Abus sexuels dans l’Église : une mauvaise odeur de gnose

Une réflexion du philosophe Damien Le Guay

Article paru dans la revue Prêtres diocésains de décembre 2019. Damien Le Guay est philosophe, essayiste, critique littéraire, conférencier, maître de conférences à HEC, enseignant à l’Ircom.

 «  C’est par une citation de Charles Péguy que Damien Le Guay, philosophe et spécialiste de Charles Péguy, entame sa réflexion. Concernant les « affaires de mœurs », l’auteur propose une approche différente : « une sorte de légitimation « théologique » que les abuseurs se donnent, explicitement ou non, pour « s’autoriser » à commettre de tels actes. Cette approche, peu faite, n’est pas une manière d’excuser mais de monter qu’une mauvaise théologie est souvent à l’œuvre pour justifier de mauvais agissements ». Pour l’auteur, il s’agit d’un « devoir de vérité », pour permettre à « tous ceux qui sont victimes — y compris ceux qui sont dans le déni, dans l’enfermement, dans une culpabilité subie, dans une fausse conception de la solidarité — de sortir de l’étouffement communautaire pour vivre, en vérité, à l’appel du Christ, une vie de charité » d’une part, et d’autre part « de n’être pas complice ». Péguy nous met en garde. « Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire ». « Un chrétien ne peut pas être complice du mal. Il doit le dénoncer — fut-ce au prix de remises en causes intérieures et de déchirements. Il doit être disciple du Christ avant toute autre fidélité — surtout s’il s’agit d’être fidèle à une infidélité, à une trahison, à une corruption des cœurs, des âmes et des corps ». (D.C.)

« Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire. C’est tout un. Ça va ensemble. Et celui qui laisse faire et celui qui fait faire ensemble c’est comme celui qui fait, c’est autant que celui qui fait…/… Complice, complice, c’est pire qu’auteur, infiniment pire ». Charles Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc.


L’Église, celle de France comme celles d’autres pays, est menée par ce que l’on appelle pudiquement des « affaires de mœurs ». Les affaires sortent et avec elles tout un ensemble d’histoires sordides qui mélangent des abus sexuels, des abus d’autorité, des perversions mentales et tout un ensemble d’éléments tous plus condamnables par la morale et par la Loi. Il y a différentes manières d’aborder la question. Pour avoir aidé certaines de ces victimes et avoir, donc, entendu les histoires, je propose ici une approche différente : une sorte de légitimation « théologique » que les abuseurs se donnent, explicitement ou non, pour « s’autoriser » à commettre de tels actes. Cette approche, peu faite, n’est pas une manière d’excuser mais de monter qu’une mauvaise théologie est souvent à l’œuvre pour justifier de mauvais agissements. Et ne pas en passer par la théologie est un défaut d’analyse.

Débutons par trois questions introductives :

► Quel sens du péché a-t-on quand on commet des crimes, des crimes passibles de la justice des hommes et du Jugement de Dieu, avec la certitude que sa foi n’est pas atteinte ? Quelle est sa morale quand on est à même de corrompre les cœurs et les âmes, quand on abuse de la confiance de jeunes gens et de jeunes filles en attente de vérité, sans avoir conscience de faire offense à son Maître et Seigneur ? « Quand un homme peut commettre un crime sans que ce soit un péché il n’est pas chrétien » dit Péguy. Dès lors demandons-nous pourquoi des « hommes d’Église », quand ils exercent une emprise psychique sur des esprits assoiffés de vérité, quand ils vont jusqu’à des viols de corps et de conscience, quand ils satisfont leurs penchants criminels, pourquoi le font-ils avec une sorte d’impunité de conscience, d’auto-impunité ? Ne faut-il pas interroger leurs conceptions chrétiennes, l’idée qu’ils se font de leur foi ? De toute évidence, dans bien des cas, il ne s’agit pas « d’erreurs » de « mauvais gestes » qui relèveraient d’une schizophrénie pathologique, mais d’un système de pensée, d’une sorte de cohérence qui justifie l’incohérence. La schizophrénie n’est pas que psychologique elle est aussi une maladie théologique. La théologie a ses maladies. Elle engendre des « erreurs » des déviances et même des hérésies — au sens des mauvais choix, des mauvaises interprétations, des mauvais chemins de pensées. Un étrange bricolage théologique s’instaure qui finit par « autoriser » l’inadmissible. Alors, se perd, tout à la fois la conscience humaine de commettre des crimes et la conscience chrétienne de commettre des péchés. Comment certains prêtres en sont-ils arrivés à se servir de la foi chrétienne pour gommer l’idée même de « crime » et la conscience même du péché ? Cette énigme doit être comprise en mettant au jour les déviances de pensée, les petits arrangements théologiques crapuleux pour excuser ou justifier les perversités personnelles !

► Il est facile de prendre, dans le christianisme, ce qui nous arrange, ce qui permet d’expliquer et même de justifier ce que je suis ou, pire encore, ce que je fais et qui, objectivement, est contraire aux bonnes mœurs, au respect des consciences, à la vraie charité. Mais est-on chrétien si on se sert de la foi pour justifier ses agissements ? Le P. de Lubac (1), soucieux de tenir l’unité de cette « foi reçue des apôtres » et transmises, de siècles en siècles, nous met en garde : « la foi chrétienne n’existe pas en pièces détachées ». Elle est symphonique et non monophonique. Quand elle résonne, elle nous tient. Quand on se sert de tel élément ou de tel autre, on s’en sert pour justifier sa manière d’être ou d’agir.

► La pensée chrétienne est-elle réductible à tel auteur, à tel livre, à telle pensée à l’exclusion de toute la palette infinie des autres auteurs ? L’auteur est, par définition, celui qui vous augmente. Or, que constatons-nous dans certaines communautés, dans certains enseignements, dans certaines situations où un prêtre finit par devenir « le Père », un « Maître spirituel », l’unique référence intellectuelle, spirituelle et théologique ? Les autres auteurs chrétiens sont exclus des bibliothèques, proscrits des enseignements, bannis du champ de la formation des cœurs et des âmes. Alors, nous sortons du christianisme large, élargi, symphonique au profit d’un rétrécissement clanique, pour ne pas dire sectaire. Et ce comportement de réduction de la focale à une seule pensée, un seul homme, un seul maître, est à l’œuvre, en France, depuis le début du XXsiècle, dans un certain néo-thomisme d’Action française qui fit florès chez certains dominicains. Le P. de Lubac s’est en pris souvent à ce petit milieu fermé sur lui-même, à la « dictature intellectuelle » du P. Garrigou-Lagrange (1877-1964) et du maître de ce dernier, le P. Dehau (1894-1956). Le P. de Lubac critique à la fois le climat intellectuel étouffant pour ne pas dire sectaire et, aussi, la mauvaise lecture thomiste faite par ces thomistes qui avaient fini par prendre le pouvoir intellectuel dans l’Église de France. Or, saint Thomas lui-même, ne répétait-il pas : « Je crains l’homme d’un seul livre ».

Quelles sont les raisons qui laissent à penser qu’il y a un parfum de Gnose (celle-là même qui fut combattue au début du christianisme par Irénée de Lyon) dans les actions et la pensée de nombre de prêtres-abuseurs ?

► La gnose instaure un salut par la connaissance, et une connaissance réservée à certains, ceux qui savent, ceux qui ont l’intelligence de réfléchir, ceux qui « possèdent » un savoir particulier. C’est la raison pour laquelle, ce savoir particulier, qui met les gnostiques en dehors du commun, des autres, les conduits à avoir un sentiment aristocratique de la pensée. Les règles qu’ils s’appliquent à eux-mêmes ne sont pas celles des autres.

► Ajoutons, en ce qui concerne certaines communautés (comme la communauté Saint Jean — au temps de Marie-Dominique Philippe), un savoir particulier lié à une révélation particulière, de nature apocalyptique. Ce dernier, nous dit Paul Airiau (2), considérait que « l’Église vit les attaques ultimes de l’Apocalypse […] mais en même temps un nouveau printemps sous l’égide de l’Esprit Saint ». Il évoquait régulièrement « la dernière semaine que l’Église vit peut-être depuis Vatican II ». Ainsi conclut Paul Airiau, « l’eschatologie structure aussi son catholicisme ». Ajoutons qu’il disait à tous, au point d’avoir eu des remontrances de la part de l’autorité ecclésiale, que la fin du monde allait intervenir subito presto, avant la fin du siècle, en l’an 2000. Cette croyance millénariste renforce la certitude d’être à part. « Les gnostiques » indique Bernard Sesboüé (3) « sont des gens qui ont été les bénéficiaires d’une révélation secrète particulière qui les met au-dessus de l’humanité ».

► Le salut par la connaissance, la constitution d’une caste qui possède la connaissance, la certitude que la connaissance sauve, sont autant d’éléments de la Gnose en opposition avec un christianisme offert à tous — que l’on soit clercs ou laïcs, savants ou ignorants. Soit le salut est offert à ceux qui savent, soit il dépend non de la connaissance mais de la seule charité.

► La Gnose, soucieuse de distinguer la Création et la Révélation (avec l’idée, à l’origine, de deux dieux, celui mauvais qui est l’auteur de la Création et un autre, bon, qui est celui de la Révélation), considère que la matière est mauvaise. La matière et tout ce qui va avec elle et surtout, en ce qui nous concerne, le corps. Il est le lieu de nos actions mauvaises, de nos instincts les plus bas, de nos pulsions soumises aux plus basses parties de nous-mêmes. Et nous n’y pouvons rien. Dans deux documentaires (4) diffusés dernièrement sur les questions d’abus, il apparaît (dans le cas surtout de Marie-Dominique Philippe et de son frère) que les abuseurs œuvrant dans l’Église, ont un profond dégoût pour le corps — le leur et celui de leurs victimes. Dégoût allant jusqu’à un refus de l’hygiène corporelle, de la propreté. De toute évidence, le corps est une nécessité malheureuse, le lieu des passions mauvaises qui sont dans le corps et l’agitent. S’il faut les satisfaire, nul plaisir mais un lâche soulagement d’une mauvaise nécessité. L’acte sexuel alors est sale, comme l’est le corps et comme sont sales les basses passions qui sont en lui.

► Dichotomie complète entre l’âme et le corps. Le corps est une chose, l’âme une autre. Deux entités, deux réalités différentes, deux natures différentes. Il y a là un relent de la pensée grecque selon laquelle le corps est le « tombeau » de l’âme qui est « tombée » là par hasard et aspire, seulement, à retourner de là où elle vient — le « monde des idées » ou le Paradis. Ce dualisme, « entraîne une dévalorisation radicale […] de tout ce qui appartient à la corporalité et à la chair » (5).

S’il y a dichotomie, étanchéité de l’âme, alors ce que le corps fait, l’âme l’ignore. Elle n’en est en rien affectée. Les péchés sont de nature spirituelle. Le corps est dans l’angle mort de l’âme. Alors, tous les crimes faits par le corps sont sans rapport avec le salut de l’âme. Cette manière de penser, permet d’agir en toute impunité ! Les crimes n’en sont pas et les péchés sont d’une autre nature ! CQFD !

► Cette dichotomie est une manière de nier tout ce qui pourrait exister entre l’âme et le corps, de nier tout ce qui unit, par infusion, l’âme et le corps. Négation donc de la chair et de « l’âme charnelle » — selon la belle expression de Péguy. Négation d’un devoir d’incarnation et d’une responsabilité incarnée — une responsabilité ici et maintenant qui s’exerce aussi sur l’intégrité des âmes et des corps de ceux qui sont proches !

Derrière tout cela, une difficulté théologique apparaît : les relations entre Nature et Surnature.

De toute évidence, une tradition puissante a existé dans l’Église, et se prolonge chez certains, et permet à d’autres de « justifier » leurs méfaits : « l’Extrincécisme ». Des années 1930 jusqu’à Vatican II, Étienne Gilson, grand philosophe thomiste, et le P. de Lubac, ont lutté contre cette théologie transmise par des néo-thomistes. Ceux-ci, nous dit le P. de Lubac, ont fait une mauvaise lecture de saint Thomas ; ceux-ci, nous dit E. Gilson, s’inspirent, sans toujours le savoir, du cardinal dominicain Cajetan (mort en 1534) qui « trompe les lecteurs de saint Thomas ». Pour eux, il n’y aurait pas de « désir naturel » de voir Dieu et il y aurait une « juxtaposition » étanche entre la Grâce et la Nature. Entre eux, pas d’échange ; pas d’infusion, une simple juxtaposition de la nature (le corps et les réalités charnelles) et la grâce — l’âme qui appartient par avance au monde de Dieu. Il y aurait deux étages étanches l’un de l’autre. Nous sommes là, (dit à ce propos le P. Congar (6), dominicain, persécuté lui aussi, en son temps, par ces néo-thomistes sectaires), face à une « maladie de la séparation », qui est une « maladie de l’Occident ». Si la grâce est ajoutée, sans lien avec la nature, alors rien de ce qui affecte le corps n’affecte l’âme et inversement. Il ne s’agit plus du salut de la personne, mais du seul salut de l’âme. Or, il y a un « admirable échange » et « l’influx de l’Esprit de Dieu ne demeure pas extérieur à l’homme ».

Or, nous dit le P. de Lubac, « notre vocation surnaturelle est, de la part de Dieu, un appel gratuit » et donc le surnaturel se réalise en l’homme par le fait de l’Incarnation divine. Et Étienne Gilson (8), dans le même sens, indique : « Le secret le plus profond de la philosophie chrétienne est peut-être le rapport, à la fois simple et insondable, qu’elle a la hardiesse d’établir entre la nature et la fin surnaturelle pour laquelle elle est faite, bien qu’il lui soit impossible d’en soupçonner naturellement l’existence et qu’elle n’ait naturellement aucun droit de l’espérer ».

Que conclure ?

Il nous faut penser aussi ces déviances théologiques en même temps que nous devons combattre ces abus des corps, les dénoncer, les mettre au jour quand ils apparaissent. S’il faut augmenter notre vigilance, mettre des mots sur les infamies commises et traîner devant les tribunaux ceux qui relèvent de la justice des hommes, il faut aussi déceler les déviances de la pensée et l’usage frauduleux de la théologie pour s’exonérer des crimes commis. Aller jusqu’à considérer que les vices n’en sont plus quand ils sont « légitimés » par la représentation des corps, des hommes et du péché, a de quoi stupéfier — pour ne pas dire estomaquer. Et pour tant, dans bien des cas, ce « parfum de gnose » explique bien des « bonnes consciences » des abuseurs.

Alors, si nous voulons repartir sur des bases saines, éviter de laisser se reproduire des comportements déviants, liés à une mauvaise théologie, ne faut-il pas extirper le mal par les racines — et les racines théologiques ? Deux raisons à ce devoir de vérité.

► Ce faisant, cela permettra à tous ceux qui sont victimes — y compris ceux qui sont dans le déni, dans l’enfermement, dans une culpabilité subie, dans une fausse conception de la solidarité — de sortir de l’étouffement communautaire pour vivre, en vérité, à l’appel du Christ, une vie de charité.

► Cela permettra aussi, de n’être pas complice. Péguy nous met en garde. « Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire. » Un chrétien ne peut pas être complice du mal. Il doit le dénoncer — fut-ce au prix de remises en causes intérieures et de déchirements. Il doit être disciple du Christ avant toute autre fidélité — surtout s’il s’agit d’être fidèle à une infidélité, à une trahison, à une corruption des cœurs, des âmes et des corps.

Notes

(1) Henri de Lubac, Petit catéchisme sur nature et grâce, Communio-Fayard, 1979, p. 92.

(2) Paul Airiau, L’Église et l’Apocalypse, Berg éditeurs, 2000, p. 176-177.

(3) Bernard Sesboüé, La théologie au XXe siècle et l’avenir de la foi, DDB, 2007, p. 27.

(4) Emprise et abus spirituels, KTO, diffusé le 18 mai 2019 ; Sœurs abusées, l’autre scandale de l’Église, Arte, 5 mars 2019.

(5) Bernard Sesboüé, op. cit., p. 27.

(6) Henri de Lubac, op. cit., p. 28.

(7) Ibid., p. 84.

(8) Cité par le P. de Lubac in Lettre de M Étienne Gilson au P de Lubac, Cerf, 1986, p. 63.

Damien Le Guay a écrit également : « Affaire Santier : ils savaient et n’ont rien dit »

Recyclées : les Travailleuses Missionnaires

Un nécessaire examen de conscience

par Honorat Gonfalon

Pour de nombreux responsables ecclésiaux tant à Rome, qu’à Ouagadougou ou en France, notamment Marseille, la condamnation par le tribunal correctionnel d’Épinal de la Famille Missionnaire Donum Dei (FMDD) en août 2022, doit mettre un terme final à une longue attente de plusieurs années durant lesquelles la politique de l’autruche a été leur principale ligne de conduite.

Désormais, puisque l’on a d’un coup de crosse magique transformé en congrégation religieuse (société de vie apostolique) ce qui était un mouvement de laïcs (tiers ordre carmélitain), il n’y a plus officiellement de sueurs froides à avoir de la part de la Justice Civile. Il n’y a plus de risque de mise en examen puisqu’il n’est pas légalement obligatoire de salarier les membres d’une congrégation religieuse. On peut donc poursuivre comme auparavant le recrutement, la « formation » et l’exploitation dans des entreprises de restauration des Travailleuses Missionnaires de l’Immaculée, plus communément appelées les « TM ».

Toutefois retentit dans l’esprit de certains la prise de position du futur cardinal AVELINE exprimée dans LA CROIX du 11 août 2022. Nous le citons :

« … certaines crises sont salutaires. Le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) et le travail réalisé par l’épiscopat avec l’ensemble des fidèles nous rendent plus vigilants et attentifs aux personnes victimes et nous obligent à un vaste examen de conscience. »

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Recyclé : Laurent Gouttiere

Arnaud Dumouch, recteur de l’Institut Docteur Angélique, communique (août 2022) :

Mon ami Laurent Goutiere se lance dans un cours qui s’annonce passionnant d’histoire de la philosophie sur Youtube. Je ne connais pas de meilleur professeur. C’est donc une grande joie et une grande nouvelle. Certes il ne le fera pas directement pour l’IDA mais dans le cadre d’une chaîne YouTube qui s’appellera : « L’amour de la sagesse ». Cependant, il m’a fait l’honneur de pouvoir intégrer ses cours à la formation de l’IDA. 

Laurent Gouttiere est né en 1962. Il a commencé à se passionner pour la philosophie dès sa jeunesse et a poursuivi aujourd’hui cette quête inlassable de la vérité, désirant ainsi mieux comprendre la personne humaine et la servir. 

Docteur en philosophie et en théologie catholique, il a enseigné en France et à l’étranger durant de nombreuses années. Il lance aujourd’hui cette page Tipeee « Amour de la sagesse » https://fr.tipeee.com/amour-de-la-sagesse, en lien avec le site https://www.artetsagesse.fr et le site https://lecerclephi.com 


Qui est Laurent Gouttiere ? Un ancien Frère de Saint Jean, Marie-Dominique Gouttiere, condamné par la Congrégation pur la Doctrine de la Foi, et reconduit à l’état laïc.

Télécharger le décret de condamnation par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (signé du Cal Müller, 2013)

En mémoire des très nombreuses victimes.

Le temps de la vérification

Communautés, Mouvements, Prélature, le temps de la vérification

par Lorenzo Prezzi, dans Settimana news 03/08/2022

Au cours des derniers mois, plus d’une douzaine d’interventions d’évêques individuels ou de dicastères romains ont eu lieu pour corriger, entretenir ou censurer diverses nouvelles fondations communautaires, des mouvements ecclésiaux et la prélature de l’Opus Dei. Il s’agit d’un signal important à ressentir non pas tant du côté de la discipline, mais plutôt du côté de la vérification, 60 ans plus tard, de l’un des fruits importants de Vatican II.

Charisme, gouvernance, abus et censures

Le phénomène des nouvelles fondations et des mouvements ecclésiaux a été particulièrement vif et luxuriant dans la période immédiatement post-conciliaire, mais sa réception dans le corps global du peuple de Dieu connaît les ajustements normaux de parcours chargés de nouveauté, mais aussi exposés à des erreurs ou à des incertitudes. Il est révélateur que dans les centaines de nouvelles familles ecclésiales, il y a une quinzaine de fondateurs sous surveillance et environ 80 instituts « commissariaux ». Les interventions magistérielles peuvent être regroupées sous quatre rubriques : charisme, gouvernance, abus et censures théologico-liturgiques.

Chaque fondateur ou fondatrice a sa propre compréhension originale de l’Évangile ou d’une partie de celui-ci. Et c’est cette racine évangélique et spirituelle qui donne une forme institutionnelle et un style de vie à une fondation. Précisément parce qu’il s’agit d’un patrimoine spirituel, il n’a pas la rigidité d’une définition juridique et est confié à la mise en œuvre et au renouvellement des générations qui suivent le fondateur. Il existe également un critère essentiel pour la reconnaissance d’un charisme :  » la capacité d’une communauté, d’un institut à s’intégrer dans la vie du peuple saint de Dieu pour le bien de tous  » (François, 11 décembre 2021).

Du côté de la gouvernance, on peut citer la lettre apostolique du 1er novembre 2021 (Authenticum charismatis), qui impose aux évêques de consulter par écrit le dicastère des religieux avant une nouvelle fondation religieuse. Une démarche similaire a été entreprise par le dicastère des laïcs pour la reconnaissance diocésaine des associations laïques.

On notera en particulier le décret général que le dicastère des laïcs a publié le 11 juin 2021. Elle prévoit une discipline commune concernant le choix du modérateur ou président et de son conseil : le choix requiert la participation, directe ou indirecte, de chaque membre ; le mandat est de cinq ans (renouvelable une fois) ; le fondateur peut rester plus longtemps mais avec l’autorisation du dicastère.

La question des abus est une blessure qui traverse les nouvelles réalités ecclésiales et affecte toute l’Église. Elle ne se limite pas à la dénonciation des abus sexuels, mais à l’ensemble des actes indus concernant le pouvoir interne et l’influence sur les consciences. Les interventions visant des positions théologiquement incorrectes ou liturgiquement inacceptables sont plus rares.

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Marie-Madeleine, instrumentalisée par l’ésotérisme new-age

Luis Santamaría

Une femme " maltraitée " dans l'histoire du christianisme… et qui est aujourd'hui prise comme étendard par les sectes, les pseudo-thérapeutes et les groupes ésotériques. Luis Santamaría, membre du Réseau ibéro-américain pour l'étude des sectes (RIES) l'explique dans un article publié dans Portaluz, que nous reproduisons ci-dessous. (Traduit de l'espagnol par D. Auzenet, avec l'aide de Linguee).

Le 22 juillet, l'Église catholique célèbre la mémoire liturgique de Sainte Marie-Madeleine, l'un des personnages qui apparaissent dans les Évangiles en tant que disciple de Jésus. En 2016, le pape François a élevé cette mémoire au rang de "fête", soulignant ainsi le rôle important de ce disciple. Comme l'explique le décret publié par le Vatican à cette occasion, Marie-Madeleine, "appelée par saint Grégoire le Grand "témoin de la miséricorde divine" et par saint Thomas d'Aquin "l'apôtre des apôtres", peut aujourd'hui être proposée aux fidèles comme paradigme du service des femmes dans l'Église". 

Une figure traditionnellement manipulée

Avec des mesures comme celle-ci, on tente de situer correctement l’un des principaux disciples de Jésus-Christ, après une histoire d’erreurs et de manipulations autour de sa figure. Comme on le sait d’après les textes évangéliques, elle était originaire de Magdala et est devenue chrétienne après que Jésus ait chassé d’elle sept démons. Elle a également été le premier témoin de la résurrection. La Bible ne contient guère d’autres informations à son sujet.

Cependant, elle a rapidement été identifiée à une autre femme non nommée dans l’Évangile : une pécheresse publique qui a lavé les pieds de Jésus avec ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux, puis a versé sur eux un parfum coûteux. La tradition chrétienne l’a donc considérée comme une prostituée. Et il y a même eu une autre confusion dans le christianisme primitif, l’identifiant avec Sainte Marie Égyptienne, une ascète des IVe-Ve siècles, comme en témoigne l’iconographie, qui montre si souvent Madeleine comme une « pénitente ».

Bien que tout soit désormais clair au sujet de cette femme, l’ésotérisme contemporain l’exploite pour répandre des idées fausses sur l’identité et la mission de Jésus. Tout comme les anciens gnostiques proposaient parfois Marie-Madeleine comme dépositaire des enseignements secrets du Maître (il existe même un Évangile de Marie-Madeleine), divers groupes et auteurs de notre époque continuent de l’exploiter pour attirer, surtout, les femmes en quête spirituelle, en raison de l’attrait de sa silhouette.

Ludovico Brea

Le féminin sacré, le Graal… encore le Da Vinci code ?

Ce n’est pas un hasard si les réseaux sociaux voient augmenter au mois de juillet les publicités payantes avec la revendication du disciple du Christ. L’un d’entre eux, très populaire, est celui du « Sommet de Magdala », qui, sous une apparence sérieuse et même académique, porte le sous-titre « Marie-Madeleine, du mythe à l’histoire » et qui se tiendra à Madrid (avec retransmission virtuelle, bien sûr). Il promet les recherches les plus récentes grâce à « une approche non ecclésiastique de la véritable figure de Marie-Madeleine et de son héritage ».

Mais une lecture approfondie révèle rapidement sa véritable orientation, en soulignant qu’elle montrera sa relation avec le Saint Graal, le symbolisme de son expulsion de sept démons (une allusion aux sept chakras ou centres d’énergie), si elle connaissait les plantes médicinales, son héritage chez les Cathares et les Mérovingiens… Toute une liste de thèmes communs à l’imaginaire ésotérique. « Une femme clé dans l’histoire de la spiritualité et du féminin sacré », peut-on lire. Ce qui confirme cette orientation clairement New Age, prête à attirer un public croyant et non croyant.

Le message sous-jacent n’est pas sans rappeler le roman Da Vinci Code (Dan Brown), qui a connu un grand succès en popularisant des idées ésotériques sur une prétendue descendance de Jésus et de Marie-Madeleine. Et il ne s’agit pas seulement d’une impression de lecteur, mais d’une accroche publicitaire expresse, comme on peut le voir sur le site web du sommet : « Si vous êtes de ceux pour qui le Da Vinci Code ne suffisait pas, voici l’occasion de découvrir une figure féminine, en avance sur son temps, qui a changé le monde ».

Jésus en tant que kabbaliste

Parmi les différents intervenants, la « promotrice du sommet » : Maravillas de Magdala. Qui est-elle ? L’information officielle de l’événement la présente comme « et directrice de l’Université de la Conscience Fleur de Lis, auteur de la Kabbale évolutive© ». Une technique « basée sur la Kabbale essénienne et les connaissances kabbalistiques de Marie-Madeleine et de Jésus de Nazareth ». Ainsi, en plus de faire faussement endosser le kabbalisme (ésotérisme aux racines juives) à Jésus, elle recourt une fois de plus à l’appropriation de la figure du Christ – et, à cette occasion, également de son disciple – pour diffuser une sagesse spirituelle spéciale et exclusive, qui fait même l’objet d’un copyright.

Elle se présente comme une thérapeute, coach et enseignante essénienne, et son site web explique qu' »en l’an 2020, Maravillas de Magdala fonde l’Université de la Conscience de la Sagesse Fleur de Lis, une Université pour l’âme et sans frontières ». Avec un langage d’auto-assistance, elle offre ses services en tant qu’enseignante spirituelle pour enseigner « la vérité sur le sens du monde », avec des réflexions telles que celle-ci :

« Ce qui arrive dans nos vies n’est ni bon ni mauvais… tout ce qui nous arrive sont des opportunités importantes d’apprentissage et d’amélioration qui nous conduisent à être la meilleure version de nous-mêmes et à prendre le contrôle de nos vies ».

Des doctrines aux pseudo-thérapies

L' »université » inventée par cette femme vise à « former un réseau mondial d’âmes, aidant la planète dans son processus d’ascension, où ensemble nous construirons une nouvelle ère, avec une nouvelle humanité éveillée et consciente ». À cette fin, elle diffuse des idées qui mélangent des éléments d’origines les plus diverses.

Dans son autobiographie, Maravillas de Magdala explique qu’on lui a diagnostiqué une fibromyalgie dans sa jeunesse et que, dans son désespoir, elle s’est tournée vers les thérapies alternatives les plus en vogue : « Naturopathie, homéopathie, constellations familiales, transgénérationnelles, bioévolution consciente et un long etc. Mais ce qui m’a fasciné et a complètement changé ma vie, c’est la Kabbale », confie-t-elle. C’est pourquoi, conclut-elle, « j’ai tout quitté pour me consacrer à mon véritable objectif qui est la Kabbale évolutive et la mettre au service du monde pour son évolution et sa guérison ».

Dans ce but de « guérison » et avec l’aide d’autres « thérapeutes », son entreprise – basée en Espagne – propose des formations à la kabbale, au tarot, à la connexion avec les anges, aux annales akashiques, aux runes, au Cours en Miracles… et des services de thérapie en ligne, auxquels on ne peut accéder qu’avec un mot de passe après avoir payé entre 55 et 195 euros.

Elle organise également des « voyages d’initiation » en Israël. Malgré leur ressemblance avec un banal pèlerinage en Terre Sainte – puisque les mêmes lieux sont visités – les activités menées sont loin d’être chrétiennes. Ce sont des méditations pour se connecter « à notre guide intérieur » (à Capharnaüm), « à l’énergie de Jésus » (sur le mont des Béatitudes), ou dans la ville de Magdala « une invocation à l’énergie féminine et à la communion sacrée entre hommes et femmes ».

De nombreuses autres propositions

Le commerce New Age inventé par la femme qui se fait appeler Merveilles de Magdala n’est pas la seule tentative actuelle de manipuler la figure de Marie-Madeleine dans un environnement ésotérique. Nous pourrions citer ici des dizaines d’exemples, et même davantage si nous élargissons le spectre géographique et linguistique.

Mais sans quitter le contexte hispanophone, une « psychothérapeute, écrivain et artiste » qui s’annonce également sur Facebook, Ángeles Blanco Juárez, a écrit une œuvre au double titre : Yo, María de Magdala y Orioto y El Hombre de los ojos de color Avellana (Moi, Marie de Magdala et Orioto et L’homme aux yeux noisette). Curieusement, l’auteur elle-même déclare que « ce n’est pas un livre documenté » et explique comment elle l’a écrit : « Je me suis connectée, par des états intérieurs très profonds, à tous les contenus que j’ai mis en mots ».

Et quel est son contenu ? Le résultat d’un événement prétendument extraordinaire : Ángeles Blanco « fait le lien avec l’être de Marie de Magdala (plus connue sous le nom de Marie-Madeleine), en racontant la merveilleuse transformation qu’a représentée pour cette femme l’entrée dans la vie de Jésus« . Et il tombe dans le cliché de la relation d’amour entre le Christ et son disciple, écrivant qu’« elle éveille en lui un amour inconditionnel pour Jésus en tant qu’homme et en tant qu’être qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant pour personne d’autre ». Il raconte de manière parfaite comment ces deux personnes, ces deux êtres, se sont aimés ».

Des exemples comme ceux-ci nous montrent clairement deux choses. La première est que toute approche sérieuse de la figure de Marie-Madeleine doit se fonder fidèlement sur les textes bibliques et ceux de l’antiquité chrétienne, en tenant compte des méthodes éprouvées de la recherche historique. Et la deuxième leçon : méfiez-vous de nombreux individus et groupes qui se cachent derrière une Marie de Magdala composée sur un coup de tête pour attirer des adeptes et des fonds.