Transparence dans l’Église. Où mettre le curseur ?

Notre société médiatique fait voler en éclat le silence et l’omerta des grandes institutions. Mais la dictature de la transparence peut aussi devenir dévastatrice. Dire ou se taire, comment assumer ce dilemme éthique ? Entre silence et transparence, où faut-il mettre le curseur ? En particulier dans l’Église…

1. LA PRESSION DE L’IDÉOLOGIE MODERNE DE LA TRANSPARENCE

Comment la tension entre le secret et la transparence se vit-elle dans la société ? J’emprunte cette analyse à Céline Bryon-Portet, La culture du secret et ses enjeux (2011) (1)

= Le secret au cœur de la vie sociale

« Jusqu’au dix-neuvième siècle, le secret était au cœur de la vie sociale. L’exercice du pouvoir revendiquait clairement l’opacité (« Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner », affirmait-on), la politique des rois était faite de complots, de tractations occultes et de diplomatie parallèle. Chaque famille avait ses secrets, et nul ne songeait que cette part d’obscurité inhérente à la sphère privée pouvait nuire à l’équilibre psychologique de ses membres. On s’exprimait par calembours, on codait les missives, on tenait des réunions à huis clos, on enfouissait de sibyllins symboles et d’étranges secrets de fabrication dans les traités d’alchimie, et personne ne semblait s’en offusquer.

= L’avènement des technologies d’information et de communication

Mais l’avènement de la modernité, marqué par le développement de l’« espace public » et par l’essor conjoint des mass medias puis des technologies d’information et de communication (TIC), a opéré une inversion des valeurs et sonné le glas du secret. Ce dernier n’est plus toléré que lorsqu’il engage les intérêts supérieurs de la Nation (tel le « secret d’État »), ou, dans certains cas très particuliers, lorsque la divulgation de renseignements peut être préjudiciable à un individu et contraire à la déontologie d’un corps de métier (on parle alors de secret professionnel). D’un point de vue culturel, il se dissipe progressivement au profit d’un droit à l’information, de même que le silence, qui lui est souvent apparenté (« le secret est le frère utérin du silence », affirme un proverbe bambara), voit son champ réduit par le bruit, la parole, le tout-communication. Aujourd’hui, seules les institutions fermées (p. ex. : l’Armée, la Franc-Maçonnerie, et dans une certaine mesure l’Église) et les communautés empreintes d’un fort traditionalisme conservent encore quelque attachement à la culture du secret et au silence. Synonyme de rétention d’information ou de mensonge, le secret est globalement frappé de discrédit, de même que les sociétés secrètes, considérées comme contraires à l’esprit de la démocratie.

= Une idéologie de la transparence

D’aucuns ont montré que la modernité exprime une véritable « idéologie de la transparence », la chasse à l’opacité témoignant d’une sorte de démarche systématique, voire programmatique. On peut aller jusqu’à parler d’une « tyrannie de la transparence », tant cette obsession de la clarté s’insinue dans les moindres recoins de l’existence, parfois même contre le gré des citoyens et en mettant en péril leur liberté. Nous pouvons mentionner les écoutes téléphoniques, ainsi que les moyens de vidéosurveillance, qui sous couvert de politique sécuritaire filment les faits et gestes des individus et étendent tous les jours davantage leur champ de vision. Les nouvelles technologies ont formidablement accru les possibilités offertes dans ce domaine, notamment à travers l’imagerie satellitaire, mais aussi la surveillance électronique. Les puces, par exemple, permettent une traçabilité des individus via les cartes bancaires et les téléphones cellulaires. (Et le jeu Pokemon Go ne fonctionne que si l’on « livre » toutes ses informations personnelles…)

= Vers la maison de verre

Éprise de transparence, la société moderne occidentale paraît vouloir exaucer le vœu formulé par André Breton à propos de la « maison de verre », vœu qu’elle a étendu à divers niveaux. Au niveau du langage d’abord : les hommes politiques assimilent « transparence » et « parler vrai ». En outre, le langage conceptuel et les énoncés rationalistes sont à l’honneur car ils évoquent la clarté, la précision et l’univocité, tandis que sont dévalorisés les modes d’expression métaphoriques et symboliques, porteurs d’opacité et de polysémie, et invitant à une herméneutique dans la mesure où̀ ils sécrètent un sens caché. Au niveau des relations humaines ensuite : les nouveaux spécialistes de la communication », en « morphogestuelle » ou en « synergologie », entreprennent de décoder les comportements humains afin que nous puissions percer à jour nos semblables et lire dans leur corps comme dans un livre ouvert. Au niveau technologique enfin : les utopies communicationnelles développées par les idéologues de l’Internet entendent établir un monde lumineux, un « idéal de transparence » d’où toute opacité serait bannie. Le succès d’une émission télévisée comme Loft Story, où des caméras filmaient les lieux les plus intimes d’une habitation où un groupe d’individus vivaient ensemble, s’ébattaient ou se déchiraient au vu et au su des téléspectateurs, témoigne d’un plaisir voyeuriste, mais aussi d’un engouement pour tout ce qui inaugure l’ère de la transparence.

= La transparence, expression de la démocratie

Yves-Charles Zarka résume fort bien cette mouvance associée à la modernité :

« Disons-le tout net, notre temps n’est pas celui du secret, mais de son opposé, la transparence. Il y a même, plus ou moins confusément, une idéologie de la transparence qui assimile implicitement la transparence à la vérité, à la rectitude et même à l’innocence, tandis qu’à l’inverse le secret comporterait, dans ce qu’il cache et qu’il n’avoue pas, de l’inavouable et de la culpabilité. L’idéologie de la transparence entend que tout peut s’exposer, devenir public pour être soumis au regard des autres, être également l’objet de procédures de surveillance et de contrôle. Le plus inquiétant est que l’idéologie de la transparence est aujourd’hui souvent liée à l’idée de démocratie. Comme si le progrès de la démocratisation était corrélatif de l’extension de la transparence et du recul du secret ».

Le silence subit le même sort, puisque « la modernité est l’avènement du bruit », un bruit tellement prégnant que sa disparition soudaine en vient à être insupportable à certains citadins.

= Un retour de balancier ?

Cependant, les analyses de Richard Sennett (1995) mettent en évidence un recul de l’espace public, et une recrudescence des formes d’intimité. Plus récemment, Michel Maffesoli (2000) note une sorte de sentiment de lassitude à l’égard de la mondialisation, favorisée par l’ouverture des frontières géographiques, le développement des moyens de transport et surtout d’Internet, et qui s’accompagne d’une insupportable dépersonnalisation. Parallèlement s’amorcerait un retour à des micro-socialités de type tribal, qui sont évidemment plus favorables au secret que l’idéologie de la transparence caractéristique de la modernité. Ce constat est confirmé par de nombreux sociologues, qui relèvent un engouement croissant à l’égard des sectes et autres groupuscules susceptibles de ré-enchanter l’existence humaine en l’enracinant dans une sacralité immanente et en renforçant un lien social menacé de dissolution. De nos jours, les institutions fermées sont donc prises dans une position ambiguë, représentant une menace pour la majorité, qui ne tolère pas leurs réseaux souterrains et leurs activités opaques, mais aussi une planche de salut pour ceux que les excès de la modernité effraie ».

2. LES IMPASSES DE LA POSTURE COMMUNICATIONNELLE DE L’ÉGLISE

La démesure de ce désir de transparence est de laisser croire que tout peut, sans dommage, être amené en pleine lumière. C’est une illusion. Cependant, l’Église a-t-elle assez conscience que cette nouvelle situation rend obsolète certains aspects opaques de son mode de fonctionnement interne ? L’étalage des incroyables maladresses dont elle fait preuve dans sa communication externe, lorsque la pression de l’idéologie de transparence la pousse dans ses retranchements, oblige à répondre par la négative. Pour employer une expression triviale, l’Église se prend littéralement « les pieds dans le tapis »… C’est tout-à-fait paradoxal, alors même qu’elle « existe pour évangéliser » (Paul VI, E.N., 1975), et ce, de façon transparente, sur la base du commandement de Jésus d’aller et d’enseigner (Mt 28, 16-20), ce qui est son cœur de cible…

1. Prendre conscience des difficultés

Stéphane Dufour, dans un article intitulé Secret, silence, sacré (2), commente : « Les difficultés que rencontre l’Église catholique dans ce monde d’hypercommunication et de sollicitation médiatique permanente ne tiendraient pas seulement à la circulation du langage religieux en milieu profane, ou à une mauvaise utilisation des médias. Les raisons sont plus profondes et tiennent plutôt à l’ethos communicationnel de l’Église catholique. Précisément, la posture communicationnelle de l’Église dans l’espace social serait configurée, pour une part, sur le secret, une culture et une pratique du secret. Cette pratique entre inévitablement en confrontation avec la valeur de transparence. Cette dialectique du secret et de la transparence conduit à une tension, source d’incompréhension et de crispations réciproques, entre le maniement du secret, la clôture informationnelle de l’Église, avec une prédilection pour le silence, d’une part, et l’exigence de visibilité, d’immédiateté, d’ouverture de la société de l’information, d’autre part.

Prenant la mesure de ce décalage, l’Église encourage depuis quelques années les initiatives qui permettraient de s’adapter aux nouveaux moyens de communication (sites internet, plus récemment twitter, etc.). Pourtant, en-deçà d’une présence accrue sur internet et les réseaux, l’inadaptation de ce grand corps social au monde actuel de la communication se révèle plus évidente que jamais. La raison de cette inadaptation constatée est peut- être à chercher ailleurs que dans une mauvaise utilisation des médias ou un discours inapproprié, plutôt dans la disjonction entre l’ethos communicationnel de l’Église, inspiré par le secret, et les exigences actuelles de transparence de la société en matière de communication.

Si le secret est, par définition, le silence gardé sur une chose, il n’est pas pour autant absence sans trace. Quand bien même il consiste à dérober ou à taire un contenu, il génère des moyens, des actes, une somme de stratégies pour arriver à ses fins de dissimulation qui lui confèrent une forme caractéristique qui le signale à la compréhension et à l’interprétation. Les secrets de l’Église sont réels pour Émile Poulat, « et ils ne sont pas toujours cachés, ou, plus exactement, on peut les cacher sans cacher qu’ils existent » (3). »

Le silence et secret attachés aux actes répréhensibles commis au sein de l’Église ne seraient-il pas d’abord manifestation d’une défense acharnée de son image institutionnelle ? Les victimes les perçoivent comme un mépris conscient ou inconscient de leurs souffrances, voire de leur existence même. L’Église se montre encore aujourd’hui dans l’incapacité de penser que son fonctionnement institutionnel puisse engendrer des victimes, et qu’elle puisse contribuer à les culpabiliser. Ce que nous vivons actuellement est une douloureuse phase de purification… engendrée par le choc de l’idéologie de transparence. L’Église qui a longtemps prétendu purifier le monde est poussée aujourd’hui à la purification par la société elle-même… Cela ne pourra que contribuer à la véracité de son annonce de l’Évangile, à condition qu’elle accepte de reconnaître ce « signe des temps »…

La question n’est donc pas simplement celle de la communication, comme on peut le lire sur le blog de Daniel Murgui-Tomas, consultant en image publique, spécialiste en médias training et formateur en journalisme : « Ce qu’il faut pour l’Église, c’est qu’elle se dote d’outils de prévention, d’anticipation et de pilotage de crise au même titre que les plus grandes entreprises. […] Hélas, je doute que beaucoup d’évêques en aient pris conscience. Dommage, car en matière de communication de crise, il n’y a pas de miracles… » (4). C’est exact, mais ce n’est qu’un aspect de la difficulté. La conversion à laquelle l’Église est appelée est spirituelle : prendre des mesures pour faire passer concrètement le bien des victimes avant celui de l’institution. Et donc retrouver le chemin d’une authenticité où les actes sont en conformité avec le message évangélique : j’étais ta victime et tu m’as soigné…

2. En finir avec l’omerta : endormir les affaires pour protéger l’institution

Beaucoup dans l’Église semblent s’étonner de l’ampleur, encore partiellement connue, des scandales pédophiles au sein du clergé catholique, ou de dérives sectaires au sein de certaines communautés catholiques. Et pourtant, « tout le monde savait »… dit-on, mais la puissance de l’omerta est telle que rien ne pouvait apparaître au grand jour. « Tout le monde savait » est une hyperbole. Car peu de gens savaient réellement : c’était même la condition pour que ces pratiques secrètes perdurent au cœur du système jusqu’à le pervertir de l’intérieur.

Une victime rhodanienne confie : « Les parents eux-mêmes n’écoutent pas. On étouffe ce genre d’affaire car on ne touche pas à l’Église ». Et encore : « Il est dur pour un enfant de parler, surtout s’il n’y a pas d’adulte pour entendre », confirme un prêtre français se disant victime d’attouchements par deux hommes d’Église dans son enfance. « Il n’y a pas que la hiérarchie de l’Église, c’est toute la société qui se tait, poursuit-il, avant de citer le film Spotlight : « S’il faut tout un village pour élever un enfant, il faut aussi tout un village pour qu’on puisse le violer. » Quand des groupes entiers de paroissiens manifestent fortement leur reconnaissance envers un prêtre… mis en cause et présumé coupable, combien de déclarations de compassion font-ils envers les victimes présumées ?

On ne peu que saluer le livre d’Isabelle de Gaulmyn, Histoire d’un silence, qui vient de sortir aux Ed. du Seuil en ce mois de septembre 2016. Rédactrice en chef adjointe à La Croix, elle a fréquenté pendant quatre ans la troupe scoute du père Preynat. Elle dit avoir essayé d’alerter le diocèse dès 2005. « L’incroyable impunité dont a bénéficié le père Preynat est le fait des évêques. Mais le silence est celui de toute une communauté ».

La loi du silence est mafieuse, quand personne ne veut vraiment chercher à savoir. C’est quelquefois une pandémie de mémoires défaillantes qui prétendent n’avoir rien vu, ou avoir agi directement sans le dire, ou ne pas avoir eu la possibilité d’agir… Dans une institution trop fermée, il y a une forme d’autosuffisance protectrice qui apporte l’immunité et les privilèges à la classe des responsables. Cela brise tout simplement la possibilité de la transparence et ferme les accès à la vérité.

L’articulation des deux systèmes judiciaires — ecclésial et civil — dans un pays qui légitime la séparation des deux, l’autonomie des deux, sans que l’un puisse se défier de l’autre, est encore une difficulté particulière. Concrètement, certaines familles victimes de pédophiles renoncent, parce qu’elles sont chrétiennes, à des poursuites devant la justice civile, en se contentant de demander un procès canonique. On a pu lire que la hiérarchie catholique en Irlande ou aux États-Unis avait versé d’importantes sommes d’argent pour dédommager les victimes qui, conséquemment, contribuèrent à une forme de loi du silence pour ne pas porter atteinte à la réputation de l’Église…

3. Sortir de la crise en donnant priorité au soin des victimes

Il suffit, pour comprendre, de donner la parole à une victime.

« Se taire à jamais »… Il faut déjà avoir pu guérir énormément pour pouvoir entendre ça comme victime. Plus encore, il faut pouvoir se mettre dans la peau de quelqu’un qui ne peut pas comprendre, par ignorance, pour pouvoir accepter. C’est hyper violent. C’est ce silence de la honte qui donne tous les pouvoirs aux pervers. C’est avec cela qu’ils jouent et détruisent. C’est par ce genre d’ignorance, inconsciente on l’espère, que les institutions ne bougent pas et laissent le mal se propager. On fait l’autruche. Au moment même, on relativise, on n’y croit pas, on attend que ça passe. Plus tard on dit : « mais pourquoi venez-vous avec ça après si longtemps, c’est malsain ! ». En gros, on dit aux victimes : « taisez-vous, on ne veut pas savoir ». Pas savoir quoi ? Ce que vit la victime de l’intérieur, peut-être plus que tout. Devant le meurtre psychologique qu’elle subit, elle a trois choix : le déni jusqu’au suicide pour ne jamais en prendre conscience ; la folie (délire, psychose, maniaco-dépression etc.) pour ne pas en prendre conscience non plus ; ou l’anesthésie provisoire, donc un déni qui va durer quelques décennies avant qu’elle ait la force de se réveiller. Mais à quel prix, cette troisième et meilleure solution ? Au prix d’une dissociation d’avec soi-même, une absence de ressenti, d’émotions, de sentiments, de liberté intérieure, bref, une vie qui n’est plus réduite qu’à la survie, avec angoisses, crises de panique, automutilation, épuisement chronique etc. Et ensuite, quand le réveil se fait, non seulement on vit la douleur inhumaine du crime, mais en plus, le monde environnant nous blâme pour notre souffrance, ou rejette la faute sur nous, parce qu’on commence à parler : on est donc à l’origine du problème ! Oui, la plupart des victimes retrouvent la force de parler au moment où il y a prescription et sont attaquées alors pour diffamation. C’est la loi de la perversité. Or elles ont le droit, ne fut-ce que d’essayer de comprendre. C’est souvent la seule chose qu’elles demandent. Et elles ne comprendront pas. Car la perversité est l’humain dans sa plus profonde incompréhensibilité. » (5)

La compassion du pape Benoît XVI dans sa lettre de 2010 aux catholiques d’Irlande donne le ton juste que l’Église dans son ensemble devrait adopter par rapport à toute personne victime en son sein, qu’il s’agisse d’abus sexuel ou d’abus spirituel. On aurait aimé retrouver ce ton dans les positions de l’archevêché de Lyon en ce début d’année 2016, mais ce fut en vain. Il est bon de relire cette Lettre :

« Je dois exprimer ma conviction que, pour se reprendre de cette blessure douloureuse, l’Église qui est en Irlande doit en premier lieu reconnaître devant le Seigneur et devant les autres, les graves péchés commis contre des enfants sans défense. Une telle reconnaissance, accompagnée par une douleur sincère pour les préjudices portés à ces victimes et à leurs familles, doit conduire à un effort concerté afin d’assurer la protection des enfants contre de tels crimes à l’avenir. […] Avec cette Lettre, mon intention est de vous exhorter tous, en tant que peuple de Dieu qui est en Irlande, à réfléchir sur les blessures infligées au Corps du Christ, sur les remèdes, parfois douloureux, nécessaires pour les panser et les guérir, et sur le besoin d’unité, de charité et d’aide réciproque dans le long processus de reprise et de renouveau ecclésial. Je m’adresse à présent à vous avec des paroles qui me viennent du cœur, et je désire parler à chacun de vous individuellement et à vous tous en tant que frères et sœurs dans le Seigneur. »

Et les différents paragraphes s’adressent : aux victimes d’abus et à leurs familles, aux prêtres et aux religieux qui ont abusé des enfants, aux parents, aux enfants et aux jeunes d’Irlande, aux prêtres et aux religieux d’Irlande, à mes frères évêques, à tous les fidèles d’Irlande… (6)

3. SE DOTER DE NOUVEAUX OUTILS D’INTELLIGENCE ÉTHIQUE

1. Élargir le débat autour de la prévention

Alors, dire ou se taire ? Dénoncer ou rester complice ? Pour essayer de mieux répondre à la question, il faut encore élargir le débat autour de la prévention, et donc de la dénonciation. La dénonciation éthique, l’alerte éthique, alors qu’elle est sollicitée et bien accueillie aux USA, est souvent assimilée à la délation en France, et étouffée par l’omerta dans certains territoires et dictatures. Je voudrais ici me faire l’écho de la réflexion de Michel JORAS, qui porte sur le monde de l’entreprise : Un certain regard sur le dilemme éthique : dire ou se taire en entreprise (7).

« Face à toute prise de position éthique, trois réactions sont possibles pour tout individu mécontent d’un produit, d’un service, d’une situation : le silence (exit), l’acceptation de l’état des choses (loyalty), la protestation (voice) (Albert Hirschman).

= L’alternative « dire »

L’agent/membre d’une organisation impliquée par des déviances décelées, révélées, supposées pourra et/ou devra « dire », soit au sein même de son organisation (selon les modalités statutaires) ; soit en alertant le niveau hiérarchique dument responsable ; soit en alertant les instances publiques, administratives ou juridiques concernées par la nature de la dérive. Il est naturellement éthique que l’agent ne se laisse pas aller à la délation, répréhensible par le droit, ou de façon biaisée par l’utilisation de réseaux hackers, ou encore en propageant des rumeurs, malgré la réprobation unanime dans nos sociétés de droit.

La dénonciation. Dans le langage usuel la dénonciation serait un acte civil, citoyen, par lequel on signale à une autorité de pouvoir ou de justice qu’une personne physique, un groupe, une personne morale (organisation) peuvent être présumés déviants et/ou coupables et/ou complices de crimes et délits au regard d’un cadre légal de l’ordre public, marchand, administratif ou privé. Toute personne, qu’elle soit employée par une organisation ou qu’elle participe extérieurement à la « chaîne de valeur » confrontée à un dilemme, face à la déviance née de pratiques non-éthiques doit trouver la frontière entre la dénonciation légale et morale, acte citoyen, et la délation.

Sous des appellations diverses (déclenchement d’alerte, whistleblowing, déclaration de soupçon, dénonciation, signalement, avertissement) les dispositifs d’alerte, malgré la difficulté de détecter, mesurer, évaluer une situation, un événement, un projet, peuvent être examinés sous des aspects différents : la dénonciation individuelle des citoyens ; la dénonciation d’un harcèlement sexuel ou moral ; l’alerte professionnelle, la déclaration des dévoiements exigée des agents de l’État, la déclaration de soupçon en matière de blanchiment et de fraude fiscale…

La délation. La délation par contre est une dénonciation par « vengeance, intérêt, vilénie, haine, jalousie », consistant à fournir des informations sur un individu, un groupe, destinées à porter tort. Elle peut être considérée comme criminelle si elle apporte des éléments à une autorité illégitime ou coercitive (trahison, mafia, dictature…). Elle est pénalement coupable si elle est diffamatoire, outrageante, calomnieuse, injurieuse (loi 29.7.1981 et 94).

= L’alternative « se taire »

L’alternative se taire présente un double visage. Soit la personne se tait en transgressant l’éthique et le droit par son silence complice ; soit la personne est soumise à une obligation de silence pour respecter un secret statutaire, le secret de la vie privée, le « secret des affaires » nouvellement institué en France (loi 13/01/2012).

Le silence complice. Contrairement à une pensée populaire, selon laquelle se taire évite souvent de gros soucis, la loi est aux aguets car elle édicte que « quiconque a connaissance de faits délictueux ou criminels est tenu d’en informer la justice sous peine de devenir passible de complicité ». Dans un esprit qui peut paraître immoral, la Douane, la Police et la Gendarmerie en France sont autorisées à rétribuer les services d’un « indicateur ». Le silence, même complice, voire criminel dans certaines contingences, peut aller jusqu’à l’omerta au profit de systèmes mafieux et criminels.

Le silence imposé. Se taire est soit ne rien dire, ne rien divulguer, soit être tenu à une obligation de secret. La nébuleuse du secret comprend en France : le secret de la vie privée, le secret d’État, le secret défense, le secret de l’ordre juridique et de l’instruction des auxiliaires de justice, des jurés, le secret de l’arbitrage, de la médiation, le secret médical, de la confession, des sources des journalistes (4.01.2010), le secret bancaire et notarial, le secret de l’Auditeur mandaté, du Médiateur désigné, et tout récemment le « secret des affaires » pour l’entreprise. En dehors de l’obligation du secret, les obligations de discrétion et de mesure, de réserve s’imposent à tout agent des « personnes publiques » (État et Collectivites publiques).

Le secret de la vie privée des personnages publics. Débordant l’entreprise, un débat récurrent mobilise la presse et les médias sur le respect de la vie privée, et en particulier la vie privée des politiques, et autres personnages publics et sur la dénonciation de leurs mensonges. La France, bien que réticente à la dénonciation, se conforme en principe à la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui s’appuie sur l’article 10 de la « convention des droits de l’homme et de la vie privée », et qui permet aux journalistes de « dire » : s’il y a débat d’intérêt général autour de l’information diffusée ; si l’enquête journalistique est sérieuse ; et si l’individu concerné est un personnage public.

= Comment résoudre un dilemme éthique ?

Dans les grandes entreprises et en particulier dans les institutions financières sont désignés des Déontologues ou Compliance officers, des Responsables de la conformité et du contrôle interne (RCCI) et éventuellement y sont institués des comités d’audits ou des comités d’éthique. L’ensemble des ces « évaluateurs des risques éthiques » disposent normalement d’outils d’investigation appropriés à leur organisation et à la sphère d’influence, qui résultent des travaux d’organisations professionnelles ou de centres de recherches des universités et grandes écoles. Voici, à titre d’exemple, la grille de résolution d’un dilemme éthique proposée par l’Université canadienne de Sherbrooke :

* Prendre conscience de la situation : Inventorier les éléments majeurs de la situation. Formuler le dilemme. Résumer la prise de décision spontanée. Analyser les situations des parties impliquées. Énumérer les lois, les normes et les codes impliqués dans la situation.

* Clarifier les valeurs conflictuelles dans la situation : Mener une réflexion critique sur le rôle des émotions. Nommer les valeurs effectivement agissantes. Identifier le principal conflit de valeurs (et les conflits secondaires).

* Prendre la décision morale par une résolution rationnelle du conflit de valeurs : Identifier quelle valeur a préséance sur l’autre dans la situation. Formuler les principaux arguments qui le justifient (principes). Préciser les modalités de l’action compte tenu de la hiérarchie des valeurs. Atténuer ou corriger les inconvénients.

* Mener une réflexion critique de la prise de décision : Critère d’impartialité. Critère de réciprocité. Critère d’exemplarité ».

2. Comprendre que dénoncer, c’est réparer, et donc construire

On pourrait donc s’interroger sur la pertinence pour l’Église de se doter d’instruments d’intelligence éthique, en faisant les adaptations nécessaires à partir de ces outils d’entreprise, au regard de certaines situations graves (abus spirituels, abus sexuels, dérives sectaires, confits d’intérêt) qu’elle a elle-même contribué à créer. Les cellules d’écoute des victimes mises en place dans les diocèses sont un aspect des choses. Les outils d’analyse des situations, permettant de déceler les dérives potentielles et de les prévenir, pour éviter qu’il y ait de futures victimes, est encore un autre aspect.

En effet, bien des questions redoutables se posent. Lorsque la dénonciation est étouffée par le silence complice des responsables, et que la protection des personnes est en jeu, faut-il passer de la dénonciation privée à la dénonciation publique ? Faut-il pour autant l’appeler délation ? Une personne laïque m’écrivait : « Amour OU Vérité, ou Amour ET Vérité ? Il ne peut y avoir de Charité sans Vérité et la Vérité doit être faite dans la Charité. Si tu vois ton frère commettre un péché, tu dois le lui dire, sinon tu participes à son péché. La priorité des priorités est de chercher le Royaume et sa Justice quoiqu’il puisse en coûter. Quand les responsables ecclésiaux n’obéissent pas eux-mêmes à ce devoir de Justice, il est du devoir du simple baptisé de le leur rappeler. Quand après avoir prévenu les autorités de faits graves, ces faits durent, que faut-il faire ? Se taire ou tenter de dire ? Quand il s’agit du bien commun et de dérives qui peuvent en amener d’autres, il est de notre devoir de dire et de prier l’Esprit d’éclairer les consciences ».

Joseph Ratzinger, répondant à Peter Seewald dans « Le Sel de la Terre », au sujet des conflits qui avaient pu émailler son passage à la tête du diocèse de Münich, parlait en ces termes de la mission prophétique de l’Église.

« On parle beaucoup aujourd’hui de la mission prophétique de l’Église. Ce mot est parfois employé à tort. Mais il est vrai, pourtant, que l’Église ne doit jamais pactiser avec l’esprit du temps. Elle doit interpeller les vices et les dangers d’une époque ; elle doit s’adresser à la conscience des puissants mais aussi aux intellectuels, à ceux aussi qui, d’un cœur étroit et tranquille, veulent vivre en passant indifférents devant les misères de l’époque. Comme évêque, je me sentais obligé de remplir cette mission.

En outre, les déficits étaient trop flagrants : découragement de la foi, régression des vocations, abaissement des valeurs morales précisément parmi les hommes d’Église, tendance croissante à la violence et bien d’autres choses. J’entendais résonner à mes oreilles les paroles de la Bible et des Pères de l’Église, qui condamnent avec la plus grande rigueur les bergers qui sont comme des chiens muets et, pour éviter des conflits, laissent le poison se répandre. La tranquillité n’est pas le premier devoir du citoyen, et un évêque qui ne chercherait rien d’autre qu’à éviter les ennuis et à camoufler le plus possible tous les conflits est pour moi une vision repoussante » (8)

Peut-être faudrait-il relire les courants prophétiques de l’Ancien Testament à la lumière des situations d’aujourd’hui, afin d’y puiser quelques lumières ? Habituellement, on ne considère les charismes que sous l’angle de la construction. Or si la grâce du Christ construit, c’est surtout en réparant. Si quelqu’un reçoit un charisme prophétique, il peut être surpris voire choqué, et les autres avec lui, que ce charisme soit apparemment plus réparateur que constructeur. Être fils de l’Église, c’est donc aussi annoncer haut et fort que des choses sont à réparer. La réparation fait partie intégrante de la construction. L’annoncer avec force n’est en rien destructeur (si ce n’est de ce qui est faux), mais éminemment constructeur.

En terminant, je voudrais attirer l’attention sur une étude biblique concernant le binôme « dire ou se taire ? » dans le Nouveau Testament, que j’ai mise en ligne sur le site petiteecolebiblique.fr. Je la conclus en citant le texte d’un évêque italien engagé dans la lutte contre la mafia, Mgr Bregantini, sur les trois aspects de l’évangélisation : annoncer, dénoncer, renoncer. Annoncer l’Évangile, c’est aussi dénoncer les situations d’injustice, et également renoncer en assurant la cohérence de notre vie. « La beauté de ces trois mots – annoncer, dénoncer, renoncer – ne s’affirme que dans le cadre d’une argumentation triple, c’est-à-dire qu’aucun de ces éléments ne peut exister sans les autres. Une bonne annonce engendre une dénonciation claire et une dénonciation claire est crédible si la renonciation est explicite. » (9)

P. Dominique Auzenet, septembre 2016

ANNEXE : UNE QUESTION À PROPOS DU SECRET DE LA CONFESSION

Trois articles du Code de droit canonique concernent le secret de la confession : au canon 983, il est dit que « le secret sacramentel est inviolable ; (qu’) il est absolument interdit au confesseur de trahir en quoi que ce soit un pénitent, par des paroles ou d’une autre manière, et pour quelque cause que ce soit ». Le canon 984 précise que « l’utilisation des connaissances acquises en confession qui porte préjudice au pénitent est absolument défendue au confesseur, même si tout risque d’indiscrétion est exclu ». Enfin, le canon 1388 prévient le confesseur que la violation directe du secret sacramentel entraîne l’excommunication latae sententiae (par le fait même, immédiatement) ; la violation indirecte, une punition selon la gravité du délit.

Le Catéchisme de l’Église catholique écrit : « Tout prêtre qui entend des confessions est obligé de garder un secret absolu au sujet des péchés que ses pénitents lui ont confessés, sous des peines très sévères. Il ne peut pas non plus faire état des connaissances que la confession lui donne sur la vie des pénitents. Ce secret […] s’appelle le ‘sceau sacramentel’(sacramentale sigillum) car ce que le pénitent a manifesté au prêtre reste ‘scellé’ par le sacrement » (CEC, 1467).

Je cite ici Gauthier Vaillant, dans un article de La Croix, sous-titré 4-5 juin 2016 : Canoniquement inviolable même en cas de crime ou de danger, ce secret dit « sacramentel » ne doit pourtant jamais empêcher la Justice de faire son œuvre (12) :

= Est-il un secret professionnel comme les autres ?

[…] La loi française reconnaît le secret de la confession comme un secret professionnel, au même titre que celui auquel sont tenus les médecins ou les avocats. « La révélation d’une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d’une fonction ou d’une mission temporaire, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende », dispose à ce titre le code pénal (art 226-13).

Au niveau anthropologique, droit canon et droit civil se rejoignent dans une même conception du secret comme un élément nécessaire dans les relations humaines. « Le bon fonctionnement de la société veut que le malade trouve un médecin, le plaideur, un défenseur, le catholique, un confesseur, mais ni le médecin, ni l’avocat, ni le prêtre ne pourraient accomplir leur mission si les confidences qui leur sont faites n’étaient assurées d’un secret inviolable », écrivait au début du XXe siècle le juriste français Émile Garçon.

« Le secret de la confession s’appuie sur la liberté de conscience, et donc sur la liberté religieuse, garantie dans l’état de droit, complète le P. Xavier Lefebvre, curé de la paroisse Saint-Louis d’Antin à Paris, qui accueille plusieurs centaines de confessions chaque semaine. Si cette liberté n’était plus garantie, l’État aurait tout pouvoir sur les consciences. Ainsi, même un État laïc peut s’honorer de respecter ce droit. » L’Église explique d’ailleurs la nécessité du secret par « la délicatesse et la grandeur de ce ministère et le respect dû aux personnes » (Catéchisme de l’Église catholique n° 1467). Par « respect », l’Église reconnaît ainsi que la démarche du fidèle qui demande le sacrement de réconciliation est particulièrement intime.

= Y a-t-il des exceptions possibles ?

Il y a pourtant des cas où le secret sacramentel, tout comme le secret professionnel, ne semble pas tenable et paraît devoir être levé. On pense aux cas de crimes, et en particulier, dans le contexte actuel, aux cas de pédophilie. Le droit civil reconnaît d’ailleurs la nécessité, dans certains cas, de lever le secret professionnel. Ainsi, celui-ci ne s’applique pas lorsqu’il s’agit d’atteintes portées à un mineur de moins de 15 ans ou à une personne en situation de faiblesse physique ou psychologique. Mais de telles exceptions n’existent pas, canoniquement. Le catéchisme de l’Église catholique précise bien (n° 1467) en effet, que le secret de la confession est « absolu » et « n’admet pas d’exception ». Il est même précisé une deuxième fois (n° 2490) que « le secret du sacrement de réconciliation est sacré, et ne peut être trahi sous aucun prétexte ».

De plus, « le confesseur n’est pas le maître, mais le serviteur du pardon de Dieu », dit le Catéchisme (n° 1466). Comme dans tout sacrement, le rôle du prêtre est d’agir au nom de Dieu, et non par lui-même. Le secret de la confession exprime également cet effacement relatif de la personne du prêtre, qui n’est que le trait d’union entre Dieu et le fidèle. « Le secret de la confession garantit la liberté de la personne dans sa relation à Dieu. Ce n’est pas au prêtre que parle le pénitent, mais à Dieu lui-même », explique le P. Xavier Lefebvre.

= Que peut faire un prêtre qui entend un crime en confession ?

« Un prêtre qui entendrait en confession un confrère lui confier ses agissements pédophiliques […] n’aurait de choix que de l’inciter à entrer dans une démarche sacramentelle où l’absolution implique pour le pénitent trois conditions : le regret sincère des fautes commises, une ferme résolution de ne plus recommencer, et enfin une réparation des torts commis », affirmait la théologienne et médecin Marie-Jo Thiel en 1999, dans un Documents Épiscopat consacré à la pédophilie (13).

Cela ne signifie pourtant pas l’impuissance du confesseur. « Le prêtre peut tout à fait demander au pénitent, comme acte de réparation, de se dénoncer à la justice, souligne le P. Lefebvre. Un ministre qui entend un criminel doit savoir que le pardon, même divin, n’efface pas la justice. » Face aux récents scandales d’abus sexuels dans l’Église, les évêques français ont rappelé l’obligation faite aux confesseurs d’inciter le pénitent d’aller se dénoncer à la justice. La justice juge en effet le for externe, c’est-à-dire la matérialité des faits, tandis que dans la confession, c’est le for interne qui s’exprime. « Tout chrétien doit faire confiance à la justice et doit accepter d’être jugé sur ses actes », insiste le P. Lefebvre.

Prenant leurs distances avec l’enseignement de l’Église, certains théologiens, comme le franciscain Nicolas Iung, estiment que dans certains cas, le secret sacramentel peut être partagé avec un autre ministre tenu au même secret – ce que permet d’ailleurs le droit civil français. Ainsi, un confesseur pourrait référer à son évêque de choses entendues en confession. Marie-Jo Thiel liste quatre critères pouvant mener à l’envisager : le bien public, le bien de celui qui a livré le secret, le bien d’un tiers innocent, et enfin le bien propre de celui qui a reçu la confidence. Pour Nicolas Iung, briser le « sceau sacramentel » est permis « chaque fois qu’il n’y aura pas d’autre moyen d’éviter qu’un tiers ne subisse injustement un tort sérieux ».

Un avis dont la pertinence ne fait pas l’unanimité. « Quoi qu’en disent les partisans de la suppression du secret, en accusant l’Église de complicité criminelle, il n’est pas si fréquent que les abus sexuels aboutissent au confessionnal car les « délits les plus graves » sont sans doute les moins avoués », écrivait en 2011 le dominicain Joël-Marie Boudaroua. On peut se poser la question : si le secret pouvait être levé, en particulier dans le cadre d’affaires hautement médiatisées, des hommes coupables de crimes continueraient-ils de s’en accuser en confession ? (14)

ANNEXE II : UN BON EXEMPLE DE FAUSSE DÉNONCIATION ÉTHIQUE

« L’Église est un terreau favorable aux manipulateurs ». Un ami (G.B.) me faisait remarquer ce titre d’un article paru sur le site de la Croix (7 nov. 2016), écrit par Céline Hoyeau, en qui interviewe le P. Pascal Ide, de l’Emmanuel, à propos de son dernier livre : Manipulateurs, les personnalités narcissiques, Détecter, comprendre, agir, Éd. de l’Emmanuel. Ce titre, à lui seul, montre une bonne progression des prises de conscience dans l’Église.

Céline Hoyeau pose la question qui fâche… « Comment se fait-il qu’on semble en trouver autant parmi les fondateurs de communautés nouvelles ? » Et Pascal Ide de renchérir : « D’abord on n’en trouve pas seulement là, mais aussi dans les congrégations religieuses, les paroisses, le clergé diocésain… En fait partout où il y a des postes de pouvoir… » Là, peut-être va-t-on un peu vite, on botte en touche. Ensuite : — Q « Certaines de ces personnalités portent du fruit : de nombreuses vocations, un rayonnement de leur prédication, des conversions, etc. N’est-ce pas contradictoire ? » — R « La parole du Christ selon laquelle on juge l’arbre à ses fruits (cf. Mt 7,16) demande que l’on vérifie bien si les fruits proviennent de l’arbre. Prenez l’exemple des Légionnaires du Christ. Le fruit ne vient pas de Martial Maciel, mais des vérités évangéliques qu’il énonçait ».

Sans vérification, la journaliste part de prémisses non vérifiées : il y a de nombreuses vocations, il y a un rayonnement de leur prédication, ils provoquent des conversions. En un mot « certaines de ces personnalités portent du fruit », et le père Pascal Ide l’admet sans discussion. Partant de là, puisqu’on a posé a priori qu’il y a du fruit, il faut bien qu’il vienne de quelque part, il faut en expliquer la source. Ce ne peut quand même pas être les manipulateurs à la tête de ces communautés qui portent du fruit, mais ce sont les vérités évangéliques qu’ils ont énoncées…

Là, ce n’est plus de la pétition de principe, mais de la casuistique ! Donc les communautés fondées ou dirigées par des manipulateurs, des narcissiques, portent du fruit. CQFD. C’est la conclusion rassurante que l’on insinue pour clore l’entretien. Finalement, peuple des baptisés, ne t’inquiète pas s’il y a des manipulateurs dans l’Église puisque, in fine, ils ont énoncé des vérités évangéliques, puisque leurs communautés portent du fruit. Bravo Pascal Ide ! Et tant pis pour les victimes : elles ont trop mangé de fruits.

Ce positionnement est la preuve par neuf qu’on est encore dans l’illusion d’une vraie dénonciation éthique : on dénonce la présence des manipulateurs, mais on tient à prendre acte qu’ils portent du fruit par les vérités évangéliques qu’ils énoncent ! Quant aux victimes… (15)

Notes

(1) Céline Bryon-Portet, La culture du secret et ses enjeux, in la « Société de communication », Quaderni, 75, Printemps 2011. URL : http://quaderni.revues.org/410

(2) Stéphane DUFOUR, Secret, silence, sacré. La trinité communicationnelle de l’Église catholique. ESSACHESS. Journal for Communication Studies, vol. 6, no. 2 (12)/2013: 139-150). Stéphane DUFOUR est Maître de Conférences à l’Université de Bourgogne.

(3) Émile Poulat (2007). L’Eglise catholique, le secret et les sociétés secrètes. Politica hermetica, 21, 13-25.

(4) http://www.laboiteauximages.com

(5) site lenversdudecor.org, 23 mars 2016, 14:20.

(6) http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/letters/2010/documents/hf_ben-xvi_let_20100319_church-ireland.html

(7) Michel JORAS, Un certain regard sur le dilemme éthique : dire ou se taire en entreprise, Les Cahiers de Recherche, août 2012. Diplômé ESCP — Docteur ès Sciences de gestion — Paris Dauphine. Enseignant-chercheur.hdr, ESCE/Paris — Chaire d’études et recherches en éthique des affaires Vice-président fondateur de l’Académie de l’Éthique

(8) Benoît XVI. Le sel de la terre : le christianisme et l’Église catholique au seuil du IIIe millénaire : entretiens avec Peter Seewald, Flammarion, 2005, page 81.

(9) http://petiteecolebiblique.fr/pdf_peb/024_peb_dire_setaire.pdf

(10) Jimmy Akin. http://www.ncregister.com/blog/jimmy-akin/what-did-jesus-mean-when-he-said-not-to-judge-others-10-things-to-know-and#ixzz2bb6YYsht

(11) http://www.famillechretienne.fr/eglise/vie-de-l-eglise/abbe-fabrice-loiseau-gare-aux-recuperateurs-de-la-misericorde-!-175834

(12) Gauthier Vaillant, Le secret de la confession, La Croix, 4-5 juin 2016.

(13) Lutter contre la pédophilie, repères pour les éducateurs. Disponible sur le site de la Conférence des évêques de France.

(14) Le 1er septembre 2016, un document de la Province de France de la Compagnie de Jésus intitulé « Face aux situations d’abus sexuels – Prévention et actions » précise : « Au cas où le confesseur aurait des doutes sur la ferme volonté du pénitent de se dénoncer, il peut différer l’absolution au moment où la condition de dénonciation sera réalisée »

(15) http://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/France/L-Eglise-est-un-terreau-favorable-aux-manipulateurs-2016-11-08-1200801669

Yoga et méditation chrétienne. Positions et attitudes du corps en vue de la prière

La pénétration de stages inspirés du Yoga dans les Centres Spirituels chrétiens est une réalité qui pose question.

Voici par exemple le compte rendu d’un stage « Yoga, souffle, sons, couleurs », en Savoie (2011).

« Telles les douze notes chromatiques, c’est une équipe fantastique qui s’est constituée à Notre-Dame de Myans, la deuxième semaine de juillet, pour pratiquer le matin le yoga-nidra, au rythme de chacun en particulier, et découvrir, à travers les postures, les possibilités de chaque créature ! Clôturant la matinée, un temps de méditation guidée conduit vers les profondeurs de l’individualité ! Ouvrant l’après-midi, une carte de couleur choisie, révèle les différentes facettes de la personnalité ! Prolongeant, une séance sonore agrémentée de jeux, de joie et de rires, où chacun fait ce qu’il peut, pour admirablement s’en sortir ! Le tout dans l’harmonie construite jour après jour, dévoilant l’Infini de l’Éternel Présent Amour… »

> Mais nous pourrions regarder tout aussi bien dans notre Sarthe, et écouter les CD « Chemins d’oraison » proposés par une Association dans la Sarthe. On constaterait aisément une importance centrale, omniprésente, donnée à la conscience du corps, à la posture, à la respiration, à la détente, à la relaxation corporelle ; cette insistance prégnante est quasiment obsessionnelle jusqu’à saturation… Une affirmation comme celle-ci : « la présence à Dieu commence par la présence au corps » résume bien cette fixation univoque sur le ressenti de chacun des organes allant jusqu’à l’induction de sensations corporelles… « Choisir de s’appuyer sur la sensation du corps et de la respiration est un choix toujours à recommencer si l’on veut parvenir à prier de tout son être », est une autre phrase emblématique de tout le contenu. On serait tenté de discerner une vie spirituelle à l’envers : le corps chemin vers l’âme, la maîtrise du corps vecteur de la progression spirituelle…

Certaines allusions à des pratiques yogiques sont sans doute l’expression de tout un vécu de yoga sous-jacent, chez les enseignants, et qui est comme la « quille » immergée du bateau qui navigue au fil de la méditation… Le nom de Jésus est chanté à diverses reprises, soit en hébreu de façon assez harmonieuse, soit en français d’une voix grave et monocorde, évoquant dans ce deuxième cas la vibration d’un mantra. Le Seigneur Jésus est-il au centre de la démarche ? Celle-ci ressemble à une tentative de présenter un yoga « déshindouïsé » et habillé de concepts de relaxation ainsi que de vêtements chrétiens… Subtile dérive qui risque de conduire à une régression…

Le cheminement méditatif est parsemé de conseils de bon sens (assez volontaristes à l’impératif), et de spiritualité classique (l’abandon, la confiance, la simplicité). Mais une place excessive est donnée à la perception de la sensation pure, manière Vittoz, au détriment complet de la tradition carmélitaine, experte en matière d’oraison, dont on se demande vraiment où la trouver ici. Le mot « oraison » semble donc dévoyé dans ce contexte. Il nous faut donc aller plus loin dans la compréhension de spécificités propres au Yoga, et à la méditation chrétienne.

Le yoga

Compilé par F Despert, Tours, mai 2011.

L’origine du Yoga

Le yoga classique indien provient d’un texte attribué à Patanjali dont on connaît peu de chose. Il aurait vécu au Pendjab au IVe siècle avant notre ère. Ce texte est une collection de maximes écrites en sanscrit du nom de yoga-Sûtras (« aphorismes sur le yoga »). Ces courtes phrases sont difficilement compréhensibles ; elles sont mémorisées par l’étudiant, puis commentées par des spécialistes dans les ashrams. Patanjali enseignait le Râja-yoga (yoga royal). le terme yoga (litt. « joug », « attelage ») évoque la recherche de l’union entre le soi (atman) et l’Absolu (brahman).

2. Les principes du Yoga

Le yoga part de l’idée que tout est souffrance dont il faut être délivré. Cette douleur provient de la séparation d’avec l’essence (l’Absolu, le brahman) : l’ « âme » individuelle (atman) qui n’est pas différente de cet Absolu mais qui porte le poids des actes accomplis dans les existences antérieures (loi du karma) est amenée à s’incarner dans un corps vivant et souffre de cette condition déchue aspirant à retourner se fondre dans le principe universel dont elle est issue.

3. Une libération qui permet au moi de se fondre dans l’Absolu impersonnel

Cette libération est favorisée par la pratique du Hatha-yoga (technique tirée du Yoga royal). Cette pratique associe exercices physiques (Âsana) et exercices respiratoires (Prânâyâma). C’est essentiellement cette technique qui est pratiquée en occident. Selon le Dictionnaire de la sagesse orientale, le yoga « cherche à montrer la voie pratique qui mène au salut et à la délivrance par l’activité disciplinée ».

Jean Varenne (grand spécialiste de l’hindouisme et du sanskrit) commente ainsi les phases d’un cours de yoga :

« Ces différentes étapes ne se comprennent que par référence à la doctrine du corps « subtil » qui, chez chacun d’entre nous, double le corps « grossier » seul accessible aux sens. Ainsi, la tenue du souffle, ou Prânâyâma, sert-elle à permettre au prana (souffle inspiré) d’atteindre un Centre (chakra, roue) situé à la base du corps subtil. Là gît une Puissance qui, chez l’homme ordinaire, n’est que virtuelle (on la compare à un serpent femelle endormi). Réalisée par le yoga (éveillée par le souffle), cette Puissance (on l’appellera Kundalini, l’Enroulée) s’activera et, guidée par la pensée durant les exercices de méditation, montera progressivement de chakra en chakra, jusqu’au sommet du corps subtil où elle s’unira à l’âme (atman est un mot masculin) : les noces de l’atman et de la Kundalini, comparées à celles de Shiva (Siva) et de sa parèdre Pârvat, provoquent une véritable transmutation alchimique de l’individu, que l’on, qualifie dès lors de jivan-mutka (délivré-vivant). On ne pourra jamais séparer la pratique du yoga de la théologie »

à laquelle elle est liée. En quelque sorte, le hatha-yoga offre à l’hindouisme ce que les sacrements offrent au catholicisme. Ils sont les rites initiatiques et opérants de privilèges spirituels.

Ysé Tardan-Masquelier (spécialiste de l’Hindouisme à Paris IV) évoque la « sacralisation du souffle comme le symbole de l’élan vital, de la conscience lumineuse et, éventuellement, d’un don divin : à l’enseignant de savoir susciter cette dimension en conservant à chaque élève son espace de liberté ». Elle écrit par ailleurs : « Le yoga n’a jamais été conçu seulement comme une discipline de mieux-être dans la vie actuelle, mais comme un mode de transformation si radical que ses effets se répercutent sur l’après vie ».

4. Une vision philosophique fondamentalement différente de celle du Christianisme

La philosophie et la pratique du yoga sont basées sur la croyance que l’homme et Dieu ne font qu’un. Elle enseigne à se concentrer sur soi-même plutôt que sur Dieu Seul et Unique. Le Yoga encourage ses participants à rechercher les réponses aux problèmes de la vie au sein de leur propre esprit et conscience au lieu de trouver les solutions dans la Parole de Dieu par l’intermédiaire de l’Esprit Saint comme c’est le cas dans le Christianisme.

5. La pratique du Yoga est incompatible avec la foi chrétienne

Beaucoup de ceux qui pratiquent le Yoga disent : « Il n’y a aucun mal à pratiquer ces exercices, il suffit de ne pas croire dans la philosophie qu’il y a derrière ». Toutefois les promoteurs du Yoga, du Reiki, etc. affirment très clairement que la philosophie et la pratique sont inséparables. Entrer dans une pratique régulière du Yoga amène à plus ou moins consciemment entrer dans une vision de l’homme où les énergies du cosmos vont pouvoir agir en lui et lui redonner un équilibre auquel il aspire. Le Yoga prétend fournir à l’homme une technique lui permettant de retrouver sa véritable nature par l’union au Brahman, sa souffrance sa souffrance provenant de sa séparation d’avec celui-ci.

Par contre le christianisme voit comme cause de sa souffrance la rupture de l’intimité de l’homme avec Dieu en raison du péché. Ainsi l’homme est séparé de Dieu et il a besoin de réconciliation. La réponse chrétienne est Jésus-Christ « L’agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde ». Grâce à la mort de Jésus sur la Croix, Dieu a réconcilié le monde avec lui-même et il appelle l’homme à recevoir gratuitement tous les bénéfices de son salut par la foi en Jésus-Christ seul. C’est pourquoi un Chrétien ne peut, en aucun cas, accepter la philosophie et la pratique du Yoga parce que le Christianisme et le Yoga ont des points de vue qui s’excluent mutuellement. Contrairement au Yoga, le Christianisme voit la rédemption comme un cadeau gratuit qui peut seulement être reçu et ne jamais être gagné ou atteint par ses propres efforts ou œuvres. Jésus est le Chemin, La Vérité et la Vie et seule la Vérité peut nous rendre libres.

Peut-on dissocier le Yoga de sa visée spirituelle ?

1. Extrait du livre du Père J.M. Verlinde : l’expérience interdite, p 138 :

«- Vous semblez affirmer que l’on ne peut séparer les techniques du yoga de l’horizon hindouiste auxquelles elles appartiennent.  – C’est exact. Je me souviens du sourire amusé du gourou devant les motivations invoquées par les Occidentaux pour pratiquer le yoga : relaxation, détente, maîtrise, etc. Il répondait en substance : « Vous êtes étonnants : vous pratiquez ces techniques sacrées pour des effets périphériques auxquels nous n’attachons aucune importance, et ne portez qu’une moindre attention aux transformations profondes qu’elles induisent en vous !… » et il haussait les épaules d’un air de dire : Qu’à cela ne tienne, votre ignorance ou votre manque d’intérêt pour ces effets profonds n’empêchent pas les techniques de produire en vous ce pour quoi elle sont conçues… »  

2. Extraits du livre de Jean Déchanet, moine bénédictin, Le yoga en dix leçons :

« Il faut savoir que le Yoga, les postures, mais surtout les exercices de respiration contrôlée développent mécaniquement une grande énergie. Et je vais vous étonner en affirmant bien haut ici qu’en ce sens il est dangereux… » et plus loin … «couper le Yoga de sa visée spirituelle, c’est renier ses origines religieuses ; c’est surtout courir le risque, le gros risque de retourner contre soi les énergies qu’il doit libérer ».

J. Déchanet cite S. Yesudian, lui aussi un grand nom du yoga : « Tous les exercices yogiques, que nous le voulions ou non, tendent à éveiller ces centres nerveux (chakras) et à nous mettre en possession de facultés généralement insoupçonnées… » « Qu’un yogi chrétien se découvre un jour plus intuitif, plus clairvoyant… et même qu’il expérimente, en passant, quelque pouvoir paranormal (j’ai noté pour ma part, de curieux, très curieux pressentiments, des espèces de prémonitions), il n’y a là rien qui soit de nature à inquiéter. Qu’il se complaise dans ces « effets » ou ces « à-côtés » du yoga, qu’il les désire intensément, et qu’il en fasse comme le but de ses pratiques, c’est autre chose. Viciée dans sa racine, sa visée ne peut aboutir qu’au plus vil désenchantement ».

3. L’expression « Yoga chrétien » n’est-elle pas contradictoire ?

En orient, le Karma, l’enchaînement des vies, la réincarnation, est vécue comme une sorte de malédiction. Le yoga, par l’exercice de postures et la maîtrise du souffle, permet d’en sortir. Il fait parvenir à des états modifiés de conscience, et au « plongeon » dans l’énergie cosmique. Autrement dit, par une technique longuement mise en œuvre, on se fait « sauter » dans l’Un… C’est une sorte d’échappatoire à la force du poignet.

Rien à voir avec l’accueil de la miséricorde du Père obtenue par l’acte rédempteur de Jésus (sa mort sur la croix, sa résurrection, et le don de l’Esprit Saint), qui me fait entrer dans la vie éternelle dès maintenant et la promesse de la résurrection dans la gloire divine.

Aucun besoin de postures, ni de maîtrise du souffle, pour prier chrétiennement : il s’agit de laisser l’Esprit de Dieu nous entraîner à une communion de cœur avec Jésus et avec son Père. Rien à voir avec « faire le vide ». Ni avec l’ouverture des chakras ou la montée de la kundalini…

La grande tradition mystique de l’Église, représentée au premier plan par les grands maîtres du Carmel, Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse d’Avila, mais aussi Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, nous propose de « faire oraison », d’entrer dans la « contemplation »… Ils ont déjà balisé le cheminement : voir la « Montée du Carmel » de Jean de la Croix, et le « Château Intérieur » de Thérèse d’Avila… Voyez par exemple le site http://www.carmel.asso.fr/

Chercher à s’appuyer d’abord sur la sensation du corps et la respiration, fait dériver, imperceptiblement, vers une vie spirituelle à l’envers : le corps chemin vers l’âme, la maîtrise du corps vecteur de la progression spirituelle… ! Le résultat est périlleux ; le Christ Jésus, de la place centrale qu’il occupe dans la perspective chrétienne, devient généralement tout-à-fait marginal, au profit de la réalisation de soi…

4. Le yoga peut-il aider à prier ? L’avis du Père Joseph-Marie Verlinde Famille Chrétienne 1249 — 22/12/2001

Yoga, méditation transcendantale, zen — les techniques de méditation orientales sont très séduisantes. Elles constituent de puissants moyens de nous retirer du monde extérieur, désinvolte et changeant, pour nous recentrer sur notre intériorité, dont nous avons tous la nostalgie. Je le sais pour les avoir moi-même pratiquées pendant plusieurs années.

Au départ, la démarche est la même que dans la prière chrétienne : il y a une volonté de rompre avec une vie superficielle, dispersée, très décevante, pour rentrer en soi. Dans les deux cas, il y a une grande soif d’Absolu.

Mais dès le début de ce chemin intérieur, les routes divergent : dans les techniques orientales, il s’agit de rentrer de plus en plus en soi, par ses propres forces, jusqu’à atteindre une sorte de fusion dans le Tout, une sensation d’exister très intense ; dans cette expérience, il n’y a aucune place pour l’autre : je suis de plus en plus centré sur moi et sur moi seul.

Tout au contraire, la prière chrétienne est rencontre de l’Autre, de Dieu qui vient vers moi. Je rentre en moi-même, mais c’est pour me disposer à y recevoir ce que le Seigneur veut me donner.

C’est toute la différence entre une mystique naturelle, qui ne s’appuie que sur des moyens naturels et me laisse seul avec moi-même, et une mystique surnaturelle, qui me tourne vers Dieu, un Dieu personnel qui se donne à moi dans un dialogue d’amour. Dans les techniques orientales, c’est moi qui suis le maître de ma vie intérieure ; dans la prière chrétienne, c’est Dieu : j’accepte de m’en remettre à Lui et de Le laisser me conduire jusqu’à Lui.

De plus, les techniques orientales visent à une dissolution du moi dans le grand Tout, alors que la relation avec le Christ respecte mon altérité : la prière chrétienne est une communion, pas une fusion.

Bien sûr les techniques qui relèvent d’une mystique naturelle — telles que les techniques de méditation orientales — peuvent conduire à des expériences très fortes… mais cela n’a rien à voir avec la paix surnaturelle de l’Esprit Saint.

Le risque est grand de confondre la sérénité produite par certains exercices respiratoires, certaines postures, avec la présence authentique de l’Esprit Saint.

Les méthodes psychophysiques et corporelles dans la prière

1. Extrait de « Quelques aspects
de la méditation chrétienne », lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, 1989.

La posture du corps. 26. L’expérience humaine démontre que la position et l’attitude du corps ne sont pas sans influence sur le recueillement et la disposition de l’esprit. C’est là une donnée à laquelle certains auteurs spirituels de l’Orient et de l’Occident chrétien ont prêté attention. Ces auteurs spirituels ont adopté les éléments qui facilitent le recueillement dans la prière, reconnaissant en même temps aussi leur valeur relative : ceux-ci sont utiles s’ils sont reformulés en vue du but de la prière chrétienne. Ainsi, par exemple, le jeûne possède avant tout, dans le christianisme, la signification d’un exercice de pénitence et de sacrifice ; mais déjà chez les Pères, il avait aussi pour fin de rendre l’homme plus disponible à la rencontre avec Dieu, et le chrétien plus capable de se dominer et en même temps plus attentif à ceux qui sont dans le besoin.

Dans la prière, c’est l’homme tout entier qui doit entrer en relation avec Dieu, et donc son corps aussi doit prendre la position la mieux adaptée au recueillement. Cette position peut exprimer d’une manière symbolique la prière elle-même, variant selon les cultures et la sensibilité personnelle. Dans certaines zones, les chrétiens acquièrent aujourd’hui une conscience plus grande du fait que l’attitude du corps peut favoriser la prière.

Le symbolisme psychophysique. 27. La méditation chrétienne de l’Orient a valorisé le symbolisme psychophysique, souvent absent de la prière de l’Occident. Il peut aller d’une attitude corporelle déterminée jusqu’aux fonctions vitales, comme la respiration et le battement cardiaque. Ainsi l’exercice de la  » prière de Jésus « , qui s’adapte au rythme respiratoire naturel, peut, au moins pour un certain temps, être d’une aide réelle à beaucoup.

D’autre part, les mêmes maîtres orientaux ont aussi constaté que tous ne sont pas également aptes à utiliser ce symbolisme, parce que tous ne sont pas en mesure de passer du signe matériel à la réalité spirituelle recherchée. Compris d’une manière inadéquate et incorrecte, le symbolisme peut même devenir une idole, et par conséquent un obstacle à l’élévation de l’esprit vers Dieu. Vivre dans le cadre de la prière toute la réalité de son propre corps comme symbole est encore plus difficile : cela peut dégénérer dans un culte du corps, et porter à identifier subrepticement toutes ses sensations avec des expériences spirituelles.

Ne pas confondre le bien-être psychologique et spirituel avec l’œuvre de l’Esprit Saint. 28. Certains exercices physiques produisent automatiquement des sensations de quiétude et de détente, des sentiments gratifiants, voire même des phénomènes de lumière et de chaleur qui ressemblent à un bien-être spirituel. Les prendre pour d’authentiques consolations de l’Esprit-Saint serait une manière totalement erronée de concevoir le cheminement spirituel. Leur attribuer des significations symboliques typiques de l’expérience mystique, alors que l’attitude morale de l’intéressé ne lui correspond pas, représenterait une sorte de schizophrénie mentale, pouvant même conduire à des troubles psychiques et parfois à des aberrations morales. Cela n’empêche pas que d’authentiques pratiques de méditation provenant de l’Orient chrétien et des grandes religions non chrétiennes, qui attirent l’homme d’aujourd’hui divisé et désorienté, puissent constituer un moyen adapté pour aider celui qui prie à se tenir devant Dieu dans une attitude de détente intérieure, même au milieu des sollicitations extérieures.

Il faut toutefois rappeler que l’union habituelle à Dieu, à savoir cette attitude de vigilance intérieure et d’invocation de l’aide divine que le Nouveau Testament nomme la prière continuelle, ne s’interrompt pas nécessairement lorsque l’on s’adonne aussi, selon la volonté de Dieu, au travail et au soin du prochain.  » Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu « , nous dit l’Apôtre (1 Co 10, 31). En effet, comme le soutiennent les grands maîtres spirituels, la prière authentique réveille en ceux qui prient une ardente charité, qui les pousse à collaborer à la mission de l’Église et au service de leurs frères, pour la plus grande gloire de Dieu.

Faire le vide ? 19. Il convient d’interpréter correctement l’enseignement des maîtres qui recommandent de  » vider  » l’esprit de toute représentation sensible et de tout concept, en maintenant toutefois une aimante attention à Dieu, de sorte qu’il y ait en celui qui prie un vide qui peut alors être rempli par la richesse divine. Le vide dont Dieu a besoin est celui du renoncement au propre égoïsme, pas nécessairement celui du renoncement aux réalités créées qu’il nous a données et au milieu desquelles il nous a placés. Il n’y a pas de doute que dans la prière, on doive se concentrer entièrement sur Dieu et exclure le plus possible les choses du monde qui enchaînent notre égoïsme.

Saint Augustin est sur ce point un maître insigne : si tu veux trouver Dieu, dit-il, abandonne le monde extérieur et rentre en toi-même. Toutefois, poursuit-il, ne demeure pas en toi-même, mais surpasse-toi, car tu n’es pas Dieu : Lui est plus profond et plus grand que toi. « Je cherche sa substance dans mon âme, et je ne la trouve pas ; j’ai toutefois médité sur la recherche de Dieu et, tendu vers lui, à travers les choses créées, j’ai cherché à connaître les perfections invisibles de Dieu ». Demeurer en soi-même : voilà le vrai danger. Le grand Docteur de l’Église recommande de se concentrer en soi-même, mais aussi de transcender le moi qui n’est pas Dieu, mais une créature. Car Dieu est bien en nous et avec nous, mais il nous transcende dans son mystère.

2. Le « dieu intérieur » et la « theosis » Extrait de « Jésus-Christ Porteur d’eau vive »,

réflexion chrétienne sur le Nouvel Age, publié en 2003 par le Conseil Pontifical pour la Culture, et le Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux.

3.5. Il s’agit d’un point fondamental opposant le Nouvel Âge au christianisme. Nombre d’ouvrages Nouvel Âge expriment la conviction qu’il n’y a pas d’être divin « là dehors », ou du moins que celui- ci ne se distingue pas vraiment du reste de la réalité. Depuis l’époque de Jung, il y a toujours eu un mouvement professant la croyance dans « le dieu intérieur ». Notre problème, dans l’optique du Nouvel Âge, est que nous sommes incapables de reconnaître notre propre divinité, une incapacité qui peut être surmontée avec l’aide d’un guide spirituel ou au moyen d’une série de techniques destinées à libérer notre potentiel caché (divin).

L’idée fondamentale est que ‘Dieu’ est présent au fin fond de nous-mêmes. Nous sommes des dieux, et nous pouvons découvrir le pouvoir illimité qui est en nous en éliminant une à une les couches d’inauthenticité. Plus ce potentiel est reconnu, mieux il est réalisé, et en ce sens le Nouvel Âge a une conception bien à lui de la theosis ou divinisation, qui consiste à reconnaître et à accepter notre nature divine. Pour certains, nous vivons « une époque où notre compréhension de Dieu doit être intériorisée : du Dieu Tout-Puissant et extérieur au Dieu comme force dynamique et créative au cœur même de tout être : Dieu comme Esprit ».

Dans la préface du livre V de l’Adversus Hæreses, saint Irénée nous parle de « Jésus-Christ qui, à cause de son surabondant amour, est devenu ce que nous sommes afin de faire de nous ce qu’il est ». Telle est la conception chrétienne de la theosis ou divinisation, qui ne saurait être l’aboutissement de nos seuls efforts, mais requiert l’intervention de la grâce de Dieu qui opère dans et à travers nous. Cela demande nécessairement de notre part une prise de conscience initiale de notre incomplétude et de notre péché, qui est tout l’opposé de l’exaltation du moi. Qui plus est, cela nous ouvre la voie à la participation à la vie trinitaire, un cas parfait de distinction au cœur de l’unité: plus qu’une fusion, c’est une synergie. Tout cela est le fruit d’une rencontre personnelle, l’offre d’une vie entièrement nouvelle. La vie en Jésus-Christ n’est pas si personnelle et privée qu’elle se limite au domaine de la conscience. Elle n’est pas non plus uniquement un nouveau niveau de conscience. Elle est une transformation de notre corps et de notre âme par la participation à la vie sacramentelle de l’Église.

Neuf manières de prier avec son corps à la manière de saint Dominique

Entretien avec Sœur Catherine Aubin, o.p. (16 mars 2005, ZENIT. org), religieuse dominicaine, auteur d’un ouvrage intitulé « Prier avec son corps à la manière de saint Dominique » (Editions du Cerf, Paris, en 2005)

Licenciée en psychologie et docteur en théologie, sœur Catherine Aubin est entrée chez les sœurs dominicaines en 1984. Après cinq années de vie et de ministère dans la communauté saint Leu-Saint Gilles, rue saint Denis à Paris, et des études de théologie, elle est actuellement professeur de théologie sacramentaire et de théologie spirituelle à l’institut pontifical Regina Mundi, à l’institut de théologie de la Vie Consacrée Claretianum et à l’université pontificale saint Thomas d’Aquin Angelicum à Rome.

Comment est née l’idée d’un tel ouvrage ?

Pendant 10 ans, j’ai vécu rue saint Denis à Paris où notre communauté de sœurs dominicaines étaient implantée. Et là j’ai rencontré des personnes en quête d’unité intérieure et de paix qui pratiquaient des techniques ou des exercices corporels tels que le zen, la méditation transcendantale ou autres. De mon côté je découvrais comme jeune religieuse la spiritualité dominicaine et je venais d’avoir « un vrai coup de foudre » pour les 9 manières corporelles de prier de saint Dominique. La rencontre de ces événements a donné naissance à ce livre dont un des messages est justement de dire à ceux qui pratiquent des techniques : « nous aussi dans la tradition catholique, nous avons une pédagogie de la prière avec le corps qui peut vous combler dans votre recherche ».

Qu’est-ce que vous entendez exactement par « prier avec son corps » ?

Quand on aime, on le manifeste avec des gestes, salutations, sourires etc. Il en est de même pour la prière. Devant moi, en moi, je suis habitée par une Présence celle du Christ vivant, alors comment vais-je lui montrer mon attachement sinon par des attitudes. Dans ce livre le maître est saint Dominique, en effet sa prière était tellement fascinante que ses premiers frères ont transcris ce qu’il disait et ce qu’il faisait avec neuf images qui le représente en train de prier. Chaque attitude corporelle correspond à une attitude spirituelle et permet à celle-ci de se déployer : les gestes donnent figure à ce qui est caché et illustrent les mouvements du cœur. Par exemple au geste de l’inclination correspond l’humilité, à l’agenouillement la confiance.

Pouvez-vous nous expliquer quelles sont ces neuf manières de prier ?

La première manière de prier est l’inclination, saint Dominique s’humilie devant l’autel où le Christ est vivant sur la croix et de son côté jaillit du sang pour dire qu’Il nous communique sa vie. Toutes les images se passent devant ce Christ. La disposition intérieure de Dominique est l’humilité du cœur.

La seconde manière est la prosternation, Dominique est allongé de tout son long sur le sol et il pleure, il vit intérieurement la componction du cœur, son cœur est transpercé par la conscience de son péché.

Dans la troisième manière de prier Dominique se donne la discipline à genoux, son désir est d’être conforme au Christ dans sa Passion.

Pour la quatrième manière de prier, saint Dominique s’agenouille et se relève et survient en son cœur une grande confiance en la miséricorde de Dieu pour lui, ses frères et les pécheurs.

Pour ces quatre premières manières de prier, le corps de Dominique est dirigé vers le sol, dans la première manière son dos est dirigé vers le bas et son regard est tourné vers le sol, dans la deuxième son corps est sur le sol, dans la troisième et quatrième ce sont ses genoux qui touchent la terre. Or la terre est le lieu d’où nous venons, c’est le lieu des origines, lieu de nos limites. Les quatre dispositions spirituelles correspondantes, l’humilité, la componction du cœur, la discipline, la confiance, sont des dispositions spirituelles qui reconnaissent une dépendance et la primauté envers Dieu. On peut regrouper ces quatre premières manières de prier autour d’une attitude : l’accueil, accueil de sa condition de créature devant Dieu, accueil de Dieu comme Créateur et Sauveur, accueil de ses limites devant Celui qui est infini.

Pour la cinquième manière, le saint s’est dressé et levé sans s’appuyer à quoi que ce soit, à la manière d’un prophète ou de Jésus lui-même. Son attitude est celle de la résurrection, il est debout dans son corps et dans son cœur. Ses bras et ses mains manifestent l’écoute de la parole. Progressivement il se tait pour écouter et se laisser saisir par Celui qui lui parle à travers les Écritures.

Puis ses bras s’ouvrent majestueusement dans la sixième manière, pour embrasser et imiter son Ami qui a donné sa vie pour lui sur la Croix. Son geste des bras en croix, signifie la Vie donnée par le Christ et la Vie reçue par le saint. Geste du crucifié-ressuscité qui donne à saint Dominique de redonner vie au jeune garçon tombé de cheval et aux pèlerins anglais.

Il continue son mouvement des bras dans la septième manière en les étendant fortement vers le ciel, les mains jointes ou légèrement ouvertes en forme de coupe pour recevoir quelque chose du ciel. La tension de tout son être montre son désir d’être avec Celui qui est au ciel et avec nous chaque jour. Son corps comme son cœur témoignent de sa supplication qui monte, qui jaillit comme une flèche : il connaît Celui à qui il s’adresse et sait que sa prière sera exaucée car elle correspond à celle du Christ : la promesse de nous envoyer l’Esprit Saint.

Trois positions debout, trois attitudes intérieures de présence. Saint Dominique est présent à Celui qui est présent en Lui. Il nous est montré attentif, éveillé, concentré, recueilli, élancé. C’est le moment de la rencontre avec Dieu dans un dialogue face à face. Ces trois manières de prier forment un tout autour d’une attitude ; celle de la rencontre avec Dieu, du face à face avec l’Ami : face à face, debout, redressé ; face à face pour un dialogue d’amitié ; face à face pour être enraciné dans son unicité.

Dans la huitième manière de prier, saint Dominique est assis à une table et lit et écoute ce que le Seigneur lui dit à travers sa parole, et dans la dernière manière de prière on voit saint Dominique avec un compagnon partir en voyage sur les chemins pour aller transmettre ce qu’il a contemplé. Saint Dominique illustre ainsi l’amitié de Jésus avec ses proches. Une amitié où non seulement on prend le temps de s’asseoir ensemble, mais aussi de marcher sur les routes pour la partager. Ces deux dernières manières sont ordonnées autour du don : don de Dieu dans sa Parole et dans sa Vie, don de Dieu qui entraîne à donner et à se donner.

Les neuf manières de prier se divisent donc en trois étapes : l’accueil, la rencontre, le don. Elles nous font entrer dans un chemin de salut pour être guéris de la dévalorisation sur nous-mêmes et entendre le Seigneur nous dire : Je te reçois comme tu es ; Tu es mon ami ; sois fécond, donne du fruit. […]

Quels enseignements pouvons nous tirer de cette forme de prière ?

Je répondrai par un exemple celui de Madeleine Delbrel : lorsque Madeleine Delbrel se retrouve terrassée par une conversion qu’elle qualifie de « violente », elle choisit ce qui lui paraissait le mieux traduire son changement de perspective : elle décida de prier. « Dès la première fois je priai à genoux par crainte, encore, de l’idéalisme. Je l’ai fait ce jour là et beaucoup d’autres jours… En priant j’ai cru que Dieu me trouvait et qu’il est la vérité vivante, et qu’on peut l’aimer comme on aime une personne ». Pour prier, Madeleine Delbrel éprouva le besoin de s’agenouiller, comme si elle inscrivait dans son corps le cri de son âme. Elle remit à Dieu ce jour là sa force et lui présenta sa faiblesse, dans un mouvement de confiance. Prier avec tout son corps c’est aimer avec tout son cœur.

Réflexion finale

« Les différentes méthodes de méditation orientale visent à se centrer sur soi-même, à rechercher son « moi ». La méditation chrétienne est une rencontre avec un autre. Le chrétien croit que le secret de l’humanité a un nom, et que celui-ci a été révélé par le Christ.

La méditation chrétienne, et c’est là une seconde différence fondamentale, ne cherche pas l’élévation personnelle. En effet, elle se concentre sur l’environnement, sur le prochain, sur le quotidien. A l’opposé, la méditation centrée sur soi-même peut se révéler dangereuse, parce qu’elle nous abandonne, livrés à nous-mêmes.

Au centre de la méditation chrétienne, on trouve le Christ. Ce choix n’est pas arbitraire. Dépasser ses limites est l’espérance d’un grand nombre de personnes qui souffrent des limites de leur « petite » existence. Pourtant, il est impossible de franchir les obstacles qui nous séparent de Dieu. Ces derniers ne peuvent être surmontés que par Dieu lui-même. C’est la raison pour laquelle la méditation chrétienne recherche la présence de Dieu dans notre monde en Jésus-Christ.

Par conséquent, la méditation chrétienne cherche à concrétiser l’inspiration en actions. Se retirer dans le recueillement et s’engager dans la société sont comme les deux phases de la respiration, l’inspiration et l’expiration. Tout ce qui est réellement nouveau naît dans le recueillement et se concrétise par l’amour. C’est là la dynamique du recueillement.

La méditation chrétienne contient encore une autre dimension. L’exercice de la vue, de l’écoute et de l’action par la prière méditative, le dialogue avec Dieu et l’écoute de sa Parole, conduisent à la présence du Christ. La grâce qui nous touche nous permet d’être prêts intérieurement à recevoir le cadeau de son Esprit : Christ en nous, nous en Christ. »

(Jörg Gutzwiller, pasteur (Suisse). Tiré d’un article paru pour la première fois dans le journal « Der Bund » sous le titre « Le recueillement dynamique »).
Réflexion annexe : méditer ou prier ?

Les deux dispositions mentales ont en commun une volonté de rompre avec l’environnement, de suspendre l’action. Elles voudraient cesser de faire pour être. Elles voudraient aussi entendre ce qui ne parle pas, voir ce qui ne se montre pas. Car sans s’être concertées, elles le savent : non loin de soi, sous le chahut de la pensée, il y a ce murmure indicible, cette ombre projetée de ce qui échappe, la fascinante énigme…

La parenté n’est pourtant que de surface : quand la méditation cherche dans l’« ici et maintenant » la plénitude de l’instant, la prière regarde d’avant en arrière. Elle fait place au passé — regret ou remords — mais aussi, et peut-être surtout, au futur qui, pour elle, est Espérance. Quand la méditation tend vers l’immobile et le vide, la prière cherche ailleurs, plus loin, au-delà. Elle est un saut hors de soi-même, un élan prodigieux vers l’invisible et l’inouï. L’une s’affranchit des mots, l’autre s’incarne dans le verbe. La première se vit à travers les sensations éprouvées, la seconde prend forme dans la parole adressée. Car elle n’en doute pas : un Autre existe, plus près ou plus loin, plus bas ou plus haut. Un Autre existe, à portée de soi.

« Je me recentre, dirait le méditant. Je ne raisonne plus. Je ne veux plus. J’ouvre très grand les yeux. Du balcon de moi-même, j’observe, je me regarde être. Je me rends présent à ce que j’éprouve. Je me rejoins, je me perds, je me retrouve. À mesure que j’immerge, j’élargis mon espace… Je tends vers la conscience. Là où je vais, je suis. » « Je me recueille, dirait l’orante. Je me détourne de moi-même. Je baisse les paupières. Je consens au mystère. La brèche s’ouvre et je la reconnais. Ce qui s’en échappe, ce qui me tourmente ou me trouble, j’ai besoin de le confier. Je vais vers Toi dont j’ignore tout. Je cherche ton visage, je guette ton regard ou quelques messages qui pourraient s’en échapper. Je tends vers la connaissance. Là où je cherche, tu es. »

Cousines par l’esprit, ces deux approches vagabondent à travers les souffles. Elles rôdent aux confins de la Transcendance, mais, quand l’une, pensant pouvoir se passer de Dieu, s’arrête au seuil et s’en tient à une apesanteur profane, l’autre, plus téméraire, consent à se laisser soulever, enrôler, mener plus loin, vers la divine présence.

Extrait d’un article de CATHERINE TERNYNCK, Psychanalyste, département d’éthique de l’Université catholique de Lille, dans le journal La Croix du 30 décembre 2013.

P. Dominique Auzenet, formation pncds72, 15 janv. 2014.