Les vertus cardinales

Visites au tombeau des ducs de Bretagne

Au fil du temps, je suis tombé amoureux d’un tombeau. Est-ce possible ?

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » Lamartine.

Je suis né à Nantes, un 17 août 1954, et fus baptisé le 19 août, à la cathédrale saint Pierre et saint Paul de Nantes.

Cette cathédrale de Nantes devait devenir le pôle de ma vie. Ma mère m’y amenait dès que nous rentrions du Maroc, l’été. Et du plus loin qu’il m’en souvienne, elle me montrait le cœur de ce pôle, le tabernacle, et nous nous recueillions, puis me tenant la main, parfois sans rien dire, me laissait contempler ce tombeau des Ducs de Bretagne. La taille, la majesté, la blancheur des vertus m’impressionnaient. J’étais trop petit pour voir les deux gisants !

Je lui suis infiniment reconnaissant de m’avoir conduit là. À chaque fois que je suis retourné à Nantes, je me suis rendu à ce tombeau, et j’y ai découvert avec grande joie quelque chose de nouveau qui me donnait la paix. Je ne peux pas saisir l’ampleur de ce que représentent ces vertus gardiennes du corps, gardiennes du mystère de la Vie, mais je peux constater que ce qu’elles expriment est vrai.

Vrai sûrement. Vrai bellement. Vrai justement.

Origine du tombeau

Vers 1499, Anne de Bretagne deux fois Reine de France voulut honorer ses parents d’une sépulture digne du respect qu’elle leur portait. Elle n’avait que 9 ans quand sa mère Marguerite de Foix décéda le 15 mai 1487, à l’âge de 28 ans. Et son père François II suivit sa deuxième épouse seulement seize mois plus tard, le 9 septembre 1488, à l’âge de 53 ans. Ils avaient émis le désir d’être inhumés dans l’église des Carmes à Nantes, manifestant leur amour particulier pour cette ville, où ils possédaient un magnifique château.

Anne doit son prénom à l’intercession de sainte Anne patronne des Bretons. En effet, sa mère Marguerite de Foix, longtemps stérile, pria sainte Anne et Joachim, parents de la Vierge Marie d’avoir une descendance. En Bretagne, sainte Anne particulièrement honorée, est représentée désignant un livre, la Bible, à sa fille la Vierge Marie à qui elle apprend à lire. Les femmes de l’aristocratie recevaient en cette fin du XVe une importante éducation littéraire.

Anne de Bretagne était d’une grande érudition, douée d’une vive intelligence et d’un discernement très équilibré. Elle connaissait outre le français et le Breton, le latin le grec et l’hébreu. Sa bibliothèque personnelle composée de très nombreux manuscrits et d’imprimés dans ces trois langues, dont certains provenaient de la prise Naples par Charles VIII.

Elle fut très influencée par l’ordre mendiant des Franciscains qui est représenté sur la vertu de prudence.

Elle demanda à Jean Perréal, peintre officiel des rois Charles VIII, Louis XII et puis François Ier (né vers 1455 ou 1460 et mort vers 1528) de faire le dessin du tombeau de ses parents. Il est intéressant d’opposer à l’arrière-plan alchimique que Fulcanelli[1] voudrait repérer dans ce tombeau, le poème de 1882 vers, dédié à son protecteur François 1er en 1516, La Complainte de Nature à l’Alchimiste errant. Jean Perréal dit l’avoir traduit du latin d’un ancien manuscrit trouvé dans un château du Dauphiné. Perréal, érudit de la Renaissance, après avoir lu Aristote, Avicenne, Arnaud de Villeneuve, Geber, Raymond Lulle…, est très critique vis-à-vis de la démarche occultiste et alchimique. Il y affirme que Dame Nature demande à l’alchimiste de cesser ses recherches, car elle seule peut fabriquer de l’or. En avance sur l’écologie, il y exprime que la Nature se plaint de l’homme, qui de toutes les créatures, est le seul à lui désobéir.

La Reine Anne convoque un sculpteur d’un immense talent de 72 ans, que l’on a cru breton, mais qui est né à Tour vers 1430, Michel Colombe, pour réaliser ce chef-d’œuvre.[2]

Le travail fut entièrement exécuté à Tours. Michel Colombe sans femme ni enfant, fut aidé de son neveu, Guillaume Régnault, son « bâton de vieillesse ».

Ce tombeau chef-d’œuvre de la Renaissance, fut commencé en 1502 et ne fut achevé que cinq ans plus tard en 1507. Le travail de la sculpture uniquement coûta 1440 écus d’or pour Michel Colombe, 1152 écus d’or pour les deux tailleurs italiens, et 1152 écus d’or pour les deux compagnons tailleurs d’image, soit 3744 écus d’or ce qui revient en valeur d’aujourd’hui à environ 740 000 euros.[3] Il fut acheminé de Tour à Nantes par la Loire.

Le tombeau contenait les trois cercueils de François II, de Marguerite de Bretagne, sa première femme décédée le 25 septembre 1449 et de Marguerite de Foix mère d’Anne de Bretagne, et plus tard le reliquaire d’or contenant le cœur d’Anne de Bretagne, selon son désir.

Le tombeau dit des Carmes échappa au vandalisme de la révolution française, grâce à un amateur d’art qui cacha le tombeau jusqu’en 1817, où il trouva sa place dans le transept droit de la cathédrale saint Pierre de Nantes.

Description

Une minutieuse description du tombeau a été faite par un frère Carme de Nantes, Mathias de saint Jean au XVIIe[4], reprise par Fulcanelli dans les demeures philosophales. [5]

« Le tombeau est bâti en carré, de huit pieds[6] (2, 5 m) de large sur quatorze de long (5, 5 m) : sa matière est toute de marbre d’Italie (marbre de Carrare), de porphyre et d’albâtre. Le corps est élevé sur le plan (le sol) de l’Église de six pieds de haut (environ 2m). Les deux côtez sont ornez de six niches, chacune de deux pieds de haut (65 cm), dont le fond de porphyre est bien ouvragé orné à l’entour de pilastres de marbre blanc, dans toutes les justes proportions et règles d’architecture, enrichis de moresque (arabesques) fort délicatement travaillées : et toutes ses douze niches sont remplies des figures des douze Apôtre, de marbre blanc, chacun ayant sa posture différente, et les instruments de la passion.

Les deux bouts de ce cors sont ornez de pareille architecture, et chacun divisé en deux niches pareilles aux autres. Au bout… sont posées dans ces niches les figures de Saint François d’Assise et de Saincte Marguerite, patrons du dernier Duc et de la Duchesse qui y sont enterrez et à l’autre bout se voient également dans des niches les figures de S. Charlemagne et de S. Louis Roi de France…

Ce cors est couvert d’une grande table de marbre noir (marbre de Liège) toute d’une pièce, et qui excède le socle (la masse du tombeau) d’environ huit pouces (20 cm), à l’entour en forme de corniche, pour servir d’entablement et d’ornement à ce cors. Dessus cette pierre sont couchées de deux grandes figures de marbre blanc, chacune de huit pieds de long (2, 5 m), dont l’une représente le Duc et l’autre la Duchesse avec leurs habits et couronne ducales.

François II et Marguerite de Foix sont représentés les mains jointes et les yeux clos, portant un costume d’apparat (grands manteaux doublés d’hermine) et une couronne fleurdelisée. Le duc porte en collier l’insigne de l’Ordre de l’Hermine et de l’Épi.[7] Ce collier fait de deux chaînes en or, avec des agrafes stylisées par des hermines. Les deux chaînes s’attachaient par une double couronne, avec deux hermines suspendues.

Description : Buste et tête de la statue de marbre blanc, deux anges ailés tiennent un oreiller.
Description : Les gisants du duc et de la duchesse, au premier plan un lévrier, au fond trois anges.
Description : Partie avant d'une statue de lévrier couché, avec collier d'hermine, portant entre ses pattes un écusson surmonté d'une couronne.
Description : Au second plan, statue de lion couché vue de face, portant entre ses pattes un écusson surmonté d'une couronne.

Trois figures d’Anges de marbre blanc, de trois pieds chacune (1 m), tiennent des carreaux (coussins carrés de parade) sous les testes de chacune de ces figures, qui semblent mollir sous le faix, et les Anges pleurer. Au pied de la figure du Duc, il y a une figure de Lyon couché représenté au naturel, qui porte sur sa jube (crinière) l’écu des armes de Bretagne : et aux pieds de la figure de la Duchesse, il y a une figure de Lévrier, qui porte au col les armes de la maison de Foïe que l’art anime merveilleusement bien. Mais ce qu’il y a de plus merveilleux en cette pièce, sont les quatre figures des Vertus Cardinales, posées aux quatre coins de cette sépulture, faite en marbre blanc, de la hauteur de six pieds : elles sont si bien taillées, si bien plantées, et ont tant de rapport au naturel, que les originaires et les étrangers avoüent qu’on ne voit de mieux, ni dans les antiques de Rome, ni dans les modernes d’Italie, de France et d’Allemagne.

Dans la tradition hermétique chaque symbole, chaque emblème peuvent avoir une double signification, l’une apparente dite exotérique, l’autre qui serait réservée aux seuls initiés, dite ésotérique.

Fulcanelli voit dans l’expression de ces vertus du tombeau nantais, la clé des mystères de l’alchimie qu’il nomme Ars Magna, quintessence de toute connaissance ou gnose. Nous ne suivrons pas cette ligne de pensée qui nous éloigne singulièrement des donnés de la Révélation biblique. Non plus celle qui s’inscrit dans cette lignée, recherchant dans les symboles des interprétations à la lumière des francs-maçons, comme celles de Thomas Grison[8]. En effet la connaissance suprême est pour le chrétien la reconnaissance de l’Amour de Dieu Créateur et Sauveur, non pas réservée, aux sages et aux intelligents mais aux humbles.

« Jésus dit encore :  » Je vous bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux petits. Oui, Père, je vous bénis de ce qu’il vous a plu ainsi. Toutes choses m’ont été données par mon Père ; personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, et personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler. Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug, et recevez mes leçons, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau léger  » (Mt 11, 26-30).

Le bon plaisir de Dieu est de se révéler aux humbles.

La Bible reste la Source des sources sur le chemin de la vie. La sagesse pérenne des philosophes pré stoïciens, reprise par Aristote[9] et adoptée par les Pères de l’Église puis les docteurs de l’Église catholique et parmi eux, ceux qui ont le plus marqué l’Occident chrétien, saint Augustin et ensuite le dominicain saint Thomas d’Aquin et son contemporain le franciscain saint Bonaventure. Ils font de ces vertus cardinales, la Prudence, la Tempérances, la Force et la Justice, le fondement de la connaissance de soi qui conduit à l’humilité. Humble, car malgré le combat des passions qui l’habite, l’âme sait qu’elle ne peut rien sans la grâce de Dieu et les vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité. Ces vertus sont infuses, au plus profond de notre être, la fine pointe de l’âme ou syndérèse[10], par la grâce du Saint-Esprit.

Intelligence de la disposition des vertus et de leurs attributs

Le plan rectangulaire, en marbre noir, représente la terre, avec ses quatre angles et ses quatre côtés, Sud, Ouest, Nord, Est. Les têtes des deux gisants sont du côté de la nef c’est-à-dire orientés vers l’Ouest. Ce qui place le Duc François II au Sud et la duchesse Marguerite de Foix au Nord, et continuant leur marche spirituelle, vers le Christ ressuscité à L’Est.

Les visages des ducs sont représentés dans la beauté de leur jeunesse, devenue éternelle dans l’Espérance de la résurrection.

La Prudence est à la tête de Marguerite de Foix, indiquant que cette vertu est plutôt féminine et intellectuelle, alors que la Tempérance à ses pieds est pratique. Jean Méschinot (1420-1491), dans son œuvre poétique très appréciée d’Anne de Bretagne, Lunettes des princes, fidèle à la tradition littéraire à l’usage des princes, donne à ces vertus les attributs de la féminité. Prudence et Tempérance, vertus mariales par excellence sont des modèles à imiter pour les femmes.

À la tête de François II, il y a la Justice et à ses pieds la Force, symbole de la virilité.

Tous les jeux de correspondances très subtiles entre ces vertus et leurs attributs entraînent celui qui les regarde, puis les contemple, dans des méditations infinies sur lui-même, sur les relations conjugales, familiales, aux proches, à la société, aux fins dernières et à Dieu.

Justice et Force sont en armures, prêtes au combat. Ce combat étant au service, tant personnel que pour le bien commun. Sous la tête du Duc, au côté de la justice, trône le Roi saint Louis, modèle de justice.

La sainte patronne de la mère d’Anne de Bretagne, Marguerite maîtrisant un dragon, se situe au pied, proche, de la Tempérance. Tandis que saint François, proche de la Force est au pied du Duc.

La Sagesse vient de Dieu, heureux celui qui lui obéit

« La sagesse initie à la science de Dieu, et c’est elle qui choisit parmi ses œuvres. Si la richesse est un bien désirable en cette vie, quoi de plus riche que la sagesse, qui opère toutes choses ? Si la prudence préside au travail, qui mieux que la sagesse est l’ouvrière de tout ce qui existe ? Aime-t-on la justice ? Les labeurs de la sagesse produisent les vertus ; elle enseigne la tempérance et la prudence, la justice et la force, ce qu’il y a de plus utile aux hommes pendant la vie. Désire-t-on une science étendue ? Elle connaît le passé et conjecture l’avenir ; elle pénètre les discours subtils et résout les énigmes ; elle connaît à l’avance les signes et les prodiges ; elle sait les événements des temps et des époques.

Aussi ai-je résolu de la prendre pour compagne de ma vie, sachant qu’elle serait pour moi une conseillère de tout bien, et une consolation dans mes soucis et mes peines. » (Sg 8, 4-9).

« Mon fils, qu’elles ne s’éloignent pas de tes yeux, garde la sagesse et la réflexion ; elles seront la vie de ton âme, et l’ornement de ton cou. Alors tu marcheras en sécurité dans ton chemin, et ton pied ne heurtera pas. Si tu te couches, tu seras sans crainte ; et quand tu seras couché, ton sommeil sera doux. Tu n’auras à redouter ni une terreur subite, ni une attaque qui vienne des méchants. Car Yahweh sera ton assurance, et il préservera ton pied de tout piège. (Proverbes 3).

Les vertus féminines

LA PRUDENCE

Le miroir convexe

Placée à la tête de Marguerite de Foix, nous voyons la prudence se contempler dans un miroir convexe, tenu délicatement et à distance, dans sa main gauche, côté de la féminité, de l’observation, de la contemplation. Le miroir est à distance, car avec ce recul la vertu ne voit pas que son visage, elle observe également dans la convexité du miroir le monde qui l’entoure. Un élégant drapé cache en partie le manche du miroir.

Nulle coquetterie, nulle introspection morbide chère à la psychanalyse. Quelle délicatesse gestuelle, quelle distinction ! Se connaître soi-même, et connaître le monde, avec une observation distanciée et raisonnable, est l’objectif de la pratique de cette vertu. Ce miroir reflète aussi une réalité qui vient du ciel. Le visible et l’invisible y semblent reliés.

On comprend alors que ce miroir soit porté comme un ostensoir, porteur de l’hostie consacrée donnée à l’adoration des fidèles. L’origine des ostensoirs remonte à deux siècles plus tôt, au XIIIe siècle, en 1318, lors de l’instauration de la Fête-Dieu par le pape Jean XXII.

Son utilisation atteint son apogée au XIVe et XVe lors de processions solennelles dans les Cathédrales et leurs alentours lors de la Fête-Dieu. Lorsque l’ostensoir est amené en procession, le prêtre ne touche la monstrance qu’avec ce voile huméral, manifestant la Présence Réelle.

Cette présence réelle est aussi en nous-mêmes, par la grâce de notre baptême.

Écoutons Saint Paul qui nous donne la clé de cette contemplation.

« Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint, et c’est ce que vous êtes vous-mêmes » (1 Cor 3, 16-17).

« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous n’êtes plus à vous-mêmes ? Car vous avez été rachetés à prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Cor 6, 19-20).

Ce miroir peut également avoir une interprétation plus profane. En effet, le miroir fait référence à l’ouvrage qui eut un succès retentissant dans le monde aristocratique du XIVe, le Speculum Majus, le grand miroir de Vincent de Beauvais. Les encyclopédistes de l’injustement appelé Siècle des Lumières, trois siècles plus tard, n’ont pas inventé, ce qui fut dès le XIIIe, une compilation des savoirs, sans en oublier comme eux, la morale et la théologie.

Ainsi ce Speculum Majus, explore et synthétise toutes les connaissances de l’époque. L’œuvre est divisée en quatre parties, appelées miroirs :

— Le miroir de la nature suit l’ordre des sept jours de la Création. Il y est décrit les éléments de la nature, en terminant par l’homme.

— Le miroir de la science débute par l’histoire de la Chute et présente la science comme une des voies de rédemption. Les études étaient basées sur l’enseignement de sept arts dit libéraux, considérés en regard des sept dons de l’Esprit-Saint. Ils se divisaient en deux degrés : le trivium et le quadrivium.

Le trivium, mot latin qui signifie trois voies ou matières d’études, concerne l’apprentissage des finesses de la langue latine, expression, raisonnement, persuasion et séduction à l’issue duquel est donnée une première maîtrise des lettres. Il se divise en grammaire, dialectique, rhétorique.

Et le quadrivium, les quatre voies, qui donne une maîtrise des quatre sciences majeures de l’époque l’arithmétique, la musique, la géométrie, l’astronomie.

Ces deux vers mnémotechniques nous en résument l’objectif :

« Gramm loquitur, Dia verba docet, Rhet verba colorat, Mus canit, Ar numerat, Geo ponderat, Ast colit astra. »

« La Grammaire parle, la Dialectique enseigne, la Rhétorique colore les mots, La Musique chante, l’Arithmétique compte, la Géométrie pèse, l’Astronomie s’occupe des astres. »

— le miroir historique évoque prioritairement l’histoire de l’Église.

— le miroir moral présente une classification des vices et des vertus d’après Saint Thomas d’Aquin et Saint Bonaventure, franciscain que nous suivrons particulièrement. Car François d’Assise était vénéré par Anne et ses parents.

Le cordon à trois nœuds

En effet la prudence est ceinte à sa taille du cordon des franciscains avec trois nœuds.

Les trois nœuds représentent les trois vœux que les franciscains, comme les ordres religieux prononcent à leur profession perpétuelle, l’obéissance, la chasteté et la pauvreté.

Ces nœuds sont formés sur le cordon qui ceinture la taille. Les reins étant le lieu des passions qu’il faut maîtriser avec la grâce de Dieu : la volonté propre par l’obéissance au Christ et concrètement à la Règle, ici de la famille franciscaine, le désir de jouissance à modérer par la chasteté et la pauvreté qui tempère la faim de posséder pour posséder.

Le serpent écrasé

La prudence écrase un serpent, de son pied droit, qui se tord en se redressant dans une ultime convulsion, sa queue rejoignant sa tête, formant une sorte de huit de son corps, dans une posture qui ne peut sortir d’elle-même.

La prudence vertu féminine, rappelle ici le protévangile, prémices de la victoire de l’Immaculée conception.

« Yahweh Dieu dit au serpent :  » Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux domestiques et toutes les bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie. Et je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité ; celle-ci te meurtrira à la tête, et tu la meurtriras au talon » (Gn 3, 14-15).

Le double visage

Le génie de Michel Colombe a su représenter cette vertu avec un double visage, celui d’une jeune femme sereine de face et à l’arrière de celle-ci un beau visage de sage vieillard. La belle chevelure de la jeune femme se prolongeant comme étant la vénérable barbe du vieillard. Le vieillard représente la mémoire, l’expérience, lui obéir est le début de la sagesse. Alors que le petit serpent survit sans ses parents, faisant lui-même ses expériences, l’homme a besoin des sages pour le guider dans la vie, et toute sa vie il doit en faire mémoire, pour transmettre à son tour le plus précieux de la vie, le vrai, le bien, le beau.

Le visage de ce vieillard se tourne vers le couple défunt, avec austérité et sérénité. Il nous interroge. Quel est le plus important dans notre vie ?

Le Vrai, le Bien, et le Beau sont les trois dimensions dans lesquelles se déploie toute véritable croissance de l’homme intérieur.Nos pensées doivent être justes, au service de la Vérité, elles n’ont de valeur que si elles sont incarnées pour le Bien dans notre quotidien, et le Beau ajoute de la douceur et de la paix. Dans la Genèse quand Dieu crée chaque jour, il vit que cela était beau. Quand Jésus voit ses disciples, il voit la beauté qui est en eux. Nous sommes invités par cette vertu à contempler la beauté de la création, la beauté qui est en nous et en nos prochains, et à rendre Gloire à Dieu, origine et finalité de l’univers visible et invisible. La vertu de Prudence nous fait goûter la joie d’admirer le vrai et d’accomplir le bien.

Le visage du vieillard pourrait être celui de Léonard de Vinci, mêlé aux propres traits de Michel Colombe.

Description : Léonard de Vinci (1452 – 1519) Autoportrait. Sanguine. H. 0,332 ; L. 0,212. Turin, Biblioteca Reale.
Léonard de Vinci (1452 – 1519) Autoportrait

La prudence doit être attentive au présent, en gardant la sagesse des acquis du passé pour envisager l’avenir avec justesse. Jeunesse et vieillesse collaborent à la recherche du Royaume de justice.

« Cherchez d’abord le Royaume et sa justice. » Mt VI, 33.

Le compas

Le compas est tenu délicatement par la Prudence de sa main droite, la main de l’action. Après avoir mesuré chaque chose avec sagesse, il s’agit de les réaliser méticuleusement, patiemment.

LA TEMPÉRANCE

L’horloge

L’œil est attiré par cette horloge tenue de la main gauche par la Tempérance. Côté gauche est passif, le temps s’écoule inexorablement, et nous n’en pouvons rien. Cette miniaturisation du mécanisme de l’horloge est une invention récente. Les cadrans de ces horloges n’ont encore qu’une seule aiguille. Les premières montres font les apparitions vers 1450. Dans leurs statuts de 1544, les horlogers notaient la finalité de cette mesure du temps : « pour vivre et se conduire en règle et ordre de vertu »

Description : *

L’horloge est avec le sablier un élément des peintures appelées Vanités.

Il s’agit avant tout de sanctifier le temps par la régularité des prières. Les grandes heures d’Anne de Bretagne, œuvre du peintre et enlumineur Jean Bourdichon, (né et mort à Tours 1456-1520, peintre en titre de quatre rois de France, Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François Ier) est un chef-d’œuvre, d’une précision et d’une fraîcheur sans pareil, pour prier au rythme de la journée et des saisons, toute sa vie durant.

La fuite en Égypte. Les grandes heures d’Anne de Bretagne.

Les rênes et le mors

La tempérance tient fermement les rênes de la main droite, mais sans crispation. C’est la main qui dirige l’action à mener. Il s’agit à travers le temps qui passe de bien se diriger dans l’espace. Effectivement la Prudence donne la bonne mesure, la bonne cadence de ce qu’il faut réaliser dans l’espace et dans le temps qui nous sont donnés. Bien sûr en modérant nos sens, mais également en mettant une bride à nos lèvres, comme nous y invite le psaume 141, 3-4, psaume des vêpres du samedi de la première semaine :

« Yahweh, mets une garde à ma bouche, une sentinelle à la porte de mes lèvres. N’incline pas mon cœur vers des choses mauvaises. »

Le si délicat visage de la Tempérance, et sa douceur, n’exprime nullement une ascèse immodérée.

Prudence et Tempérance, sont ici la parfaite illustration de l’Épître de saint Jacques.

« C’est pourquoi, rejetant toute souillure et toute excroissance de méchanceté, recevez avec douceur la parole qui a été entée en vous, et qui peut sauver vos âmes. Mais efforcez-vous de la mettre en pratique, et ne vous contentez pas de l’écouter, en vous abusant vous-mêmes par de faux raisonnements. Car, si quelqu’un écoute la parole et ne l’observe pas, il est semblable à un homme qui regarde dans un miroir le visage qu’il tient de la nature : à peine s’est-il considéré, qu’il s’en est allé, oubliant aussitôt qui il était. Celui, au contraire, qui fixe son regard sur la loi parfaite, la loi de liberté, et qui l’y tient attaché, n’écoutant pas pour oublier aussitôt, mais pratiquant ce qu’il a entendu, celui-là trouvera son bonheur en l’accomplissant. Si quelqu’un s’imagine être religieux sans mettre un frein à sa langue, il s’abuse lui-même et sa religion est vaine. La religion pure et sans tache devant notre Dieu et Père, n’est pas autre qu’avoir soin des orphelins et des veuves dans leur détresse, et se préserver pur des souillures de ce monde » (Jc 1, 21-27)

Les vertus masculines

La Force et la justice portent cuirasse, manifestant l’aspect viril de ces vertus.

Elles expriment le combat spirituel si bien décrit par Saint Paul à la fin de sa lettre aux Ephésiens.

« Fortifiez-vous dans le Seigneur et dans sa vertu toute-puissante. Revêtez-vous de l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux embûches du diable. Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les princes, contre les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits mauvais répandus dans l’air. C’est pourquoi prenez l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister au jour mauvais, et après avoir tout surmonté, rester debout. Soyez donc fermes, les reins ceints de la vérité, revêtus de la cuirasse de justice, et les sandales aux pieds, prêts à annoncer l’Évangile de paix. Et surtout, prenez le bouclier de la foi, par lequel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Malin. Prenez aussi le casque du salut, et le glaive de l’Esprit, qui est la parole de Dieu. Faites, en tout temps par l’Esprit toutes sortes de prières et de supplications ; et pour cela, veillez avec une persévérance continuelle et priez pour tous les saints, et pour moi, afin qu’il me soit donné d’ouvrir les lèvres et de prêcher avec liberté le mystère de l’Évangile, à l’égard duquel je fais fonction d’ambassadeur dans les chaînes, et afin que j’en parle avec assurance comme il convient » (Ep, 6, 10-20).

LA FORCE

La Force apparaît aussi déterminée qu’assurée.

Le buste est revêtu du halecret, armure articulée, finement ciselé. Elle tient une petite tour de la main gauche de laquelle elle extirpe d’une fente, un petit dragon ailé, dont elle empoigne fermement le cou de sa main droite.

Une ample draperie aux longues franges, dont les replis portent sur les avant-bras, forme une boucle dans laquelle passe une des extrémités. La force comme la justice n’ont pas de voile.

Sa chevelure est tressée. Les écailles imbriquées sont sculptées sur la gorgerette du halecret. Des écailles de poissons, disposées en demi-cercle, décorent l’abdomen.

La bouche est entrouverte comme pour laisser échapper le souffle de son effort.

Le casque

Le casque de la force mérite une attention toute particulière. C’est un morion ou casque plat au mufle de lion en tête, dont les côtés présentent la spirale d’une coque d’escargot et l’arrière et une sorte de queue de castor protège la nuque. Le casque résume en cette vertu, trois caractéristiques, la vigueur du lion, la lenteur de l’escargot et la ténacité du castor.

LA JUSTICE

La Justice royale, ici justice ducale, est le sommet de la politique au service du bien commun. Les vertus sont protectrices de corps social, elles en sont les gardiennes pour le maintenir en vie et en bonne santé. Saint Louis, rendant la justice au pied du chêne majestueux de Vincennes, en est la figure emblématique. Cette justice se doit d’être douce et modérée.

Ici la justice revêt par-dessus la cuirasse, un surcot d’hermine, dont on devine le pelage, bordé de roses et de perles, qui est la marque desa science, son équité, sa sévérité, en un mot sa majesté.

L’épaule est protégée par la spalière, une cubetière recouvre le coude.

Elle porte la couronne ducale.

Cette couronne est ornée de fleurons. Les pierres précieuses qui lui donnent son éclat symbolisent les vertus de Celui qui a charge de protéger le royaume que forme le cercle de la couronne.

Mais cette couronne préfigure aussi, celle que porteront les élus fidèles au bon combat. « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi ; il ne me reste plus qu’à recevoir la couronne de justice, que me donnera en ce jour-là le Seigneur, le juste Juge, et non seulement à moi, mais à tous ceux qui auront aimé son avènement » (2 Tm 4, 7-8).

Le livre de la Justice

De la main gauche, elle reçoit et tient un livre ouvert, au centre duquel bien en équilibre à partir du fléau vertical et de sa branche horizontale se tiennent les deux plateaux.

L’archange saint Michel a pour emblème cette balance qui juge avec une parfaite équité les âmes des défunts. « Rien n’est caché qui ne sera révélé » (Mt 10, 26). Le livre est ouvert.

L’épée

L’épée est dressée verticalement tenue de la main droite, celle de l’action. II faut en voir la finesse des détails et la profondeur de ses allégories.

Partons du bas vers le haut. À la base, le pommeau est orné d’un soleil, rappelant le soleil de justice.

Dans le dernier livre de l’Ancien Testament des bibles catholique il y a cette citation du prophète Malachie, annonçant la venue du messie : « Mais pour vous qui craignez mon nom, se lèvera un soleil de justice, et la guérison sera dans ses rayons » (Mal 3, 20).

Notre Seigneur Jésus, le proclame dans son premier enseignement sur la montagne, quand il nous exhorte à faire radicalement le choix de Dieu et de laisser Mammon, le dieu de l’argent. Pour accéder à la Vie où nous serons comblés, il s’agit de chercher le Royaume des Cieux et sa justice (Mt 6, 33).

La lumière du soleil étant aussi une allégorie à la Lumière du Ressuscité.

Du pommeau, la fusée (poignée) rejoint la garde perpendiculaire, puis la lame, formant une croix verticale. La Justice ne trouve son appui et son sens que dans le mystère de la Croix du Christ.

La pointe de l’épée est recouverte d’un voile. Cette épée de la Justice est là pour indiquer un chemin de vie plus qu’une menace.

L’épée évoque la Parole de Dieu à la lumière de laquelle tout est révélé.

« Car elle est vivante la parole de Dieu ; elle est efficace, plus acérée qu’aucune épée à deux tranchants ; si pénétrante qu’elle va jusqu’à séparer l’âme et l’esprit, les jointures et les moelles ; elle démêle les sentiments et les pensées du cœur. Aussi nulle créature n’est cachée devant Dieu, mais tout est à nu et à découvert aux yeux de celui à qui nous devons rendre compte » (He 4, 12-13).

Le pied

Seul un pied de la Justice dépasse du socle rectangulaire sur lequel est posé l’ensemble du tombeau.

En effet la Justice ne repose pas que sur nos considérations humaines terrestres. Ce pied qui déborde signifie qu’il est une autre Justice, ultime, la Justice de Dieu.

Les trois anges

Avec une grande délicatesse, pleine de tendresse, les trois anges soulèvent le bord des coussins sur lesquels reposent les têtes du couple ducal. Comme si par ce mouvement d’une douceur sans pareille, ils amenaient leurs âmes dans leur dernière et heureuse demeure.

Bertran Chaudet

Nous ne saurions trop recommander pour compléter cette approche, le magnifique livre de Sophie de Gourcy, Le tombeau des ducs de Bretagne Un miroir des princes sculpté. Ed Beauchesne.

Schéma de représentation des vertus


[1] Fulcanelli est un pseudo dont l’auteur n’est toujours pas connu, malgré de nombreuses hypothèses avancées. Sous ce nom parut Le Mystère des cathédrales en 1926, puis Les Demeures philosophales en 1930. Ces ouvrages prétendent décrypter la symbolique alchimique de plusieurs monuments et sculptures. Ainsi Fulcanelli dans Les Demeures philosophales décrypte ce qui serait la symbolique alchimique et le langage ésotérique entre autres du Tombeau des ducs de Bretagne. Cette lecture alchimique est fortement contestée par les historiens d’art…

Les Demeures philosophales et le Symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’art sacré et l’ésotérisme du grand-œuvre. Éditions Pauvert, Paris, 1977, volume 2 p. 227 à 301.

[2] Marcel Pradel, Le dernier imagier Michel Colombe recension de Marcel Aubert dans Ara et Historia, année 1953, p. 145-154.

[3] Selon des notes de Jean Perréal.

[4] Le commerce honorable, composé par un habitant de Nantes. Guillaume Le Monnier, 1646, p. 308-312.

[5] Fulcanelli, 2/ Les demeures philosophales, Ed Jean-Jacques Pauvert, 1997, p. 233-237.

[6] Au XVIIème en France, le pied correspondait à 32, 5 cm.

[7] L’Ordre de l’Hermine est un ordre de chevalerie, qui a été fondé en 1381 par le duc de Bretagne, Jean IV (1345-1399). Vers 1447, le duc François Ier ajoute à l’ordre de l’Hermine un collier d’épis de blé. L’Ordre acceptait les femmes (neuf sont recensées) ainsi que les roturiers. Ce qui est exceptionnel à cette époque. En Bretagne, sainte Anne particulièrement honorée, est représentée désignant un livre, la Bible, à sa fille la Vierge Marie à qui elle apprend à lire.

[8] Thomas Grison. Le tombeau des ducs de Bretagne (cathédrale de Nantes) Ed Rafael de Surtis. Fév 2015.

[9] Aristote (384-322 av. J.-C.) notamment dans Ethique à Nicomaque évoque l’importance des vertus cardinales. Nicomaque le père d’Aristote était médecin, il tient sans doute de lui cette alliance entre la sagesse du philosophe et la science du médecin qu’il désire à transmettre à son fils appelé lui aussi Nicomaque. 

[10] Pour saint Bonaventure qui sera notre guide, cette syndérèse est à la fois dynamique et mystique. Mystique car l’âme reçoit tout de Dieu et dynamique car cela doit se traduire en actes et en vérité. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *