Dominique Auzenet
On parle beaucoup des expériences de mort imminente (EMI, NDE), et les opinions les plus diverses sur la « vie après la mort » circulent. On pense aussi volontiers que tous sont sauvés, même sans repentance. Que l’enfer n’existe pas. Et s’il existe, il est vide, car Dieu est si miséricordieux qu’il pardonne à tous. Ou encore qu’il nous sera donné une option pour nous tourner vers Dieu immédiatement après la mort…
Ce n’est pas ce que nous dit la Bible : elle nous invite à travailler pour notre salut avant que vienne la mort. De nombreux passages mettent en garde contre un mauvais usage du temps de la vie qui est court, et invitent à se préparer au jugement du Seigneur. Voici trois grandes lumières qui ressortent clairement de la Révélation :
- Vous avez le temps maintenant de préparer votre mort, de travailler à votre salut.
- Le jour viendra où vous devrez rendre compte de votre vie devant le Juge éternel.
- Ce jugement qui est unique (en deux temps, particulier et général), aura une double issue.
1. Vous avez le temps maintenant de préparer votre mort, de travailler à votre salut
« Quelle que soit la fin ultime en laquelle elle aura été trouvée au moment de la mort, l’âme y persévèrera donc pour toujours, désirant cette fin comme la meilleure — qu’elle soit bonne ou mauvaise —, selon ce verset de l’Ecclésiaste (11, 3) : Le bois coupé restera là où il est tombé. Ainsi donc ceux qui, au moment de la mort, auront été trouvés bons, auront leur volonté perpétuellement fixée dans le bien ; ceux qui auront été trouvés mauvais seront perpétuellement obstinés dans le mal » (St Thomas, CTh, 1, 174, 73-83).
De nombreux théologiens s’appuient sur ces textes pour affirmer l’instante nécessité de bien accomplir sa vie selon la boussole de la Parole de Dieu, car après la mort, plus aucune possibilité n’existe pour réévaluer la manière dont on se tient par rapport à Dieu.
Dans le récit de la guérison de l’aveugle-né, nous entendons Jésus dire aux apôtres : « Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé ; la nuit vient, où nul ne peut travailler » (Jn 9, 4). Le sens qu’ont donné plusieurs Pères de l’Église à cette parole de Jésus est qu’il y a un temps où l’on peut accomplir l’œuvre que Dieu nous donne d’accomplir, c’est le « jour » de notre vie. Quand vient la « nuit » de la mort, ce temps est passé. St Cyrille d’Alexandrie (+444) affirme que le Seigneur appelle ici « jour » le temps de la vie présente, et « nuit » le jour de la mort. « De même que le jour est consacré au travail, et la nuit au repos et au sommeil, ainsi le temps de la vie où il faut faire le bien est appelé jour, et le temps où cesse toute œuvre est appelé nuit ».
Dans sa lettre aux Galates, Paul, après avoir mis en opposition les fruits de la chair et ceux de l’Esprit, encourage les convertis à faire attention à leur manière de vivre, qu’il compare aux semailles : si l’on sème dans la chair, on récolte la corruption ; si l’on sème dans l’esprit, on récolte la vie éternelle. Or, la récolte viendra. La conclusion est inéluctable : « Ne nous lassons pas de faire le bien, car, le moment venu, nous récolterons, si nous ne perdons pas courage. Ainsi donc, lorsque nous en avons l’occasion, travaillons au bien de tous, et surtout à celui de nos proches dans la foi » (Ga 6,9- 10).
2. Le jour des comptes viendra à l’improviste
Il y a dans les Évangiles des textes où Jésus, qui doit venir à l’heure de la mort de chaque individu comme à la fin des temps pour toute l’humanité dans son ensemble, se présente tantôt comme le maître de maison, tantôt comme l’époux, tantôt comme le voleur, toujours un personnage dont on doit attendre l’arrivée à l’improviste.
Le maître de maison
Dans le discours eschatologique de Matthieu 24 et 25, après l’annonce de la fin des temps et du retour du Fils de l’homme, le Seigneur ajoute pas moins de six paraboles pour encourager les disciples à se tenir prêts : le déluge, le voleur de nuit, le serviteur infidèle, les dix vierges, les talents, le jugement dernier. Le leitmotiv est clair : le Fils de l’homme reviendra à une heure inconnue, et alors il faudra être prêt, car le moment de sa venue n’est plus le moment de l’action.
« Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur devait venir, il aurait veillé et n’aurait pas permis qu’on perçât le mur de sa demeure. Ainsi donc, vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir » (Mt 24,42- 44 ; cf. Mc 13, 33-37).
Cette insistance du Seigneur a pour conséquence d’aider son disciple à mettre sa vie, dans les circonstances historiques où il se trouve, en accord avec une attitude de vigilance eschatologique, en particulier par la résistance aux tentations et une vie plus intense de prière et de sacrifice. La constante vigilance du chrétien est tout un programme.
L’époux
La parabole des dix vierges (Mt 25, 1-12) est centrée sur le thème de « l’heure ». Les personnages essentiels sont l’époux qui arrive à l’heure qui lui plaît ; la vierge sage, qui a compris qu’il fallait être prête pour cette heure-là et qui écarte toute préoccupation qui pourrait la mettre en danger de manquer le rendez-vous ; la vierge folle qui était prête avant l’heure et multiplie les démarches après l’heure, mais qui n’est pas prête au moment crucial. Tout se ramène au message central : il n’y a qu’une heure pour entrer dans la salle des noces, celle où l’époux décide d’arriver. De même, il n’y a qu’une heure pour entrer au ciel, celle où Dieu survient et prend avec lui ceux qu’il trouve prêts. Celui qui n’est pas prêt au moment où Dieu survient, ne sera pas reconnu par lui, et sa destinée sera manquée.
Le conseil « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure », s’applique au moment ultime dont dépendra l’éternité. Celui-ci, qui a promis de remettre les péchés de ceux qui se tournent vers lui, n’a jamais promis un lendemain où cette conversion serait possible.
Le voleur
Pas moins de cinq passages néo-testamentaires comparent le Fils de l’homme à un « voleur » qui viendra à l’heure où l’on n’y pense pas (Mt 24, 43 ; Lc 12, 39 ; 1 Th 5, 2 ; 2 P 3, 10 ; Ap 3, 3). L’image fait penser à la soudaineté de sa venue. Dans Luc 12, cette parole fait suite à l’histoire du mauvais riche (12,20), ce qui donne à penser qu’elle s’applique de manière particulière au moment de la mort.
Dans le cas d’une personne qui ne se convertit pas, la venue du Seigneur est forcément comme celle d’un voleur. C’est donc une affaire très grave que de ne pas régler sa vie sur la parole qui sauve, mais de vouloir tout déterminer soi-même. La venue du Seigneur n’est soudaine que pour ceux qui ne vivent pas selon son Esprit : le vrai chrétien, lui, est toujours prêt. Un serviteur qui attend son maître lorsqu’il revient d’une noce à une heure nocturne peut leur offrir une image de cette attitude. Lorsque le maître frappe, il faut que le serviteur soit déjà à la porte pour ouvrir, introduire. Il doit être préparé moralement à chaque instant à suivre immédiatement l’appel de son maître venant pour le jugement ; il doit être chargé des fruits de la justice, pour suivre Jésus-Christ vers la gloire et la louange de Dieu.
Quand on meurt, on reçoit sa destinée, on ne la choisit pas
Le temps de l’homme va jusqu’à la mort ; après cela, c’est fini, c’est Dieu qui fait le partage entre justes et méchants. Jusqu’à la mort, les hommes prennent leurs décisions ; après la mort, c’est Dieu qui décide pour eux : « il séparera les gens les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis des boucs » (Mt 25, 32). De toute évidence, l’insistance sur le verbe « séparer » montre bien que lors du jugement dernier, il n’appartiendra pas à chacun de choisir sa place ; sa place lui est assignée par le Roi ; le temps des choix humains est passé. Quand on meurt, on reçoit sa destinée, on ne la choisit pas.

3. Le jugement est à double issue
La séparation des hommes en deux groupes
Le thème de la séparation des hommes en deux groupes est un thème central de la tradition du jugement dans la Bible. L’évangéliste Matthieu l’a, à plusieurs reprises introduit dans les paraboles de l’Ivraie et du Filet, des Talents et des Dix Vierges. Il le déploie au niveau du monde entier dans la parabole du Jugement des Nations (Mt 25, 31-46). La spécificité de cette scène de séparation est qu’elle est déjà en soi l’issue du jugement ; l’irrévocabilité de la sentence est déjà échue sur l’un et l’autre groupe. Cela n’étonnera donc pas qu’ici, au lieu des anges (cf. 13, 41,49), ce soit le Fils de l’Homme lui-même qui agisse ; il le fait en tant que Pasteur connaissant chacune de ses ouailles. Dans la mesure où il y a continuité entre le jugement personnel après la mort et ce jugement des Nations, il est légitime d’en appliquer le contenu aussi à la fin de la vie humaine individuelle.
La parabole de Lazare et du mauvais riche — Lc 16, 19-31
Elle a été constamment utilisée par la théologie pour affirmer la rétribution immédiate après la mort. En effet, on y voit le pauvre Lazare porté dans le sein d’Abraham et le riche enseveli en enfer alors que le cours du monde n’est pas achevé. Entre les deux, il y a un abîme infranchissable, indiquant le caractère irrévocable et permanent de leur nouvel état.
Remarquons le verset central : « Or il advint que le pauvre mourut et fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche aussi mourut, et on l’ensevelit » (Lc 16, 22). Les verbes passifs (fut emporté et ensevelit) sont très significatifs. Le pauvre est emporté par des anges ; le riche est enterré.
Ce qui est clair, c’est que la mort place l’homme dans une situation où il ne peut plus agir par lui-même ; le temps de son activité est passé ; dorénavant, il ne peut que récolter le fruit de ses œuvres. Remarquons aussi qu’il n’y a pas d’intervalle entre la mort et le fait d’être emporté ; le tout a lieu dans le même mouvement. « Tant que nous sommes en ce monde, nous avons de belles espérances : lorsque nous en serons sortis, il ne sera plus en notre pouvoir de nous repentir ni de nous purifier de nos péchés » (Jean Chrysostome, Homélie 2 sur Lazare, 3, PG 48, 985-986).
« Il faut que tous nous soyons mis à découvert devant le tribunal du Christ » — 2 Co 5, 10
Ce dernier texte est très important dans notre parcours biblique. « Il faut que tous nous soyons mis à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun recouvre ce qu’il aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal ». Il ressort de ce texte que, non seulement on doit passer par le tribunal du Christ pour recevoir une récompense, mais en outre que cette récompense sera en fonction de ce qu’on aura fait dans le corps. L’expression grecque ta dia tou somatos signifie exactement les choses faites « à travers le corps » ou « au moyen du corps » ; le jugement par conséquent dit une relation à ce qui a été fait en une situation terrestre.
EN CONCLUSION. « Travaillez avec crainte et tremblement a accomplir votre salut » (Ph 2, 12)…
Dans l’oeuvre du salut, l’homme ne peut jamais oublier qu’il est le coopérateur de Dieu et que sa conduite morale doit correspondre a l’octroi de la grâce.
« C’est aujourd’hui, dans le présent, que se joue notre destin ; c’est par notre comportement concret dans la vie quotidienne que nous décidons de notre sort éternel. À la fin de notre vie terrestre, au moment de la mort, nous serons jugés en fonction de notre conformité ou non à l’Enfant qui doit naître dans la grotte de Bethléem, puisque c’est Lui l’unité de mesure que Dieu a donnée à l’humanité ». (BENOÎT XVI, Angelus du 9 décembre 2007).
