Talenthéo : l’entrée du coaching dans l’Église

Dominique Auzenet et une équipe

Vivre au coeur d’une communauté paroissiale. La faire vivre en harmonie et en paix, grâce aux décisions prises en commun à travers l’équipe d’animation pastorale (une communauté où l’on se partage les tâches, grâce aux compétences et à l’engagement des uns et des autres : gérer le budget, faire des prévisions, des travaux, respecter le droit du travail, faire travailler ensemble les bénévoles, entretenir des relations avec les élus…). Annoncer avec cette communauté l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui, auprès de personnes demandeuses de services religieux, mais souvent sans connaissances et loin du vécu de l’Église. Donner les sacrements, et les préparer avec des équipes de laïcs formés.

Un défi aux multiples aspects dont on pourrait allonger la liste. Pas simple en effet d’être aujourd’hui curé de paroisse. Heureusement que la présence de laïcs associés à sa responsabilité pastorale lui permet d’éviter de jouer l’homme-orchestre : être à la fois manager, psychologue, sociologue, diplomate, animateur d’équipe, décideur, référent, et en même temps… prêtre de Jésus.

Mais devant le désarroi de certains prêtres, jeunes ou plus âgés, des coaches d’entreprise ont émis depuis une dizaine d’années des propositions de formations et d’accompagnement avec les méthodes du management, souvent issues du marketing américain et des modèles de croissance des Eglises évangéliques. Et les techniques issues du monde de l’entreprise pénètrent pour la première fois en 2000 ans le monde des communautés catholiques.

C’est le réseau Talenthéo qui semble avoir le monopole pour l’Eglise de France. Quand on voit le nombre de témoignages positifs sur internet, il y a de quoi être émerveillé par tant de résultats positifs, par tant d’ardeur au travail. D’immenses sourires, des éclats de rire, des regards joyeux, une franche camaraderie, une promesse d’avenir radieux : « Nos communautés chrétiennes vont devenir tellement fraternelles et attractives, tellement rayonnantes de l’amour du Christ qu’elles seront même provocantes pour les autres ! Toute personne qui nous croisera sera habitée par le désir ardent de nous rejoindre. »1

Et pourtant, les laissé pour compte et les déçus de cette pastorale méritent d’être entendus, leurs questions méritent d’être posées. Nous avons voulu aller un peu plus loin dans l’analyse, pour comprendre d’où viennent ces pratiques, quelle vision de l’homme, du monde et de l’Église elles proposent, et ce que l’on peut en attendre en tant que paroissien ou prêtre.

I. Cherchons à préciser les termes

1. Qu’est-ce qu’une église catholique en croissance ?

« Dieu fournit la graine, la multiplie et donne la croissance » ( 2 Co 9, 10).

Après avoir cherché sur le site Talenthéo une définition de ce concept d’Eglise en croissance, nous avons fini pour par trouver des indices dans la présentation du Guide pratique pour des paroisses transformées2 : « Si notre Eglise était en bonne santé, elle serait en croissance, comme tout être vivant. Pour qu’elle grandisse, nous avons à soigner le corps à travers ces 5 “essentiels”. » 3

S’agit-il d’une croissance du nombre ?

Un voyage d’observateurs français à la rencontre de Dick Warren et de la mega church évangélique baptiste de Saddleback (Californie) a récemment eu lieu. Le père Lionel Dalle, l’un des rédacteur du Guide pour des paroisses transformées explique dans le premier chapitre sa motivation « je voulais comprendre le secret de la paroisse en bonne santé » . Le père Fabrice du Hays raconte : « Nous avons par exemple rencontré une paroisse créée ex nihilo et qui rassemble plusieurs milliers de personnes chaque dimanche ! » 4

Une paroisse créé ex nihilo, n’est-elle pas une paroisse hors sol, totalement artificielle, ne tenant pas compte de l’épaisseur de notre humanité, de l’importance de la durée dans une espace limité à dimension humaine. Une paroisse ex nihilo n’est-ce pas un supermarché du spirituel où l’on viendrait chercher sa dose d’émotion spirituelle, comme l’on va voir un spectacle participatif certes mais évanescent ?

Un prêtre français témoigne en des termes similaires : « Ainsi sont nées les “soirées Bartimée”, pour la prière de guérison et de libération. Chaque mois toute la communauté paroissiale est appelée à exercer la diversité de ses charismes : accueil, louange, paroles de connaissance, discernement, intercession, compassion, et le plus important d’entre eux, celui de la charité. Nous accueillons jusqu’à 350 personnes à chaque fois. C’est un puissant moyen d’évangélisation.5 »

Pour la croissance telle qu’elle est comprise par le mouvement qui émerge actuellement en France, un renversement de paradigme est proposé ; « La pastorale est maintenant pensée de l’extérieur vers l’intérieur.  Alors qu’habituellement, nous pensons de l’intérieur vers l’extérieur (prendre soin des paroissiens pour former ensuite des missionnaires). »6

Pour Alpha en effet , « partir de ceux qui sont loin est un processus de croissance »7

Effectivement, il y a là une inversion de perspective, voici une vision nouvelle qui aurait tout compris et qui va tout changer, balayant tout sur son passage. N’invite-t-on pas les prêtres à la dispersion de leur attention, à la fascination du monde, au lieu de leur indiquer que Jésus lui-même avant d’aller voir les foules, allait toujours prier, se recueillir dans des lieux déserts, pour mieux suivre l’Esprit-Saint et la volonté de Dieu son Père ?

2. Qu’est-ce que le coaching, qui semble tant fasciner l’Église en ce moment ?

C’est une alliance entre le coach et ses clients dans un processus qui suscite chez eux réflexion et créativité afin de maximiser leur potentiel personnel et professionnel. 

Pour accompagner l’évolution d’une personne, d’une équipe ou d’une organisation, le coach s’appuie sur l’art de la relation qui permet d’entrer en interaction avec quelqu’un, d’une façon telle qu’il réalise les projets qu’il choisit de mettre en œuvre, en transformant, si c’est pertinent, ses attitudes et ses compétences.8

Les objectifs peuvent être les suivants :

  • L’amélioration du leadership, du style de management,
  • La prise de recul pour évaluer ses actions, ressources, motivations…
  • L’élargissement des responsabilités, la prise de poste,
  • L’accompagnement sur un enjeu fort ou des changements importants,
  • Le partage de ses perceptions et questionnement stratégique,
  • La gestion du stress, de son temps, de ses motivations,
  • La recherche d’un meilleur équilibre vie professionnelle/vie privé
  • La définition d’une évolution professionnelle, etc…

Ainsi, il faut tout analyser, tout séquencer, tout gérer. Finalement il faut passer tout son temps à se regarder pédaler. N’est-ce pas le meilleur moyen de chuter à court terme pour un prêtre et son équipe ? Car aucun prêtre ne sera à la hauteur des objectifs à attendre. Quand le Christ appelle Pierre sur le lac, Pierre se jette à l’eau et marche vers son Seigneur. Dès qu’il regarde où il met les pieds, il commence à couler. Et le péché de David ne fut-il pas de compter ses troupes ?

Les outils et grilles d’analyse du coach professionnel sont issus de divers champs disciplinaires9

  • La théorie des organisations et le management
  • La philosophie et les sciences de l’éducation
  • Les approches psychanalytiques, la psychologie cognitive et sociale
  • Les approches issues des thérapies humanistes

Ces objectifs sont obtenus par un ensemble de techniques à mettre en place. Ces techniques font l’objet de la formation des coachs. On y retrouve l’approche systémique, la programmation neuro-linguistique, l’analyse transactionnelle, la gestalt-thérapie, les approches de communication non violente, les pratiques narratives (histoires de vie), etc.

Toutes ces méthodes sont très utilisées dans le monde de l’entreprise. Elles ne font pas l’unanimité10, elles sont souvent non validées par des recherches indépendantes, et sujettes à bien des dérives. Elles peuvent aider un chef d’entreprise en difficulté sur son marché, mais les problématiques de marché, de gestion des ressources humaines et de cohésion d’équipe sont-elles les mêmes pour une paroisse ?

Pierre et André, Jacques et Jean pêcheurs sur la mer de Galilée, n’avaient d’autres compétences que leur propre métier, mais appelés par Jésus, ils sont devenus pêcheurs d’homme. Depuis plus de deux mille ans tous les disciples du Christ qui ont marché derrière Lui n’ont pas eu ces outils pour bien gérer leurs affaires, les pauvres ! Au bout de 2000 ans nous aurions enfin découvert le secret de ce qui conviendrait à la nouvelle évangélisation…

3. Qu’est-ce qu’un manager ? Compétences d’un manager ?

Le manager doit avoir un certain nombre de compétences pour réussir dans son poste. Ces compétences nécessaires ont été listées par l’association MM2i11 à la suite d’un long travail avec les syndicats professionnels dans les années 2008, dirigé par la sociologue Elisabeth Lecoeur.12

Ces compétences ne se trouvent pas à l’état naturel chez tout le monde. Il est difficile de les acquérir si on n’a pas en soi la ressource de cadrer, de situer, de poser des objectifs ; cela peut d’ailleurs être une explication à des burn out.

  • – Aptitude managériale / Améliorer les compétences des collaborateurs: Aptitude à améliorer les capacités de ses collaborateurs, à leur donner une appréciation de leurs performances, en leur fournissant des occasions de développer leurs compétences et de construire un parcours d’évolution professionnelle et personnelle.
  • – Aptitudes managériales / Aptitudes à diriger et donner du sens: Aptitude à utiliser sa position de façon appropriée pour donner du sens, pour fixer des objectifs ; aptitude à piloter un groupe ou une activité : déterminer et mettre en oeuvre les moyens humains et matériels, définir les délais et les risques, s’assurer de l’atteinte des objectifs, fournir les infos essentielles.
  • – Aptitude managériale / Définir des stratégies: possède une vision à long terme ; articule les décisions à la vision ; perçoit les relations de pouvoir et d’influence dans les organisations, identifie les centres de décisions et les personnes clés.
  • Aptitude managériale / gestion des tâches et organisation: sait définir les objectifs et les priorités ; sait planifier et déléguer efficacement.
  • Aptitude managériale / Leadership: être capable d’entraîner un groupe.
  • Capacité à se remettre en question: capacité à prendre du recul, réorienter son action.
  • Capacité d’imagination : Visualisation, Anticipation, Prévision: aptitude à se positionner.
  • Confidentialité: aptitude à observer un devoir de réserve indispensable à la confiance de la ligne hiérarchique ou du client quant au traitement de données qui sont soit confidentielles, soit engagent la responsabilité de l’entreprise.
  • Décision : Esprit de décision / Utilisation de concepts: aptitude à opérer un choix ou à appliquer des concepts et des principes, au moment opportun et en fonction des objectifs et des moyens disponibles, en s’en tenant ensuite à ce choix initial.
  • Esprit d’équipe: aptitude à atteindre des objectifs communs (satisfaire une demande, améliorer l’efficacité de l’unité de travail etc.)
  • Habileté générale à comprendre: savoir saisir les principes fondamentaux, savoir contextualiser.
  • Initiative: aptitude à saisir les occasions, à faire sensiblement plus que ce qui est demandé avec autodétermination.
  • Initier et conduire des partenariats: identifier les partenaires potentiels les plus intéressants pour l’organisation, conclure le partenariat, identifier et mettre en oeuvre les meilleurs moyens de l’entretenir (rencontres, information), savoir inscrire son activité dans un réseau dépassant le cadre de son quotidien professionnel.
  • Jouer un rôle de conseil ou d’aide à la décision: conseiller sur ce qu’il convient de faire au vu d’objectifs et d’une situation donnée.
  • Orientation vers le résultat: aptitude à fixer des objectifs, à se mesurer à ses propres critères
  • Piloter un projet: identifier les étapes essentielles, répartir les tâches entre les membres de l’équipe en tenant compte des capacités de chacun, suivre l’état d’avancement des différentes tâches (objectifs, ressources, moyens alloués), identifier les risques et leur apporter des solutions, tenir informés les décideurs de l’état d’avancement du projet, avec l’objectif d’atteindre le résultat visé.
  • Raisonnement analytique: être capable de construire un plan d’action.
  • Relation à l’espace et au temps : orientation spatiale: aptitude à se diriger à l’aide d’un plan, faire des relevés topographiques
  • Relation à l’espace et au temps / Perception spatiale: habileté à imaginer des formes géométriques et à se représenter des volumes (formes à 3 dimensions) à partir de dessins (représentations en 2 dimensions).
  • Savoir planifier: planifier des activités en sachant se faire une idée précise de leur durée, savoir les intégrer dans un programme préétabli.
  • Savoir rendre compte: savoir présenter les différentes phases qui ont permis d’atteindre le résultat.
  • Sens de l’organisation: aptitude à établir des priorités parmi plusieurs tâches.

Deux domaines bien différents se rencontrent donc. Est-ce au bénéfice de l’un ou de l’autre ?

Les témoignages sur le site Talenthéo, et ce que nous avons recueillir comme témoignage de notre côté, font plutôt état d’un engouement exclusif pour les méthodes de coaching, toujours à la limite de la confusion des plans.

– Un prêtre témoigne : « l’utilisation de la technique de la confrontation, sous le regard bienveillant d’un coach, comme outil de médiation et de dialogue, m’a permis de débloquer une situation relationnelle compliquée. Ça nous a permis d’exposer nos désaccords de manière bienveillante et de sortir de cette situation pour repartir sur des bases plus saines et avancer ensemble. » 13

Il continue ainsi « Cette formation a été pour moi l’apprentissage d’un nouveau langage, celui des sciences humaines qui vient non pas se substituer au langage ecclésial mais l’enrichir pour en débusquer les angles morts sur les questions de relation ou de l’exercice de l’autorité par exemple. L’intervention d’un bibliste à chaque session nous a permis de toujours mieux ancrer ce nouveau langage dans notre langage ecclésial. Ce nouveau langage me semble pouvoir être mis au service du langage ecclésial pour l’enrichir et peut-être même lui donner une nouvelle force, un nouvel élan, comme un vent de Pentecôte. » 14

Un autre prêtre témoigne d’un échange sur des sujets très personnels dont on voit mal comment un coach qui n’est à priori ni un psychologue ni un accompagnateur spirituel pourrait s’emparer sans confusion des plans  : « Une des choses qui m’a marqué c’est le travail qu’on nous a demandé de faire à partir de la question : “ De quoi ne parlez-vous pas entre vous parce que vous vous censurez ? ” Il y avait la question de l’argent, de comment on vit notre chasteté … C’était très intéressant de nous faire échanger là-dessus. »15

De la confrontation entre l’univers du management et l’univers pastoral propre aux prêtres, des questions de confusion de plans jaillissent :

  • un prêtre peut-il être un manager ? tout prêtre doit-il être un manager ?
  • doit-on renoncer à être prêtre si l’on n’a pas de leadership naturel ?
  • faut-il vraiment chercher à articuler les charismes propres aux prêtres avec les compétences nécessaires à la survie d’une entreprise ?
  • n’est-on pas là une fois de plus dans un schéma clérical, celui du prêtre hyper-compétent ?
  • n’a-t-on pas observé que certains laïcs, déjà formés aux méthodes de ressources humaines, sont capables d’en importer les aspects positifs dans l’exercice de leur responsabilité pastorale sans pour autant se transformer eux-même en managers, ni transformer l’Église en entreprise ?

II. Deux figures présentées comme des modèles d’une Église en croissance : le prêtre catholique James Mallon et le pasteur évangélique Dick Warren

Le Père James Mallon, prêtre catholique canadien, est considéré comme un exemple à imiter dans certaines paroisses catholiques françaises. Voyons qui il est et d’où viennent ses conseils « missionnaires », d’après ce qu’il dit sur son site personnel ! 16

1. Biographie du P. James Mallon

Le père James Mallon nait en 1969 en Écosse, et est ordonné prêtre catholique en la Cathédrale St Mary d’Halifax en 1997.

De 2010-2016, il est curé de la paroisse st Benedict d’Halifax, (Nouvelle Ecosse). En 2000, le Père Mallon s’investit dans le développement d’Alpha au Canada17.

Membre de l’Alpha International Catholic Board, il est spécialisé dans l’implantation d’Alpha dans les paroisses. Auteur de « Divine Renovation : From A Maintenance To A Missional Parish18 », « un manuel pour les paroisses qui veulent cultiver les communautés de disciples et des communautés de foi vibrante et dynamiques ».

Il fait des conférences sur le leadership à la Holy Trinity Brompton Church , l’église « anglicane-pentecôtiste » berceau d’Alpha. Il participe avec ses paroissiens aux GAT (Formations Alpha Mondiales, Global Alpha Trainings) comme celui du Mexique en 2008. Les GAT ont été crées pour répondre à la vision de Nicky Gumbel, de faire passer les initiés Alpha au niveau mondial de 11 millions en 2008 à 100 millions en 2018. Le but des GAT est « d’équiper les églises locales du mouvement évangélique et du pouvoir de l’Esprit-Saint » pour « accélérer la croissance du nombre de parcours Alpha dans le monde ».19 Gumble explique en 2012, comment faire passer Alpha de 16, 5 millions de participants à 100 millions avec les GAT.20

Le terme de « vision » revient souvent dans le discours. D’où vient cette vision, où conduit-elle ?

Cette vision se voudrait prophétique, or elle est organisationnelle, performative à l’instar des projections et des stratégies entrepreneuriales.

Dans la vision prophétique biblique, le prophète annonce deux choses, les calamités si l’on ne se convertit pas, et la douceur des bénédictions de Dieu si l’on entend et suit sa Parole. Ainsi le dernier prophète et le plus grand qui annonce la venue du Christ, Jean le Baptiste, mangeait des sauterelles et du miel sauvage. Il annonçait les sauterelles c’est-à-dire des calamités aux pécheurs sans repentir, et le miel sauvage qu’il faut aller chercher à ceux qui désir ardemment se convertir.

Les faux prophètes de cette vision n’annoncent que des bénédictions qui tomberaient magiquement sans qu’il y ait combat spirituel, sans effort de conversion dans le quotidien. Il y a une exaltation du ressenti et de l’émotionnel, qui donne l’illusion d’un bien, pris pour le sommet de l’expérience spirituelle.

Nous sommes loin de la tradition catholique et du chemin de conversion qui classiquement comprend trois voies, la voie purgative des commençants, la voie illuminative des progressants et la voie unitive des parfaits.

2. Ses deux grands inspirateurs : Nicky Gumbel et Rick Warren, c’est-à-dire Alpha, une méga-church évangélique et le Toronto Blessing

Dans un entretien au journal « La Croix » en janvier 2016, Le Père Mallon explique quelles sont ses deux sources principales d’inspiration.

Mallon s’appuie sur le modèle exemplaire de la Holy Trinity Brompton Church (HTB) de Londres, paroisse mère d’Alpha International, dirigée par Nicky Gumbel, le Leader d’Alpha et fondateur du parcours Alpha actuel.21

James Mallon déclare également être influencé par Rick Warren : un pasteur évangélique californien fondateur de la « méga-church » Saddleback Church. Il vient de cesser d’être pasteur de cette Eglise. Il est à noter que Warren est un ami et admirateur de John Wimber22 le fondateur de la Vineyard Church Community, l’église pentecôtiste de la Troisième Vague ou Toronto Blessing. Wimber est aussi le pasteur qui a converti Nicky Gumbel en 1982 par la puissance de l’Esprit.23

Warren « recommande aussi Alpha à 100 % »24, et appelle Nicky Gumbel son « cher ami »25 Il prône le développement d’une vision pastorale à l’aide de ses livres et sa méthode des 40 jours « Conduits par un objectif » (« The Purpose Driven Church » et « The Purpose Driven life »). Selon lui, « 40 jours » est complémentaire et « va à Alpha comme à un gant ».26

Ses séminaires de formation recommandent de s’appuyer sur 5 essentiels et accueillent aussi bien des Catholiques, que des Méthodistes, des Mormons, des Juifs ainsi que des femmes « ordonnées ».27 Sur son site francophone, Motivé par l’essentiel, il propose un livre et des outils de découverte de la foi pour des petits groupes dans et en dehors de l’Eglise, et des formations au coaching pour l’adoration, promettant une vie transformée.

Notons que sa logique d’inclure toutes les religions, Rick Warren est en train de développer un nouveau concept de religion, le Christlam, intégration parfaite de la religion chrétienne et de la religion musulmane. 28

Précisément, il y a là une exaltation d’une religion universelle qui transcenderait les particularismes obsolètes, notamment ceux des dogmes catholiques. En prise direct sur l’Esprit-Saint plus besoin de la médiation et de la tempérance d’un magistère. L’expérience immédiate prévaut sur la confrontation ou la confirmation du ressenti à l’aune de la tradition multiséculaire du catholicisme. Régulation qui cependant permet de vérifier si le subjectivisme des impressions vécues, sont compatibles avec la Foi de nos Pères.

Des membres de Talenthéo et de l’Emmanuel ont été rendre visite à Rick Warren, ils racontent que « Rick Warren a une amitié et un respect profonds pour les catholiques. Il parle de « notre pape ». Il sait que, pour nous, l’Eucharistie est la source et le sommet de notre vie spirituelle. C’est très différent chez les évangéliques. Cela ne nous empêche pas de nous comprendre. Il nous a dit : “J’aime Jésus et tu aimes Jésus. Nous pourrons servir dans des équipes différentes mais nous serons dans la même ligue pour recevoir Sa grâce et Son pardon.” 29

3. La Vision de l’Eglise du Père Mallon

Dans un entretien au journal « La Croix » en janvier 2016, le Père Mallon dévoile sa vision pour l’Eglise 30. La prédication du Père Mallon oppose deux modèles : d’une part le modèle catholique centré sur les sacrements et l’église comme institution, qui n’est « pas en bonne santé », « se contente d’administrer le déclin » et a « peur d’innover » et de l’autre, le modèle évangélique innovant et missionnaire, en pleine santé qui est capable d’enseigner à l’Eglise catholique comment se réformer. La solution qu’il préconise – véritable leitmotiv de son ministère – est d’impulser un processus de transformation d’une durée de 12 ans environ dans les paroisses catholiques. Pour cela il faut élaborer une vision stratégique et y entraîner toute la communauté.

Les évangéliques sont partis à l’assaut des paroisses catholiques. Ils sont intelligents et très performants. Ne pouvant pas vendre leur spiritualité comme une substitution pleine et entière au catholicisme, ils maquillent leur action à travers un processus de prétendue « conversion pastorale » et font miroiter la croissance des effectifs paroissiaux. Leurs techniques de management font de la croissance un but en soi, déconnecté de la proclamation de la vérité de la foi catholique et de l’économie sacramentelle, qui deviennent une sorte d’arrière-plan sans importance dans l’esprit des prêtres trompés par la propagande missionnaire évangélique. Ils implantent des éléments évangéliques dans les paroisses et les diocèses qui vont d’abord co-exister avec le catholicisme. Puis en s’appuyant sur des processus de conduite du changement, ils impulsent la transformation. Le Père Mallon, comme beaucoup d’autres prêtres catholiques, est fasciné par cela. Le Père Mallon est-il un exemple à suivre ?

III. Le réseau Talenthéo, issu de la nébuleuse Alpha, s’appuie sur les écrits et les expériences de ces deux personnalités

1. Un réseau très actif

Fondé en 2005, Talenthéo est un réseau de 80 coachs professionnels chrétiens. Ils se présentent comme la « communauté des coachs Talenthéo ». Leur la mission (qui leur a donné cette mission ?) est d’accompagner bénévolement des prêtres, des évêques, des supérieurs de congrégations et leurs équipes pour renforcer leur vision et leur leadership pastoral au service de la croissance de communautés de disciples-missionnaires. Voici quelques figures majeures :

Béatrice Pelleau est cofondatrice, avec son mari, de Talenthéo et initiatrice des sessions Cœur de Femme en France, pour qui vivre et assumer sa féminité est source d’une joie profonde et communicative. [31]

C’est en découvrant le visage d’Amour et de miséricorde de Dieu que Béatrix de Bréauté [32] vient à la foi. Elle découvre l’urgence de l’évangélisation à l’École de Prière et d’évangélisation Jeunesse-Lumière où elle passe 4 ans dont 2 ans comme responsable de l’École. Elle a fait plusieurs tentatives de suicide, a été loin de l’Église puis s’est engagée auprès de Jeunesse Lumière, des petites sœurs de Bethléem, et a trouvé sa voie à la communauté de saint Jean où « la foi vient du cœur et non de la tête » (sic) [33]. Effectivement la raison semble bien oubliée dans son parcours où chaque communauté fréquentée par elle fait l’objet de dérives particulièrement graves. Bachelière en théologie qu’elle étudie 6 ans au Collège des Bernardins, elle se forme au coaching et à la thérapie brève selon l’école de Palo Alto [34].

Certains spécialistes de sciences molles (anthropologie, psychiatrie, psychothérapie…) ont utilisé le langage des sciences dures (cybernétique, mathématiques, biologie, physique…) comme vernis pour propager la pensée systémique du Nouvel Âge. Ce sont ces techniques qui sont proposées dans les formations à la gouvernance au sein de l’Eglise et pour l’évangélisation par les coachs.

La mise en lumière des processus d’abus dans l’Eglise la pousse à agir et elle crée l’Institut Talenthéo, une invitation pour les prêtres, religieux, religieuses en situation de responsabilité à se former aux enjeux de la relation et du gouvernement. Coach certifiée, membre du bureau de Talenthéo, elle conduit des projets de transformation relationnelle et organisationnelle.

Forte de toutes ces diplômes privés et recommandations, elle propose sa propre formation de coach professionnel sur 28 jours répartis en 9 modules sur 9 à 12 mois dans le cadre de l’Ecole de coaching de Paris.

La formation intègre également un accompagnement individualisé pour aider l’émergence de sa propre identité de coach, la mise en pratique réelle d’un coaching ainsi que des supervisions régulières de la part de coachs confirmés lors des différents modules.

La formation se clôture par une certification validant le parcours effectué par le coach. Il est utile de rappeler que cette certification n’a de valeur qu’en interne à cette formation. En d’autres termes cette certification est autoproclamée.

Certains autres formateurs comme Laurent Batonnier, fondateur de l’École de Coaching de Paris sont également promoteurs de l’Analyse transactionnelle.

Quelle analyse quelque peu distanciée peuvent faire d’autres responsables ecclésiaux et à fortiori des jeune prêtres, quand des figures majeures en recommandent la formation ?

Talenthéo se dit encouragé par la Congrégation romaine pour le clergé et la Conférence des Évêques de France.35On trouve en effet sur le site de la CEF une longue interview de Mgr de Moulins Beaufort enthousiaste, qui considère Talenthéo comme un « cadeau du ciel ». « J’ai tiré de ce parcours beaucoup d’espérance, il existe un chemin à parcourir pour pouvoir organiser la vie de nos paroisses. »

Mère Emmanuelle, abbaye de Boulaur « En proposant des outils pour un gouvernement plus ajusté, on va pouvoir se recentrer sur l’essentiel, mettre nos forces au bon endroit, et là ça va porter des fruits

Père Allain, curé de paroisse : « L’accompagnement avec Talenthéo a été pour moi un déclic énorme. J’ai retrouvé le sens et le cœur de ma vocation de prêtre : devenir un pasteur d’âmes, rencontrer, témoigner, accompagner des gens de tous horizons dans l’intimité avec le Christ. Quel changement radical ! »     

Impossible de savoir sur le site qui sont les fondateurs, et les dirigeants actuels du réseau. Impossible aussi de savoir qui sont les consultants, quelle est leur formation, leur parcours. Ils se présentent comme la « communauté des coachs Talenthéo ».

Talenthéo regroupe de très nombreuses propositions et annonce des chiffres impressionnants : « Depuis sa création Talenthéo a accompagné plus de 3000 prêtres et évêques venant de 80 diocèses de France, Belgique, Suisse et Hong-Kong. Sur une année ses missions représentent plus de 730 journées d’animation assurées par environ 80 coachs professionnels chrétiens. »36

2. Des thèmes très variés

Un très grand panel de formations est possible : des formations thématiques pour séminaristes et jeunes prêtres, des parcours “Pasteurs selon mon cœur” pour des prêtres et des évêques, un parcours pour des supérieurs de monastères (“Leadership abbatial”), un dispositif “Disciples au cœur brûlant” pour accompagner des paroisses, des coachings individuels et d’équipes, ainsi que des sessions presbytérales pour de nombreux diocèses, congrégations et provinces ecclésiastiques. Ainsi que des propositions pour les responsables de l’enseignement catholique « scoladeo» 37 Depuis 2018 une nouvelle entité l’Institut Talenthéo propose une formation à la relation et au gouvernement déjà vécue par 85 responsables de communautés contemplatives et apostoliques. Il y a aussi un logiciel de gestion de paroisse.

Les liens sont nombreux avec d’autres propositions telles que celles du père Mario saint Pierre, avec le site de Pierre Alain Giffard …. Le site « transformation pastorale », le site Alpha France, l’association Cœur de femme… On se perd dans les circonvolutions de tous ces sites qui s’interpénètrent et où les intervenants sont souvent les mêmes, et on se demande qui manage tout ça, et pour quel résultat.

3. La formation des séminaristes

Au sujet des séminaristes, on peut lire sur le site Talenthéo l’interview d’une certaine coach Quitterie : « Le Pape nous demande d’initier sans cesse des processus. Le coach est un professionnel des processus, il sait parfaitement les construire. Il va se saisir d’un objectif et concevoir des étapes pour aider la personne à avancer vers cet objectif. Quand un jeune séminariste est accompagné dans son cheminement par un coach, il va avoir un accompagnement spécifique sur son chemin de croissance. Le coach va l’aider à franchir des étapes. Les séminaristes sont accompagnés en groupe et individuellement ; nous nous appuyons sur les relations en équipe et sur l’intelligence collective au service de la formation. »38

Au lieu d’apprendre à s’abandonner au souffle créatif de l’Esprit Saint, agent principal de l’évangélisation, les séminaristes se trouvent ainsi formatés à suivre des processus et procédures humainement préprogrammés… Le pape François propose exactement le contraire : « soit on s’expose au souffle de l’Esprit, soit on meurt d’asphyxie. Le pire de ces asphyxies possibles est celle provoquée par l’étranglement des procédures. Le seul air respirable pour l’Église est celui de l’Esprit.39 »

4. Des formations coûteuses

Talenthéo est un réseau, qui revendique le bénévolat de ses coachs, et fait appel à une collecte financière via credofunding. Sachant que l’accompagnement bénévole d’un prêtre représente un coût pour Talenthéo de 1700€ Une collecte est faite pour 28 900 €, ce qui représente l’accompagnement de 17 prêtres. Ensuite des séances de coaching de suivi se facturent 60 euros de l’heure en individuel et 200 euros en groupe. Le site souligne qu’il s’agit seulement d’une participation aux frais couverts par Talenthéo. Il faut savoir qu’un coach en entreprise facture jusqu’à 1200 euros par jour. Il serait intéressant de voir dans quel mesure le coach accepte ce bénévolat dans le long terme.

5. Pour mieux diriger, se connaitre soi-même !

Se connaître soi-même sous l’angle du coaching se fait au moyen de questionnaires et de schémas. Des outils de connaissance de soi issus des techniques de coaching sont proposés lors des interventions Talenthéo – tous les intervenants sont en effet coachs certifiés d’organismes privés de formation au coaching et sont donc des professionnels des techniques de marketing issues de théories américaines.

On trouve par exemple la méthode DISC (appelée aussi méthode des quatre couleurs) qui promet, par un questionnaire qui dure un quart d’heure, de classer les gens en quatre catégories, Dominant, Influent, Stable, Conforme. En fonction de son profil on est ensuite amené à composer une équipe qui marche. Au dire des coach, ces couleurs ne sont pas ce qu’il y a de plus important à retenir, mais c’est néanmoins ce que les gens en retiennent, car ils sont applicables facilement !

Et une fois qu’on a identifié sa couleur, on s’entraine à identifier la couleur des autres, pour mieux le manager-contrôler, lui mettant une étiquette dont il n’est lui-même pas forcément au courant. On trouve sur internet des vidéos pour savoir comment manager la couleur rouge par exemple, qui a l’air d’être un problème pour le manager !

Parmi les outils utilisés par les coachs, les prêtres peuvent utiliser des catégorisations. « En nous inspirant de Rick Warren et de ses 5 cercles concentriques, nous avons décrit 6 catégories: le monde, la foule, la famille, le disciple, le disciple-serviteur et le disciple-missionnaire. Pour chaque personne, il y a une petite marche supplémentaire que nous pouvons lui proposer. (40) On aboutit là à une sorte de taylorisation de l’évangélisation.

Pour mieux se connaitre soi-même, on peut aussi remplir un questionnaire sur le site Alpha France à la rubrique « coaching pour la mission »(41). La grille d’analyse permet ensuite de savoir quel est notre type de personnalité !

Répondez spontanément à chacune des questions et notez votre score

  • 1) Pouvez-vous toujours faire face aux situations difficiles ? Oui (5 points Non (0 point)
  • 2) Êtes-vous fier de pouvoir travailler sous pression ? Oui (5 points) Non (0 point)
  • 3) Pouvez-vous rester calme pendant une crise ? Oui (5 points) Non (0 point)
  • 4) Êtes-vous fier de votre exactitude et votre capacité à faire les choses parfaitement Oui (5 points) Non (0 point)
  • 5) Êtes-vous dérangé quand vous voyez des erreurs (petites ou grosses) ?Oui (5 points)§ Non (0 point)
  • 6) Aimez-vous relever le défi de mettre de l’ordre ? Oui (5 points)§ Non (0 point)
  • 7) Êtes-vous motivé par de nouvelles tâches ? Oui (5 points)§ Non (0 point)
  • 8) Laissez-vous des tâches sans les finir parce que de nouvelles tâches vous intéressent ? Oui (5 points)non (0 point)
  • 9) Êtes-vous motivé à l’idée d’explorer différents domaines dans votre mission ? Oui (5 points) Non (0 point)
  • 10) Êtes-vous souvent pressé ? Oui (5 points) Non (0 point)
  • 11) Procrastinez -vous ? Oui (5 points) Non (0 point)
  • 12) Êtes-vous en retard à vos rendez-vous ? Oui (5 points) Non (0 point)
  • 13) Est-ce que bien vous entendre avec les gens est votre priorité ? Oui (5 points) Non (0 point)
  • 14) Pensez-vous savoir intuitivement comment les gens se sentent ? Oui (5 points) Non (0 point)
  • 15) Êtes-vous le plus heureux quand le point de vue de tout le monde est pris en considération ? Oui, (5 points) non (0 point)

On aboutit à un classement « personnalisé » en cinq catégories possibles avec des conseils sous forme d’injonction adaptés à chaque cas : « sois réaliste, sois ouvert, gère ton temps, réussis à ta mesure, pense aussi à toi ».

6. Acquérir une vision pastorale et des compétences relationnelles par le coaching, est-ce donc le secret d’une évangélisation puissante ?

Cette question peut sembler problématique au regard de l’Évangile lui-même. Pourtant, cette confusion de plans se retrouve constamment . Elle engendre des déviances dommageables. En voici deux exemples.

1. On trouve sur le site de la Conférence des Evêques de France l’interview d’un certain Olivier, fondateur de Talenthéo (42).

« Olivier : Ainsi, un curé n’est ni un patron ni un manager, mais un pasteur qui forme des disciples missionnaires à accueillir et accompagner des personnes ne connaissant pas encore bien le Christ. C’est la raison pour laquelle, nous devons aujourd’hui inventer une nouvelle collaboration entre clercs et laïcs.

Question : On pourrait penser que des prêtres, les évêques, des supérieurs de congrégations ont suffisamment de sagesse, de formation et de soutien de l’Esprit Saint pour se passer de coachs !

Olivier : Si Dieu seul convertit les cœurs et donne la grâce du ministère, tous reconnaissent que la grâce ne remplace par une véritable formation à l’intelligence de la foi et à la vie spirituelle. Il en est de même pour la vision pastorale et les compétences relationnelles : la grâce ne remplace pas la nature, elle la perfectionne ! J’ai été très interpellé par la lecture de recherches en théologie pastorale d’origine allemande et anglo-saxonne et surpris de la quasi absence de ce type d’études en France, où la théologie sacramentelle et dogmatique est prédominante.

Vous avez justement choisi comme slogan : « Des pasteurs en croissance pour une Église en croissance ». Que voulez-vous dire ?

Olivier : Je sais que certains sont choqués quand on ose questionner la croissance numérique ! Évidemment, la croissance n’est pas qu’une question de technique humaine, mais regarder si notre communauté grandit ou diminue est un élément intéressant à prendre en compte. « Allez de toutes les nations faites des disciples », demande Jésus (Mt 28). Les chrétiens sont exhortés à témoigner car les personnes qui nous entourent ont soif de connaître le Christ. Mais nous sommes aussi invités à faire grandir notre cœur et nos compétences de pasteur intérieurement pour porter cet élan missionnaire et être attentif aux hommes et femmes aux périphéries de l’Église et de la société. »

Est-ce le coaching qui va donner au prêtre un coeur de pasteur ?

2. Il arrive que les monastères eux-mêmes laissent leurs traditions de côté (la règle de Saint Benoît, vers 550), pour se mettre à l’heure du monde. Ainsi, ce compte-rendu d’une conférence du père You, père abbé de l’abbaye de Maylis (43).

« Les moines ont mené une réflexion sur leur manière de vivre les relations fraternelles et communautaire : comment devenir interdépendant les uns des autres. Priorité a été donnée à l’établissement de relations de qualité entre les frères. La communauté a fait appel à 2 coachs : un psychologue et un coach d’entreprise. Les moines ont partagé par écrit sur plusieurs questions : « Pour moi qu’est ce qui m’anime dans la vie monastique, pourquoi j’ai choisi Maylis, à quoi je me raccroche quand cela ne va pas et qu’est ce qui me donne envie d’avancer ». A partir de là, 3 thèmes de réflexion ont été choisis et réfléchis en groupes : l’équilibre de vie, comment susciter la communication entre frères, réajuster l’accueil des personnes SDF.

Dans cette réflexion, les moines ont expérimenté la confiance, en se montrant faibles, pauvres, vulnérables devant les autres et ont découvert que ce partage de la vulnérabilité construisait plus la communauté et multipliait les forces de vie communautaire. Cela a demandé d’apprendre à s’écouter plus profondément, dialoguer sans être celui qui crie le plus fort, accueillir les vulnérabilités. Des décisions pratiques en ont découlées : libération dans l’emploi du temps chargé des moines de temps de récréation pour dialoguer en profondeur, partage des agendas mutuels pour que tous les membres de la communauté soient partie prenante des décisions et rendus participants, meilleure gestion de l’accueil. Cela a changé le climat de vie la communauté, apporté la paix dans la prière. » (44)

7. Après le psycho-spirituel, le « managerialo-spirituel ? »

Face aux défis du monde moderne, tant au niveau sociologique que technologique, il est bon de savoir s’adapter. Les prêtres, les paroisses, les diocèses, les écoles, sont confrontées à cette dissonance avec le monde. Mais la réponse est-elle à chercher auprès des coachs ? Quant aux dissonances spirituelles, elles sembleraient se diluer dans l’idée d’une religion non plus catholique mais universelle. Pourquoi tous les catholiques ne deviendraient-ils pas évangéliques, après tout, puisqu’il s’agit là précisément d’une communauté en croissance ?

La confusion des plans (il ne s’agit plus du psycho-spirituel, mais du « managerialo-spirituel »…) n’est que trop évidente dans les éléments que nous avons cités. Même si certains éléments de coaching peuvent aider à fluidifier la gouvernance intérieure de l’Église, penser que donner une formation managériale en tant que telle aux prêtres et futurs prêtres soit indispensable est très certainement une très grave erreur.

Il est vrai que la crise actuelle des abus sexuels a pu mettre en lumière des problèmes de gouvernance dans l’Église. Mais il est clair qu’une instrumentalisation et une récupération du rapport de la Ciase va être tentée pour ouvrir encore plus grand la porte aux coachs Talenthéo, comme on peut déjà le lire sur le site (45).

Transposer les méthodes d’entreprise dans la gouvernance de l’Église, en faire le fer de lance d’une conversion pastorale, c’est se tromper de registre et confondre les plans surnaturel et humain. C’est aussi demeurer dans un schéma clérical, maintenant en voie d’être dépassé grâce à une saine collaboration entre prêtres et laïcs, dans un esprit synodal.

« Une Église qui se concentre sur l’efficacité de son organisation est déjà morte » !

C’est ce que le pape François écrit dans sa Lettre aux Oeuvres Pontificales Missionnaires (21 mai 2020) (46), et cela peut sembler prophétique, au regard de la question qui nous préoccupe ici, pour nous orienter tout autrement :

« Un autre trait de l’œuvre missionnaire authentique est celui qui fait référence à la patience de Jésus qui, aussi dans les récits de l’Évangile, a toujours accompagné les étapes de croissance des personnes avec miséricorde. Un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut rendre le cœur de Dieu plus heureux que les grands pas de ceux qui avancent dans la vie sans grandes difficultés. Un cœur missionnaire reconnaît la condition réelle dans laquelle se trouvent les personnes réelles, avec leurs limites, leurs péchés, leurs faiblesses, et se fait « faible avec les faibles » (1 Co 9, 22).

Sortir” en mission pour atteindre les périphéries humaines ne signifie pas errer sans direction et sans sens, comme des vendeurs impatients qui se plaignent parce que les gens sont trop frustes et primitifs pour s’intéresser à leur marchandise. Il s’agit parfois de ralentir le rythme, pour accompagner ceux qui sont restés au bord de la route. Parfois, il faut imiter le père de la parabole du fils prodigue, qui laisse les portes ouvertes et scrute l’horizon chaque jour en attendant le retour de son fils (cf. Lc 15, 20).

L’Église n’est pas une douane, et quiconque participe de quelque manière que ce soit à la mission de l’Église est appelé à ne pas ajouter des fardeaux inutiles à la vie déjà chargée des gens, à ne pas imposer des voies de formation sophistiquées et pénibles pour profiter de ce que le Seigneur donne avec facilité. Ne pas mettre d’obstacles au désir de Jésus, qui prie pour chacun de nous et veut guérir et sauver tout le monde.

Surtout en ce temps-ci, il ne s’agit pas d’inventer des formations « réservées », de créer des mondes parallèles, de construire des bulles médiatiques dans lesquelles on fait écho à ses propres slogans, à ses propres déclarations d’intention, réduites à de rassurants « nominalismes déclaratifs ». J’ai rappelé en d’autres circonstances, à titre d’exemple, que dans l’Église, il y en a qui continuent à lancer avec emphase le slogan : « C’est le temps des laïcs ! », mais en attendant, l’horloge semble s’être arrêtée.

Fonctionnalisme. Les organisations autoréférentielles et élitistes, y compris dans l’Église, finissent souvent par tout miser sur l’imitation des modèles mondains d’efficacité, tels ceux imposés par la concurrence économique et sociale exacerbée. Le choix du fonctionnalisme garantit l’illusion de « résoudre les problèmes » avec équilibre, de garder les choses sous contrôle, d’augmenter sa propre importance, d’améliorer l’administration ordinaire de ce qui existe. Cependant, comme je vous l’ai déjà dit lors de notre rencontre de 2016, une Église qui a peur de compter sur la grâce du Christ et qui se concentre sur l’efficacité de son organisation est déjà morte, même si les structures et les programmes en faveur des clercs et des laïcs “auto-engagés” devaient durer des siècles.

Comme je vous l’ai déjà dit lors d’une rencontre, ayez la promptitude et la disponibilité de Marie. Lorsqu’elle est allée voir Elisabeth, Marie n’a pas agi à titre personnel : elle est allée en tant que servante du Seigneur Jésus qu’elle portait dans ses entrailles. Elle n’a rien dit d’elle-même, elle n’a fait que porter le Fils et louer Dieu. Ce n’était pas elle la protagoniste.  Elle est allée comme la servante du seul protagoniste de la mission. Mais elle n’a pas perdu de temps, elle est allée en toute hâte pour assister sa parente. Elle nous enseigne cette disponibilité, cette promptitude, cette hâte de la fidélité et de l’adoration. »

Question conclusive. Le management, en faisant mine de se superposer au ministère presbytéral, ne finira-t-il pas par l’absorber et le modifier entièrement ?

Le prêtre et la communauté chrétienne locale n’ont rien à voir avec un super-manager, entouré d’autres super-managers hyper-compétents, efficaces, néo-pélagiens. Ce sont deux modèles incompatibles.

La « croissance » que le managerialo-spirituel nous vend risque de n’être qu’un ballon de baudruche rempli de techniques importées. Derrière c’est le vent du relativisme et du subjectivisme qui risque de remplacer le souffle de l’Esprit de Jésus-Christ et de sa croix. La croissance, c’est la grâce de Dieu qui l’accomplit (ou pas) à travers un saint prêtre tourné vers Dieu au coeur d’une communauté sanctifiée. C’est l’affaire du Seigneur.

Cette nouvelle pastorale honorera-t-elle toutes les personnes qui n’entrent pas dans son éclat très artificiel ? Où sont les malades, les égarés, les personnes seules, les vieux, les plus pauvres, les blessés de la vie, les timides ? Y-a-t-il un regard pour la pauvre vieille qui donne deux sous de son nécessaire ? Y-a-t-il une attention pour la brebis égarée ? Ou faut-il arborer une mine réjouie pour entrer dans le cénacle de ceux qui savent, de ceux qui sont admis, de ceux qui sont compatibles « manageriellement » ?

Non pas que certaines méthodes ne soient pas utiles et pertinentes dans des domaines qui leur sont spécifiques. Mais vouloir les imposer aux prêtres relève d’une idéologie de la performance bien éloigné du ministère sacerdotal, et pour tout dire, de l’Évangile.

Notes

1 Anne France de Boissière, blog de la communauté de l’Emmanuel.

N.-B. : Les citations issues des différents sites, dans cet article, sont susceptibles de disparaitre du web, car on est dans une logique de marketing, où les témoignages font office de réflexion et disparaissent sans laisser de trace pour être remplacés par d’autres.

2 Guide pratique pour des paroisses transformées, ed de l’Emmanuel, octobre 2021

3 https://emmanuel.info/paroisses-transformees-changer/

4 https://emmanuel.info/paroisses-transformees-changer/

5 Talenthéo https://www.talentheo.org/post/talenth%C3%A9o-vu-par-le-p%C3%A8re-gilles-rousselet

6 https://emmanuel.info/paroisses-transformees-changer/

7 https://transformationpastorale.fr/processus-de-disciples-missionnaires/

8 Site international coaching federation

9 Site université catholique de l’Ouest, DU de coaching

10 Julia de Funès, Le développement (im)personnel. Le succès d’une imposture, Ed. De l’Observatoire, 2019.

11 www.mm2i-potentialis.fr

12 Elizabeth Lecoeur, Gestion des compétences, le guide pratique, de Broeck, 2008

13 https://www.talentheo.org/post/une-formation-%C3%A0-la-relation-et-au-gouvernement

14 https://www.talentheo.org/post/pere-blayac-accompagnement-diocese

15 https://www.talentheo.org/post/pere-blayac-accompagnement-diocese

16 frjamesmallon.com

17 Cela correspond à l’époque de la création d’Alpha International, pour le développement global d’Alpha.

18 Le titre original en Anglais se traduit ainsi : « Renouvellement divin : d’une paroisse de maintenance à une paroisse missionnaire ». Le titre choisi pour l’édition en Français est le suivant : « Manuel de survie des paroisses. Pour une conversion pastorale ». Editions Artège.

19 Page web disparue au moment où nous rédigeons le livre

20 Global Alpha Training – intro 2 – YouTube

21 « Une Eglise n’est en bonne santé que si elle est missionnaire », La Croix, 15/01/20016

22 “Rick Warren : “ je me souviendrai de John Wimber comme d’un homme qui aimait vraiment Jésus plus que tout autre chose. J’aimais toujours nos conversations parce que cet amour de Jésus produisait une passion peu commune dans sa vie qui était contagieuse. Cela me manquera.”.

23 Le Toronto Blessing explose en 1994, alors que James Mallon étudie au séminaire à Toronto. Il n’en parle jamais. Comment-a-t-il pu ignorer cet événement essentiel du parcours Alpha ?

24 “It’s great to see how Alpha has been used to reach people with the good news of Jesus Christ, who wouldn’t normally come to church. This resource is very complementary to helping seekers connect with The Purpose Driven Life.” http://inplainsite.org/html/rick_warren_new_age.html#RW-Alpha

25 “le parcours Alpha, fondé par mes chers amis Nicky Gumbel, Ken Costa et d’autres amis”. (traduit de l’Anglais) http://inplainsite.org/html/the_alpha_course.html

26 Les 40 jours “40 Days of Purpose” vont à Alpha comme à un gant. Peu importe lequel vous suivez en premier. Si vous avez fait les 40 jours, vous devez faire Alpha : si vous avez fait Alpha, vous devez faire les 40 jours (40 Days of Purpose), parce que ce sont deux programmes similaires, inspirés par l’Esprit-Saint… Alors, en tant qu’auteur de “The Purpose Driven Church” and “The Purpose Driven Life”,moi, Rick Warren, je veux vous dire que j’appuie Alpha à 100%…” (traduit del’Anglais) http://inplainsite.org/html/the_alpha_course.html

27 « This evangelist has a ‘Purpose' », by Cathy Lynn Grossman, USA TODAY,  7/21/2003) (http://www.usatoday.com/life/2003-07-21-rick-warren_x.htm)

28 Site exposingchrislam

29 Blog de l’Emmanuel

30 “ Eglise n’est en bonne santé que si elle est missionnaire”, La Croix, 15/01/20016

[31]https://fr.aleteia.org/2018/10/01/beatrice-pelleau-ou-la-joie-detre-une-femme/

[32] https://www.congresmission.com/intervenant/2044

[33] https://www.ktotv.com/video/00038362/beatrix-et-francois-regis-breaute

[34] L’école de Palo Alto du nom de la ville de Palo Alto en Californie a renouvelé quelques principes de psychologie en intégrant des concepts de la cybernétique et de la théorie des systèmes. Ce courant  est notamment à l’origine de la thérapie familiale et de la thérapie brève dite systémique. L’école a été fondée par Gregory Bateson avec le concours d’autres psychologues.

En 1952, l’anthropologue Gregory Bateson obtient le financement de la fondation Rockefeller pour une étude du « paradoxe de l’abstraction dans la communication ». Bateson réunit une équipe qui intègre le zen (avec Alan Watt, figure emblématique des hippies) et l’hypnose de Milton Erickson.(Voir chapitre sur l’hypnose).

Bateson est fortement influencé par le courant cybernétique, et s’entoure d’un groupe de mathématiciens, logiciens, anthropologues, psychologues et économistes qui s’étaient donné pour objectif d’élaborer une science générale du fonctionnement de l’esprit, rien de moins. Nous ne sommes pas loin des ambitions de la fameuse gnose de Princeton.

L’épouse de Georges Bateson est Margaret Mead (anthropologue) qui s’est appuyée sur ses études de sociétés néolithiques en Nouvelle Guinée et en Polynésie pour remettre en cause les concepts judéo-chrétiens de sexualité et d’organisation familiale.

35 Site talenthéo : https://www.talentheo.org/coachs-talentheo

36 Site de la conférence des évêques de France https://eglise.catholique.fr/actualites/456482-talentheo-des-talents-au-service-de-leglise/

37 Ce parcours est maintenant repris par Alpha https://transformationpastorale.fr/category/actualite/

38 https://www.talentheo.org/post/formation-integrale-seminaristes

39 Lettre aux oeuvres missionnaires Pontificales, décembre 2021

40 Blog de l’Emmanuel

41 https://transformationpastorale.fr/wp-content/uploads/2020/05/Questionnaire-connaissance-de-soi-Drivers.docx

42 https://eglise.catholique.fr/actualites/456482-talentheo-des-talents-au-service-de-leglise/

43 Le Père Abbé François You a présenté au Père Abbé Général sa démission de la charge abbatiale, à l’occasion de la visite canonique régulière (déc. 2021).

44 site de la paroisse saint Pierre de Plaisir

45 https://www.talentheo.org/post/rapport-de-la-ciase-quel-enjeu-pour-talenth%C3%A9o

« Les recommandations du Rapport de la CIASE et les résolutions des évêques confirment la mission de Talenthéo au service des enjeux de l’Eglise. Face à cet enjeu, nous devons exercer notre responsabilité de coachs professionnels chrétiens, prendre en compte le contexte de gouvernance, approfondir l’ecclésiologie (autorité et communion) dans l’esprit de Vatican II et notre propre conversion personnelle, en nous remettant sans cesse à la miséricorde du Seigneur. »

46 https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2020-05/pape-message-oeuvres-pontificales-missionnaires.html Le texte est long, et il mérite d’être lu et médité !

P.-S. : À partir du réseau Talenthéo, attaché à la notion de vocation professionnelle, on peut faire un lien avec l’Institut de la vocation, qui diffuse la méthode d’orientation CGP (voir l’article sur ce blog), et le réseau Vocare, réseau de consultants en orientation, qui souvent s’occupent de la « réorientation » des séminaristes qui quittent le séminaire. Certains coachs n’hésitent pas à parler de la vocation professionnelle du prêtre, preuve supplémentaire de confusion des plans. Cela pose aussi la question de l’accompagnement des séminaristes qui quittent le séminaire…

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