Le phénomène Maria Valtorta, entre critiques et défenses passionnées

Céline Hoyeau, La Croix du 9 octobre 2021

Alors que les adeptes des écrits de cette mystique italienne célèbrent les soixante ans de sa mort, les évêques ont publié fin septembre un « bref avertissement » pour rappeler que son œuvre n’a jamais été reconnue par l’Église comme d’inspiration surnaturelle. 

Ce 9 octobre marque le soixantième anniversaire de Maria Valtorta (1897-1961), « mystique » italienne auteur de L’Évangile tel qu’il m’a été révélé. Cette somme de 5 000 pages, une Vie de Jésus dont l’auteure aurait reçu la révélation au cours de visions, est aujourd’hui un succès de librairie. De nombreux fidèles affirment trouver de quoi raviver ou approfondir leur foi.

Cette popularité est due aussi aux efforts déployés depuis plusieurs années par les « valtortiens », ou fans de la mystique, pour la faire connaître. Ainsi la Fondation héritière de Maria Valtorta, qui a encouragé des groupes de lecture dans toute la France et organise ce 9 octobre un colloque près de Rome. Une vidéo- témoignage du célèbre ténor Andrea Bocelli est au programme. Tout comme un point sur le recueil de témoignages en cours mené par un prêtre du vicariat de Rome en vue de plaider pour sa béatification.

Eclairer les personnes attirées par ce type de littérature

D’autres valtortiens, l’Association Maria Valtorta, se lancent de leur côté dans une campagne de six mois de conférences en France et prévoient une première retraite spirituelle pour 2022. Depuis deux ans déjà, cette association promeut des conférences dans les diocèses, avec pour titre : « Quel est l’avis de l’Église ? » Et pour sous-titre, en forme de réponse : « “Publiez l’œuvre telle qu’elle est !” Pie II. Le Saint Padre Pio en conseillait la lecture. Le Saint pape Jean-Paul II lisait cette œuvre. »

Quel est l’avis de l’Église, justement ? Soucieuse d’« éclairer les personnes attirées par ce type de littérature », la Commission doctrinale de l’épiscopat vient de publier un « bref avertissement » (1), pour rappeler que L’Évangile tel qu’il m’a été révélé a été mis à l’Index par décret du Saint-Office en 1959. Sentence confirmée en 1985 par le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (2), et, en 1992, par la Conférence épiscopale italienne qui demandait à l’éditeur d’indiquer explicitement que ces écrits ne sont pas d’origine surnaturelle.

Des lignes rouges franchies

Si l’épiscopat français ne se prononce pas sur le fond, trois articles publiés dans la revue théologique de la communauté Saint-Martin (3) analysent sous un autre jour ces écrits. Pour leur auteur, Dom Guillaume Chevallier, la meilleure connaissance du phénomène des abus aujourd’hui rend « plus avertis que par le passé des “lignes rouges” qu’on doit trouver étrange de voir franchies ».

Citant longuement L’Évangile tel qu’il m’a été révélé, il pointe ainsi des traits de personnalité narcissique du Jésus de Maria Valtorta et relève que celui-ci « maintient ses disciples dans une dépendance psychologique surtout affective ». Il questionne aussi ses gestes ambigus, « difficilement explicables même par un contexte “oriental” », Jésus baisant sur la bouche Judas ou enlaçant Jean « à peine vêtu ».

Sur le plan doctrinal, il met en cause la préexistence de l’âme de Marie, l’incarnation de Satan en Judas, « mis en parallèle strict avec l’incarnation du Fils de Dieu », une vision manichéenne éloignée de l’anthropologie chrétienne, ainsi qu’une compréhension maladroite, pour ne pas dire déformée, de l’union des deux natures du Christ. Au fond, s’ils semblent répondre à un besoin légitime de se représenter les événements de l’Évangile plus concrètement, les écrits de Maria Valtorta risquent à la longue, selon lui, d’entraîner les fidèles dans des voies spirituelles fausses et imaginaires.

La défense des valtortiens

Que ce soit celles de 1959 ou celles d’aujourd’hui, ces prises de position ecclésiales sont vivement contestées par les valtortiens. Selon eux, Pie XII aurait, « après lecture de l’œuvre complète », demandé sa publication, mais des pressions du Saint-Office auraient bloqué l’imprimatur. Et, sur le fond, il n’y aurait « rien d’anticatholique » dans ces écrits. « Maria Valtorta a toujours obéi à l’Église, c’est son confesseur qui lui a demandé de retranscrire ses visions, et ses restes furent d’ailleurs transférés dans une basilique à Florence. Si le Saint Office avait trouvé une hérésie, il ne se serait pas privé de le dire clairement », souligne Benoît de Fleurac, chargé de communication de la Fondation héritière.

Céline Hoyeau

Notes

(1) Sur le site du diocèse de Viviers : ardeche.catholique.fr/information-de-la-cef-concernant-les-ecrits-de- maria-valtorta

(2) « Bien qu’aboli l’Index conserve toute sa valeur morale, c’est pourquoi il n’est pas retenu opportun de diffuser et de recommander une oeuvre dont la condamnation ne fut pas prise à la légère, mais sur des arguments réfléchis afin de neutraliser les dommages qu’une telle publication peut apporter à la foi des plus démunis ».

(3) Communautesaintmartin.org/la-csm/ecole-superieure-philosophie-theologie/articles-en-libre-acces

Laisser un commentaire