Sortie de secte

Introduction

Conférence donnée au colloque de la FECRIS 10 juin 2022 La vie après la secte, aide aux victimes et resocialisation, par Isabelle Chmetz et Diego Lichelli

Nous sommes tous les deux des ex adeptes, pas des victimes, pas des naïfs. Nous avons vécu l’expérience d’être adeptes d’une secte, nous l’avons ensuite pensé, travaillé, intégré et c’est depuis cet endroit que nous parlons.

Nous faisons partie de l’Association genevoise d’Ethnopsychiatrie en Suisse (AGE) au sein de laquelle nous intervenons en tant que co-thérapeutes.

Nous sommes le produit d’une expérience qui aurait pu complètement nous détruire et face à laquelle nous avons été contraints de développer une pensée, une expertise.

C’est depuis cette position d’experts que nous venons aujourd’hui vous parler de notre dispositif de consultation. Notre présentation comportera 3 parties :

  • Passer d’un monde à l’autre: de l’effraction au vécu de transformation
  • Méthodologie de la consultation pour victimes de dérives sectaires
  • Recommandations aux personnes accompagnant les sortants de sectes

Isabelle

J’ai vécu 17 ans dans une communauté évangélique fermée et sectaire, entrée à 18 ans et sortie à 35 ans. Je connais bien, pour les avoir vécues, les nombreuses difficultés rencontrées à la sortie. Après une brève période de sentiment de liberté, je me suis retrouvée perdue, ne sachant plus qui j’étais, sur quelles valeurs je pouvais m’appuyer, vivant une grande solitude, un sentiment de gâchis, de la honte, de la culpabilité et de périodes de grandes angoisses.

Sans diplôme ni profession à la sortie, j’ai effectué à Genève plusieurs formations. La plus conséquente était un bachelor en travail social. Cela faisait dix ans que j’étais sortie de la communauté, et j’ai choisi comme thème de travail de recherche de fin d’études, d’étudier en profondeur les difficultés rencontrées par des personnes étant sorties de sectes et de leur devenir. Suffisamment de temps était passé et j’ai, dans ce contexte d’étude, pu ouvrir cette page.

C’est dans ce contexte que j’ai eu l’occasion d’effectuer un stage au Centre Georges Devereux à Paris. Reconnu dans l’aide apportée aux personnes migrantes, ce Centre avait à l’époque et sur mandat ministériel, ouvert une consultation spécifique pour personnes sortantes de sectes. L’immersion dans ces consultations, les échanges avec le thérapeute principal et les co-thérapeutes, en ont fait un stage riche qui m’a donné beaucoup de matériel pour réaliser mon travail de bachelor. Mais ce stage et ce travail de recherche m’ont aussi donné des réponses déterminantes pour penser mon histoire et me remettre debout.

En 2005, s’en est suivi la mise sur pied de la consultation genevoise pour personnes victimes de dérives sectaires. Elle est le produit d’une rencontre entre la dresse Franceline James, psychiatre, psychothérapeute, praticienne en ethnopsychiatrie pour personnes migrantes à Genève, et moi-­même.

Cette consultation spécifique a été constituée dans la conjonction de ces deux expertises.

Parallèlement à cela et professionnellement, après plusieurs fonctions en lien avec ma formation sociale, j’ai dirigé durant une dizaine d’année un Centre d’accueil pour personnes victimes de violences conjugales.

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La dénonciation éthique

Entre silence et transparence où mettre le curseur ? Dire, ou se taire ? 

L'idéologie de la transparence. Les impasses de la posture communicationnelle de l'Église. Se doter de nouveaux outils d'intelligence éthique. Dénonciation. Délation. Silence imposé. Silence complice. Dénonciation éthique. Annoncer, dénoncer, renoncer.

P. Dominique Auzenet, causerie donnée en septembre 2016

Notre société médiatique fait voler en éclat le silence et l’omerta des grandes institutions. Mais la dictature de la transparence peut aussi devenir dévastatrice. Dire ou se taire, comment assumer ce dilemme éthique ? Entre silence et transparence, où faut-il mettre le curseur ? En particulier dans l’Église…

1. LA PRESSION DE L’IDÉOLOGIE MODERNE DE LA TRANSPARENCE

Comment la tension entre le secret et la transparence se vit-elle dans la société ? J’emprunte cette analyse à Céline Bryon-Portet, La culture du secret et ses enjeux (2011) (1)

= Le secret au cœur de la vie sociale

« Jusqu’au dix-neuvième siècle, le secret était au cœur de la vie sociale. L’exercice du pouvoir revendiquait clairement l’opacité (« Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner », affirmait-on), la politique des rois était faite de complots, de tractations occultes et de diplomatie parallèle. Chaque famille avait ses secrets, et nul ne songeait que cette part d’obscurité inhérente à la sphère privée pouvait nuire à l’équilibre psychologique de ses membres. On s’exprimait par calembours, on codait les missives, on tenait des réunions à huis clos, on enfouissait de sibyllins symboles et d’étranges secrets de fabrication dans les traités d’alchimie, et personne ne semblait s’en offusquer.

= L’avènement des technologies d’information et de communication

Mais l’avènement de la modernité, marqué par le développement de l’« espace public » et par l’essor conjoint des mass medias puis des technologies d’information et de communication (TIC), a opéré une inversion des valeurs et sonné le glas du secret. Ce dernier n’est plus toléré que lorsqu’il engage les intérêts supérieurs de la Nation (tel le « secret d’État »), ou, dans certains cas très particuliers, lorsque la divulgation de renseignements peut être préjudiciable à un individu et contraire à la déontologie d’un corps de métier (on parle alors de secret professionnel). D’un point de vue culturel, il se dissipe progressivement au profit d’un droit à l’information, de même que le silence, qui lui est souvent apparenté (« le secret est le frère utérin du silence », affirme un proverbe bambara), voit son champ réduit par le bruit, la parole, le tout-communication. Aujourd’hui, seules les institutions fermées (p. ex. : l’Armée, la Franc-Maçonnerie, et dans une certaine mesure l’Église) et les communautés empreintes d’un fort traditionalisme conservent encore quelque attachement à la culture du secret et au silence. Synonyme de rétention d’information ou de mensonge, le secret est globalement frappé de discrédit, de même que les sociétés secrètes, considérées comme contraires à l’esprit de la démocratie.

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