À la croisée des monde, la trilogie de Philip Pullmann

Nous allons examiner avec une attention particulière une trilogie de Philip Pullman qui a eu un grand retentissement dans le monde anglo-saxon. Elle contient pratiquement tous les éléments de ce que nous retrouvons dans la culture du Nouvel Age qui aujourd’hui ne dit plus son nom. Elle s’inspire très largement d’une filiation de pensée que nous essaierons de décrypter. Nous verrons aussi combien ce type de pensée est présent dans bien des thérapies alternatives, des méthodes de relaxation et de bien-être. Dans toutes les librairies classiques, le rayon ésotérisme et occultisme côtoie celui des techniques d’épanouissement personnel. Le volume pris par ces secteurs s’agrandit d’année en année.

Mais cette culture s’adresse maintenant à des enfants de plus en plus jeunes. Les livres à destination d’enfants ou d’adolescents, dans la collection « Fantasy » font le meilleur des chiffres d’affaires des libraires pour cette catégorie d’âge. Des films correspondants aux meilleures ventes sont alors réalisés, avec tous les produits dérivés, en particulier les jeux vidéos, les jeux de rôles, les jeux en ligne sur Internet, ainsi que vêtements, déguisements, et produits alimentaires. Il est important de se rendre compte, au-delà de l’aspect ludique, et des fascinations opérées par ces mondes magiques, de l’anthropologie, voire de la métaphysique qui y est abordée. Certaines de ces œuvres sont remarquablement pensées et relèvent d’une grande érudition ; leurs toxicités sur des jeunes qui n’ont d’autres cultures que celles qui leur sont proposées par ces médiations sont d’autant plus performantes.

C’est sans doute une chance pour l’Église aujourd’hui de ressaisir toutes les questions posées par ces nouvelles cultures qui en fait réactualisent sous une forme ou sous une autre, des questions déjà abordées par nos Pères dans la Foi que les pastorales habituelles avaient écartées ou oubliées.

À La croisée des mondes. Trilogie de Philip Pullman.

Cette trilogie dont le titre est : « A la croisée des mondes » comporte « les Royaumes du Nord », « La tour des anges » et  « le Miroir de l’Ambre », a été conçue pour les enfants par Philippe Pullman. Elle a eu un succès considérable dans le monde anglo-saxon, 7 millions d’exemplaires, et son auteur reçut le prestigieux prix Whitebread en 2001, pour la première fois attribué à un livre pour enfants. Un film, réalisé par Chris Weitz avec Dakota Blue Richards et Nicole Kidman, « La Boussole d’Or » sortait sur les écrans du monde entier le 5 décembre 2007, avec les versions en chinois, arabe, Japonais, Indi, et les principales langues européennes. Avec un grand renfort de publicité des produits dérivés en direction des jeunes, vêtements, jouets, céréales inondèrent les grandes surfaces… L’actualité de ces livres et films passe vite, mais il est intéressant de prendre le temps d’analyser la conception du monde et de l’homme qui imprègne ce type d’œuvre et à quels courants de pensée elles se rattachent. Car les idées qui sont y véhiculées avec des moyens considérables, pénètrent insidieusement les mentalités.

« La croisée des mondes est un monde sans Dieu », sans paradis ni vie éternelle, cependant il y est abordé les grandes questions métaphysiques à partir de symboles, d’analogies et de rituels pour expliquer ce qui est au-delà de toute compréhension rationnelle.

Pour résumer, il s’agit d’un roman initiatique qui vise un public très jeune. Les éditions folio junior Gallimard jeunesse, sur la quatrième de couverture, présente cette « célèbre et fascinante trilogie comme un chef-d’œuvre que le talent de Philip Pullman rend accessible à tous [1] ».

Après de nombreuses épreuves, décrites avec verve et truculence, correspondant à une symbolique initiatique graduelle, Lyra, la jeune héroïne de douze ans aura pour mission de fonder la « République des Cieux », inversant la dynamique biblique du Royaume des Cieux. Lyra aura la possibilité de découvrir ou plutôt de deviner ce qu’elle doit faire, avec prescience, grâce à un instrument de divination appelée « aléthiomètre » ou boussole d’or. Ce lecteur de symboles lui permet de deviner le passé et l’avenir, de pouvoir lire dans les pensées, il fonctionne avec des particules de « La poussière », c’est-à-dire, nous le saurons à la fin du premier tome « le péché originel.[2] » L’atmosphère du livre est parfois pesante et ambiguë, malgré un humour très britannique, la plupart du temps ironique et sarcastique.

Il se situe dans une ligne de pensée qui remonte à loin dans l’histoire, les royaumes du Nord situés dans les régions hyperboréales évoquent des lieux mystérieux de la mythologie grecque, au-delà du vent du Nord d’où souffle Borée. Apollon y avait séjourné dans sa jeunesse, y revenant tous les dix-neuf ans pour se réfugier des vengeances de Zeus. La constellation du Sagittaire a été formée d’une flèche prodigieuse tirée de ce lieu. L’oracle de Delphes a été fondé par un hyperboréen du nom de Olen. Le sanctuaire de Delphes était protégé par des fantômes hyperboréens. Pythagore lui-même serait la réincarnation d’un hyperboréen. C’est donc un lieu de connaissance et de magie. Pullman connaît bien la mythologie, les religions à mystère, et les sectes gnostiques des premiers temps du christianisme ; nous retrouvons tout cela sous une forme ou sous une autre dans ces aventures.

Mais il est référant immédiatement à l’œuvre Milton, « le Paradis perdu » (1667), poète et écrivain devenu aveugle, qui explique si bien la position de Satan dans son incitation à faire goûter du fruit défendu à Adam et Ève, qu’il en devient convaincant. Satan y affirme que la foi résulte de l’ignorance et n’est que la faiblesse, aussi il leur propose de les libérer de cet état d’innocence servile. Le monde angélique, conspire avec Dieu pour maintenir l’homme dans sa condition la plus basse. Ainsi, Milton fait dire à l’archange Michel : « Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce qui s’y passe. Sois humblement sage ; pense seulement à ce qui concerne, toi, et ton être ; ne rêve point d’autres mondes. [3] » Pullman reprendra cette thématique en la portant à son paroxysme. Il s’agit donc de combattre l’exigence de Dieu présentée comme mesquine et jalouse.

Le titre original d’« A la croisée des mondes » est « His dark material » (ses matières sombres), c’est formule empruntée au poème de Milton.

« Dans ce passage, Satan contemple ce qui ressemble à un vaste océan ténébreux qu’il doit traverser. C’est le vide obscur qui sépare l’enfer, où il a été emprisonné, du paradis. Dieu n’a pas encore créé la terre… L’abîme est seulement empli de matières sombres que Dieu combine pour créer la vie. Ces éléments sont « confusément mêlés » jusqu’à ce que Dieu crée le monde à partir d’eux… Mais dans l’histoire narrée par Pullman, la Poussière est différente de la matière sombre de Milton… L’ange Xaphania l’explique : « ce sont les êtres dotés d’une conscience qui fabriquent la poussière, ils renouvellent en permanence, par leurs pensées, leurs sentiments, leurs réflexions… en accédant à la sagesse et en la transmettant. [4] »

L’ange Balthamos explique : « la matière aime la matière. Elle cherche à en savoir plus sur elle-même, et c’est ainsi que la Poussière se forme. Les premiers anges sont nés d’un condensé de poussière…[5] ».

« Dans le monde de Pullman, le Dieu chrétien n’a pas utilisé la poussière pour créer le monde ; il a été lui-même créé à partir de la poussière. Il a été le premier ange à en être né, et ensuite il a menti en disant aux autres qu’il les avait créés. En réalité ils se sont condensés à partir de la poussière, tout comme lui. De même, pour l’auteur, l’Église ne respecte pas la poussière comme étant l’élément à partir duquel le monde est né. Elle redoute la poussière, parce que la poussière représente la sagesse et la conscience, lesquelles ont été interdites à Adam et Ève, et donc à tous les humains. Pour le Magistèrium (l’institution de l’Église), la poussière est le péché originel. [6]  »

Pullman reprend le récit d’Adam et Ève, revu par les gnostiques et par Milton, par les théosophes et les occultistes et bien des chantres du Nouvel Age… Pour lui, la faute ou la chute décrite par la genèse n’a rien de honteux, elle est le commencement de l’émancipation et de la grandeur de l’homme. Dans une interview, il annonce que : « la chute l’homme est la meilleure des choses, la plus importante qui ne soit jamais arrivée, et si nous nous étions ressaisis sur ce sujet, nous aurions des églises dédiées à Ève plutôt qu’à la Vierge Marie. [7] »

Pullman s’inspire aussi du dessinateur et écrivain William Black. Celui-ci rejetait la conception chrétienne du péché originel, inversant la perspective. Pour lui, il ne faut pas opposer le bien et le mal, le corps et l’âme. L’Énergie qui anime nos désirs et que les religions briment, est le moteur de la vie, délice éternel. Pour lui, la raison qui contraint, relayé par les dogmes, la morale, les religions répriment cette Énergie et par conséquent nous induisent en erreur. Black fut un adepte de la pensée d’Emmanuel Swedenborg (1688-1772)[8], scientifique puis spiritualiste convaincu de pouvoir rentrer en relation avec le monde invisible des esprits et des anges.

Pullman révèle un peu de son éducation quand il dit : « Je dois me considérer comme un athée. Mais à cause de mon éducation je suis un athée chrétien, et un athée chrétien de l’église d’Angleterre. Et je le suis plus précisément, parce que j’ai été élevé dans la maison de mon grand-père, et que celui-ci était un prêtre de l’église anglicane quand l’ancien livre de prières était encore en usage, un athée du Book of Common Prayer de 1662, un athée de la version anglaise de la Bible publiée en 1611 avec l’approbation du roi Jacques Ier.

Je connais la Bible et le livre des cantiques, ainsi que le livre de prières. Je les connais très, très bien, ils constituent une part indéniable de ma nature. Je ne tiens absolument pas à me libérer d’eux. J’attache une énorme valeur à mon passé, à mon vécu et à l’éducation que j’ai reçue dans un foyer très chrétien. Mais je me rends compte que je suis incapable de croire.[9] »

Il tient les institutions ecclésiales comme des forces d’oppression maintenant l’homme dans un état de dépendance, et brimant toutes ses potentialités, et ses aspirations à l’autonomie. Son contentieux est si radical, si organisé que rien ne semble pouvoir le « convertir » ! Il s’inscrit, dans une ligne de pensée en opposition radicale à la dynamique de la Révélation. Cette position aujourd’hui gagne de plus en plus de terrain dans nos sociétés dites « développées », toute référence aux racines judéo-chrétiennes accueillies dans leur lecture ecclésiale étant comme entachées de ce qui serait une atteinte à la liberté d’une conscience autonome.

Sans rentrer dans l’intrigue du roman, nous allons donner quelques éléments qui nous ont laissés perplexes quant à l’âge du public censé être visé par cette œuvre. Les attaques contre la révélation judéo-chrétienne sont aussi constantes que les acrimonies sont systématiques envers toutes les institutions ecclésiales, mélangeant volontairement les différentes confessions, catholiques, réformées et orthodoxes.

 Aléthiomètre ou boussole d’or

Aléthiomètre, mot créé par Pullman, ayant pour origine grecque Alètheia qui signifie vérité. Cet instrument permet de mesurer la vérité, l’intuition de Lyra lui permettra d’interpréter les symboles qui s’y inscrivent automatiquement quand elle le consulte pour savoir ce que pensent les gens ou ce qu’il convient de faire.

Les symboles, « trente-six dessins différents représentent une ancre, un sablier surmonté d’une tête de mort, un taureau, une ruche… [10] » Les trois aiguilles tournant à l’intérieur d’un cadran pouvant se mouvoir et désigner tel ou tel symbole, sur une simple investigation mentale de Lyra. En fait, il s’agit d’une sorte de boussole sophistiquée qui fonctionnerait comme un pendule. Chaque type de symbole pouvant avoir plusieurs niveaux de sens, du plus concret plus allégorique. Nous retrouvons là des procédés utilisés dans l’occultisme pour la divination. Avec des indications précises quant à l’esprit qu’il convient d’avoir pour que cela fonctionne !

« L’appareil lui-même n’en sait rien. Pour que ça marche, celui qui pose des questions doit avoir tous les niveaux présents à l’esprit. D’abord il faut connaître toutes les significations, or, il peut en exister des milliers. Ensuite, il faut pouvoir les garder en tête sans trop y penser ou sans solliciter une réponse, et juste suivre des yeux les déplacements de l’aiguille. Quand il a fini de tourner, on a la réponse à cette question. Je ne sais comment ça fonctionne, car j’ai vu un sage d’Uppsala[11] s’en servir, un jour. [12] »

« Lyra s’aperçut alors qu’en tenant simplement l’Aléthiomètre dans ses paumes, en le regardant paisiblement, la grande aiguille se déplaçait de façon moins aléatoire. Au lieu de tournoyer frénétiquement, elle glissait lentement d’une image à une autre sa tête dans trois dessins, parfois deux seulement, parfois cinq et plus, et même si Lyra n’y comprenait rien, cela lui procurait un sentiment de calme profond et de jubilation qu’elle n’avait jamais connue… Dans ces moments-là, Lyra se sentait parcourue des mêmes frissons délicieux qu’elle avait ressentis toute sa vie en entendant prononcer le mot « Nord ». [13]

Alors Lyra commence à deviner intuitivement ce que veulent dire ces symboles.

« Je me suis dit que le serpent représentait la ruse, et l’espion doit être rusé, le creuset pourrait symboliser le savoir comme quelque chose qu’on distille, la ruche, c’est le travail acharné, en référence aux abeilles laborieuses. Grâce au travail, et à la ruse, on obtient sa connaissance, vous comprenez, et c’est justement ça le métier de l’espion. [14] »

« Mais comment fais-tu pour trouver les bonnes significations ?
« Je les vois. Plutôt, je les sens ; c’est un peu comme descendre une échelle en pleine nuit : on pose son pied et on sent un autre barreau en dessous. Je fais marcher mon esprit, et je découvre un autre sens et, à ce moment-là, je sens que c’est le bon. Ensuite, je les assemble. Il y a une astuce, comme plisser les yeux pour mieux voir. [15] »

« Cet instrument reste aussi mystérieux que ces flaques d’encre dont se servent les hindous pour prédire l’avenir. [16] »

« Très vite, elle se retrouva plongée dans le même état de transe que lorsqu’elle consultait l’Aléthiomètre. [17] »

« Aussitôt la grande et fine aiguille se mit à tournoyer s’arrêtant parfois pour repartir dans l’autre sens, semblable à une abeille qui danse pour transmettre son message à la ruche. Lyra la regardait calmement ; je savais que la signification approchait, que la vision s’éclaircissait. Elle laissa l’aiguille poursuivre sa danse, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun doute.[18] »

Nous retrouvons là bien des éléments d’initiation aux sciences occultes, nous le reverrons en analysant les travaux d’Oswald Wirth, franc-maçon dont les ouvrages restent des références dans les milieux de l’occultisme. Les librairies ésotériques regorgent de ces livres d’initiation aux techniques du pendule, d’interprétation de symboles et de divination diverses et variées.

« À chaque seconde qui passait, à chaque phrase qu’elle (Lyra) prononçait, elle sentait revenir ses forces. Maintenant qu’elle se livrait à une activité délicate, mais familière, toujours imprévisible, à savoir mentir, elle retrouverait une sorte de maîtrise, ce même sentiment de complexité et de contrôle que lui procurait l’Aléthiomètre. Je devais prendre garde à ne pas dire des choses trop improbables ; elle devait demeurer dans le vague tout en inventant des détails plausibles.[19] »

Ce type de description d’un mensonge parfait est déconcertant, concernant une littérature pour enfant. L’héroïne présente l’état d’esprit à avoir pour que le mensonge soit le plus efficace possible. Ce flou volontairement et parfois savamment entretenu se retrouve dans toutes les sciences divinatoires, laissant toujours une échappatoire possible grâce au manque de précision fournie.

« C’est la poussière qui fait fonctionner l’aléthiomètre, dit-il… D’une certaine façon, l’Église a toujours su qu’elle existait. Pendant des siècles, les prêtres en ont parlée dans leurs sermons, en lui donnant un autre nom… Le Magistériel a décrété que la poussière était la manifestation du péché originel. Sais-tu ce qu’est le péché originel ? [20] »

« Car tu es poussière, et tu retourneras la poussière… Les savants de l’église se sont toujours interrogés sur la traduction de se verset… En réalité, cela signifie que Dieu reconnaît la part de péché de sa propre nature.[21] »

« Si la poussière était une bonne chose… Une chose qu’il fallait rechercher, recevoir avec bonheur et chérir… [22] »

Après sa première expérience sexuelle à douze ans, Lyra avec Will perdra son état d’innocence qui lui permettait d’interpréter sans se tromper les symboles de son aliéthomètre. Elle retrouvera ces capacités après un travail acharné. L’ange Xaphania lui en donne la signification : « Mais ta maîtrise de l’instrument sera encore meilleure, après une vie de réflexion et d’efforts, car elle émanera d’une compréhension consciente. La grâce obtenue de cette façon est plus profonde, plus solide, que celle qui vient naturellement, et une fois acquise, tu ne risques pas de la voir s’envoler.[23] »

L’alchimie

Pullman s’inspire d’un savant alchimiste de Prague, considérée comme la capitale de l’alchimie dès le XVIe siècle. Il aurait conçu le premier Aléthiomètre. Un des alchimistes les plus renommés de cette époque fut effectivement un certain Heinrich Khunrath (1560-1605), dont l’Amphitheatrum Sapientiae Aeternum, théâtre de la sagesse éternelle, exerça une très grande influence dans les courants ésotériques qui suivront. Dans son roman Pullman change juste son prénom qui devient Pavel. Cet alchimiste pratiquait l’alchimie spirituelle, appelée aussi hermétisme.

L’hermétisme tire son nom du dieu Hermès trismégiste (Hermès trois fois grand). Une des bases de cette culture ésotérique est le Corpus Hermeticum ou Hermetica, attribué à Hermès Trismégiste. Dans le Poimandres extrait de ce corpus voici deux phrases qui préfigurent tout un programme : « Que celui qui a l’intellect se reconnaisse soi-même comme immortel. » (I, 18) ou encore : « car telle est la fin bienheureuse pour ceux qui possèdent cette connaissance : devenir Dieu. » (I, 26).

Les premiers écrits, en grec, concernant cette quête d’une voie initiatique, transmise oralement dans des cercles très fermés, date du deuxième siècle. On l’appelle « théurgie », elle indique l’art d’opérer des transformations permettant à un homme de devenir dieu. Les spécialistes de cette période pensent que l’origine de cette pensée vient de l’Égypte et qu’Hermès serait la figure du dieu égyptien Thot, dieu de la magie et du savoir. Ces écrits sont très éclectiques, mais contradictoires, ils touchent tous les domaines de la connaissance de l’époque : astrologie, médecine, alchimie, philosophie, théologie, mathématiques, géométrie, histoire et géographie. Cette gnose, cette connaissance, permettrait de penser et de pénétrer les mystères du monde, de soi-même, et de dieu en soi. La règle d’or, gravée par le dieu Hermès lui-même, sur une émeraude et retrouvée, selon la légende dans un espace caché de la grande pyramide de Ghiseh, résume ces conceptions : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour que s’accomplisse le miracle de l’unité. »

Nous avons vu que l’aléthiomètre de Lyra lui permet de faire ce travail de correspondance symbolique entre les mondes, le passé, le présent, le futur ; instrument qui permet grâce à une intuition initiée de dépasser l’illusion du temps et de l’espace et d’accéder à la vrai connaissance.

Daemons

Les âmes des humains se manifestent extérieurement sous la forme d’un animal appelé daemon. Il est bien noté en tête de livre que : « le mot daemon, qui apparaît tout au long du livre, se prononce comme le mot français « démon ». [24] Jusqu’à la puberté, le daemon peut changer d’apparence à volonté sous forme d’animaux différents, puis il va se fixer en un seul animal, donnant les dominantes du caractère de son propriétaire. C’est une manière de traduire l’humeur changeante de l’enfant et la fixité du tempérament chez l’adulte. Ainsi homme et daemon sont unis par un lien très puissant, si fort que dès qu’ils s’éloignent l’un de l’autre surgit une profonde angoisse. Ils ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre, autrement ils meurent. Ainsi, les Tartares, guerriers sanguinaires du Grand Nord, ont chacun un loup comme daemon, les domestiques ont un daenom chien…
Par le philosophe Platon, nous savons que son maître Socrate décrivait un esprit ou démon qui l’accompagnait et le poussait à rechercher la vérité et un agir juste, même dans des situations compliquées.

Dans une interview, Pullman dit que le « daemon » est la part de nous qui nous aide à grandir vers la sagesse. Nous retrouvons cette idée dans de nombreuses traditions. Dans le folklore norvégien, chaque homme a son « fylgja », un esprit qui lui est attaché et qui meurt en même temps que lui. Il représente son caractère sous la forme d’un animal capable de deviner le futur et de donner des conseils avisés sur la conduite à tenir. D’une certaine manière, nous retrouvons les mêmes conceptions dans les cultures chamaniques où un animal totem est attaché à la personne du chaman. La Fontaine, reprenant Ésope, représente les différents caractères des hommes, sous la forme d’animaux. Les sorciers et magiciens sont souvent représentés avec leurs animaux fétiches, chat noir, chouette, capables d’intelligence et de pouvoirs magiques.

« Les Pères de l’église voyaient la nature entière comme un symbolisme de l’esprit, dans lequel celui-ci se reconnaît comme dans un miroir. Ainsi les animaux sont-ils pour Origène la représentation matérielle des caractères et des vices humains[25]. » En reprenant cette idée Pullman a l’intention de montrer que l’Église a toujours voulu séparer les hommes de leurs daemons, les privant ainsi de toutes perspectives d’évolution autonome en leur imposant l’idée du péché.

Dans un prochain livre, Pullman expliquera l’origine de ces daemons, en reprenant la pensée gnostique des anges rebelles. Anges qui se rassemblent pour lutter contre celui qui a la prétention d’avoir créé le monde. Ils auront à leur tête Sophio, une femme qui représente cette sagesse éternelle qui permet graduellement d’accéder à une prise de conscience. En perdant son état d’innocence, l’homme initié devient un sage qui n’a plus besoin d’être réfèrent à qui que ce soit, et surtout pas à un Dieu créateur, et encore moins sauveur en Jésus-Christ.

Dans la croisée des mondes, le daemon est généralement du sexe opposé de celui ou celle à qui il est attaché. Carl Jung (1875-1961), très en vogue dans la pensée du New Age, disait que les hommes psychologiquement équilibrés avaient en eux des traits féminins, appelé anima tandis que les femmes avaient leur part masculine appelée animus. L’alchimie spirituelle part également de ce principe.

Lyra a comme daemon, « Pantalaïmon ». Rien n’est innocent dans l’œuvre de Pullman, il s’en défend lui-même, puisqu’il s’agit de passer de l’innocence à la connaissance. Dans le miroir d’ambre, le troisième tome de la trilogie, au tout début Lyra dort dans une caverne, elle va bientôt être initiée aux délices de l’amour charnel, sommet de la connaissance, elle a douze ans.

Déjà saint Justin, saint Irénée, saint Augustin et bien d’autres Pères de l’Église se sont opposés à ces conceptions qui touchent aux fondements mêmes de la Révélation.

Saint Augustin s’inscrit dans l’héritage de la philosophie platonicienne. Mais, il s’en éloigne quand Platon et ses successeurs instaurent entre les dieux et les hommes des intermédiaires, esprits aériens et immortels comme des dieux, corporels et passionnés comme les hommes, esprits appelés démons[26]. De plus Platon ne peut concevoir la possibilité que Dieu se communique aux hommes dans une Révélation. Saint Augustin reconnaît l’importance des catégories proposées par la philosophie platonicienne, mais il s’en écarte quand elle s’inscrit dans la logique des cultes initiatiques des oracles et des religions à mystère venus de l’Égypte ancienne ou des sectes pythagoriciennes. Il se heurtera aux néo-platoniciens, Plotin, Porphyre et Jamblique qui s’opposent au christianisme[27].

Voici quelques passages extraits de la « cité de Dieu » de Saint Augustin. Ils donnent un éclairage singulier d’une actualité saisissante sur les problématiques soulevées ici.

« Les démons ont de la haine pour les uns, de l’amour pour les autres, sentiments que leur suggère, non pas un jugement sage et tranquille, mais une émotion passionnée ; la véritable religion nous ordonne d’aimer mêmes nos ennemis. Enfin, toutes ces agitations du cœur, tous ces tourments de l’esprit, toutes ces tempêtes qui soulèvent et bouleversent les âmes des démons, la vraie religion nous commande de les apaiser en nous-mêmes…

Ainsi, l’homme juste, étranger aux criminels pratiques de la magie, emploie pour intercesseurs auprès des dieux ceux qui se complaisent dans ces crimes, quand la version que ces crimes lui inspirent devrait le rendre lui-même plus digne de l’intérêt des dieux ! Étranges médiateurs, qui aiment ces infamies de la scène, odieuses à la pudeur, ces sinistres secrets de la magie, odieux à l’innocence.[28] »

Pullman soignera particulièrement la représentation théâtrale de son œuvre qui eut un grand succès à Londres, puis suivra de très près la mise en scène et la réalisation du film : « La Boussole d’Or ». Il sait la grande influence que peut avoir le théâtre et a fortiori les films sur les mentalités.

« Lorek Byrnison », l’ours guerrier

Cet ours redoutable vit dans les régions polaires, quand il est revêtu de son armure, il est pratiquement invincible. Il a été banni de la communauté pour des raisons de rivalités avec un autre ours qui veut le pouvoir. Mais il a été fait prisonnier par les hommes et dépossédé de son armure. Il noie son désespoir dans l’alcool. « L’armure est cachée dans la cave de la maison d’un prêtre, expliqua Lyra. Il est persuadé qu’un esprit maléfique se cache à l’intérieur, et il a essayé de le faire sortir. [29] » Lyra saura retrouver l’ours ainsi que son armure. Celui-ci se mettra totalement au service de la jeune fille pour l’aider dans sa quête. Il lui fera une démonstration de sa force, mais aussi de ses capacités d’anticiper, de deviner les ruses de l’adversaire.

« Je ne suis pas un être humain, dit-il. Voilà pourquoi personne ne peut attaquer un ours par surprise. Nous voyons les ruses et les feintes aussi clairement que les mouvements des bras et des jambes. Nous savons voir les choses d’une manière que les humains ont oubliée. Mais toi, Lyra, tu sais tout cela, car tu sais déchiffrer le lecteur de symboles, (l’aléthiomètre). [30] »

Pullman a repris cet épisode d’un auteur allemand Heinrich von Kleist (1777-1811) célèbre pour son essai : « Sur le théâtre de marionnettes », où il est question d’un ours qui pressant les attaques de l’ennemi. « Les coups et les feintes se succédaient à rythme soutenu, la sueur m’inondait, mais en vain. Ce n’est pas seulement qu’il paraît mes coups comme le meilleur escrimeur du monde, quand je feintais pour le tromper il ne bougeait pas du tout. De ce point de vue, aucun escrimeur humain ne pouvait égaler sa perception des choses. Il restait dressé sur ses pattes arrière, une patte avant levée et prête au combat, les yeux rivés aux miens comme s’il pouvait lire dans mes pensées, et quand mes coups n’étaient pas portés sérieusement il ne bougeait pas. [31] »

Les capacités des grands maîtres des arts martiaux sont de même nature, ils ont un effet magnétique sur leur adversaire et peuvent anticiper les coups. Cette maîtrise, élégante par l’économie des gestes, rejoint l’animalité, dans sa capacité à réaliser un geste parfait sans même y penser. Cette recherche du geste pur, de cette intuitivité animale peut être considérée dans certains milieux comme la quintessence de la recherche tant physique que spirituelle. Le savoir véritable doit donc dépasser une conscience personnelle pour rejoindre un tout relié et indivisible. Kleist exprime cette démarche que Pullman développe tout au long de sa trilogie : « Il nous faut manger de nouveau le fruit de la connaissance pour retourner à l’état d’innocence. [32] » « C’est le dernier chapitre de l’histoire du monde [33]. »

Voici ce que dit Saint Augustin : « Loin donc d’une âme vraiment pieuse et soumise au vrai Dieu, la pensée de se croire inférieure aux démons, à cause de leur supériorité corporelle. Autrement, n’aurait-elle pas à se préférer ce que les animaux qui l’emportent sur nous par la subtilité de leur sens, l’agilité de leurs mouvements, la force musculaire et la vigoureuse longévité de leur corps ? Quel homme est, pour le sens de la vue, comparable à l’aigle aux vautours ? au chien, l’odorat ? au lièvre, au cerf, aux oiseaux, pour la vitesse ? au lion, à l’éléphant, pour la vigueur ? et pour la longévité, au serpent, qui rajeunit dit-on, laissant la vieillesse avec la robe qui dépouille ? Or, si la raison et l’intelligence nous élève au-dessus de tous les animaux, une vie honnête et pure doit nous assurer la supériorité sur les démons. Car, en dédommageant de l’excellence dont elle nous a doués, la Providence divine leur accorde certains avantages corporels, nous enseignant ainsi à cultiver de préférence au corps cette partie de nous-mêmes qui nous rend supérieur aux animaux, et à mépriser cette perfection corporelle, que les démons possèdent pour cette perfection morale, qui nous rend supérieur aux démons. Et nos corps ne doivent-ils pas aussi recevoir l’immortalité ; non l’immortalité suivie de l’éternité des supplices, mais l’immortalité précédée des mérites de l’âme ? [34] »

Lyra pourra, en perdant son innocence, mais en retrouvant par le travail et l’étude, l’intuitivité naturelle, atteindre un état de grâce lui donnant accès à la connaissance suprême. C’est un des grands thèmes de la pensée du Nouvel Age reprise à l’envi dans toutes les quêtes de type initiatique.

Dans le second tome, Pullman évoque un chaman, le père de son ami Will, doué d’un certain nombre de pouvoirs occultes. Le chamanisme a le vent en poupe. Des stages de néo chamanisme sont organisés avec prises de plantes hallucinogènes favorisant le contact avec les esprits. « Leur but déclaré est la « redécouverte d’une harmonisation et d’une spiritualité naturelle ainsi que l’obtention d’une parfaite communion avec le règne des éléments naturels.[35] »

Nous retrouvons cette séduction opérée par les arts premiers, et l’intérêt porté aux civilisations qui n’auraient pas subi l’influence considérée désastreuse du christianisme.

Jean Malaurie, responsable de la célèbre collection « Terre humaine » chez l’éditeur Plon, éminent anthropologue, spécialiste du peuple Inuit au sein duquel il a vécu durant des années, disait dans son discours à la cérémonie de sa nomination à la fonction d’ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques.

« Le courant écologique, suscité par les craintes légitimes de pollution irréversible de notre planète, peut entraîner certains dans une recherche initiatique qui voudrait accéder à un monde au-delà du visible. Ils cherchent à entrer en contact avec les esprits des éléments de l’eau, de la terre, de l’air, du feu, l’esprit des minéraux, des végétaux et des animaux, mais aussi le monde des esprits des morts ; esprits invisibles aux yeux du profane, mais soi-disant visibles grâce à une initiation. Les peuples qui auraient préservé leur savoir, leur lien avec la nature dans son état sauvage, pourraient être en mesure d’apporter les réponses salutaires à notre civilisation où les techniques meurtrissent non seulement la terre, mais aussi les hommes dans leur corps ainsi que dans leur esprit… »

Jean Malaurie voit dans l’attention au savoir intuitif de ces peuples premiers, une réponse aux maux dont nous souffrons et qui peuvent entraîner la mort de notre planète Terre. « Car leur prescience primitive, leur innocence native est le bien le plus précieux qui, désormais, nous fait le plus défaut. ». « Ils sentent avant de penser. Hommes naturés, ils privilégient l’instinct. Ils pressentent, prévoient, prédisent la vie, la mort, le monde en vertu de quelques communions aussi mystérieuses que simplissimes »[36]. « En ces hommes, j’apprenais à rencontrer l’Adam Kadmon des kabbalistes[37], l’homme originel, l’homme total qui vit dans la communion primordiale avec la nature, le microcosme qui trouve son reflet et sa vie dans le macrocosme »[38].

Aujourd’hui, beaucoup de personnes se retrouvent dans cette manière de voir les choses. Bien peu cependant ont fait cette expérience de vie en contact direct et premier avec la nature et avec les habitants qui vivent dans des conditions extrêmes de lutte avec les éléments naturels. Il est vrai que le cri de Jean Malaurie et de bien d’autres scientifiques, nous interpelle vivement devant l’urgence de réagir face aux périls qui vont en s’accélérant et qui menacent notre planète et l’homme lui-même[39].

Il peut y avoir une sorte de fascination à considérer la prescience de l’animalité, dans ces hommes qui vivent en contact direct avec la nature, ou de ces maîtres qui ont acquis à force d’exercices et d’ascèse une sorte d’impassibilité face au danger et leur inspirent le geste instinctif qui convient.

Cette séduction opère grandement chez ceux de nos contemporains qui recherchent une spiritualité derrière la haute maîtrise de certains arts martiaux. Arts martiaux qui peuvent cependant être d’excellents outils pédagogiques de contrôle de soi, d’apprentissage à l’effort, d’assiduité et de respect de l’autre, mais qui lorsqu’il deviennent une fin en soi peuvent conduire à l’illusion de la toute puissance.

 Morbidité

Pullman n’est pas avare de détails de détails sanguinolents et macabres. Le combat entre les deux ours Iorek et Iofur est particulièrement violent :

« C’était un coup monstrueux. Arrachée, la mâchoire inférieure vola dans les airs, projetant des gerbes de sang dans la neige, sur plusieurs mètres à la ronde.

La langue rouge d’Iofur pendait sur sa gorge. L’ours-roi se retrouvait soudain réduit au silence, incapable de mordre, impuissant. Iorek n’en demandait pas plus. Il bondit. Ses dents se plantèrent dans la fourrure d’Iofur et il agita la tête, violemment, dans tous les sens, soulevant de terre le corps énorme pour mieux le jeter au sol, comme si Iofur n’était qu’un pauvre phoque échoué au bord de l’eau.

Finalement, il donna un grand coup de tête en arrière, et la vie d’Iofur Raknison s’enfuit entre ses crocs.

Il restait un dernier un dernier rituel à accomplir. D’un coup de griffe, Iorek ouvrit le torse sans protection du roi mort ; il tira sur la fourrure pour le dépouiller, laissant apparaître les côtes, blanc et rouge, semblables à la charpente d’un bateau renversé. Glissant la patte à l’intérieur de la cage thoracique, il arracha le cœur de Iofur, écarlate et fumant, et le mangea, là, devant les sujets de Iofur. [40] »

Pourquoi autant de détails aussi sordides dans un livre pour enfant ?
Lyra n’est pas en reste dans son initiation : « En effet, un phoque fraîchement tué gisait dans la neige. D’un coup de griffe, l’ours l’éventra et montra à Lyra où trouver les rognons. Elle en mangea un, cru : c’était chaud, tendre… et délicieux, au-delà de ce qu’on peut imaginer.[41] »

C’est la culture dite Gore, nous avons du mal à imaginer ce que les enfants peuvent ingurgiter dans bien ces livres dits pour enfant. Certains films, clips de chanson et de jeux vidéo regorgent d’images plus cauchemardesques les unes que les autres.
Quel but pédagogique est visé ? Qui en a le contrôle ?

Lord Asriel

Il se présente comme étant l’oncle de Lyra, on découvrira que c’est en fait son père. Il est à la recherche scientifique de mondes parallèles, dont l’ouverture se situe le Grand Nord. Son daemon est une femelle léopard qui s’appelle Stelmaria, encore une allusion ironique à Stella Maris, un des vocables chers à l’Église catholique réservé à la Vierge Marie, Étoile du Ciel. Dans cette version de l’histoire de la création, Asriel tient le rôle de Satan.

Une remarque très pertinente a été faite par Kristin Cashore au sujet du personnage de Lord Asriel. Voici un extrait livre de David Colbert qui analyse quelques données et personnages de cette trilogie.

« La spécialiste de littérature pour enfants Kristin Cashore a trouvé un schéma intéressant… Notant que la théologie chrétienne parle souvent de Dieu comme d’une trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, elle dit : « il est intéressant de noter que, dans le roman de Pullman, Dieu est un (il n’est pas fait mention de Jésus ou du Saint-Esprit) et que Satan est trois. Pullman, ajoute-t-elle, crée une sorte de « Satan en trois personnes ». Il y a tout d’abord le Satan déchu, l’ange rebelle qui s’oppose à la prise de pouvoir tyrannique de Dieu au commencement et qui est subséquemment banni. Ce personnage n’apparaît jamais en personne dans le texte, mais il y est en fait sous l’aspect d’une héroïne et d’une force puissante dans la rébellion de Lord Asriel. Ensuite Lord Asriel, le personnage le plus directement aligné sur l’image de Dieu chez Pullman, « l’Autorité », mais aussi opposé à elle. Asriel personnifie la puissance, la gloire, la fureur, et une ambition incroyable. Sa forteresse de brasiers aveuglants et de fournaises fumantes, où il rumine ses plans de guerre contre Dieu, offre un parallèle saisissant avec des descriptions de l’enfer dans « le paradis perdu » (de Milton). Enfin il y a la tentatrice Mary Malone, une femme ordinaire qui vit parmi des gens ordinaires et influence en douceur l’éveil au désir sexuel chez Lyra et Will.[42] »

Mary Malone

Pullman actualise la perspective divinatoire du I-Ching, en présentant une scientifique du nom de Mary Malone qui se sert d’un ordinateur pour transcrire la plus intime des pensées.

L’I-Ching est une pratique divinatoire chinoise, basée sur l’idée d’un principe originel constitué d’un élément masculin yin et d’un élément féminin yang. L’élément masculin, solaire, actif est représenté par une ligne pleine ___, l’élément féminin, lunaire, froid, passif par une ligne brisée _ _. Ce système binaire est la base de toute la compréhension du monde. Un trigramme est la superposition de trois lignes yin ou yang. Les huit combinaisons de trigrammes qu’il est possible de former vont représenter le ciel, la terre, le tonnerre, le vent, le feu, la montagne et le lac. Si l’on prend deux à deux l’ensemble des combinaisons possibles cela donne 64 hexagrammes censés contenir le monde dans sa diversité, et les mutations intérieures auxquelles il est sujet.

Le I-Ching s’appelle aussi « le livre des Mutations ». Les Chinois anciens prétendaient qu’en connaissant et approfondissant sans cesse le I-Ching, ils pouvaient percer le secret des êtres et des choses, prévoir leur comportement et par conséquent les influencer. D’innombrables commentaires ont été faits permettant toutes les interprétations possibles, à visée tout d’abord divinatoire puis philosophique, poétique, et même mathématique, voire scientifique. Cette combinaison presque infinie de couples d’opposé aboutit à un processus incessant de métamorphose intrinsèque à ce système. C’est un système dualiste et moniste, ne faisant appel à aucune transcendance. Le particulier étant dans le tout et le tout dans le particulier. « L’accès à l’invisible permet de connaître l’avenir et la connaissance consiste à thésauriser le passé. » Confucius, « grand commentaire au I-Ching ». Le taoïsme utilise le symbolisme du I-Ching dans ses recherches alchimiques.

« Les mots se placèrent aussitôt sur la gauche de l’écran, ce qui constituait la première surprise. Pourtant, elle n’utilisait aucun programme de traitement de texte, en fait, elle opérait même en dehors du système d’exploitation de l’ordinateur. C’était comme si les mots avaient choisi eux-mêmes d’adopter cette disposition… Elle eut alors l’impression d’avoir pénétré dans un espace qui n’existait pas. Tout son être vacilla sous le choc. Il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver son calme et poursuivre l’expérience. Désormais, les réponses à ces questions s’inscrivaient à toute vitesse, d’elles-mêmes, sur la droite de l’écran, presque avant qu’elle ait fini de les écrire.

Vous êtes des ombres ?                                             Oui.
Vous êtes comme la poussière de Lyra ?             Oui.
Comme la matière sombre ?                                  Oui.

L’esprit qui répond à ces questions          Non. Mais les humains
n’est pas humain, n’est-ce pas ?              nous connaissent depuis toujours.

Nous ? Vous êtes donc plusieurs ?           Des millions et des millions.

Mais qui êtes-vous ?                                        Des anges.

Marie Malone avait la tête qui bourdonnait. Elle avait été élevée dans la religion catholique. Plus que cela encore : ainsi que l’avait découvert Lyra, elle avait été nonne. Certes, elle avait perdu la foi, mais elle savait qui étaient les anges. Saint Augustin avait dit : le mot ange ne désigne pas leur nature, mais leur fonction. Si tu cherches le nom de leur nature, c’est le mot esprit ; tu cherches le nom de leur fonction, c’est le mot ange. Esprit pour ce qu’ils sont. Anges pour ceux qui le font [43].

Prise de vertige et de tremblements, Mary continuera malgré tout à taper :

Les anges sont des créatures de la matière sombre ?        Des structures

De la poussière ?                                                                           Des êtres complexifiés.

La matière ombre est ce qu’on appelle l’esprit ? Pour ce que nous sommes : esprit.
Pour ce que nous faisons : matière.
Matière et esprit ne font qu’un.
Elle frissonna. Ils avaient lu ses pensées.

Êtes-vous intervenus dans l’évolution humaine ?       Oui.
Pourquoi ?                                                                                  Par vengeance…. [44]»

Certaines méthodes de channeling, nouveau nom donné spiritisme, aux communications avec des entités du monde supra sensible ou des défunts peuvent emprunter ces médiations de l’écran d’ordinateur. Toute tentative d’objectivation scientifique de ces phénomènes n’ont jamais permis de valider ces expériences.

Marisa Coulter

C’est la mère de Lyra, au parfum métallique, une mère démoniaque intelligente et cultivée qui ramène tout à elle. Elle travaille au profit du Magisterium dans un premier temps, c’est dire les relations ambiguës que cela engendrait. Elle incarne avec maestria la perversité narcissique, recherchant en Lyra sa propre personne ou essayant d’induire en elle ses propres pensées ou désirs. Elle incarne les ambivalences de la maternité : La naissance de Lyra a entaché sa relation avec le père, Lord Asriel ; celle-ci aurait pu l’empêcher de progresser professionnellement ; elle est jalouse de la jeunesse de sa fille qui a un destin plus prestigieux que le sien.
Son daemon est un singe doré, capable des plus subtiles sournoiseries. Le nom même de madame Coulter signifie en français lame ou couteau, c’est dire sa fonction castratrice.

La guillotine

Précisément Mme Coulter travaille en lien avec le Magisterium. Les enfants sont capturés pour être soumis à des expériences de séparation avec leurs deamons. Dans un lieu ultrasecret une guillotine a été inventée pour couper le lien existant entre un enfant et son deamon. Il est fait allusion aux tortures réservées aux sorcières et aux hérétiques lors de l’inquisition. Le Magisterium étant comme une institution perverse qui veut combattre par tous les moyens la poussière. Mme Coulter expliquera à Lyra pourquoi ces expériences sont réalisées : « la poussière est une mauvaise chose, maléfique et malveillante. Les adultes et les enfants sont infestés par la poussière, si profondément que l’on ne peut rien faire pour eux. Impossible de les aider… Mais grâce à une petite opération, les enfants peuvent être protégés. La poussière ne collera jamais sur eux. Ils vivront en toute sécurité, heureux et… [45] »

Lyra, la nouvelle Ève, aura pour mission, prophétisée par les sorcières, de sauver les enfants !

Il y a une volonté manifeste d’inverser les valeurs de la tradition judéo-chrétienne et les fondements mêmes de son anthropologie.

Sur la relation du corps et de l’âme voici ce que nous dit le catéchisme de l’Église catholique :
« L’unité de l’âme du corps est si profonde, que l’on doit considérer l’âme comme la forme du corps ; c’est en effet grâce à l’âme spirituelle que le corps constitué de matière, est un corps humain et vivant. L’esprit et la matière, dans l’homme, ne sont pas deux natures unies, mais leur union forme une unique nature [46] ».

Interrogation

L’œuvre de Pullman est tout à fait intéressante pour nous permettre de retrouver et d’approfondir les fondements de notre Foi. Y sont abordées des thèmes classiques que la tradition chrétienne n’a cessé d’explorer mais que les pastorales de l’action ont sans doute trop délaissés.

Est-il donné aux jeunes générations les outils et le goût de l’effort intellectuel et spirituel, pour relire et relier la culture, la philosophie, la religion et leur propre vie, quand tout leur est donné sous ces formes ludiques et singulièrement orientées ?

Qui permet l’amplification mondiale de ce type de pensées avec des moyens aussi considérables ?

Comment se fait-il qu’il y ait aussi peu d’instances critiques concernant la pensée de plus en plus prégnante et la diffusion de ce type d’œuvre ?

Bertran Chaudet

Notes

[1] Philip Pullman, les Royaumes du Nord. À la croisée des mondes. Tome un. Édition folio junior Gallimard jeunesse juin 2007. 4ème de couverture.

[2] Philip Pullman, les Royaumes du Nord. À la croisée des mondes. Tome un. Édition folio junior Gallimard jeunesse juin 2007. p. 472.

[3]John Milton, Le paradis perdu, traduction de Chateaubriand, Editions Gallimard, Paris, 1996, livre VIII.

[4] Philip Pullman, Le miroir d’ambre, Tome deux. Édition folio junior Gallimard jeunesse juin 2007. p.606.

[5] Ibid. p.46.

[6] David Colbert, Les mondes magiques de la croisée des mondes, Le pré aux clercs, traduction française 2008, pp. 26-27.

[7] Wendy Parsons et Catriona Nicholson, Talking to Philip Pullman: “An interview”, The Lion and the Unicorn, vol, n°1, 199, Baltimore, The John Hopkins University Press, p. 116-134.

[8] Emmanuel Swedenborg, fils d’un pasteur luthérien suédois, fut un scientifique qui s’intéressa à tout. A l’âge de 56 ans, il se consacra entièrement à la spiritualité, mêlant théologie, psychologie, ésotérisme et recherchant une synthèse. Il fonda « Le Nouveau Christianisme». Aujourd’hui ce groupe compte centaine de personnes en France, mais les idées de Swedenborg sont très présentes dans les milieux ou l’on s’intéresse à l’ésotérisme et l’occultisme.

[9] Cité par David Colbert, les mondes magiques de la croisée des mondes, le pré aux clercs, traduction française2008, pp. 41-42.

[10] Philip Pullman, les Royaumes du Nord. À la croisée des mondes. Tome un. Édition folio junior Gallimard jeunesse juin 2007, p. 107.

[11] À l’origine, Uppsala, en français le vieil Upsal, était le centre du paganisme des Suédois et à cet endroit se serait trouvé un temple païen où les rois sacrifiaient aux divinités de la vieille religion d’Asar.

[12] Ibid. p. 168.

[13] Ibid, p. 175.176.

[14] Ibid, pp. 189.190.

[15] Ibid. p.199.

[16] Ibid. p.223.

[17] Ibid. p.236.

[18] Ibid. p. 263.

[19] Ibid. p. 357.

[20] Ibid. p. 466, 467.

[21] Ibid. 470.

[22] Ibid. p.500.

[23] Le miroir d’ambre, p. 605, 606.

[24] Ibid, p.11.

[25] Hans Urs Von Balthasar, Grains de blé, traduit de l’allemand par France Georges-Carroux, Arfuyen, décembre 2005, p. 63.

[26] Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre I à X, collection points sagesse, Editions du Seuil, 1994, introduction au livre VIII de Jean-Claude Eslin, p. 326.

[27] Ibid., LIVRE VIII, p.343, note a.
Plotin, philosophe alexandrin né en 204, mort vers 270. Auteur des Ennéades…
Porphyre, philosophe néoplatonicien né vers 232 d’un père syrien est mort en 305. Formé par les religions mystère de l’Orient, puis à Athènes il devient disciple du platonicien Longin. Il commença à écrire la philosophie des Oracles et une histoire de la philosophie. En 263, il entra à l’école de Plotin à Rome. Il écrivit 15 livres contre les chrétiens vers 270… La magie et le système des démons offraient à ses yeux une médiation entre les hommes et les dieux.

[28] Ibid., p.351.

[29] Pullman. Ibid. p.253

[30] Ibid. p.290.

[31] Heinrich von Kleist, Sur le théâtre de marionnettes, traduit de l’anglais par Idris Parry, 1978. Cet essai sera le dernier. Il eut une vie douloureuse, homosexuel, il tua son compagnon atteint d’un cancer avant de se suicider.

[32] Kleist cité par Nicolas Tucker dans “Rencontre avec Philip Pullman”, Gallimard, novembre 2004, p. 171.

[33]Ibid. Heinrich von Kleist, (1810) « Sur le théâtre de marionnettes », p.209

[34] Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre I à X, collection points sagesse, Editions du Seuil, 1994, p. 346, 347.

[35] Miviludes, mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, Rapport au premier ministre 2007, p. 98.

[36] Ibid., p. 29.

[37] La Kabbale hébraïque nomme cet homme primordial Adam Kadmon, prototype mais aussi archétype de l’homme, vers lequel nous tendons et que nous recherchons dans notre existence. Cet homme premier serait le sujet même de notre quête spirituelle souvent  inconsciente mais qui  deviendrait de plus en plus consciente grâce aux initiations.

[38] Jean Malaurie, op. cit. p. 38.

[39] Denis Lecompte et Bertran Chaudet, Éd. du Jubilé.

[40] Ibid p. 445.

[41] Ibid p.449.

[42] Cité par David Colbert, Les Mondes Magiques de la Croisée des Mondes. Le pré aux clercs Fantasy, 2008, p. 85.

[43] Pullman cite presque mot pour mot une partie du paragraphe 329, sur les anges du catéchisme de l’Eglise catholique : « saint Augustin dit à leur sujet : « Ange désigne la fonction non pas la nature. Tu te demandes comment s’appelle cette nature ? – Esprit. Tu demande de la fonction ? – Ange, d’après ce qu’il est, c’est un esprit, d’après ce qu’il fait, c’est un ange. » (saint Augustin, Enarratio in psalmos 103, 1,15). Pullman se gardera bien de citer la suite de ce passage : « De tout leur être, les anges sont serviteurs et messagers de Dieu. Parce qu’ils contemplent « constamment la face de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18,10), ils sont « les ouvriers de sa parole, attentifs au son de sa Parole » (Ps 103,20)

[44] Philip Pullman, La tour des anges, A la croisée des mondes. Tome un. Édition folio junior Gallimard jeunesse octobre 2007, p 323-325.

[45] Philip Pullman, Les royaumes du Nord. À la croisée des mondes. Tome un. Édition folio junior Gallimard jeunesse octobre 2007, p 358.

[46] Catéchisme de l’Église Catholique, numéro 365.

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