LA Communication NonViolente ou la dictature du relativisme

Le postulat de base de la Communication NonViolente est que nos sentiments sont l’expression de nos désirs/aspirations/besoins[1]. Un besoin non satisfait engendre un sentiment[2]négatif (abattu, découragé, désolé, excédé, honteux…[3]) et, à l’inverse, quand un besoin est satisfait, la personne ressent un sentiment positif (à l’aise, aux anges, alerte, rassuré, vivant…[4]).

Pour communiquer de manière NonViolente, il faut donc

  1. Exposer une situation de manière factuelle, sans poser de jugement de valeur, sans l’interpréter.
  2. Partager ce qui est ressenti dans cette situation
  3. Exprimer le besoin satisfait ou non satisfait
  4. Formuler une demande claire, précise, réalisable dans un délai court.

Ce « concept » pose quand même quelques questions.

1. Le centre de la CNV n’est pas l’exposé le plus objectif possible de faits, ni la demande claire et précise, mais les RESSENTIS et les BESOINS.

Or ce que je ressens ne correspond pas toujours à la réalité. Certes je le ressens et personne ne peut dire le contraire, ni le reprocher, c’est ainsi, mais cela ne veut pas dire que le ressenti soit en adéquation avec les faits. Une émotion peut influencer la perception des faits et troubler notre capacité de raisonnement.

En revanche, il y a des faits objectifs, mais en CNV il ne faut ni les analyser, ni dire ce que l’on pense rationnellement. On ne peut plus porter de jugement objectif sans être taxé de « jugeant », « critique », « psychorigide », « moralisateur » … Et si je critique c’est donc que j’ai un besoin non comblé que je dois rechercher. Je dois donc m’analyser. CQFD. Tout est ramené au ressenti, et donc centré sur le petit moi… : si je ressens de la colère c’est parce que j’ai un besoin qui n’est pas comblé. Je dois alors le dire et exprimer ma demande. Or il y a parfois des faits objectivement faux, mauvais, injustes qui, pour la CNV, sont des croyances dont il faut se libérer. Donc tout se vaut, ce qui compte c’est de dialoguer pour que les besoins de chacun soient satisfaits. Le fond, c’est qu’il n’y a pas de vérité objective. Nous sommes dans le relativisme que dénonçait vigoureusement le pape Benoit XVI :

« L’on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme, qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs».[5]

Certes, personne ne peut dire qu’il détient la vérité. Combien d’intolérances et de cruautés sont dictées au nom de la vérité. Mais nier la vérité, dire que tout se vaut, revient à prendre des décisions en fonction de la majorité. N’est-ce pas ce qu’il se passe actuellement dans les comités d’éthique ? Est considéré, comme un bien, l’opinion de la majorité (quand ce ne sont pas des lobbys !). Il n’y a pas de bien, ni de vérité en tant que tels. La vie chrétienne n’est-elle pas la recherche de la Vérité en vérité ? de Jésus, le Chemin, la Vérité et la Vie ? :

« Nous possédons, en revanche, une autre mesure :  le Fils de Dieu, l’homme véritable. C’est lui la mesure du véritable humanisme. Une foi « adulte » ne suit pas les courants de la mode et des dernières nouveautés ; une foi adulte et mûre est une foi profondément enracinée dans l’amitié avec le Christ. C’est cette amitié qui nous ouvre à tout ce qui est bon et qui nous donne le critère permettant de discerner entre le vrai et le faux, entre imposture et vérité. (…) Saint Paul nous offre à ce propos – en contraste avec les tribulations incessantes de ceux qui sont comme des enfants ballotés par les flots – une belle parole :  faire la vérité dans la charité, comme formule fondamentale de l’existence chrétienne. Dans le Christ, vérité et charité se retrouvent. Dans la mesure où nous nous rapprochons du Christ, la vérité et la charité se confondent aussi dans notre vie. La charité sans vérité serait aveugle ; la vérité sans charité serait comme « cymbale qui retentit » (1 Co 13, 1) »[6]

Par ailleurs, Jésus n’a pas dit qu’il se sentait excédé lorsque les Pharisiens le mettaient à l’épreuve, contrariant alors, chez lui, un besoin…[7]. Il les a mis devant leurs contradictions, leur dureté, leur hypocrisie, leur péché. Il y a parfois des comportements objectivement pervers qu’il faut savoir dénoncer.

2. Que l’on ait des besoins physiologiques, psychologiques, sociaux, spirituels…ne fait pas de doute. Pour autant doit-on nécessairement satisfaire tous nos besoins ?

Le renoncement ne fait-il pas partie du chemin vers la sainteté, vers l’amitié avec le Christ ? Le renoncement ne consiste pas à se brimer pour se brimer (une ascèse excessive peut être signe d’orgueil comme l’avait perçu, avec beaucoup de finesse et d’intelligence spirituelle, sainte Thérèse de l’Enfants Jésus[8]) mais à renoncer à ce que je perçois comme un bien, en vue d’un bien supérieur. Le combat spirituel se situe, justement, entre les ressentis et la raison éclairée par la foi et la charité. Selon l’adage scolastique, « rien n’entre dans l’intelligence s’il n’est passé par les sens ». Et le Démon nous tente par nos sens. Autrement dit, si je demande que soient satisfais tous mes besoins au nom de mon ressenti, peu à peu, mon intelligence sera obscurcie et ma volonté aliénée.

Pour reprendre l’anthropologie de saint Paul[9], je resterai un être charnel et psychique mais en aucun cas spirituel. Lorsque le Christ nous dit de renoncer à nous-mêmes et de prendre notre Croix pour le suivre[10], Il ne nous demande pas de nier notre dignité d’enfant du Père, de nous mépriser. Notre vocation est grande. Nous sommes appelés à ressembler au Christ. A devenir participant de sa nature divine[11]. Et pour cela, il est nécessaire de de quitter le vieil homme dans une lutte contre nos passions égocentriques et la pratique des vertus pour revêtir l’Homme Nouveau qui est le Christ lui-même[12].

Ce glissement de la conscience morale vers une conscience psychologique est typique du Nouvel Age. Elle ne peut mettre les baptisés que dans une impasse et des injonctions contradictoires au point donc de confondre péchés et blessures. Comment concilier la satisfaction de nos besoins et la vie dans l’Esprit, à la suite du Christ qui s’est fait obéissant ? Comment agir avec justesse si je ne pose pas un juste jugement face à une situation ? Comment apprendre la patience si j’estime que mes besoins doivent être satisfaits et que je refuse les émotions « négatives » ?

Choisissons-nous la vie de disciple du Christ dans une relation d’amitié avec Lui ou la satisfaction égocentrique de nos besoins ? Nous ne pouvons pas dire comme Thérèse : « je choisis tout ».

3. Exprimer une émotion avant de formuler une demande peut parfois exercer un véritable chantage émotionnel voire une manipulation émotionnelle sur les autres.

Une maman qui demande à son enfant qui refuse de manger parce qu’il n’aime pas sa purée, de finir son assiette sous prétexte qu’elle en est contrariée, exerce une pression émotionnelle sur lui.

Il y a des demandes éducatives qui n’ont rien à voir avec les sentiments. En plus de remettre en cause l’autorité, la CNV précisant que toute demande n’a pas à être satisfaite, l’essentiel étant que les besoins de chacun soient entendus et reconnus de manière bienveillante, le risque d’une telle pratique est que les enfants se sentent responsables du bien-être de leurs parents. Ce qui est faux et dommageable pour l’équilibre des enfants. Ils seront dans la confusion :

« Lorsque je remercie autrui pour un besoin qu’il a comblé, il est important de lui détailler   en quoi il a concrètement contribué à mon bien-être. Connaissant mieux ce qui contribue à embellir ma vie, il pourra ainsi mieux s’y employer à l’avenir ».[13]

En revanche apprendre à demander de manière claire et précise est important. Combien de malentendus dans les couples, les familles, les communautés sont dus au fait de ne pas savoir ou ne pas oser exprimer une demande de manière simple, factuelle, précise.

Mais savoir demander implique également la possibilité d’accepter ou de refuser :

« Que votre parole soit “oui”, si c’est “oui”, “non”, si c’est “non”. Ce qui est en plus vient du Mauvais. »[14].

Ce qui ne veut pas dire que l’on acquiesce à une demande uniquement parce que cela nous plait. La maturité spirituelle vient en acceptant de poser des actes que notre nature rechigne parce que nous savons, après discernement avec l’intelligence éclairée par la foi, que c’est la volonté de Dieu, ce que saint Ignace appelait l’agere contra et dont nous trouvons un exemple chez sainte Thérèse d’Avila :

« Je me rappelle, et c’est me semble-t-il la vérité, que lorsque je sortis de la maison de mon père, je souffris tant que je ne crois pas que ce puisse être pis quand je mourrai ; on eût dit que chacun de mes os se séparait des autres ; comme je n’éprouvais pas cet amour de Dieu qui anéantit l’amour pour le père et les parents, je me fis en toutes choses si grande violence que, si le Seigneur ne m’eût aidée, mes considérations n’eussent point suffi à me faire aller de l’avant. Il me donna le courage de me vaincre et me permit d’agir. »[15]

La paix et la joie qui s’ensuivent est un signe que le Seigneur était à l’œuvre:

« Dès que j’eus pris l’habit (…) je ressentis immédiatement une si grande joie d’avoir adopté cet état que jamais jusqu’à ce jour je n’ai cessé de l’éprouver, et Dieu transforma la sécheresse de mon âme en immense tendresse. »[16]

Si elle n’avait écouté que ses émotions et privilégié ses besoins, Thérèse d’Avila ne serait peut-être pas devenue celle qu’elle est devenue par la Grâce de Dieu et sa détermination très déterminée.

 

Notes

[1]http://www.esdac.net/L-apport-de-Marshall-Rosenberg.html

[2]Il s’agit de ce qui se passe en nous. On trouve cité, indifféremment, les mots ressentis, sensations, émotions, sentiments, attitudes qui, pourtant, ne désignent pas la même chose.

[3]Cf. Thomas d’Ansembourg, « Cessez d’être gentils, soyez vrais », Les Editions de l’Homme, 2001, p.242-243.

[4]Thomas d’Ansembourg, Ibid. p. 240-241.

[5]Benoit XVI, Homélie prononcée lors de la messe d’ouverture du Conclave le 18 avril 2005.

[6]Benoit XVI, ibid.

[7]Cf. Mt 22,18.

[8]Après avoir été tentée de gagner le Ciel à la « pointe de l’épée », la Petite Thérèse a découvert que le but de la vie chrétienne n’est pas d’amasser des mérites mais de « faire plaisir au Bon Dieu », pour Lui-même, gratuitement. Ce qui est très actif. Thérèse est une guerrière.

[9]1Co 2,14.15.

[10]Cf. Lc 9,23.

[11]2P 1,4.

[12]Cf. Ep 4,22.24.

[13]In « pour s’initier à la Communication non violente » sur le site http://www.esdac.net/

[14]Mt 5,37.

[15]Sainte Thérèse d’Avila, in Autobiographie4,1, trad. Marcelle Auclair, DDB, 1989, p.25.

[16]Sainte Thérèse d’Avila, in Autobiographie 4,2, p.25.

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