L’éducation intégrale ?

Dominique Auzenet et l’équipe de sosdiscernement.

Cet adjectif, INTÉGRAL, est très tendance aujourd’hui. On avait l’habitude d’entendre parler de calcul intégral en mathématiques, d’édition intégrale pour la publication des écrits d’un auteur, et on pourrait multiplier les exemples. Mais on constate l’application de cet adjectif à des domaines nouveaux, (c’est ainsi qu’on va parler d’humanisme intégral1, d’écologie intégrale, d’éducation intégrale). Le mot apparaît aussi sous une forme de substantif (intégralisme) et son adjectif dérivé (intégraliste2).

Il faut donc tenter de mieux cerner les concepts utilisant cet adjectif. C’est difficile, laborieux, et cela supposerait une perspective étendue. Nous allons, dans cet article nous contenter de parler d’un seul domaine, comme annoncé dans le titre : l’éducation intégrale. Ce n’est qu’un article de réflexion, pas une thèse.

1. L’ÉGLISE ELLE-MÊME PARLE DE L’ÉDUCATION INTÉGRALE

« Éduquer aujourd’hui et demain », tel est le titre d’un document de la Congrégation pour l’Éducation Catholique, daté de 20143. Cet « Instrument de travail » « peut être utilisé pour effectuer un examen pastoral sur l’engagement de l’Église dans ce domaine, mais aussi pour promouvoir des initiatives de mise à jour et de formation pour le personnel travaillant dans les écoles et les universités catholiques ». On y trouve trois fois une mention de l’éducation intégrale, dont ce passage essentiel (§ III, 1, e) :

« Éduquer, c’est beaucoup plus qu’instruire. (…) L’école ne devrait pas céder à une (…) logique technocratique et économique, même si elle se trouve sous la pression des pouvoirs extérieurs et qu’elle est exposée à des tentatives d’instrumentalisation de la part du marché. Cela vaut d’autant plus pour l’école catholique. Il ne s’agit en aucun cas de minimiser les exigences de l’économie ni la gravité du chômage, mais de respecter l’intégralité de la personne des étudiants, en développant une multiplicité de compétences qui enrichissent leur humanité : créativité, imagination, capacité d’aimer le monde et de cultiver la justice et la compassion.

La proposition de l’éducation intégrale, dans une société en rapide mutation, exige une réflexion continue capable de renouvellement et d’enrichissement qualitatif. Dans tous les cas, la prise de position est claire : l’éducation que l’école catholique promeut n’a pas pour objectif la méritocratie d’une élite. Même si la recherche de la qualité et de l’excellence est importante, il ne faut jamais oublier que les élèves ont des besoins spécifiques, qu’ils vivent souvent des situations difficiles et méritent une attention pédagogique attentive à leurs exigences.

(…) Le paradigme de la compétence, interprété selon une vision humaniste, va au-delà de l’acquisition de connaissances ou de savoir-faire spécifiques. Il concerne le développement de toutes les ressources personnelles de l’étudiant et crée un lien significatif entre l’école et la vie. Il est important que l’école valorise non seulement les compétences relatives aux domaines du savoir et du savoir-faire, mais aussi ceux de la vie avec les autres et de la croissance en humanité. Il y a des compétences telles que par exemple celle de type réflexif, où l’on est l’auteur responsable de ses propres actes, les compétences interculturelle, délibérative, citoyenne, dont l’importance grandit dans le monde globalisé et qui nous concernent directement, de même que les compétences en termes de conscience, de pensée critique, d’action créatrice et transformatrice ».

Le terme d’éducation « intégrale » se rapporte ici au développement de la multiplicité des compétences et de toutes les ressources personnelles de chacun.

2. L’ÉDUCATION INTÉGRALE DANS LE RÉSEAU DES ACADÉMIES SAINT LOUIS

Au moment de l’écriture de cet article, la presse s’est fait l’écho du « projet d’une Académie Saint-Louis au domaine de Chalès, en Sologne, soutenu par le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin… Dans une brochure, il était précisé que ce projet éducatif « trouve sa source dans l’éducation intégrale (…) qui considère la personne humaine tout entière : ‘corps, esprit et âme’4 ».

Alors, qu’entend-t-on par « éducation intégrale » dans le réseau de l’Académie Saint Louis5 ? Il semble nécessaire de chercher à comprendre plus avant. Bien sûr, il est question d’honorer les « dons physiques, moraux et intellectuels », et d’ordonner « tous les actes éducatifs de manière harmonieuse entre corps, cœur et esprit ». Mais une étude attentive des propositions de la Fondation pour l’école, du Fonds du Bien Commun, de la Fondation des Académies Musicales et de la Fondation des Académies Saint-Louis a pour point commun mis en évidence une définition de l’éducation intégrale concernant la personne tout entière, « corps, esprit et âme ».

Prenons l’exemple d’une présentation de l’émission « En quête d’esprit », « Pourquoi l’Église éduque6 » où s’exprime M. Vianney Chatillon, chef d’établissement de l’Académie Musicale N-D de Liesse7 (école-pilote des Académies Musicales), située dans la Sarthe, à Précigné :

Question : Pourquoi l’église éduque ? Vianney Chatillon : « Les parents aujourd’hui qui s’adressent à nos établissements d’enseignement catholique ou des établissements hors contrat viennent chercher avant tout une cohérence et que l’on prenne leur enfant dans son intégralité ils ne s’attendent pas à avoir juste un professeur de mathématique dans son coin, un professeur de de musique dans son coin, et un éducateur dans son coin.

ON CLOISONNE TROP aujourd’hui ; moi je vois les parents qui viennent chez nous, font parfois 400 km, 500 km pour trouver un établissement qui convienne à leur enfant. Ils cherchent une approche GLOBALE qui va accueillir l’enfant tel qu’il est, c’est-à-dire : corps âme esprit, avec aussi bien son besoin d’être éduquer, les parents étant les premiers éducateurs je crois. Le Père De Mello posait cette question tout à l’heure, moi je suis assez convaincu que les parents sont les premiers éducateurs, mais premiers éducateurs veut bien dire qu’il y en a d’autres.

Et c’est ce que l’on appelle parfois les tiers éducatifs. Ça peut être un patronage, ça peut être un établissement scolaire, ça peut être le scoutisme, les parents et c’est vraiment mon expérience. En ce moment on est en plein dans la période des inscriptions des candidatures et toutes les familles qui viennent nous voir nous disent : on cherche un établissement scolaire qui partage notre vision GLOBALE de ce que nous voulons pour notre enfant. »

Sur le site des Académies Saint Louis8, M. Chatillon dévoile son partenariat avec un autre réseau de promotion de l’éducation intégrale :

« Le réseau des Académies Saint-Louis est un projet particulièrement pertinent pour élargir l’offre éducative en France. Face à la demande croissante de nombreux parents de pouvoir scolariser leurs enfants dans des structures d’excellence, un réseau d’internats intégrant le déploiement des talents académiques, mais aussi artistiques et sportifs permettra d’offrir une éducation intégrale à toujours plus de jeunes. L’Académie Musicale de Liesse, pionnière dans ce domaine, est heureuse de partager son expérience au profit de ce beau projet. »

Ces deux réseaux amis (Académies Musicales et Académies Saint-Louis) ont donc un projet commun : dispenser une éducation intégrale.

3. LA MISE EN PLACE D’UN ENSEMBLE DE RÉSEAUX

Le projet du réseau des Académies Saint-Louis est né dans l’incubateur : Fonds du Bien Commun. Pierre-Edouard Stérin9 et Vincent Trébuchet ont initié (ou incubé) le projet du réseau des Académies Saint-Louis, dont la première école s’implante en septembre 2025 au Domaine de Chalès.

Les entités Fondation pour l’école, Fondation des Académies Musicales, Fonds du Bien Commun et Fondation des Académies Saint-Louis œuvrent conjointement en faveur du déploiement d’une éducation intégrale. Cette ligne de conduite commune est à interroger. La répétition de ce qui pourrait ressembler à un mantra oblige à se poser la question : de quelle éducation intégrale parle-t-on ?

Les écoles-pilotes de ces réseaux ont pour objectif de se dupliquer dans toute la France. Les entités Optium Impact France, Foncière du Bien Commun, Fonds du Bien Commun (FBC), Fondation des

Académies Saint-Louis (FASL), Fondation pour l’école (FPE), Fondation des Académies Musicales (FAM), Fonds Lelièvre et le réseau Saint-Joseph Éducation œuvrent conjointement en faveur de l’éducation intégrale qui caractérise ce nouveau modèle d’école.

Il semble donc qu’un nouveau modèle d’école ait surgi, qui souhaite allier excellence académique, pédagogie anglo-saxonne, et élitisme10. Il comporte

– le réseau des Académies Musicales (dont la première école est Liesse)

– le réseau des Académies Saint-Louis11 (dont la première école est Chalès)12.

Il partage une même ligne de conduite : l’éducation intégrale de la personne.

Le réseau Saint-Joseph Éducation a rédigé une charte de l’éducation intégrale13. Il faudrait donc s’interroger sur son contenu et sa mission dans l’ensemble de ce dispositif. L’éducation intégrale est-elle « LA » solution aux défaillances de l’enseignement ? Est-ce « LA » solution catholique à la crise actuelle de l’enseignement ? L’Église catholique est-elle à l’origine de cette vision d’une éducation intégrale : corps-âme-esprit ?

Car on peut lire cette affirmation sur la ligne de conduite des Académies Saint-Louis : «  le propre de la vision chrétienne est de penser la personne humaine comme un tout : corps, intelligence, âme. Nous nous inscrivons dans cette vision profondément libératrice14 ».

Utiliser l’éducation intégrale est une chose, mais affirmer que l’éducation intégrale telle que définie dans ces réseaux et Académies (corps-âme-esprit) est le propre de la vision chrétienne, ce n’est pas la même chose. En fait, le magistère de l’Église catholique enseigne une anthropologie biblique : corps et âme. Il l’enseigne au coeur de sociétés déjà largement imprégnées par une autre anthropologie holistique, elle aussi corps, âme, esprit (portée essentiellement par le New Âge).

4. L’OUTIL DU LEADERSHIP VERTUEUX

Le réseau Saint-Joseph Éducation, fondé par François-Xavier Clément, a pour raison d’être de promouvoir l’éducation intégrale. Pour cela :

– il a élaboré Pavei le Plan Annuel Vers une Éducation Intégrale.

– il a créé Alte Academia, son Centre de Formation de l’Éducation Intégrale.

– il a rédigé la charte de l’Éducation intégrale. « Cette charte est le socle et le fondement de nos actions, elle présente l’idéal vers lequel il nous semble bon de tendre » (site SJE).

La mission de Saint-Joseph Éducation est triple :

– Accompagner les établissements qui s’engagent à suivre la charte de l’Éducation intégrale comme fondement anthropologique de leur institution scolaire avec Pavei, Plan d’accompagnement qui engage les différentes parties prenantes de l’établissement pour une année.

– Former les éducateurs grâce à Alte Academia, un Centre de formation lieu d’expertise et de perfectionnement des pratiques.

– Publier une charte, un plan d’accompagnement et des portraits d’éducateur.

L’équipe de Alte Academia est composée de François-Xavier Clément (Formateur à Institut de Leadership Vertueux France), Céline Cochin (Formatrice à Institut de Leadership Vertueux France ; Entrepreneur au Fonds du Bien Commun), l’abbé Vincent De Mello (Formateur d’un Nouveau Coaching en duo avec la psychologue Valérie De Minvielle ; il a publié « Eduquer aujourd’hui — Une éducation intégrale » 15), Marie Calvar et Thibaud De La Hosseraye.

François-Xavier Clément et Céline Cochin, Formateurs en Leadership Vertueux, expliquent que « Comprendre les tempéraments pour mieux faire grandir(le Leadership Vertueux) » permettrait « d’atteindre sa plus haute dimension en unifiant le corps, l’âme et l’esprit » et aussi que : « une éducation intégrale unifie le corps, l’âme l’esprit ». Vraiment, est-ce utile de connaitre les tempéraments des élèves pour leur enseigner les mathématiques, le français, l’histoire, la géographie ou la musique ?

En tout cas, si l’on suit cette affirmation, choisir la voie de l’éducation intégrale conduira l’institution scolaire à pratiquer le Leadership Vertueux. Qui donc est derrière cette méthode ?

5. LE FONDATEUR DU LEADERSHIP VERTUEUX

C’est Alexandre DIANINE-HAVARD, numéraire de l’Opus Dei, qui a créé la méthode de développement personnel appelée Leadership Vertueux, inspirée des écrits de Josémaria Escrivá de Balaguer. Attaché à la pensée du Fondateur Josémaria, il lui doit sa méthode (« c’est lui le premier qui m’a fait découvrir l’idée des vertus humaines… J’ai passé ma vie, inspiré par Saint Josémaria »).

« D’origine française, russe et géorgienne, Alexandre Dianine-Havard est l’auteur du système de Leadership Vertueux et le co-fondateur des différents Instituts de Leadership Vertueux, présents sur les cinq continents. Ses livres « Le leadership vertueux » (2007), « Créé pour la grandeur : Le leadership comme idéal de vie » (2011) et « Manuel pratique du leader vertueux » (2017) ont été traduits en une vingtaine de langues. Diplômé en droit de l’Université René Descartes (Paris V), il a exercé comme avocat à Strasbourg et à Helsinki. Depuis 2007, il vit et travaille à Moscou16 ».

Sur le site de l’Institut du Leadership vertueux : https://hvli.org/fr/, si on accepte d’y passer du temps, on peut trouver plus d’informations sur cette méthode de développement personnel : cours, tests de connaissance de soi, ressources, pour les coaches… Un système séduisant, qui paraît en résonance avec les données de la tradition chrétienne, mais au prix de nombreux mélanges de plans. Sur le site d’Alexandre Havard, chacun peut faire un Test de Tempérament ou un Check up Spirituel (on conviendra qu’il s’agit de deux registres différents). On repère encore cette confusion dans les termes employés sur le site : « si notre cœur, notre volonté et notre intellect ne sont pas en harmonie, nous risquons de tomber dans l’une des 8 maladies suivantes… etc.»

Quatre propositions sont offertes sur son site :

  • Plan personnel de croissance — Outil de croissance personnelle : En vous inspirant du livre d’Alexandre Havard « Coaché par Jeanne d’Arc », découvrez votre mission et faites-vous un plan de croissance personnelle.
  • Dix principes de Leadership Vertueux : Contemplez ce document numérique des Principes du Leadership Vertueux. Gardez-le à portée de main sur votre téléphone ou votre tablette, ou imprimez-le et partagez-le avec d’autres à la maison ou au bureau
  • Fiche d’Auto-Coaching. La fiche d’Auto-Coaching pour vous aider à mieux comprendre votre tempérament et celui des autres.
  • 30 jours d’humilité : exercices pratiques : Nous construisons notre caractère par la pratique des vertus. L’humilité est une vertu souvent mal comprise et qui pose problème à beaucoup d’entre nous. Voici un plan de 30 jours17 pour la pratiquer.

6. L’OPUS DEI

Puisque tout cela s’inspire in fine de José Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei, on ne peut que garder ses distances au vu d’un certain nombre de dérives graves qui affectent cette oeuvre.

Le Père Trouslard (décédé en 2011), figure de la lutte contre les dérives sectaires de toutes sortes, y compris à l’intérieur de l’Église18 avertissait déjà en 2001 les chefs d’Établissement de l’Enseignement Catholique sur les dérives sectaires causées par Opus Dei. Il décrivait 10 caractéristiques sectaires ; écoutons la neuvième : « L’infiltration : la stratégie de l’Opus Dei vise a transformer la société en essayant de pénétrer tous les domaines de la vie économique, sociale, familiale et culturelle… l’Opus Dei voulait ‘s’infiltrer et imposer son programme global’ ».

D’où question : le Leadership Vertueux serait-il un outil de la « stratégie de l’Opus Dei » et l’éducation intégrale ferait-elle partie de « l’enseignement » et du « programme global » de l’Opus Dei ? La réponse est sur le site de l’Opus Dei dans « Éducation et Enseignement19  » :

(…) Le but de l’éducation intégrale est d’aider les élèves à apprendre à exercer leur liberté de manière responsable, afin que soient possibles le déploiement de leur personnalité et le développement de leur être tout entier  : esprit, corps, âme et caractère (…) Les professeurs doivent avoir pour objectif l’éducation intégrale de leurs élèves… (…) Ces écoles travaillent sous l’entière responsabilité de leurs directeurs et de ceux qui composent l’association dont elles dépendent, bien qu’elles soient inspirées par les idées de Saint-Josémaria sur l’éducation et offrent une éducation intégrale aux élève  ».

7. LA QUESTION ANTHROPOLOGIQUE SOUS-JACENTE

En ayant conscience que cette réflexion demeure incomplète, nous pouvons toutefois poser déjà quelques points de conclusion.

Comme d’habitude, nous constatons la nécessité de passer de la vitrine à la boutique, puis à l’arrière boutique. La vitrine, ce sont les sites internet rutilants et autres vecteurs de communication qui nous sont présentés par ces réseaux. La boutique, laquelle est déjà plus opaque, c’est toute l’organisation interne mise en place pour parvenir au but fixé de la promotion de l’éducation intégrale. Mais il faut regarder du côté de l’arrière boutique pour découvrir alors le Leadership Vertueux et l’Opus Dei. C’est donc par rapport à cet outil qu’il faut nous situer.

Le concept d’éducation intégrale insiste pour rechercher le développement et l’unification corps-âme-esprit dans la personne humaine, en l’occurrence chez des enfants et des jeunes qui passent par ces formations élitistes. Le principe une fois posé, le choix a été fait d’un outil qui rendrait cet objectif d’unification performant. Ici, il s’agit du Leadership Vertueux. Mais on aurait pu prendre un autre outil, ce qui se passe effectivement dans d’autres réseaux.

L’anthropologie tripartite énoncée comme un postulat est le problème essentiel. C’est une anthropologie holistique, et sous le mot   « esprit  », on ne sait pas très bien trop quoi mettre, et on peut mettre tout ce que l’on veut. C’était précisément le problème des méthodes de guérison   « psycho-spirituelles », avec à la clé une confusion des plans spirituel et psychologique… Nous sommes à nouveau plongés dans la même difficulté : la manipulation de la psychè par différents outils qui n’ont rien de spirituel. Et sans doute risque-t-on d’avoir des conséquences similaires.

L’Église catholique parle en l’homme de deux dimensions ou réalités, l’une matérielle, l’autre spirituelle

L’Église enseigne qu’il n’y a pas de dualité dans l’âme, mais elle enseigne qu’il y a une dualité dans notre être. Non pas un dualisme, mais une dualité20. Non pas deux substances (Platon, Descartes), mais deux dimensions (Aristote, Thomas d’Aquin). Nous pouvons avoir recours :

au Concile Vatican  II (Gaudium & Spes, n° 14) : « Corps et âme, mais vraiment un, l’homme est, dans sa condition corporelle même, un résumé de l’univers des choses qui trouvent ainsi, en lui, leur sommet, et peuvent librement louer leur Créateur .»

au Catéchisme de l’Église Catholique :

« Parfois il se trouve que l’âme soit distinguée de l’esprit. Ainsi Saint Paul prie pour que notre ‘être tout entier, l’esprit, l’âme et le corps’ soit gardé sans reproche à l’Avènement du Seigneur (1 Th 5, 23). L’Église enseigne que cette distinction n’introduit pas une dualité dans l’âme(Cc. Constantinople  IV en 870  : DS  657). « Esprit » signifie que l’homme est ordonné dès sa création à sa fin surnaturelle(Cc. Vatican II : DS  3005  ; cf. GS  22, §5)et que son âme est capable d’être surélevée gratuitement à la communion avec Dieu(cf. Pie XII, Enc. « Humani generis », 1950 : DS  3891)» (CEC  367).

Le Magistère enseigne donc deux dimensions en l’homme : corps et âme. Pour autant, il n’y a pas de dualisme en ce sens qu’il n’y a pas d’opposition entre l’âme et le corps. Et l’esprit n’est pas une troisième composante de l’être. La personne est Une, comme dit le Concile, même si elle est composée d’une âme et d’un corps  ; l’esprit, lui, fait partie intégrante de l’âme, il n’est pas autre qu’elle, il est en elle, c’est là qu’est la présence divine, dite « ontologique », dans ce « mas profundo del alma », comme le dit si bien saint Jean de la Croix.

On ne peut pas dire qu’il y a dans l’homme : corps âme et esprit (du Saint Paul mal digéré?) car alors ce serait séparer en quelque sorte ce que Dieu a unifié. Tel est le sens profond de la création de l’homme « à son image et ressemblance » ; voilà ce qu’écrit encore le Catéchisme  :

« L’unité de l’âme et du corps est si profonde que l’on doit considérer l’âme comme la « forme » du corps(cf. Cc. Vienne en 1312  : DS  902 ); c’est-à-dire, c’est grâce à l’âme spirituelle que le corps constitué de matière est un corps humain et vivant  ; l’esprit et la matière, dans l’homme, ne sont pas deux natures unies, mais leur union forme une unique nature » (CE  365).

Rappelons en passant que le Concile de Constantinople  IV a condamné la trichotomie (corps-âme-esprit) en 87021. Un des objectifs du Concile était de mettre fin au schisme du patriarche de Constantinople Photius (Photios en grec). Selon le Concile, Photios prétendait que l’homme avait deux âmes, dont une de nature spirituelle, correspondant à l’Esprit éternel. Le canon  11 du Concile a condamné la trichotomie (l’homme est composé d’un corps, d’une âme et d’un esprit) au profit de la dichotomie (l’homme est composé d’un corps et d’une âme).

Lorsque la voie de l’Éducation Intégrale affirme «  le propre de la vision chrétienne est de penser la personne humaine comme un tout : corps, intelligence, âme… »,cette affirmation est fausse. Pour être juste, il faudrait parler d’éducation holistique. Bien sûr, une éducation chrétienne s’intéresse à toutes les dimensions de la personne, au déploiement de ses différentes compétences et ressources personnelles. Mais elle doit respecter les champs d’intervention et les catégories spécifiques, et ne pas mélanger les plans. Ce respect est précisément ce qui fait défaut, car au lieu d’éducation intégrale, reprenant le concept d’humanisme intégral de Maritain (cf. note 1), il faut la nommer éducation holistique, s’inspirant de la notion d’holisme, que ce soit celle du New Age ou d’autres courants.

L’idéologie totalitariste de ce concept est une prétention démiurgique à maîtriser toutes les dimensions de la personne. N’y a-t-il pas là un orgueil à croire pouvoir maîtriser tous les champs à la fois du mystère de la personne, et ici de son éducation ?


Version 2. Article modifié le 28 août 2025.


Notes

1Jacques Maritain, en parlant d’humanisme intégral, faisait comprendre qu’il fallait tenir compte de la dimension spirituelle de la personne humaine ; il n’a jamais parlé d’éducation intégrale, mais d’humanisme intégral c’est différent. Il faut éviter de confondre discours philosophique et programme d’éducation.

2C’est ainsi qu’on pouvait lire une tribune dans La Croix du 2 octobre 2024, « Qui sont les intégralistes catholiques, cette jeune garde conservatrice qui soutient J. D. Vance ? ».

3https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/ccatheduc/documents/rc_con_ccatheduc_doc_20140407_educare-oggi-e-domani_fr.html

4https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/07/18/l-ouverture-d-un-internat-catholique-parraine-par-le-milliardaire-pierre-edouard-sterin-autorisee-par-les-autorites-malgre-les-critiques_6622081_3224.html

5Bien sûr, beaucoup d’autres structures ou réseaux sont engagés dans la promotion de l’éducation intégrale « corps-âme-esprit », entre autres : L’école missionnaire Alliance Plantatio, la Fondation Saint Irénée de Lyon, la Fondation Emmanuel Éducation…

6https://www.facebook.com/share/v/197ujdHJyg/

7https://fr.wikipedia.org/wiki/Acad%C3%A9mie_musicale_de_Liesse

8https://www.academies-saintlouis.fr/#projet

9 Voir l’article de La Croix du 12 juin 2025 : Pierre-Edouard Stérin, mécène catholique freiné par son projet politique.

10La visée commerciale est un objectif prioritaire, car les élèves ou les étudiants ciblés par ces écoles appartiennent de fait à des familles ayant de gros moyens.

11« L’ambition des Académies Saint-Louis est de déployer dans toute la France des internats thématiques d’excellence, qui redonnent toute leur place au sport et aux arts et proposent une formation humaine et spirituelle pour une éducation intégrale : corps, âme et esprit ». https://www.academies-saintlouis.fr/

12 On pourrait ajouter l’abbaye et les « prieurés » de Sambin et Pontlevoy (des collèges-lycées sous tutelle du diocèse de Blois, sous convention avec la Communauté Saint-Martin). Le Chef d’établissement annonce sur le site de l’école : « L’école est un temps de formation de l’humanité tout entière : intelligence, âme et corps ».

13https://www.academies-saintlouis.fr/wp-content/uploads/2024/11/Charte-de-leducation-integrale-SJE-Version-du-5-juin-2022.pdf?_gl=1*thahy3*_up*MQ..*_ga*MTA3NjY4NDI4NC4xNzQxMDI2MDYz*_ga_8NFP6QWHHQ*MTc0MTAyNjA2Mi4xLjAuMTc0MTAyNjA2Mi4wLjAuMA..*_ga_ZFTDL3S0BL*

14https://chales.academies-saintlouis.fr/

15 Livre du P de Mello : https://www.decitre.fr/livres/eduquer-aujourd-hui-9782889590735.html?srsltid=AfmBOopvoM97owwyIhhO_yKols9J4UcNRRGvUV1Vt1p1Rp5o_SFKNtIX

16https://www.leadershipvertueux.com/

17Chaque personne quelque peu spirituelle conviendra que promouvoir l’apprentissage de l’humilité en 30 jours frise l’imposture…

18Voir l’interview : https://www.lenversdudecor.org/Nouvel-article,70.html, dont un passage sur l’Opus Dei. Egalement : https://www.lenversdudecor.org/Le-vrai-visage-de-l-Opus-Dei.html N’oublions pas que La justice argentine accuse l’Opus Dei de trafic de femmes et d’exploitation par le travail : https://www.eldiario.es/sociedad/justicia-argentina-acusa-opus-dei-trata-mujeres-explotacion-laboral_1_11625769.html Le journal le Monde s’en faisait l’écho en juillet 2025 : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/17/l-opus-dei-mis-en-cause-dans-une-affaire-de-traite-d-etres-humains-en-argentine_6621693_3210.html Faut-il mentionner aussi le livre de Véronique Duborgel, Dans l’enfer de l’Opus Dei, Albin Michel 2010 ? Celui de Bruno Devos, La face cachée de l’Opus Dei, Presses de la Renaissance, 2010 ?

19https://opusdei.org/fr-fr/article/dictionnaire-education-et-enseignement/#:~:text=Le%20but%20de%20l’%C3%A9ducation,des%20vertus%20humaines%20et%20surnaturelles

20Jean-Paul II, audience générale du 14/6/1986 : « L’homme est une unité. Mais, dans cette unité, est contenue une dualité… On souligne souvent que la tradition biblique met en relief surtout l’unité personnelle de l’homme. Mais cela n’empêche pas que la dualité de l’homme soit aussi présente dans la tradition biblique… Il est hors de doute que la doctrine sur l’unité de la personne humaine et en même temps sur la dualité spirituelle-corporelle de l’homme est pleinement enracinée dans la Sainte Ecriture et dans la Tradition ».

21Voir le livret de D. Roche-Arnaud, L’anthropologie biblique, corps et âme, contredit l’anthropologie du Nouvel Age. https://sosdiscernement.org/e-books/sosd_25_ternaire.pdf

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