Deux phénomènes mystiques hors du commun divisent aujourd’hui le monde catholique : les visions de la vie de Jésus en Palestine de Maria Valtorta (publiées en dix gros volumes sous le nom de « l’Evangile tel qu’il m’a été révélé ») , et les apparitions attribuées à la Vierge Marie, « la Gospa », à Medjugorje .
Curieusement ces deux manifestations revendiquées par leurs admirateurs comme d’origine divine sans que l’Église ne les aient jamais reconnues comme telles ont de nombreux points communs. Toutes deux sont ce que l’on appelle des «prodiges», des phénomènes si extraordinaires qu’il semble en effet tentant de les attribuer à Dieu. Pourtant le Christ lui même nous affirme (Mt 24,24) que les prodiges ne viennent pas tous du Ciel : « En effet de faux messies et de faux prophètes se lèveront et produiront des signes formidables et des prodiges, au point d’égarer, s’il était possible, même les élus ». Il est surprenant que pareil avertissement du Seigneur soit si facilement oublié.
Les deux manifestations ont aussi en commun d’être une parodie d’événements reconnus. Si les défenseurs de Medjugorje présentent ces apparitions comme une continuation de Fatima, c’en est plutôt la caricature. Il avait été confié aux voyants de Fatima un secret en trois parties. Ici six voyants ont reçu ou doivent recevoir chacun individuellement dix secrets ! Le célèbre miracle de Fatima avait été annoncé aux enfants trois mois plus tôt et s’est produit en effet à la date indiquée devant une foule immense venue spécialement pour y assister. A Medjugorje un miracle permanent « le Grand Signe » a été annoncé dès le début des apparitions pour « bientôt, très bientôt » mais on l’attend toujours plus de quarante ans plus tard. Quant aux écrits de Maria Valtorta ils semblent avoir pris pour modèle le « Petit Journal » de Sainte Faustine, auquel ses promoteurs le comparent volontiers : Jésus disait à Sœur Faustine « Tu es la secrétaire de ma Miséricorde », les admirateurs de Maria font d’elle « le porte-plume de Dieu »…
L’Unité est un très bel idéal que tous cherchent depuis toujours. Le psaume 121 chantait la joie de monter vers le Temple de Jérusalem, « ville où tout ensemble ne fait qu’un. » Et Jésus, avant de vivre positivement sa mort, ne pensant même pas à lui mais à ses apôtres, leur livra le fond de son cœur : « Que tous soient Un. »
Beaucoup depuis lui ont emboîté le pas en promouvant une spiritualité de l’Unité. Le Concile Vatican II (1962-1965) présente l’Eglise en citant saint Cyprien (+258) : « un peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit-Saint. »
C’est vrai, c’est bon, c’est beau. A cette précision essentielle près de tenir compte de l’altérité, et donc de la diversité, dans l’unité. Je reprends la belle formulation qu’en a faite le jeune dominicain David Perrin dans une homélie de l’an dernier :
« Le Père et le Fils sont l’un dans l’autre, certes, mais ils ne sont pas, de manière indistincte, l’un ou l’autre, l’un et l’autre. Autre est le Père, autre est le Fils, mais ils ne sont pas autre chose. »
C’est un des fondements de la foi chrétienne que l’Église a trouvé au cours des siècles en méditant le mystère de la Trinité et celui de la vraie personnalité, à la fois humaine et divine du Christ. Le Concile de Chalcédoine (451) a donné les termes définitifs. Il faut tenir l’ensemble « sans confusion… ni division ».
Au milieu du siècle dernier a surgi dans l’Église un de ces mouvements qui a soulevé des foules de chrétiens et que la hiérarchie s’est empressée d’accueillir : le mouvement des Focolari fondé par la célèbre (et célébrée) Chiara Lubich (+2008). La beauté de l’Unité était proposée en tête de gondole. C’était fabuleusement attirant.
Mais voilà qu’un théologien plus regardant que les évêques et les cardinaux, le père jésuite Jean-Marie Hennaux, a trouvé une brèche dans ce bel ensemble, une faille digne de celle de San Andreas qui pourrait engloutir toute la Californie. Il l’a appelée : l’Unité par absorption.
Quelques extraits seulement d’une lettre de Chiara Lubich du 23 novembre 1950 donnent une idée de la gravité du trou dans la gondole qui finira par faire couler la si belle tête de proue qu’est l’Unité :
« Chaque âme des Focolari doit être une expression de moi et rien d’autre… Leur attitude devant moi doit être un rien d’amour qui appelle mon amour… S’ils sont différents, je les abandonne… L’Unité est donc l’Unité et une seule âme doit vivre : la mienne, c’est-à-dire celle de Jésus parmi nous, qui est en moi. »
Comment ont fait les plus hauts responsables de l’Église pour ne pas s’apercevoir de cette hérésie ? Je n’en sais rien. Sans doute comme tous les autres grands mouvements spirituels dont les failles sont mises à jour depuis la mise en cause des Légionnaires du Christ et dont la liste ne cesse de s’allonger. Ils coulent les uns après les autres.
C’est pourtant simple. On a le remède dans la Tradition : l’Unité oui, mais sans confusion ni séparation. L’Esprit-Saint qui a toujours la solution avait déjà donné la réponse : c’est Lui qui fait l’unité dans la diversité et à partir de la variété. La phagocytose n’est bonne et utile qu’en biologie. Dans la spiritualité, « l’unité par absorption » est une monstruosité théologique qui cause des dégâts irréparables.
Aucun chrétien ne peut reprendre à son compte l’expression du chevalier de Hadoque dans « Le trésor de Rackham le Rouge » dans les Aventures de Tintin par Hergé : « Que le grand Cric me croque ! » Ce cri n’est que pour les perroquets de la forêt qui seuls peuvent le transmettre à travers les siècles.
Luisa Piccarreta (23 avril 1865 – 4 mars 1947), également connue sous le nom de « Petite Fille de la Divine Volonté », est une mystique italienne porteuse, selon ses dires, des stigmates de façon invisible. Une mystérieuse maladie l’a laissée alitée de 16 à 82 ans. Elle a laissé les 10.000 pages manuscrites qui constituent son œuvre principale, Le Livre du Ciel, sur 39 ans.
La lecture de Luisa Piccarreta révèle des pensées épouvantables et insupportables… C’est pourquoi nous avons jugé bon d’avertir les personnes qui deviennent « addicts » de ce genre de littérature… Pour cela, nous avons fait un travail de fond, trop abondant pour être publié sous forme d’articles.
Dans un premier livret, Natalia Trouiller propose une réflexion sur les aspects suivants :
Une diffusion exponentielle grâce à internet
Luisa victime de Jésus
La révélation de Jésus à Luisa, achèvement de son oeuvre
Une hérésie ancienne sous de nouveaux oripeaux : le Joachimisme
Là où Joachim Bouflet ne consacrait que quatre pages à Maria Valtorta dans sa somme au titre explicite, Faussaires de Dieu (2000), c’est cette fois un chapitre entier et fourni qu’il dédie à la « mystique » italienne dans son dernier opus Impostures mystiques paru en mars 2023.
Les articles de Don Guillaume Chevallier publiés en 2021 dans la revue Charitas, les réponses « aussi peu argumentées que violentes, voire haineuses » (p. 139) qui lui ont été faites, et le « bref avertissement » de la Commission doctrinale des évêques de France paru en septembre 2021, qui relève que « la diffusion des écrits de Maria Valtorta s’intensifie depuis deux ans au moins », ont conduit Joachim Bouflet à se plonger dans les quelque 5000 pages de l’Évangile tel qu’il m’a été révélé et ses Cahiers, avec comme il le dit « une patience de chartreux » devant « la mièvrerie et le sentimentalisme du texte ». Si Joachim Bouflet s’appuie à plusieurs reprises sur les travaux de Guillaume Chevallier et rappelle les nombreuses condamnations de l’œuvre par l’Église, reproduisant in extenso l’article de l’Osservatore Romano intitulé « Une vie de Jésus mal romancée » faisant suite à la mise à l’index de 1960, il n’en apporte pas moins sa contribution personnelle aux aspects problématiques de l’œuvre de Maria Valtorta.
De
nombreux anachronismes
Il relève en premier lieu les nombreux anachronismes qui émaillent l’œuvre, alors même que le président de la Fondazione Maria Valtorta ne craint pas d’affirmer dans une conférence de 2018 que « la science archéologique confirme tout ce qui est écrit dans les dix volumes de l’œuvre ». (p. 96) Hélas, certains détails ne résistent pas à l’examen critique, comme ces « coupoles resplendissantes » du Temple de Jérusalem mentionnées à plusieurs reprises par Maria Valtorta qui n‘ont jamais existé que dans son imagination féconde : tant les fouilles archéologiques menées dans les années 1970-1980, que les descriptions de l’historien juif Flavius Josèphe au 1er siècle de l’ère chrétienne démentent l’existence de ces coupoles, qui d’ailleurs ne font leur apparition qu’au milieu du 1er siècle dans le monde romain, mais pas chez les juifs qui préfèrent les toits en terrasse, puis plus tard dans l’architecture arabo-musulmane.
Autre étrangeté,
l’utilisation par Joseph et Jésus d’un tournevis
pour leurs travaux
de menuiserie, outil totalement inconnu jusqu’à la Renaissance qui
voit l’invention de la vis de fixation. Ou encore la présence dans
le récit de plantes importées du Nouveau Monde au XVIèsiècle :
« tous ces anachronismes en termes de végétation équivalent
à faire cultiver par les contemporains de Jésus des pommes de
terre, des tomates ou du maïs » commente ironiquement Joachim
Bouflet.
Dans une veine toute
romanesque, Maria Valtorta conte aussi que Jésus, âgé de 5 ans,
réfugié avec ses parents en Égypte, cherche à reproduire un petit
lac à l’image de celui de Génésareth pour y faire flotter ses
petits bateaux faits de feuilles mortes. Il place les villes bordant
le lac : Magdala, Capharnaüm et… Tibériade.
Problème : la ville de Tibériade n’a été fondée qu’en
l’an 17, date à laquelle Jésus avait une vingtaine d’années.
La description des sacrements
Les descriptions faites par
Jésus des sacrements de l’Église sont tout aussi anachroniques.
Bien que leur nombre définitif n’ait été arrêté qu’en 1274
par le Concile de Lyon (entériné par le Concile de Trente en 1547),
les sept sacrements sont institués par Jésus en personne dans
l’Évangile revisité par Maria Valtorta. (p. 124) Dans un
long dialogue avec l’apôtre Jacques, « Jésus », après
avoir pris soin de définir ce qu’est un sacrement, dans des termes
qui semblent tout droit sortis d’un catéchisme, détaille chacun
avec un luxe de précisions qui n’appartiennent qu’à la
tradition chrétienne ultérieure. Après avoir donné ses
instructions concernant le baptême, l’absolution des péchés,
l’extrême-onction des malades, Jésus codifie également le
« Sacrement
pour les noces de l’homme »,
autrement dit le mariage dont les modalités n’ont été fixées
que progressivement, notamment par le IVè
concile du Latran en 1215. De même le sacrement de confirmation
dont « Jésus » dit qu’il sera donné « par ceux
qui auront reçu la plénitude du sacerdoce ». Or baptême et
confirmation étaient conférés ensemble dans l’Église primitive
avant qu’en 416 le pape Innocent Ier
confie aux seuls évêques la prérogative de confirmer les baptisés.
Le « Jésus » de Maria Valtorta institue également une
« hiérarchie
ecclésiastique »
comme elle le lui fait dire. C’est donc, selon le mot de Joachim
Bouflet, une « Église clefs en main » que livre Jésus.
Plus gênant, l’explication de chacun des sacrements dont l’apôtre
Jacques est le dépositaire en tant que « chef de l’Église
d’Israël » (sic) est faite par Jésus sous
le sceau du secret, selon un mode de transmission caractéristique
d’une gnose.
La personnalité de Jésus
La personnalité de Jésus dans l’œuvre de Maria Valtorta, décrite par Don Guillaume Chevallier comme celle d’un gourou autoritaire et égocentrique revêt un aspect plus inattendu dans l’analyse que tire Joachim Bouflet de certains passages de l’œuvre : celle d’un « Jésus » homo-sensible qui aime « à embrasser, caresser et étreindre ses disciples hommes » (p. 115) Ainsi le troublant baiser que dépose « Jésus » sur la bouche d’un certain Abel de Bethléem, personnage assimilé dans l’œuvre à Saint Ananie.
Le plus favorisé étant sans surprise « le disciple que Jésus aimait » de l’Évangile dans cette scène racontée par Maria Valtorta. Réveillé un matin par un baiser de Jésus sur la joue, Jean, qui « ne porte que ses sous-vêtements », se jette à son cou et se déclare « enflammé d’amour » pour Jésus qui « brûlant d’amour à son tour le caresse ». Un peu confus de tant de fougue amoureuse, Jean fait promettre à Jésus le silence sur cet épisode intime et s’entend répondre : « Sois tranquille, Jean, personne ne saura rien de tes noces avec l’Amour ». Un « Jésus » manipulateur, commente Joachim Bouflet, qui enferme son disciple dans le secret d’une relation équivoque dont il est l’initiateur.
Cette scène se prolonge dans
d’autres effusions scabreuses au fil des chapitres de l’œuvre,
toujours dans le secret et à l’écart des autres disciples :
« Et Jésus reconnaît son Préféré. Il lui tend les bras et
Jean s’y élance […] à peine vêtu avec sa tunique humide,
déchaussé, glacé. « Tu as froid Jean ! Viens ici sous mon
manteau… » […] Ils restent enlacés dans le seul manteau de
Jésus. ». Ou encore au chapitre suivant : « Ainsi
tu es venu. Cela nous sert, à toi et à Moi, à jouir d’un moment
d’amour »
Mais, « nouveauté
ignorée des Évangiles », commente Joachim Bouflet, le
disciple le plus aimé n’est en réalité pas Jean mais Judas
comme Maria Valtorta le fait dire à Jésus dans ses Cahiers,
un Jésus qui va jusqu’à supplier son Père que ce ne soit pas
Judas qui « a dormi sur ma poitrine […] mon ami, mon apôtre »
qui le trahisse. L’apôtre Jacques
est également poursuivi par les assiduités de Jésus : « […]
« Je te baise sur ta bouche, qui devra répéter ma parole aux
gens d’Israël, et sur ton cœur qui devra aimer » […] Ils
restent embrassés longuement et Jacques paraît s’assoupir dans la
joie des baisers de Dieu » Autant de scènes homo-érotiques
qui siéent mal à la relation, même privilégiée, de Jésus avec
ses disciples.
L’entrevue avec Pie XII
Joachim Bouflet apporte également des précisions utiles sur l’entrevue du 26 février 1948 avec Pie XII, en présence des frères servites de Marie, les pères Romualdo Migliorini, directeur spirituel de Maria Valtorta qui l’avait encouragée à écrire ses visions, son confrère Corrado Berti, enthousiasmé par les « dictées » de la « mystique », et leur supérieur le père Andrea Cecchin. Le pape aurait déclaré : « Publiez l’œuvre telle quelle. Il n’y a pas lieu de donner une opinion quant à son origine, qu’elle soit extraordinaire ou non. Ceux qui liront comprendront » Or, c’est le père Berti seul qui rapporte ces propos, avancés comme argument d’autorité par les partisans de Maria Valtorta. Comme le dit l’adage, testis unus, testis nullus. D’autant que le témoignage du père Berti « qui au fil des années s’est montré de plus en plus exalté pour Maria Valtora » (p. 128) allant même jusqu’à recourir à un radiesthésiste pour démontrer que la mystique disait la vérité au sujet du tombeau de Saint Pierre, est largement sujet à caution.
De son côté, le père
Checcin indique seulement que le pape leur a demandé de trouver un
évêque pour l’imprimatur d’usage. Imprimatur qu’obtiendra à
l’été 1948 le père Berti pour un livret de 32 pages, maquette de
L’Évangile tel
qu’il m’a été révélé,
de la part de Mgr Barneschi, évêque in
partibus,
c’est à dire sans diocèse propre à gouverner. Or cet imprimatur,
que les partisans de Maria Valtorta mettent en avant, ne peut être
accordé que par l’ordinaire du lieu où réside l’auteur et/ou
l’éditeur de l’ouvrage, il n’a donc en l’espèce aucune
autorité.
La
personnalité de Maria Valtorta
Joachim Bouflet aborde enfin la personnalité de Maria Valtorta à travers ses écrits autobiographiques. Il note (p. 134) « l’absence de la joie et de la paix caractéristiques de toute authentique expérience mystique » Devant le manque de soutien apporté à son œuvre, elle se pose en victime incomprise de tous, vindicative envers les servites de Marie (dont elle est membre du Tiers-Ordre) qui selon elle l’ont trahie. Ainsi elle fait dire à Jésus que le père Migliorini, adepte pourtant de la première heure, est « un parâtre et un tentateur ». Servites qu’elle qualifie en 1949, au moment où le Saint-Office examine les textes et interdit leur publication, de « rebelles, orgueilleux, menteurs, fraudeurs, tentateurs d’une âme, dépréciant la Madone, coureurs de jupons… » Contrairement aux trois mystiques données en exemple par Joachim Bouflet, qui montrent un grand détachement vis-à-vis de leurs écrits, Maria Valtorta défend bec et ongle son œuvre, constituant même pour cela un dossier avec l’aide d’un avocat… Elle ne trouve sa consolation que dans les paroles de Jésus qui lui déclare notamment : « Aucune âme ne m’a autant vue que toi » et l’appelle son « petit Jean » martyrisé.
Ainsi apparaît-elle
à ses yeux comme la
plus grande voyante de tous les temps,
ce qui n’est guère gage d’humilité. Saint Pie X du haut du ciel
lui donne sa bénédiction, sa mère aussi, de son purgatoire, vient
la réconforter. Sans nier sa sincérité et sa piété, Joachim
Bouflet la décrit (p. 137) comme « une
femme illusionnée et s’illusionnant sur elle-même »,
sans exclure
cependant chez elle des facultés paranormales
sous la forme de « prémonitions » et autres « faits
étranges » évoqués par l’auteur anonyme de Maria
Valtorta, la persona e gli scritti.
En conclusion, plus qu’à Maria Valtorta elle-même, Joachim Bouflet attribue la fraude à ce que l’historien Yves Chiron qualifie de lobby valtortiste qui, à grand renfort de « contre-vérités » et d’« expertises prétendument scientifiques effectuées par divers « spécialistes » auto-institués », continue de défendre le caractère surnaturel des dictées et visions de Maria Valtorta.