À partir d’une réflexion sur « Les 4 accords toltèques : la voie de la liberté personnelle » de Miguel Ruiz
Adrien Bouhours, universitaire, auteur de plusieurs études savantes sur l’histoire des courants ésotériques dont « Le christianisme au défi des nouvelles spiritualités » (Artège, 2024).
Adrien Bouhours, bibliothécaire, historien, spécialiste des courants ésotériques et auteur de « Le christianisme au défi des nouvelles spiritualités (Ed. Artège)
Comment expliquer la sécularisation si brutale du monde occidental et la perte de vitesse des Églises traditionnelles ? Que signifie ce passage d’une société organique et chrétienne à une société syncrétiste et individualiste où chacun modèle sa spiritualité au gré de ses désirs ? Le « nouvel âge » annoncé par les acteurs de ces mutations est-il à la hauteur des promesses de bonheur et d’accomplissement qu’ils véhiculent ?
En réponse au discours promotionnel de la « nouvelle spiritualité » qui présente son succès comme inscrit dans le sens de l’histoire, Adrien Bouhours livre une analyse tranchante de ses sources historiques et décrypte les causes de la séduction qu’elle exerce.
Il met en lumière ses racines ésotériques, issues des mutations religieuses de la Renaissance, et éclaire ses liens avec la promotion de spiritualités orientales idéalisées et avec l’essor de la culture du bien-être et du développement personnel.Pour dissiper les funestes mirages de la religion nouvelle, l’essayiste lance un appel réfléchi à redécouvrir les richesses oubliées du christianisme, seules à même de combler notre soif d’espérance, de transcendance et de vérité.
Docteur en histoire, auteur de plusieurs études sur les courants ésotériques qui ont traversé la pensée religieuse de notre pays et de tout l’occident chrétien, Adrien Bouhours était l’auteur le mieux à même d’écrire sur le thème du christianisme face aux nouvelles spiritualités de notre temps.
Il s’interroge ainsi sur ce qui caractérise la « nouvelle spiritualité » : elle diffère tout d’abord profondément de la religion traditionnelle qui, elle, « ne fait qu’accueillir une révélation qui lui est transmise » (p. 17) ; elle vise au contraire à « élaborer son propre système de croyances et de pratiques à partir de diverses offres, comme on composerait, ajoute notre auteur, un repas en commandant à la carte » (ibid.).
Autant, dans la première démarche, l’homme répond-il par la foi à l’appel d’un Dieu qui lui parle, autant, dans la seconde, « l’homme est au centre et compose lui-même sa propre religion ». La distinction est de taille et offre à notre auteur l’occasion de nous introduire dans la vaste nébuleuse de ces nouvelles spiritualités qui concurrencent la tradition séculaire de l’Eglise et du Magistère catholique, au point que « la vie religieuse de notre pays a été étouffée, pratiquement asphyxiée par la croissance de cette nouvelle spiritualité » (p. 40).
Et notre auteur de citer saint Paul dans sa deuxième épître à Timothée : « Un temps viendra où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils iront se chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau. Ils refuseront d’entendre la vérité pour se tourner vers des récits mythologiques » (p. 41).
Il n’est que de parcourir les pages de ce livre pour comprendre ce que ces propos contiennent de prophétique pour comprendre l’époque actuelle et le défi que posent ces spiritualités au christianisme et à l’Eglise de notre temps. L’auteur fait plus qu’un inventaire de ces courants ésotériques ; il nous en livre les origines, les racines profondes et cachées qui sont les siens au cours de l’histoire : néo-platonisme, hermétisme, kabbale, héritage joachimite déjà signalé par le Cardinal de Lubac dans l’un de ses maître-ouvrages, « philosophie éternelle » initiée au XVème siècle, suivie des mouvements rosicruciens et francs-maçons, puis des courants spirites du XIXème, pour aboutir à la théosophie et aux grands initiés puis, enfin, au Nouvel Âge, dernier avatar de cette formidable construction illusoire dans laquelle l’homme prétend se suffire à lui-même, sans compter sur la force divine qui pourrait seule apporter un sens véritable et ultime à sa vie.
Le constat est sévère, mais il est, hélas, on ne peut plus objectif et argumenté. Il nous invite à une réflexion nécessaire sur les différentes caractéristiques de ces mouvements ésotériques qui ont conduit notre culture contemporaine à promouvoir des spiritualités fondées davantage sur le culte du bien-être et du développement personnel que sur la recherche du salut obtenu par l’accueil de la révélation divine. « Les fruits sont aujourd’hui sous nos yeux, constate notre auteur. La fille aînée de l’Eglise est désormais un pays dans lequel il n’y a plus que deux à trois personnes sur cent qui assistent à la messe régulièrement {…}
Sur le plan des croyances, alors qu’un cinquième de la population croit en la réincarnation, très peu de personnes croient encore à l’enfer. Pourtant, si celui-ci est bien le lieu peuplé des êtres qui ont définitivement fermé leur âme à la grâce salvatrice de Dieu, il est possible que la France soit désormais l’une des « portes de cet enfer » (p.40). Ce livre, on l’aura compris, est un vigoureux stimulant pour cette année jubilaire : il nous invite à rendre compte de notre espérance chrétienne en reprenant les fondements de notre foi pour en témoigner à un monde qui en a furieusement besoin.
Recension par Guillaume Daudé
dans La Croix du 21 mars 2024
Des livres de Frédéric Lenoir au best-seller Trois amis en quête de sagesse paru en 2016, en passant par le Yoga d’Emmanuel
Carrère publié en 2020, quel est le point commun de cette littérature à
succès ? Tous ces livres relèvent d’un courant foisonnant et
protéiforme qu’on désigne souvent sous le nom de « nouvelles
spiritualités », et auquel l’historien Adrien Bouhours vient de
consacrer son dernier ouvrage.
Une
thèse forte le traverse : ce ne sont pas l’athéisme ou l’islam qui
supplantent aujourd’hui le christianisme mais ce courant, selon lui
largement sous-estimé par les catholiques. Pour l’auteur, le caractère
nébuleux des « nouvelles spiritualités » ne signifie pas qu’elles n’ont
pas d’unité : elles professent toutes la possibilité « d’accéder directement à une dimension divine sans passer par les médiations institutionnelles ».
Alors
qu’elles sont souvent vues comme la religion d’avenir, l’auteur
explique pourquoi elles séduisent tant : elles correspondent à l’âge de
la mondialisation, de l’écologie et de l’individualisme, en proposant
une synthèse planétaire des sagesses, une spiritualité holistique et une
réalisation de soi.
Pourtant,
ces « nouvelles spiritualités » ne sont pas aussi nouvelles qu’elles
le prétendent, analyse l’historien. Selon lui, elles trouvent leurs
racines dans les courants ésotériques nés à la Renaissance, qui se
développent avec la franc-maçonnerie à partir du XVIIIe siècle, puis avec les spiritualités orientales importées en France dès le milieu du XIXe siècle.
Dans
une dernière partie plus apologétique, l’auteur s’attache de manière
convaincante à dissiper les fausses promesses des « nouvelles
spiritualités ». En prétendant prendre le meilleur de toutes les
religions qui détiendraient chacune une parcelle de vérité, elles en
gomment les aspérités et ne font en réalité que les utiliser au service
de leur propre conception de la vérité, analyse-t-il. À titre
d’illustration, le roman autobiographique d’Emmanuel Carrère, Yoga,
écrit après une dépression, montre, selon l’auteur, toute l’ambiguïté
de la « nouvelle spiritualité » : il y voit un détournement de pratiques
spirituelles à des fins thérapeutiques qui n’est pas sans danger. Ce
livre exprime cependant une quête de sens, selon lui bien présente chez
nos contemporains, alors même que Dieu est devenu un gros mot. Le défi
pour les chrétiens : répondre à cette soif d’absolu.
« 63. La foi catholique de nombreux peuples se trouve aujourd’hui devant le défi de la prolifération de nouveaux mouvements religieux, quelques-uns tendant au fondamentalisme et d’autres qui semblent proposer une spiritualité sans Dieu[1]. »
Points de repères et de discernement
Définir en quelques mots ce qui relève de la spiritualité laïque est tout simplement impossible. Notre approche sera donc très partielle et aura pour point d’attention quelques éléments.
Tout d’abord, revenons à la définition et à l’étymologie. Spiritualité : ce qui concerne ici la spiritualité est relative à la vie spirituelle, à la vie de l’esprit. Cela peut aller de l’activité intellectuelle à la manière de pensée. En tous les cas, la racine latine est « spiritus. » Et il est intéressant de constater que cette même racine à donner respirer, inspirer, expirer. Comme si le souffle, la respiration, en lien avec l’air, l’élément le plus immatériel était l’interface entre le monde de la matière et le monde de l’esprit. D’ailleurs, le muscle le plus important de la respiration qui est au centre de notre corps, et qui forme le plancher de notre cage thoracique et le plafond de notre abdomen s’appelle le diaphragme ou, en langage médical, le « centre phrénique ». En grec phren veut dire, état d’âme, état d’esprit. C’est dire si les anciens avaient repéré qu’au centre de notre corps en lien avec la respiration, ce muscle était l’interface entre le soma, le corps et la psyché ou l’esprit. En français nous pouvons conjuguer le verbe expirer à la forme active j’expire, et non pas à la forme passive je suis expiré. Nous pouvons conjuguer le verbe inspirer à la forme active j’inspire, mais également à la forme passive, je suis inspiré. La question qui nous occupe ici est de savoir, qu’est-ce qui nous inspire ? Qui ou quoi nous inspire ?
Déjà, nous trouvons une différence essentielle entre l’Orient et la tradition judéo-chrétienne au sujet du souffle. En Orient, il s’agit de maîtriser l’énergie vitale qui circule dans le prana, comme le font les maîtres yogi par des exercices de pranayama ou yoga respiratoire. Le ki ou le chi des Chinois est cette énergie concentrée au centre de corps qu’il faut savoir maîtriser par des exercices ascétiques. Dans cette conception, le sommet de la vie spirituelle passera nécessairement par la maîtrise de ces énergies pour maîtriser son mental. Il s’agit de pratiques qui pourraient être considérées comme laïques, en ce sens qu’elles ne nécessitent pas de croyances particulières, mais une pratique assidue. Cependant si nous nous référons aux écrits ou paroles des maîtres nous constatons que tout un système de croyances y est attaché, une conception de l’homme et du monde, de la vie de la mort et de la vie après la mort sont indissociables des pratiques. Dans la Bible, le souffle « spiritus » en latin « pneuma » en grec et « rouah » en hébreux se reçoit de Dieu, il n’est donc pas maîtrisable. Cette simple remarque sur le souffle ou l’esprit permet d’envisager déjà des différences fondamentales quant aux différentes spiritualités. Continuer la lecture de « Spiritualité laïque et spiritualité chrétienne »