Le retour de l’occultisme dans la culture des influenceurs

Cet article équilibré prend la température de ce qui se passe chez nos cousins du Québec…

Un article de Philippe Sauro-Cinq-Mars dans Québec Nouvelles, 11 août 2026

Horoscopes, tirages de tarot, cristaux «énergétiques», rituels de pleine lune, autels domestiques, «manifestation», sorts de protection et invocations de divinités : l’occultisme ne se cache plus dans les arrière-boutiques enfumées. Il occupe désormais TikTok, Instagram, YouTube et Etsy, où il se présente sous les dehors rassurants du bien-être, de l’émancipation féminine et du développement personnel.
La sorcière, autrefois associée aux forces obscures et à la superstition, a été transformée en icône féministe. Elle incarne la femme indépendante, indocile, connectée à la nature et affranchie des religions traditionnelles. Dans les versions les plus commerciales de cette tendance, elle est aussi une influenceuse qui vend des fioles, des formations, des consultations divinatoires et des sorts personnalisés.

Derrière cette esthétique parfois ludique se trouve cependant un phénomène culturel plus profond : le recul du christianisme institutionnel n’a pas nécessairement produit la société strictement rationaliste annoncée par les tenants de la sécularisation. Il a plutôt laissé une partie de la population disponible pour une nouvelle religiosité éclatée, individualisée et souvent ouvertement occultiste.

Une industrie ésotérique déjà bien installée au Québec

Le phénomène est loin de se limiter aux États-Unis.

En mai 2025, Le Journal de Québec rapportait que le mot-clic «WitchTok» avait été utilisé plus de huit millions de fois sur TikTok et avait généré des milliards de visionnements. Au Québec, les marchés spécialisés se multiplient, dont le marché Maleficarum, organisé plusieurs fois par année à Montréal.

Le média citait notamment Annie Bernard, propriétaire de Re-Up Créations à Terrebonne, qui vend des produits ésotériques pouvant coûter jusqu’à 100$. Elle proposait notamment de fabriquer un «sort en bouteille» destiné à atténuer l’angoisse et la douleur d’une personne atteinte du cancer, tout en reconnaissant ne pas pouvoir guérir la maladie.

Santé Canada avait d’ailleurs rappelé que les conseils de santé offerts par ces praticiennes ne devaient jamais remplacer ceux d’un professionnel qualifié.

Sur Etsy, on pouvait parallèlement trouver des trousses à 56$ pour «démarrer sa carrière de sorcière», des sorts d’amour à 187$, des potions de protection et une multitude de services promettant d’attirer l’argent, l’amour ou la réussite. Selon le même reportage, les ventes moyennes de certains exposants du marché Maleficarum seraient passées de quelques centaines de dollars à des sommes variant entre 700$ et 3000$ par événement.

La Gazette des femmes, publiée par le Conseil du statut de la femme du Québec, consacrait elle-même un dossier au phénomène en décembre 2024. Elle décrivait des rassemblements autour d’une étoile tracée au sol, des calendriers lunaires, des rituels saisonniers, la canalisation d’une «énergie universelle» et la préparation d’«eau de lune», supposément chargée d’énergie par son exposition à la pleine lune.

Le magazine présentait ces pratiques comme une vague spirituelle, féministe et écoféministe «en plein essor au Québec». L’influenceuse québécoise Emma Bossé, qui comptait alors 280 000 abonnés sur YouTube, y expliquait effectuer chaque mois des tirages de tarot destinés aux différents signes astrologiques. Sa clientèle, principalement féminine, lui demandait notamment de prédire ses perspectives amoureuses.

Le recensement canadien de 2021 comptait par ailleurs 12 625 personnes se déclarant officiellement wiccanes et 4475 néopaïennes. Ces nombres demeurent modestes, mais ils ne mesurent évidemment pas la masse beaucoup plus importante des consommateurs d’astrologie, de tarot et de contenus ésotériques qui ne se reconnaissent dans aucune religion organisée.

Les jeunes femmes particulièrement attirées

La plus récente étude d’envergure sur le sujet a été publiée en 2025 par le Pew Research Center. Réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 9593 adultes américains, elle concluait que 30% des répondants consultaient l’astrologie, les cartes de tarot ou une diseuse de bonne aventure au moins une fois par année.

L’astrologie arrivait largement en tête. Quelque 27% des adultes américains déclaraient croire que la position des astres pouvait influencer leur vie. La proportion atteignait 43% chez les femmes âgées de 18 à 49 ans, contre 20% chez les hommes du même âge.

Près de la moitié des femmes de moins de 50 ans consultaient un horoscope au moins une fois par année. Chez les personnes LGBT, cette proportion atteignait 54%, tandis que 33% consultaient le tarot, soit environ trois fois plus que dans l’ensemble de la population.

La majorité disait le faire pour s’amuser. Il serait cependant trompeur d’en conclure que tout le phénomène relève du divertissement : 10% de l’ensemble des adultes affirmaient rechercher de véritables conseils dans ces pratiques et 6% les consultaient au moins une fois par semaine. Chez les personnes LGBT, 21% reconnaissaient s’en remettre au moins partiellement à ces procédés pour prendre des décisions importantes.

L’étude apporte néanmoins une précision importante. La proportion d’Américains croyant à l’astrologie n’a pas augmenté de manière statistiquement significative depuis 2017. Ce qui a manifestement explosé n’est donc pas nécessairement le nombre absolu de croyants, mais la visibilité, l’accessibilité et la commercialisation de leurs croyances.

Autrefois consulté discrètement dans un journal ou chez une cartomancienne, l’ésotérisme est désormais recommandé automatiquement par des algorithmes. Une vidéo sur les signes astrologiques mène à un tirage de tarot, puis à la «manifestation», à la purification énergétique, aux sorts, aux autels et aux invocations. L’algorithme ne fait pas que refléter un intérêt : il construit un parcours d’initiation.

La sorcière transformée en ancêtre féministe

Cette résurgence n’est pas accidentellement féminine. Depuis plusieurs décennies, certains courants féministes ont entrepris de réhabiliter la sorcière comme une victime historique du patriarcat et comme la représentante d’une connaissance féminine éliminée par les hommes et l’Église.

Le slogan voulant que les femmes modernes soient «les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler» résume cette réécriture. La sorcière devient une guérisseuse, une sage-femme, une herboriste, une femme indépendante ou sexuellement libre que l’ordre patriarcal aurait cherché à faire disparaître.

L’essai Sorcières : la puissance invaincue des femmes, publié en 2018 par Mona Chollet, a fortement contribué à populariser cette figure dans le monde francophone. La sorcière y devient le symbole de la femme célibataire, sans enfant, vieillissante ou indépendante, qui échappe aux rôles traditionnellement attendus d’elle.

Ce récit possède une part de vérité : les femmes constituaient la majorité des personnes persécutées dans plusieurs chasses aux sorcières européennes, et les préjugés misogynes ont joué un rôle incontestable dans de nombreuses accusations.

Il devient toutefois historiquement douteux lorsqu’il présente les victimes comme les membres d’une tradition féministe, médicinale ou néopaïenne clandestine.

La professeure Diane Purkiss, de l’Université d’Oxford, rappelle qu’aucune preuve ne permet de présenter les personnes accusées comme les adeptes d’un ancien culte de la déesse. Les sages-femmes étaient rarement accusées et participaient parfois elles-mêmes à l’identification des prétendues «marques de sorcière». Les victimes des procès étaient, pour l’essentiel, des personnes ordinaires faussement accusées de pratiquer une magie à laquelle leurs persécuteurs croyaient réellement.

Le paradoxe est considérable : des victimes de la superstition sont aujourd’hui transformées en modèles servant à réhabiliter la superstition.

La wicca elle-même n’est pas la survivance intacte d’une religion féminine préchrétienne. Il s’agit d’un mouvement religieux moderne constitué principalement au milieu du XXe siècle, qui a recomposé des éléments de folklore, de magie cérémonielle, de romantisme païen et de spiritualité de la nature.

Dans les années 1960 et 1970, cette spiritualité a rencontré le féminisme radical, l’écoféminisme et le mouvement de la «déesse». La sorcière permettait de rejeter simultanément le christianisme, l’autorité masculine, la famille traditionnelle, le rationalisme scientifique et la société industrielle.

De l’astrologie à la magie opératoire

Toutes les personnes qui lisent leur horoscope ne sacrifient évidemment pas un animal à une divinité obscure. Il existe néanmoins un continuum culturel que la présentation édulcorée de l’ésotérisme tend à dissimuler.

À une extrémité se trouve l’occultisme de consommation : signes astrologiques, cristaux, «bonnes énergies», purification par la fumée, numérologie et cycles lunaires.

Viennent ensuite la divination, les séances avec des médiums, les communications avec les morts, la fabrication d’autels et les invocations de dieux ou d’entités.

La magie devient ensuite opératoire. Il ne s’agit plus seulement de réfléchir symboliquement à sa vie, mais de prétendre modifier la réalité par un rituel : attirer l’argent, provoquer l’amour, repousser une personne, protéger une maison, guérir une maladie ou jeter un sort à un ennemi.

Sur WitchTok et dans les boutiques ésotériques, on trouve des philtres d’amour, des «hexes», des rituels de vengeance et des méthodes pour maudire un agresseur. Certaines communautés se consacrent à la magie sexuelle, à l’emploi rituel du sang, à la démonologie, à la «démonolâtrie» ou au travail avec des entités explicitement présentées comme démoniaques.

Ces pratiques plus sombres demeurent certainement minoritaires par rapport à l’astrologie populaire. Elles ne sont toutefois pas extérieures à l’écosystème : elles en constituent l’une des ramifications accessibles en quelques recherches. Le passage n’est pas automatique, mais les frontières sont poreuses, notamment lorsqu’une plateforme recommande continuellement des contenus plus spectaculaires afin de maintenir l’attention.

L’esthétique contribue à cette normalisation. Pentagrammes, cornes, serpents, boucs, croix inversées, références démoniaques et mises en scène de rituels sont devenus des accessoires familiers de la mode, des vidéoclips et des publications d’influenceurs. Ce qui aurait autrefois été perçu comme une provocation ouvertement antichrétienne est aujourd’hui présenté comme une expression de créativité, de rébellion ou de libération sexuelle.

Le satanisme sort également de la clandestinité

Cette évolution atteint sa forme la plus explicite avec le satanisme contemporain.

Le Satanic Temple, fondé aux États-Unis en 2012, ne prétend pas croire à l’existence littérale de Satan. Il le présente plutôt comme un symbole de rébellion contre l’autorité religieuse et de souveraineté individuelle. Il n’en revendique pas moins ouvertement le titre de religion satanique, organise des cérémonies et emploie systématiquement les symboles traditionnellement associés au mal dans la culture chrétienne.

L’organisation a notamment créé un «rituel religieux d’avortement», durant lequel deux de ses principes sont récités avant une affirmation personnelle intégrée à l’avortement. Elle soutient que ce rituel devrait permettre à ses membres de se soustraire à certaines restrictions imposées par les États américains. Elle a également donné à l’une de ses cliniques le nom volontairement provocateur de «Samuel Alito’s Mom’s Satanic Abortion Clinic».

Il serait inexact de confondre ce satanisme athée et politique avec un culte littéral du diable. Il serait tout aussi inexact de prétendre que le choix de Satan est insignifiant. Le mouvement puise précisément sa force dans l’inversion du système symbolique chrétien : ce que le christianisme présente comme la révolte contre Dieu devient une figure d’émancipation; ce qu’il considère comme un acte moralement grave devient un sacrement; la transgression elle-même devient une identité.

Le satanisme contemporain se situe ainsi au point de rencontre de plusieurs courants déjà présents dans la culture des influenceurs : autonomie absolue de l’individu, rejet de la morale chrétienne, provocation sexuelle, esthétique occulte et conception du corps comme propriété souveraine sur laquelle aucune autorité extérieure ne pourrait imposer de limites.

Le retour chrétien et la «guerre spirituelle»

En réaction, un discours chrétien de plus en plus visible décrit cette transformation culturelle comme une «guerre spirituelle».

Du point de vue chrétien traditionnel, la distinction moderne entre astrologie amusante, magie blanche bienveillante et magie noire malveillante ne règle pas le problème fondamental. Toutes cherchent à obtenir une connaissance ou un pouvoir surnaturel en dehors de Dieu.

Le Catéchisme de l’Église catholique rejette explicitement la divination, les horoscopes, l’astrologie, la clairvoyance, le recours aux médiums et les tentatives de conjurer les morts. Il condamne également les pratiques magiques destinées à placer des puissances occultes au service de l’être humain, même lorsque l’objectif affiché est de guérir. Vatican

Cette lecture ne relève donc pas d’une réaction inventée récemment par quelques influenceurs conservateurs. Elle correspond à la compréhension historique du christianisme : l’occultisme n’est pas un simple loisir folklorique, mais une tentative d’entrer en relation avec des puissances spirituelles dont l’être humain ne maîtrise ni la nature ni les intentions.

Certains signes montrent parallèlement une nouvelle curiosité envers le christianisme, particulièrement chez de jeunes adultes cherchant une communauté, une tradition et une structure morale. Le groupe de recherche chrétien Barna rapportait en 2025 que les membres pratiquants des générations Z et du millénaire fréquentaient désormais leur église plus souvent que les chrétiens des générations plus âgées.

Il faut néanmoins éviter d’annoncer trop rapidement une conversion massive de l’Occident. Les enquêtes nationales les plus robustes ne démontrent pas encore un renversement général du déclin religieux. Pew concluait à la fin de 2025 qu’aucun «réveil» chrétien généralisé n’était mesurable aux États-Unis, même si des changements localisés et une nouvelle religiosité chez certains jeunes hommes étaient perceptibles.

Ce qui est incontestable, en revanche, est le retour du débat spirituel. D’un côté, de jeunes femmes se tournent davantage vers l’astrologie, le tarot, la sorcellerie et des spiritualités individualisées. De l’autre, certains jeunes, particulièrement des hommes, redécouvrent le christianisme comme réponse au nihilisme, à la solitude et à la décomposition des repères collectifs.

Le réenchantement obscur d’une société postchrétienne

La modernité occidentale avait annoncé la disparition progressive des croyances surnaturelles sous l’effet de l’éducation et de la science. Or, la religion instituée a reculé plus rapidement que le besoin humain de donner un sens au monde, de maîtriser l’incertitude et d’espérer qu’une puissance invisible puisse intervenir dans sa vie.

Le vide ne s’est pas rempli uniquement de raison. Il s’est aussi rempli d’astrologues, de médiums, de gourous numériques, de sorcières commerciales, de rituels lunaires et d’«énergies» impossibles à mesurer.

Le phénomène commence souvent avec une vidéo légère sur Mercure rétrograde ou un cristal destiné à réduire l’anxiété. Il peut rester à ce stade. Mais il existe aussi un chemin clairement balisé vers la divination, les sortilèges, les malédictions, l’invocation d’entités et, à l’extrémité du spectre, la réhabilitation explicite de Satan comme figure d’émancipation.

Pour le rationaliste, il s’agit d’une régression vers la pensée magique et l’obscurantisme. Pour le chrétien, il s’agit en plus d’une inversion spirituelle : une culture ayant rejeté Dieu ne devient pas nécessairement neutre, mais peut se tourner vers les anciennes pratiques que le christianisme avait précisément combattues.

Les deux critiques aboutissent ici à un constat commun. Derrière son esthétique moderne, féministe et thérapeutique, la nouvelle culture occulte remet au goût du jour certaines des superstitions les plus anciennes de l’humanité. Et les algorithmes leur offrent désormais une puissance de diffusion dont les devins, les alchimistes et les sorciers d’autrefois n’auraient jamais osé rêver.

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