La confusion entre for interne et for externe, et les abus de pouvoir spirituels

Lorsque dans une communauté paroissiale, ou résidentielle, on favorise la fraternité, la solidarité dans la prière, le partage, la mise en commun, il est presque inévitable que beaucoup de choses qui relèvent de la vie privée, soient connues dans la communauté. C’est une grâce de partage qui exige discrétion, et confidentialité. Si celles-ci ne sont pas respectées, les conséquences peuvent être graves.

Il est donc indispensable que les prêtres, les laïcs en mission ecclésiale, et ceux qui collaborent au suivi pastoral des personnes, connaissent bien les enjeux du secret, de la discrétion, du respect de la vie privée, et de la défense des personnes vulnérables. Non seulement vis-à-vis de la communauté et des croyants individuels, mais aussi vis-à-vis des autorités. Ce sont des questions importantes qu’il faut approfondir si l’on veut éviter que les abus et les déviances se multiplient.

Un exemple : le livre La déontologie des ministères ecclésiaux (Ed. du Cerf, 2007), un ouvrage publié à l’initiative du Groupe des canonistes francophones de Belgique. On y trouve un chapitre éclairant qui cite dix règles déontologiques des fonctions ecclésiales : 1. Principe général : respect de la dignité des personnes. 2. Devoir de loyauté. 3. Devoir d’exemplarité. 4. Obligation de dignité. 5. Obligation de réserve. 6. Incompatibilités diverses. 7. Devoirs de collaboration et de confraternité. 8. Devoir de conseil. 9. Devoir de formation permanente. 10. Devoir de discrétion et secret professionnel.

C’est ce dernier point que nous voulons aborder ici, en examinant plus profondément la question de la confusion du for interne et du for externe, et de la porte qu’elle ouvre vers les abus spirituels, qui se révèlent suffisamment présents pour qu’on doive y réfléchir.

1. For interne, for externe, la notion la plus détestée des gourous

For externe, for interne, de quoi s’agit-il ?

Cette notion est fondamentale pour le discernement d’une vocation, et pour la vie spirituelle en général. Le for externe est ce que nous faisons au regard de la société, des autres, et dont nous devons rendre compte. Le for interne concerne notre vie privée, la plus intérieure, celle que l’on partage à un accompagnateur spirituel quand il s’agit de notre relation à Dieu, (parfois à un confesseur), en tout cas sous le sceau de la confidence et devant rester en « for interne », c’est-à-dire ne pouvant être communiqué à des tiers sans notre accord.

En droit canonique, il est fait distinction entre le for interne (ou intérieur), correspondant au jugement d’un acte par rapport à sa conscience personnelle, et le for externe (ou extérieur), correspondant au jugement d’un acte par rapport à des critères objectifs externes.

Une confession relève du for interne. Elle est librement accomplie, et les pénitences associées sont librement acceptées. Inversement, un jugement en droit canonique ne peut traiter que du for externe : il se limite à juger des actes ou des paroles objectifs, et a contrario peut imposer des sanctions.

Quelle utilité que cette distinction ?

Dans la vie concrète, cette distinction est une protection primordiale contre la main mise de qui que ce soit, et contre les manipulations et le risque de « mélange des genres ». Dans le monde du travail, on dit : « on ne mélange pas les affaires et les sentiments »… dans le discernement d’une vocation, on ne mélange pas le for interne et le for externe.

Voici quelques exemples : nous allons nous situer dans la paroisse, lieu le plus commun pour le catholique de base. Si on a une responsabilité, un service, que cela aille des fleurs à l’équipe d’animation pastorale, en passant par le conseil économique… En for externe, le curé verra notre attitude, notre tempérament, notre travail, et ce n’est pas un problème. Mais imaginons qu’il sache aussi les éléments les plus privés de notre vie par les relations avec le milieu familial, et ajoutons la connaissance pour lui de notre vie intérieure, soit par la confession, soit par la direction spirituelle, soit par le mélange psychospirituel…

La sagesse de l’Église va séparer les domaines afin qu’une même personne, en l’occurrence le curé dans notre exemple, ne puisse diriger tous les aspects de notre vie chrétienne. Donc si on travaille au service de la paroisse, il est souhaitable que le curé ne soit pas son accompagnateur spirituel, ni d’ailleurs aucun membre de l’équipe pastorale. Ainsi, en cas de conflit dans la vie paroissiale (certes, c’est si rare… n’est-ce pas ?), il n’y aura pas d’interactions entre les domaines.

Exemple d’interactions

Le respect de la distinction entre le for interne et le for externe vient de la longue expérience des moines par rapport au père Abbé, donc de la vie communautaire. Au for externe, dans la vie de l’abbaye, le maître des novices est responsable et peut rapporter les manquements, les défauts (en toute charité), pour un meilleur fonctionnement de l’abbaye. Mais cela n’implique en rien un jugement de la personne, dont il ne connaît et ne doit pas connaître le for interne.

Un autre moine en sera responsable, et qui devra garder le secret, la confidentialité de ce qui relève du spirituel. Il sera habilité à donner un avis positif ou négatif, mais sans jamais livrer le contenu des échanges, afin que la plus entière confiance et la plus entière liberté puissent régner.

Imaginons que cette demande pourtant traditionnelle et répétée de l’Église ne soit pas respectée : changeons de milieu et allons chez les femmes consacrées dans un couvent de contemplatives. Une mère supérieure connaissant le détail au for interne et au for externe de la vie d’une novice, pourra interpréter à sa manière ce qu’elle verra au for externe en fonction d’une confidence au for interne… et commettre ainsi de graves erreurs de jugements. Sans compter qu’elle aura alors tout pouvoir sur la personne qui se croira jugée par une décision, un changement de statut, en fonction de ses confidences. D’où la demande de l’Église de ne pas permettre un tel pouvoir concentré en une personne.

Protections et garde-fous

Le for interne et le for externe seront toujours répartis sur deux personnes ne pouvant mettre en commun que le résultat final d’une décision (accepter quelqu’un dans la vie religieuse, par exemple, ou au sacerdoce), sans que jamais le for interne ne soit divulgué. Ce respect reste la meilleure protection qui soit contre les risques de dépendances affectives vis-à-vis du supérieur, de la supérieure, du responsable, etc. dépendances possibles d’un côté, mainmise affective possible aussi de l’autre.

Autre protection, le for externe : ce qui se voit du comportement dans une vie communautaire, paroissiale, associative, n’est jamais laissé au regard d’une seule personne, mais toujours de plusieurs, dont la bienveillance et l’expérience évitent qu’une personne ne soit écartée pour cause d’incompatibilité de tempérament, ou encore par manipulation.

Peut-être faut-il dire un mot ici sur ces configurations psychologiques qui savent habilement transformer le for externe en un semblant de for interne ! Il peut arriver qu’un responsable pastoral (un curé de paroisse par exemple), brillant intellectuel, assez séducteur et discrètement manipulateur, établisse une réelle emprise sur les personnes proches qu’il place en responsabilité autour de lui, arrivant ainsi à tout manœuvrer comme il l’entend. Cela ne lui est possible qu’en privilégiant une forme de relation duelle et intimiste, manipulatrice par un mélange de séduction et d’affectivité, en dehors ou au-delà des « équipes » coresponsables… S’il sait se rendre indispensable à sa hiérarchie ecclésiastique, il peut devenir un fin carriériste, roulant subtilement dans la farine tout son petit monde… Les dégâts engendrés par le carriérisme manipulateur sont difficiles à circonscrire dans l’Église, parce que consentis de part et d’autre, un peu comme dans un couple.

Les conséquences du mélange des genres : la dérive sectaire

L’observation du phénomène sectaire met toujours en exergue le « gourou » et sa capacité à tout gérer d’une personne. Au for externe, il décidera des fonctions, des postes, du travail, des horaires, de la rémunération, des changements arbitraires pour mettre quelqu’un d’autre à la place. Au for interne, il appuiera ses décisions « visibles » d’arguments invisibles et privés : je fais cela à cause de ce que tu m’as dit, en fonction de ce que je sais de tes relations, de ton passé, de tes désirs humains et spirituels.

Le cas du confesseur : les péchés (for interne) sont confessés à l’extérieur

Les péchés, qui relèvent du for interne, de la vie privée, se disent à l’extérieur du cercle habituel de vie. Ainsi, dans les monastères, dans les communautés catholiques qui connaissent ces exigences canoniques, le confesseur n’est pas un membre de la communauté et l’on est toujours libre, absolument libre, de se confesser à la personne de son choix.

Bien sûr, nous partons du principe que le confesseur respecte le secret de la confession. Mais s’il se trouve aussi être l’accompagnateur spirituel, le responsable de la paroisse ou de la communauté, il risque de mélanger les modes d’action. Et de se retrouver en position de toute puissance, au moins dans l’esprit de ceux qui vivent ces confusions des genres.

Remarquons au passage que normalement un évêque ne confesse pas les prêtres de son diocèse. Nous parlons ici de la confession régulière. Le droit canonique impose la distinction for interne, for externe et Rome veille à ce que les constitutions et statuts concernant toute vie communautaire respectent ce point qui est universel dans l’Église et a été introduit par l’ordre des Sulpiciens où le père supérieur n’est jamais le confesseur ni le directeur spirituel.

Au Conseil qui prend les décisions (sacerdoce, entrée dans la communauté, décisions de vie et de mission), l’accompagnateur spirituel sort lorsqu’on parle de celui qu’il accompagne, et il a interdiction de dévoiler quoi que ce soit de l’accompagnement spirituel. Le dictionnaire de spiritualité rapporte que le mélange des fors et les abus, dans de nombreux ordres et communautés, amenèrent à généraliser la prudence des Sulpiciens. L’article 130 du droit canon indique, à la suite de cette décision, que celui qui gouverne n’accompagne pas au for interne, bref, que les fors externe et interne doivent être séparés.

Et le psychologue, dans tout cela ?

Le psychologue relève du for interne d’une certaine manière, de la vie privée, mais pas spirituelle. Par exemple, pour le discernement d’une vocation sacerdotale ou consacrée, les responsables du discernement peuvent demander que la personne rencontre un psychologue pour que soit mis en place ou vérifié des éléments de la personnalité, de l’autonomie affective ou encore de l’équilibre psychique, mais ces mêmes responsables n’ont pas à savoir les événements qui relèvent de la psychologie de la personne, encore moins à les divulguer.

Il s’agit du droit de toute personne à la bonne réputation. C’est donc le for externe qui dira les manques et permettra de conseiller des entretiens psychologiques extérieurs. Le for interne spirituel et le for interne psychologique doivent donc eux aussi être distingués et séparés dans l’accompagnement et confiés à des accompagnateurs distincts.

Le maxi-gourou spi et psy

En termes de mélange du for interne, du for externe, du spirituel et du psychologique, les dérives sectaires font toujours l’impasse sur ces notions fondamentales, et pour cause. Dans une même communauté ou association, la prise de pouvoir sur les personnes se fera aussi par le biais psychologique : connaissance de l’histoire et des blessures intimes de la personne, autorité spirituelle plaquée sur ces mêmes personnes et autorité « financière » ajoutée s’il s’agit d’une communauté de vie sous le même toit.

Quelle que soit la vie consacrée concernée, le suivi psychologique ne doit jamais être fait en interne dans une communauté ou association chrétienne, afin de préserver la liberté des personnes et de réduire les interactions : prise de pouvoir, lutte d’influence, divergence d’analyse dont souffrirait la personne ainsi prise en étau, risque de concertation au mépris du secret de l’accompagnement, gaffes variées et indiscrétions qui fusent vite dans un cercle restreint !

Si la même personne gère les postes communautaires importants, le suivi spirituel et psychologique, et même la confession, on voit l’emprise qu’elle peut ainsi prendre sur les personnes, surtout les jeunes. Il peut en résulter un véritable formatage, une perte d’identité, le contraire de l’esprit de discernement qui, lui, fait sortir du flou, du mimétisme et de l’infantilisme en établissant des distinctions à la lumière de l’Esprit Saint.

Une bonne distinction des états de vie, du for interne et externe, du suivi psychologique

Il reste à aborder un point important de protection : la distinction des états de vie, lorsque la vocation est aussi un appel à la vie communautaire. Il est demandé par Rome et les évêques de séparer les branches d’état de vie dans une même famille spirituelle. Concrètement, cela concerne le fait de ne pas mettre sous le même toit des états de vie différents. Mais c’est la partie visible de l’iceberg, l’enjeu étant, à la suite de la longue expérience de l’Église en termes de vie communautaire et en comparaison avec les sectes qui ont pullulé au cours des siècles, de protéger l’autonomie des personnes et d’éviter infantilisation et mainmise.

Ainsi, les prêtres relèvent des prêtres, et doivent avoir des prêtres pour responsables. Idem pour les religieux et religieuses, pour les consacré(e) s et les laïcs : un laïc ne peut être responsable de consacré(s) pour ce qui relève de leur consécration. Et encore moins accompagner ces mêmes consacré(e) s sur le plan psychologique s’ils œuvrent dans la même structure d’évangélisation (communauté ou association). Ce mélange des états de vie, des types d’autorité et des types d’accompagnement peut mener à des confusions graves, chacun se trouvant en dehors de la grâce d’état et en position de toute-puissance.

Au service de la grâce

Discerner : ce mot signifie aussi séparer, distinguer. Il ne s’agit pas d’empêcher la grâce, mais de mieux se mettre à son service, ce qui est confus cède ainsi la place à la sagesse de l’Église. Si les fors sont bien séparés, et si les accompagnateurs restent bien dans leur domaine respectif, « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu ».

Il est du devoir de l’Église de donner accès à tout ce qui permettra un développement des qualités humaines. La sanctification peut passer par un psychisme « abîmé », mais pas par un « quiétisme psychologique » autant que « spirituel » qui ne ferait pas ce qui est possible pour une amélioration de l’équilibre humain. Des courants pourraient discréditer l’usage de la psychologie et donc de la formation humaine. Et pourtant la sanctification est d’un autre domaine que la psychologie et relève du spirituel.

En réalité, la grâce ne fait jamais l’économie de la nature, nous redit toujours Saint Thomas. C’est pourquoi l’Église ne refuse pas la psychologie, mais s’assure que la psychologie à laquelle recourent les chrétiens a bien une anthropologie compatible avec l’anthropologie chrétienne. Et, bien sûr, la déontologie du thérapeute doit inclure le respect de la dimension spirituelle. Gare aux thérapeutes dont le bagage se révélerait bien plus gnostique et New-Age que chrétien ! Merci au thérapeute bien formé professionnellement.

Chacun doit donc connaître et respecter le domaine de l’autre, le psychologue doit respecter l’accompagnateur spirituel et vice-versa, et il est primordial que chacun reste bien dans son domaine de qualification, soit reconnu et compétent et renvoie à l’autre quand il ne s’agit pas de sa compétence propre. Cette séparation est le seul moyen de garantir la liberté de l’accompagné.

Spirituel et psychologique sont deux domaines propres, autonomes, avec leur vocabulaire et leurs objectifs propres, qui ne sont pas les mêmes et ne doivent pas être confondus. La confusion des deux mène à l’impossibilité de discerner correctement, puisque l’on plaquera du spirituel sur du psychologique et vice-versa.

La question mérite une ample réflexion de la part des théologiens chrétiens, en particulier dans le domaine de l’anthropologie théologique, à une époque où les gnoses psychologisantes se présentent comme des tentatives de christianisation de la psychologie… et aboutissent à des psychologisation du Salut, envahissant la pastorale de propositions qui se pensent comme des systèmes complets, passionnants et globalisants… loin de la Croix, du magistère et de l’annonce du Christ seul Sauveur.

2. L’abus de pouvoir spirituel

Vérifier la légitimité de l’autorité

L’abus de pouvoir est une prise d’autorité excessive, ou usurpatrice. Ce n’est pas réservé à une catégorie (religieuse ou non) de personnes mais une tentation liée à tout exercice d’autorité.

Dans le domaine de l’accompagnement spirituel, la légitimité de l’autorité (et donc de l’obéissance) ne peut se passer de l’usage de la raison, laquelle cherche la vérité et a donc un rôle primordial. Il y a donc des lois et des règles qui régissent l’accompagnement, elles sont salutaires et ne consistent pas en une accusation des personnes, mais en des principes préventifs, en une protection élaborée par l’expérience de l’Église (notamment le droit canon, le droit interne des Instituts, etc.).

Aujourd’hui, l’usage de la psychologie aide à discerner les abus au niveau des personnes, mais malheureusement, souvent lorsque le mal est fait et qu’il faut y remédier, avec, en l’absence de formation aux règles de base, une atmosphère de suspicion portée aussi sur ceux qui obéissent à l’Église dans l’exercice de leur autorité. Comment discerner ceux qui exercent légitimement leur autorité (et peuvent être accusés de manipulation perverse par les désobéissants !) de ceux qui abusent de leur pouvoir ou bien l’ont usurpé ?

Une obéissance ordonnée

L’obéissance à l’autorité légitime porte toujours un fruit naturel, et surnaturel même quand l’autorité se trompe. Car cette autorité n’a pas usurpé son rôle, ni demandé quelque chose de contraire à son rôle de bien commun, au moins dans l’intention même en cas d’erreur. Il n’y a donc pas abus de pouvoir, mais parfois seulement erreur. À cette autorité, on peut obéir en toute confiance, sachant que Dieu, par sa Providence, rattrapera les erreurs et donnera sa grâce autant à la personne ayant autorité qu’à ses subordonnés. L’obéissance spirituelle est donc positive et source de sanctification dans ces cas. Mais pour être bien ordonnée, elle doit avoir vérifié la légitimité de l’autorité.

Une autorité est toujours limitée à son domaine propre

C’est une règle qui fonde le principe de subsidiarité, et qui permet de discerner les abus de pouvoir, lesquels sont graves en matière d’accompagnement car ils gênent l’action de l’Esprit Saint et le progrès spirituel. Gare à celui qui tyrannise les âmes, disait saint Jean de la Croix ! Essayons concrètement d’appliquer à l’accompagnement spirituel le discernement de l’autorité exercée et des limites de son domaine propre à ne pas transgresser sous forme d’abus divers :

– Un prêtre qui se sert de ce qu’il sait en confession pour diriger une communauté, abuse du pouvoir de confession. C’est le mélange du for interne sacramentel, avec le for externe et le for interne non sacramentel. Ce « dépassement » des limites de son autorité de confesseur en intervenant dans un autre domaine, l’organisation au for externe d’une communauté, est un abus de pouvoir. L’aspect nocif de cet abus, même si le prêtre est dans l’ignorance de son erreur, se fera sentir dans des dissensions communautaires et la perte de confiance.

– Autre abus : un prêtre, accompagnateur spirituel (et non confesseur, mais ce serait encore plus grave pour le confesseur), gère concrètement le for externe de la personne dans sa vie communautaire ou familiale. Par cet autre type de mélange, il sort de son domaine, l’accompagnement spirituel, pour exercer une autorité dans un domaine où il y a d’autres autorités légitimes qu’il va contrecarrer, surtout si l’accompagné l’informe de façon partiale ou intéressée. Sortant de sa compétence spirituelle, il va s’imposer comme une autorité surajoutée et intrusive, cause là aussi de dissensions et d’erreurs. Son autorité, le droit canon le rappelle, ne peut s’exercer qu’au for interne (Canon 131).

– Troisième domaine de confusion possible : l’accompagnement psychologique joint à l’autorité spirituelle. Acquérant une autorité et un ascendant psychologique sur l’accompagné par une autorité « technique », « thérapeutique », l’accompagnateur spirituel abuse de son autorité spirituelle pour surajouter une autorité d’un autre ordre sur son accompagné. Avec ou sans diplômes de thérapeute, l’usurpation vient d’un sur-ajout, d’une autorité non légitime, quand bien même l’accompagné, non prévenu des risques de ce mélange, l’aurait autorisé en toute bonne foi ou bien le lui aurait demandé lui-même.

En effet, l’autorité que l’on accorde à autrui sur soi-même doit veiller à garder les acteurs de cette autorité dans leur domaine, c’est la raison ici qui fait autorité ! On ne confie pas une opération du cœur à un spécialiste du pied, et sa vie spirituelle à un psychologue, etc. !

L’ami, conseiller, prêtre ou revêtu d’une autorité : ne pas glisser vers la dérive sectaire !

Attention à ne pas donner aux amis, quelles que soient leur qualification et la profondeur de l’amitié, une autorité qu’ils n’ont pas à exercer. Ainsi, un ami appartient au for externe par sa présence dans le cercle proche de vie et sa connaissance des relations familiales ou amicales. Il ne peut se voir conférer une autorité d’intervention dans la vie concrète intime, familiale, communautaire. Son rôle est dans le conseil discret, la prière, le soutien, mais pas de s’ingérer. Entre son conseil et celui d’un véritable accompagnateur légitime, il faudra suivre l’autorité légitime !

Le cas fréquent du prêtre, conseiller spirituel, qui devient un ami, exige de bien maintenir son autorité et son intervention dans les limites de son rôle d’accompagnateur. S’il se met à intervenir dans les relations, dans la vie concrète, où même à jouer un rôle dans les conflits conjugaux, familiaux, il perd son autorité spirituelle d’accompagnateur au for interne (pas son rôle d’ami) car il n’a plus d’objectivité, ni de liberté. Pourquoi ? Parce qu’il prend parti dans le conflit conjugal, ou dans tout autre conflit, à tort ou à raison, mais forcément dans l’optique partielle de son accompagné. S’il veut rectifier une erreur, nuancer une prise de position, ses prises de positions sont devenues publiques, il est donc ligoté par ce qu’il a pu dire, faire, écrire, auprès des proches de son accompagné. Comment remédier à cette erreur ?

L’accompagné doit impérativement prendre un autre accompagnateur spirituel, et l’ami accompagnateur spirituel précédent, accepter de ne plus avoir une autorité qui est en réalité devenue excessive et abusive. La dérive due au mélange des fors fausse peu à peu le jugement : quand bien même le jugement et le discernement de l’accompagnateur « abusif » est droit dans d’autres domaines, la perte d’objectivité due à l’amitié portée à l’accompagné fait aussi de cet ami accompagnateur un « manipulé » potentiel, et à son tour un « manipulateur »…

Les dégâts involontaires qu’il produit alors sont catastrophiques pour son accompagné et son entourage. L’accompagnateur manipulé par son accompagné devient peu à peu abusif et manipulateur lui aussi malgré son désir généreux de faire le bien et l’amitié devient complicité, entêtement dans l’erreur, perte du discernement objectif… en effet, lorsqu’il veut revenir à un rôle plus objectif, l’accompagnateur qui a mélangé les fors est facilement « culpabilisé » par son accompagné(e) duquel il ne parvient plus à se dissocier. C’est dans ce cadre que l’on a pu dire que le diable peut utiliser des gens de bonne volonté et de bons chrétiens en usant de leur générosité mal formée et mal informée en ce qui concerne les règles de l’accompagnement spirituel et de la simple prudence. Même les meilleurs amis peuvent se tromper de bonne foi. Mais s’ils restent dans leur domaine, ils ne feront pas tant de dégâts.

Ce genre d’abus spirituels, par manque de formation sur le mélange des fors, par esprit manipulateur, ou par orgueil, lorsqu’il est sacerdotal, peut devenir extrêmement grave, avec des conséquences douloureuses entraînant des souffrances inutiles, des dégâts humains et spirituels, des révoltes pouvant provoquer rupture avec l’Église lorsque l’abus est démasqué suite à ses conséquences désastreuses et aux souffrances engendrées. Seul le pardon et l’offrande rédemptrice peuvent permettre de dépasser les conséquences de cette forme d’abus de pouvoir par le mélange des fors, plus fréquente qu’on ne pense, et qui fait entrer certains prêtres ou responsables dans des dérives sectaires.

Ainsi il est indispensable que les prêtres et accompagnateurs soient aujourd’hui formés par rapport à la loi et au droit des dérives sectaires, notamment la loi ABOUT PICARD 12 juin 2001 Article 223-15 du Code Pénal. Si le parlement n’a pas voulu aller jusqu’à sanctionner en droit pénal la manipulation mentale, il a tout de même introduit la notion d’abus de faiblesse qui

« réprime l’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de la situation de faiblesse d’un mineur ou d’une personne particulièrement vulnérable en raison de son âge, d’une maladie ou d’une infirmité. Il protège aussi désormais la personne en état de sujétion psychologique ou physique résultant de l’exercice de pressions graves ou réitérées ou de techniques propres à altérer son jugement pour la conduire à des actes ou à des abstentions qui lui sont gravement préjudiciables ».
La dérive sectaire d’un groupe, d’une association ou d’une communauté

Dans l’Église, le droit canon a posé des barrières protectrices contre les dérives sectaires, observées depuis longtemps par le biais des visites canoniques épiscopales ou bien de supérieurs religieux. Il suffit de se reporter au droit canon dans la partie concernant la vie consacrée ou le fonctionnement d’une paroisse, d’un diocèse, etc., pour voir que des règles d’admission aux règles de sortie, tout est fait pour préserver le plus possible des dérives. Encore faut-il faire connaître le droit canon et ses bienfaits aux chrétiens afin qu’ils puissent s’y référer et avoir accès à ce trésor de sagesse irremplaçable.

Il est urgent dans l’Église de former les chrétiens à une obéissance ordonnée, basée sur la raison, animée d’esprit surnaturel, capables de respecter l’autorité légitime pour le bien qu’elle fait, capables de discerner les abus de pouvoir en les comparants à l’autorité légitime, celle qui permet de grandir spirituellement en accordant foi et raison. La formation des accompagnateurs spirituels doit inclure, en préventif, des notions précises de séparation des fors, de psychologie de l’emprise mentale, de droit des dérives sectaires, pour aider à remédier aux abus ; et de droit ecclésial, ce dernier étant aussi un solide ancrage théologique et évangélique, notamment depuis la réforme de 1983, basée sur l’ecclésiologie de communion de Vatican II.

En forme de conclusion

Le droit de l’Église préserve de toute manipulation par un principe très simple de séparation de l’organisation concrète de la vie (en paroisse, séminaire, école, internat, communauté) et de la confession.

Canon 985. Le maître des novices et son adjoint, le recteur du séminaire ou d’une autre institution d’éducation, n’entendront pas les confessions sacramentelles des élèves qui demeurent dans leur maison, à moins que, dans des cas particuliers, ceux-ci ne le demandent spontanément.

L’enjeu est en réalité le risque de prise de pouvoir par l’information confidentielle.

Le maître des novices et le recteur du séminaire ou de toute autre institution ne doivent pas, par principe, entendre les confessions des étudiants, afin d’éviter de ramener au domaine du gouvernement ce qui a pu être connu à l’occasion de la confession, de porter ainsi préjudice au pénitent et de rendre odieux le sacrement de pénitence.

Par le principe de l’analogie, ce même processus dangereux doit être évité en ce qui concerne le gouvernement et l’accompagnement dans toute structure d’Église : communauté, paroisse, association. Ne doit jamais être ramené au gouvernement ce qui a pu être connu sous le mode de la confidence (accompagnement spirituel, psychologique, formation de la foi), afin d’éviter la perte de confiance due à l’utilisation des confidences, à leur partage entre plusieurs personnes par le biais de concertations ou de décisions de gouvernement. Celui qui accompagne ne doit pas gouverner ceux qu’il accompagne…

P. Dominique Auzenet
février 2014

ANNEXES

Un exemple de confusion : l’Opus Dei

Le directeur et le prêtre s’efforcent de convaincre le candidat, avant même son entrée dans l’Opus Dei, de ne pas demander conseil à un prêtre étranger à l’organisation, ni même à ses parents :

On dit à ceux qui veulent demander l’admission (dans l’Œuvre) qu’ils peuvent demander conseil à qui ils veulent afin de respecter la liberté de chacun. Mais il faut avertir les intéressés qu’une personne qui ne connaît pas l’Œuvre, peut difficilement leur donner un conseil objectif et prudent, à plus forte raison s’il s’agit de quelqu’un qui serait farouchement opposé à la vocation dans l’Opus Dei (1).

L’Opus Dei autorise les membres entrants à s’entourer librement de conseils extérieurs, tout en invitant fermement les directeurs — et ses prêtres — à les en dissuader, comme le confirment de nombreux témoignages. En réalité, l’Œuvre déconseille purement et simplement à ses membres tout recours à l’extérieur, comme nous pouvons le lire dans le texte suivant. Saint Josémaria y évoque la parabole évangélique du bon pasteur qui « connaît ses brebis, et que ses brebis connaissent, qui écoutent sa voix et le suivent » :

Mes enfants, vous devez prendre la ferme résolution de ne jamais commettre cette erreur dans votre vie. Le Seigneur lui-même, par l’intermédiaire de saint Jean, nous avertit qu’il ne faut pas demander conseil à l’extérieur, ce serait aller volontairement se jeter dans un précipice. Fuyez tout étranger ! N’écoutez que la voix du bon pasteur !

Vous savez qui est le bon pasteur pour mes brebis ? Celui à qui j’ai moi seul confié cette mission. Et je la confie habituellement aux Directeurs et aux prêtres de l’Œuvre. […] Il faut écouter la voix du bon pasteur, de ceux qui ont reçu la mission de mener au pâturage les brebis de l’Opus Dei. Tous les autres n’ont pas cette mission spécifique de Pasteur. […]

Quand une âme dans certaines circonstances, a besoin d’un traitement — en quelque sorte — plus spécifique, c’est-à-dire quand elle a besoin de conseils urgents et opportuns, d’une direction spirituelle plus intense, elle ne doit pas aller la chercher en dehors de l’Œuvre. Celui qui agirait autrement s’éloignerait volontairement du bon chemin et il irait tout droit vers l’abîme. Il aurait, sans aucun doute, perdu le bon esprit […].

Si tu faisais cela, tu aurais mauvais esprit, tu serais un pauvre misérable. Tu ne commettrais pas de péché, mais malheur à toi ! Tu aurais commencé à errer, à te tromper. Tu aurais commencé à écouter la voix du mauvais pasteur. Tu ne voudrais pas guérir parce que tu refuserais d’employer les bons moyens (2).

L’interdiction aux recours extérieurs frappe l’entourage laïque — la famille, les amis -, mais aussi les prêtres ! En entrant à l’Œuvre, l’adepte croit entrer dans l’Église. Il se trompe, parce qu’il est trompé. Celui qui se confierait à un prêtre n’appartenant pas à l’Œuvre ne pèche pas à proprement parler, mais il commet là une faute grave qui le conduira à la perdition… S’appuyant sur des comparaisons tirées de l’Évangile, saint Josémaria entretient la confusion de ses souvent très jeunes disciples. Cette confusion, évoluant naturellement vers une crainte, puis une aversion envers tout prêtre étranger à l’Œuvre, les coupe de l’Église universelle.

(1) Catéchisme de la Prélature de la Sainte Croix et Opus Dei (édition 2003), n° 299.

(2) Saint Josémaria, méditation « Le bon pasteur », 12 mars 1961.

Bruno Devos, La face cachée de l’Opus Dei, Presses de la Renaissance, 2009, pp. 46-47

Paroles du pape François sur l’accompagnement spirituel dans la lettre L’évangile de la Joie

170. Bien que cela semble évident, l’accompagnement spirituel doit conduire toujours plus vers Dieu, en qui nous pouvons atteindre la vraie liberté. Certains se croient libres lorsqu’ils marchent à l’écart du Seigneur, sans s’apercevoir qu’ils restent existentiellement orphelins, sans un abri, sans une demeure où revenir toujours. Ils cessent d’être pèlerins et se transforment en errants, qui tournent toujours autour d’eux-mêmes sans arriver nulle part. L’accompagnement serait contre-productif s’il devenait une sorte de thérapie qui renforce cette fermeture des personnes dans leur immanence, et cesse d’être un pèlerinage avec le Christ vers le Père.

171. Plus que jamais, nous avons besoin d’hommes et de femmes qui, à partir de leur expérience d’accompagnement, connaissent la manière de procéder, où ressortent la prudence, la capacité de compréhension, l’art d’attendre, la docilité à l’Esprit, pour protéger tous ensemble les brebis qui se confient à nous, des loups qui tentent de disperser le troupeau. Nous avons besoin de nous exercer à l’art de l’écoute, qui est plus que le fait d’entendre.

Dans la communication avec l’autre, la première chose est la capacité du cœur qui rend possible la proximité, sans laquelle il n’existe pas une véritable rencontre spirituelle. L’écoute nous aide à découvrir le geste et la parole opportune qui nous secouent de la tranquille condition de spectateurs. C’est seulement à partir de cette écoute respectueuse et capable de compatir qu’on peut trouver les chemins pour une croissance authentique, qu’on peut réveiller le désir de l’idéal chrétien, l’impatience de répondre pleinement à l’amour de Dieu et la soif de développer le meilleur de ce que Dieu a semé dans sa propre vie. Toujours cependant avec la patience de celui qui connaît ce qu’enseignait saint Thomas : quelqu’un peut avoir la grâce et la charité, mais ne bien exercer aucune des vertus « à cause de certaines inclinations contraires » qui persistent.

En d’autres termes, le caractère organique des vertus se donne toujours et nécessairement « in habitu », bien que les conditionnements puissent rendre difficiles les mises en œuvre de ces habitudes vertueuses. De là la nécessité d’« une pédagogie qui introduise les personnes, pas à pas, à la pleine appropriation du mystère ».

Pour atteindre ce point de maturité, c’est-à-dire pour que les personnes soient capables de décisions vraiment libres et responsables, il est indispensable de donner du temps, avec une immense patience. Comme disait le bienheureux Pierre Fabre : « Le temps est le messager de Dieu ».

172. Celui qui accompagne sait reconnaître que la situation de chaque sujet devant Dieu et sa vie de grâce est un mystère que personne ne peut connaître pleinement de l’extérieur. L’Évangile nous propose de corriger et d’aider à grandir une personne à partir de la reconnaissance du caractère objectivement mauvais de ses actions (cf. Mt 18, 15), mais sans émettre des jugements sur sa responsabilité et sur sa culpabilité (cf. Mt 7, 1 ; Lc 6, 37). Dans tous les cas, un bon accompagnateur ne cède ni au fatalisme ni à la pusillanimité. Il invite toujours à vouloir se soigner, à se relever, à embrasser la croix, à tout laisser, à sortir toujours de nouveau pour annoncer l’Évangile. L’expérience personnelle de nous laisser accompagner et soigner, réussissant à exprimer en toute sincérité notre vie devant celui qui nous accompagne, nous enseigne à être patients et compréhensifs avec les autres, et nous met en mesure de trouver les façons de réveiller en eux la confiance, l’ouverture et la disposition à grandir.

173. L’accompagnement spirituel authentique commence toujours et progresse dans le domaine du service de la mission évangélisatrice. La relation de Paul avec Timothée et Tite est un exemple de cet accompagnement et de cette formation durant l’action apostolique. En leur confiant la mission de s’arrêter dans chaque ville pour « y achever l’organisation » (Tt 1, 5 ; cf. 1 Tm 1, 3-5), il leur donne des critères pour la vie personnelle et pour l’action pastorale. Tout cela se différencie clairement d’un type quelconque d’accompagnement intimiste, d’autoréalisation isolée. Les disciples missionnaires accompagnent les disciples missionnaires.

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