LSD, champignons hallucinogènes, ayahuasca… contre la tentation d’un « exceptionnalisme psychédélique »

Zoë Dubus, Sciences Po

LSD, psilocybine extraite de champignons hallucinogènes, mescaline issue de cactus, ayahuasca… les psychédéliques connaissent un regain d’intérêt en recherche médicale, pour des usages récréatifs ou expérientels voire stimulants, et bénéficient de représentations plus positives que les autres psychotropes. Ils ne doivent pas pour autant être considérés comme une catégorie « supérieure » aux autres substances psychoactives.

La « renaissance psychédélique », ce renouveau de l’intérêt scientifique autour de ces psychotropes, suscite des espoirs considérables : ces substances offriraient-elles des traitements miracles contre la dépression, le trouble de stress post-traumatique ou les addictions ? Rendraient-elles leurs usagers plus empathiques, plus écologistes, voire moralement meilleurs ? Seraient-elles finalement « supérieures » aux autres psychotropes ?

Comme le suggèrent des travaux en sciences sociales et en psychologie, ces attentes relèvent d’un imaginaire qui surestime les propriétés intrinsèques des substances et sous-estime la force des contextes d’usage ou des croyances préétablies, tout en dépolitisant profondément la manière de les aborder.

Ces représentations, partagées par une partie des usagers de psychédéliques voire par certains thérapeutes, sont en effet trompeuses : elles reposent sur des généralisations hâtives, amplifient des attentes démesurées et ne résistent ni à l’étude de la diversité des usages ni aux risques documentés.

La singularité des psychédéliques classiques justifie-t-elle des règles d’exception ?

Aucune de ces propositions ne justifie par ailleurs un « exceptionnalisme psychédélique », c’est-à-dire l’idée selon laquelle les substances psychédéliques classiques – psilocybine, le principe actif des champignons hallucinogènes ou « champignons magiques », LSD, DMT/ayahuasca et mescaline – seraient si singulières qu’elles devraient bénéficier de règles d’exception par rapport aux autres psychotropes en vertu d’une supposée « supériorité ».

Au contraire : la cohérence scientifique, l’équité et la réduction des risques (RdR) exigent de rompre avec les narratifs qui hiérarchisent moralement les substances – et donc, par ricochet, leurs usagers –, de reconnaître les risques liés à la prise de ces produits (y compris en thérapie), d’intégrer la RdR au cœur des pratiques et d’instaurer des garde-fous éthiques solides.

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Spiritualité, new age et ayahuasca

Article du Point, par Olivier Hertzel (7/11/22).

Rossart, paisible hameau des Ardennes belges, avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner, aurait dit Jacques Brel. Quelques maisons de pierre se dressent le long de la Grand’Rue déserte. Sur le trottoir, nous engageons la discussion avec Tarek*, un jeune Libanais, la voix traînante et le regard perdu :
– « Tu as déjà essayé ?
– Non, répond Tarek*. J’espère que cela va m’aider. »

Son espoir s’appelle « ayahuasca », une décoction hallucinogène préparée à partir de plantes et utilisée dans les rituels chamaniques de communautés indigènes d’Amazonie. Ses plus fervents promoteurs n’hésitent pas à ranger cette potion au rayon « médecine », sorte de panacée thérapeutique et spirituelle. Ici, à 150 km de Bruxelles, bien loin des traditions de la jungle amazonienne, ce breuvage verdâtre est un produit illicite, car il contient de la diméthyltryptamine ou DMT, un puissant psychotrope. La loi belge est claire : « L’importation, l’exportation, le transport, la détention et la vente de la DMT constituent des infractions pouvant être punies d’un emprisonnement de trois mois à cinq ans et/ou de lourdes amendes », précise un représentant du Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN) à Bruxelles.

La législation est peu ou prou la même dans toute l’Europe, avec toutefois quelques appréciations ambiguës dans certains pays comme l’Espagne. Malgré le risque judiciaire, ce 20 octobre, dix personnes – dont quatre Français – sont attendues à Rossart pour participer à une retraite clandestine de trois jours. Sous une fausse identité, nous nous sommes invités à ce rassemblement avec l’intention de suivre et d’enregistrer la cérémonie nocturne de l’ayahuasca.

Business du trip

L’événement est organisé par Inner Mastery – la « maîtrise intérieure » ! Cette entreprise, en apparence ordinaire, est en fait une véritable multinationale des drogues psychédéliques, régnant sur le business du « trip » dans toute l’Europe et une partie de l’Amérique latine.

Alberto Varela, fondateur d’Inner Mastery

Elle a été créée en 2013 par Alberto Varela, mélange d’homme d’affaires et de maître spirituel d’origine argentine et vivant aujourd’hui en Espagne. Quelques années plus tôt, l’individu avait passé 14 mois en prison pour possession de drogue… 40 kg d’ayahuasca. Basée à Madrid, sa firme, Inner Mastery, est une entreprise tentaculaire. Elle s’est spécialisée dans le développement personnel sous psychotropes. Selon des données internes difficilement vérifiables, elle serait présente dans 25 pays et aurait rassemblé plus de 70 000 participants.

Outre la Belgique, elle organise des « retraites d’évolution intérieure » dans ses maisons ou plutôt ses « épicentres » – dans le jargon interne – situés en Allemagne, Irlande, Italie, Suisse, Pays-Bas, Malte, Roumanie, Turquie, Finlande, Suède, Norvège, ainsi qu’au Mexique, en Colombie ou en Uruguay. Avant la crise du Covid et ses confinements, Inner Mastery louait également des appartements à Paris via Airbnb pour des sessions express où les participants fumaient du bufo, autre hallucinogène aux effets instantanés, sécrété par la peau d’un crapaud. Comme l’ayahuasca, il contient la molécule interdite, le DMT.

Ces indélicatesses avec la loi, n’empêche pas pour autant l’organisation d’Alberto Varela de planifier ces séjours de shoots psychédéliques. Les épicentres semblent juste bouger ou se volatiliser au gré des changements de législation, des descentes de police et des saisies. Celui d’Eersel, près d’Eindhoven aux Pays-Bas, a fermé en 2019 à la suite d’un raid des forces de l’ordre en pleine retraite. Des membres du groupe ont été interpellés. Quelques semaines plus tôt, un homme de 31 ans, d’origine hongroise s’était suicidé après avoir quitté le lieu en état de panique, en plein trip sous iboga, encore une drogue hallucinogène au menu d’Inner Mastery. « Des descentes ont eu lieu en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Belgique. Mais cela ne les empêche pas toujours de reprendre les retraites », confie au Point Esther*, une ancienne « facilitatrice », le nom donné aux personnes travaillant dans les épicentres.

Ces séjours attirent toujours davantage de candidats avec la promesse d’un « épanouissement dans son plus haut potentiel », « de transcender ses limitations », « de transformer sa souffrance en vie ». Ce, grâce à une
« technologie de transformation » qui combine « des méthodes évolutionnaires, conscientes et thérapeutiques » aux « outils traditionnels amérindiens les plus avancés. » N’en jetez plus. Le commerce d’Inner Mastery : un gloubi-boulga new age abscons, mi-spirituel, mi-thérapeutique, combiné à des drogues hallucinogènes connues pour leur pouvoir de soumission chimique des esprits.

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