par Brigitte Bédard, sur Le Verbe
Adrien Bouhours s’intéresse à l’ésotérisme et à ses différentes variations depuis longtemps. Auteur de plusieurs études sur le sujet, il publie en janvier 2026 sa plus récente thèse intitulée Frédéric Lenoir, héritier, témoin et acteur de la diffusion d’un christianisme ésotérique. Le Verbe l’a rencontré afin de comprendre la pensée de cet auteur, philosophe et sociologue des religions aussi populaire que prolifique.
Le Verbe: Pourquoi consacrer une thèse à Frédéric Lenoir? Son œuvre est-elle particulière?
Adrien Bouhours: Mes travaux portent sur l’histoire religieuse contemporaine, et plus particulièrement sur les interactions entre l’histoire du christianisme, l’histoire des courants ésotériques et de leurs formes vulgarisées, et l’histoire culturelle. Dans ma thèse sur l’œuvre de Lenoir, je le situe comme le produit et le représentant par excellence d’un courant de pensée néochrétien diffusé par bon nombre de personnalités, d’auteurs et d’intellectuels depuis la fin des années 1950, notamment par le biais de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris.
D’abord catholique, et même frère de la communauté de Saint-Jean pendant trois ans, Frédéric Lenoir finit par adhérer à un néochristianisme, un mélange de christianisme, de bouddhisme et d’ésotérisme. Son œuvre répond à une quête existentielle chez nos contemporains tout en les confortant dans une critique de l’Église catholique.

Qu’est-ce que le néochristianisme?
Dans son œuvre [près de 75 livres: direction d’ouvrages encyclopédiques, essais, romans, bandes dessinées, théâtre, contes philosophiques, dans une dizaine de maisons d’édition, sans compter les conférences internationales], Lenoir diffuse une doctrine ésotérique qui a la prétention de révéler le véritable Jésus, le véritable enseignement chrétien, la vraie spiritualité.
Ce néochristianisme dépeint Dieu comme une espèce d’absolu impersonnel, qui, contrairement à l’enseignement de l’Église catholique, n’est pas un Dieu personnel qui se révèle aux hommes en Jésus-Christ.
C’est le propre de l’ésotérisme: prétendre dire plus, et dire mieux, en révélant ce qui est caché. Le terme «éso» signifie «intérieur». L’ésotérisme se positionne en surplomb, et affirme être supérieur au magistère de l’Église, aux intellectuels catholiques et à tous les docteurs de l’Église depuis 2000 ans. Il soutient dévoiler les vrais maitres qui ont existé. Il y a cette logique du dévoilement d’une réalité cachée, donc supérieure, à laquelle ont accès un certain nombre d’initiés ou de personnes particulièrement compétentes. L’exotérisme, dans cette optique, donc la religion, c’est pour le tout-venant — les gens pas très intelligents, quoi! —, ceux qui adhèrent à l’enseignement de l’Église.
Lenoir s’adresse pourtant au grand public, non?
Oui, et ça marche. Il profite du momentum. Dans son œuvre, il y a tout un discours de contestation et de critique de l’Église. Cette critique conforte une majorité de nos contemporains.
Ainsi, actuellement, une poignée de gens continuent à pratiquer sérieusement leur foi. D’autres, plus nombreux, se sentent catholiques à plus ou moins forte intensité, mais ne pratiquent pas, ou alors seulement pour les grandes fêtes. Il y a enfin une immense partie des gens qui se sentent très loin de l’Église, ou n’ont que de tout petits points de contact, de plus en plus légers.
Ces derniers, déçus par la sècheresse de l’athéisme, redécouvrent une espèce de spiritualité un peu sauvage qu’on appelle la religion naturelle. Ils redécouvrent les croyances des peuples primitifs, le monde habité par des esprits, etcétéra. Cependant, dès qu’on commence à lire des auteurs un peu structurants dans ces courants, comme Frédéric Lenoir, ou Jean-Yves Leloup, qui marche aussi très bien, ou Eckart Tolle, qui fait entre autres de la méditation pleine conscience, on voit qu’il y a du contenu doctrinal derrière.
C’est dans cette doctrine que se situe le discours contestataire sur l’Église catholique. Ce n’est plus une sorte de paganisme, ou de religiosité naturelle, c’est plus profond et beaucoup plus solide doctrinalement. J’irais jusqu’à dire «théologiquement», même s’il n’y a pas de théologie, car en allant jusqu’au bout, on est devant un dieu qui n’est qu’une énergie, ou une force.
Le chercheur de sens, lui, veut ce qu’il y a de mieux et de vrai dans sa quête. Ces auteurs lui disent que le meilleur, le vrai, n’est pas du tout dans l’Église, qu’il est ailleurs, dans les cercles ésotériques.
Lenoir transpose le discours ésotérique élitiste dans un propos grand public, répétant à ses lecteurs qu’en adhérant à son discours, ils sont en train de dépasser l’appartenance à l’Église catholique.

Quelle est la réponse de l’Église à ce néochristianisme?
Il faut contextualiser. En 1960, le livre Le matin des magiciens, connait un retentissement sans précédent — c’est une référence en «pyramidologie» et en occultisme. En 1961, il donne naissance à la revue Planète, tout aussi ésotérique, qui fait le tour du monde. On voit des Arnaud Desjardins populariser le yoga, des dalaïlamas, le bouddhisme tibétain, et les Beatles s’adonner à la méditation transcendantale avec le Maharishi Mahesh Yogi.
Au même moment, c’est le Concile Vatican II (1962-1965). Si vous lisez les documents du concile, vous verrez qu’il n’y a aucune allusion à des courants ésotériques. Cela signifie qu’il n’y a pas eu cette prise de conscience par rapport au phénomène. Pourquoi?
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