Quentin Meunier, 20minutes
Alexis n’imaginait pas perdre une de ses amies les plus proches ainsi. Au début de l’année de l’année 2025, la jeune femme s’est inscrite à un stage de « développement personnel » proposé par la Greatness Académie, un étrange programme qui permet de redécouvrir « son potentiel humain ». « Je n’étais pas contre, ça ne m’intéressait pas spécialement, mais je me disais que ça ne faisait de mal à personne », se remémore-t-il. Jusqu’au jour où elle l’invite à participer.
En se renseignant, il trouve les discours un peu trop bien rodés, s’étonne de découvrir des sociétés dissoutes puis recréées, des paliers d’engagement coûteux et des retraites à l’étranger, en République dominicaine ou au Pérou, entre membres du groupe. « Là, je me suis dit : il n’y a plus de doute, c’est une secte. » Il tente de convaincre son amie de lâcher l’affaire. En vain. « Même avec des preuves, elle m’a menti et a continué à participer aux réunions, regrette-t-il. Quand je lui ai dit que c’était une secte, elle a rigolé. Ils avaient déjà été briefés à répondre à cette question. »
Ils ne sont ni adeptes ni anciens membres d’une secte. Les proches des personnes embrigadées sont pourtant des victimes collatérales de ces dérives. Beaucoup ont assisté impuissants à l’embrigadement d’un proche, se sentent démunis face à une emprise qu’ils ne comprennent pas toujours. Surtout lorsque celle-ci se passe sur les réseaux sociaux, sous couvert de bien-être, de coaching ou de développement personnel. Il est parfois difficile de percevoir derrière des propos qui semblent bienveillants l’endoctrinement sectaire.
Du doute à la rupture
Martine a ainsi vu sa fille Camille commencer à changer de discours après un congé parental. A cette époque, la jeune mère de famille s’est mise à suivre des contenus de développement personnel sur les réseaux sociaux. Rien d’inquiétant au premier abord, mais sa consommation devient de plus en plus frénétique.
Ses parents commencent à voir ses discours changer. « Désirez, et vous obtiendrez », « il n’est pas nécessaire de travailler dur pour gagner de l’argent »… Des phrases tout droit sorties de la « Haute école de la manifestation consciente », fondée par Sophie Chague, une créatrice de contenus. Prix d’entrée : 3.300 euros.
Peu à peu, le discours de sa fille se radicalise et inquiète Martine, ancienne professionnelle des ressources humaines, formée à l’éthique du coaching. Les parents se sentent impuissants. Ils tentent de la discuter, de la confronter « sans la juger ». Peine perdue. « Elle a commencé à nous dire : « Si ça vous gêne, on ne se voit plus. » » Après des mois de tensions et de rapports dégradés, Martine tente de ramener sa fille à la réalité. Elle s’appuie notamment sur l’analyse de la Miviludes ou d’associations comme l’Unadfi, qui qualifient les tendances auxquelles Camille adhère de dérives sectaires. « Depuis, aucun contact », confie, peinée, la sexagénaire.
Une reconstruction psychologique difficile
Du côté d’Alexis, la tension devient extrême lorsqu’il apprend que son amie part en République dominicaine pour un des fameux stages. « Je lui ai pris son passeport pour l’empêcher de partir, admet-il. Depuis ce jour-là, nos rapports sont un peu froids. » Il évoque un avant et un après. Ils continuent d’échanger, de se croiser mais leurs liens ne seront, à l’en croire, plus jamais comme avant. « On ne sait jamais si la personne est vraiment sortie, comme un ancien alcoolique », compare-t-il.
Martine, quant à elle, décrit un « conflit de loyauté permanent », d’autant que Camille est devenue une créatrice de ce type de contenus de « développement personnel », vend même des formations pour les « entreprises d’accompagnement fréquentiel ». « C’est notre fille, on veut la sauver. Mais on ne va pas réussir seuls », regrette-t-elle. Avec son mari, ils ont envisagé d’avertir l’ordre professionnel de Camille, mais ils y ont finalement renoncé, de crainte de ruiner la carrière de leur fille si un jour elle venait à sortir de sa dérive.
« On parle des victimes directes, jamais de ceux qui restent », regrette Martine qui envisage aujourd’hui de créer un collectif dédié aux parents des victimes de dérives sectaires. Elle-même confie avoir dû se faire suivre par un psy pour faire face à cette situation, peinant à prendre de la distance, se sentant complètement « envahie » par l’emprise dont sa fille était victime.
Elle compare la perte de sa fille à un « deuil blanc », un concept d’habitude utilisé pour les proches des victimes pour accepter la perte de la présence mentale ou affective des victimes d’Alzheimer.

