont généralement expulsés. Trungpa a pu utiliser ce principe pour justifier son mode de vie.

Les premières critiques apparues à l’encontre de Trungpa visaient ses pratiques et sa réelle personnalité. Elles émanaient principalement d’adeptes. Craignant l’impact que pourraient à avoir ces critiques et ces dénonciations, la plupart des textes ont été détruits par les partisans du leader. A titre d’exemple, des écrivains membres de la Beat Generation ayant suivi dans les années 1970 des cours de méditation et des retraites dirigés par Trungpa, ont raconté ce qu’ils y ont vécu et le comportement abusif du maitre. D’autres témoignages décrivent une consommation excessive d’alcool, de drogues, de médicaments et une débauche sexuelle impliquant des fidèles. Ils dépeignent aussi Trungpa comme autoritaire et omnipotent et dénoncent des faits de violences physiques et sexuelles (4). Du fait de la « folle sagesse » les victimes étaient obligées de côtoyer leurs agresseurs.

Son successeur, le régent Ösel Tendzin, bien que se sachant atteint du sida a continué d’avoir des relations sexuelles non protégées avec des étudiants sans les en informer. Certains membres de l’administration de Vajradhatu et proches du régent, eux aussi au courant de sa maladie, sont restés silencieux. Il a transmis le virus du sida à de nombreux fidèles en assurant que les bénédictions de Trungpa les protégeraient.

Dans l’histoire récente du mouvement, c’est le fils de Chögyam Trungpa, Mipham Rinpoché, qui s’est retrouvé au cœur de différents scandales. Trois rapports édités par Buddhist Project Sunshine ont dénoncé des abus sexuels perpétrés au sein de Shambhala International. Plusieurs dirigeants ont été mis en cause dont Mipham Rinpoché accusé d’être l’auteur d’agressions sexuelles, de viols et de sévices sexuels y compris sur des mineurs. Des dirigeants sont également mis en cause pour avoir dissimulé les faits. Le projet de dénonciation des abus commis au sein de Shambhala est né sous l’impulsion d’Andrea Winn, une ex-membre ayant subi des abus sexuels de la part de fidèles et d’un dirigeant. Elle a réussi à entrer en contact avec de nombreuses victimes et les a convaincues de témoigner de leur histoire afin de dénoncer des décennies d’abus au sein de l’organisation, et notamment ceux mettant en cause Mipham Rinpoché.
Shambhala international a mené sa propre enquête sur ces accusations, et a pu, selon ses conclusions, identifier deux allégations crédibles d’inconduite sexuelle perpétrée par Mipham Rinpoché.

L’ensemble de ces accusations a poussé Mipham Rinpoché à démissionner de son rôle de leader. Le conseil d’administration du groupe a également démissionné. Dénonciations et démissions ont mis Shambhala International dans une situation financière difficile: la plupart des rentrées financières provenaient en effet des enseignements dispensés par Mipham Rinpoché mais aussi des dons effectués par les centres à travers le monde, dont certains auraient suspendu leurs versements.

Suite aux révélations des rapports et aux différents témoignages, plusieurs enquêtes sont en cours et plusieurs arrestations ont déjà eu lieu.

Notes

(1) Pour l’anthropologue Marion Dapsance l’appellation de lignée pour définir le mouvement fondé par Trungpa n’est pas justifiée étant donné que celle-ci n’existe pas au Tibet.

(2) Titre royal qui signifie« Protecteur de la Terre ».

(3) Selon le blog Dans le sillage d’Advayavajra, Georges Gurdjieff pourrait être une des sources d’inspiration de Chögyam Trungpa dans sa création de la « folle sagesse » (http://hridayartha.blogspot.com/2017/06/follesagesse.html).

(4) https://boulderbuddhistscam.files.wordpress.com/2011/09/the-party.pdf

Extrait de Bulles (revue de l’UNADFI) n° 144 (2019).

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