Jean-Guilhem Xerri : le processus d’emprise

Le psychanalyste Jean-Guilhem Xerri reçoit des religieuses qui ont été victimes d’abus de la part d’hommes d’Église et intervient régulièrement auprès des supérieures majeures. Pour que de tels actes soient possibles, explique-t-il, l’abuseur a besoin d’un groupe, d’une communauté qui lui donne autorité.

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Vie en Église et emprises sectaires

Ouverture
« Au lieu de m’envoyer à Lisieux [1] avec ma promo on m’a envoyée à Rome parce que je ne mettais pas en pratique le sourire. Germaine m’a convoquée : « La Sainte Vierge va te demander quelque chose ; elle a décidé que tu dois aller à Rome ! » (plutôt que d’aller à Lisieux avec ma promo). Je devais voyager le lendemain… [2] On nous séparait, Lucile l’autre camerounaise, et moi, pour nous affaiblir.
Je suis donc arrivée à Rome en 2002/2003 : j’étais perdue… Je me trouvais paumée dans une équipe et cela ne m’a pas redonné ma joie… Je souffrais. Elles avaient peur de m’approcher : chez les TM, quand on veut te détruire, on t’isole… Tu deviens la mauvaise graine… Personne n’a le droit de t’approcher.
Par exemple Domitille a vu que ça n’allait pas pour moi. Elle s’est approchée de moi et m’a demandé ce qu’il y avait. Edwige a vu que Domitille me parlait : « Je t’interdis de lui adresser la parole. Vous n’avez pas le droit de lui parler ». D’une voix autoritaire, Edwige, la wallisienne a donc interdit à Domitille de me parler. Je me suis alors posé la question : « Est-ce qu’on sert Dieu ou le démon ? » en me rappelant la phrase de Sainte Thérèse dans Le triomphe de l’humilité [3] où le démon dit : « Il y a des âmes qui me servent sans le savoir ».
[1] Le séjour à Lisieux est la suite normale du processus dit « processus de formation » qui vise à formater une travailleuse missionnaire et à la rendre docile.
[2] Dans cette communauté, quand une mutation géographique est décidée par les responsables, elle est exécutoire immédiatement.
[3] Le triomphe de l’humilité par Sainte Thérèse de Lisieux – éditions du Cerf — 1975

I — Une grille d’identification des dérives sectaires à l’intérieur même d’institutions d’Église

Certaines grilles existaient déjà. Je pense à un article anglais de Peter J. Vere, reprenant une conférence donnée par le père Francis Morrisey lors d’un congrès de Droit Canonique : SÉPARER LE BON GRAIN DE L’IVRAIE : VINGT SIGNAUX AVERTISSEURS DE PROBLÈMES DANS LES NOUVEAUX GROUPES RELIGIEUX. Vous en trouverez le texte ici :
http://pncds72.free.fr/301_derives_eglise/301_1_separer_bongrain_ivraie.pdf

Le service « Pastorale Dérives Sectaires » de la Conférence des Évêques de France, dirigée par sœur Chantal-Marie Sorlin, a récemment établi un document permettant d’évaluer les déviances sectaires dans une communauté religieuse, à travers un certain nombre de critères. Pour repérer ces dérives, l’analyse porte sur quatre aspects du fonctionnement déviant des groupes : le culte de la personnalité, la rupture avec l’extérieur, la manipulation, l’incohérence de la vie. Ce texte est accessible sur plusieurs sites internet, notamment à partir du site national de la Pastorale Dérives Sectaires (http://gamaliel21.pagesperso-orange.fr/NOUVELLES%20GAMALIEL21%2020.pdf)

Il se trouve cité intégralement ci-dessous. Des réflexions complémentaires seront données dans l’exposé oral. Elles ont pour objectif d’élargir la perspective aux communautés non résidentielles de différentes nature et origine, qui marquent désormais la vie de l’Église jusqu’à ses plus hauts niveaux de responsabilité. Regardons maintenant les quatre chapitres ci-dessous.

1. LE CULTE DE LA PERSONNALITÉ

1.1 La naissance du groupe
Un dysfonctionnement dans le discernement des vocations peut avoir des conséquences redoutables. Les exemples abondent de candidats à la prêtrise refusés dans un diocèse mais acceptés dans un autre. De même en ce qui concerne la reconnaissance d’une association de fidèles ou une communauté. Aussi, les évêques suisses viennent-ils de rappeler cette exigence : « lorsque des candidats à la prêtrise ou à la vie religieuse changent de lieu de formation ou de communauté, les informations entre les responsables doivent circuler de manière claire et précise ».

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Emprise et abus spirituel

Aujourd’hui, la soif d’absolu est forte dans un monde occidental qui a perdu les fondements de la foi. Cela peut conduire certains à croiser des personnalités manipulatrices, ou même à devenir la proie de personnalités narcissiques qui détournent à leur profit la quête de Dieu. Ce sont même parfois de véritables systèmes d´emprise qui se mettent en place. Le mécanisme de l´emprise mentale conduit à de nombreux abus, dont l’abus spirituel, et peut causer de graves blessures psychologiques. Pourtant, depuis des millénaires, un trésor de sagesse existe dans les monastères où celles et ceux qui consacrent leur vie à la quête de Dieu ont balisé les dangers de cette quête. L’expérience qu’ils nous transmettent est aujourd’hui indispensable à notre discernement, que l’on soit croyant ou non. Ce documentaire a pour vocation d´informer et d´éduquer un large public aux possibles dangers de la recherche spirituelle. UNE COPRODUCTION JCD PRODUCTION/KTO 2018 – Réalisé par Jean-Claude Duret Documentaire du 18/05/2019.

La confusion entre for interne et for externe, et les abus de pouvoir spirituels

Lorsque dans une communauté paroissiale, ou résidentielle, on favorise la fraternité, la solidarité dans la prière, le partage, la mise en commun, il est presque inévitable que beaucoup de choses qui relèvent de la vie privée, soient connues dans la communauté. C’est une grâce de partage qui exige discrétion, et confidentialité. Si celles-ci ne sont pas respectées, les conséquences peuvent être graves.

Il est donc indispensable que les prêtres, les laïcs en mission ecclésiale, et ceux qui collaborent au suivi pastoral des personnes, connaissent bien les enjeux du secret, de la discrétion, du respect de la vie privée, et de la défense des personnes vulnérables. Non seulement vis-à-vis de la communauté et des croyants individuels, mais aussi vis-à-vis des autorités. Ce sont des questions importantes qu’il faut approfondir si l’on veut éviter que les abus et les déviances se multiplient.

Un exemple : le livre La déontologie des ministères ecclésiaux (Ed. du Cerf, 2007), un ouvrage publié à l’initiative du Groupe des canonistes francophones de Belgique. On y trouve un chapitre éclairant qui cite dix règles déontologiques des fonctions ecclésiales : 1. Principe général : respect de la dignité des personnes. 2. Devoir de loyauté. 3. Devoir d’exemplarité. 4. Obligation de dignité. 5. Obligation de réserve. 6. Incompatibilités diverses. 7. Devoirs de collaboration et de confraternité. 8. Devoir de conseil. 9. Devoir de formation permanente. 10. Devoir de discrétion et secret professionnel.

C’est ce dernier point que nous voulons aborder ici, en examinant plus profondément la question de la confusion du for interne et du for externe, et de la porte qu’elle ouvre vers les abus spirituels, qui se révèlent suffisamment présents pour qu’on doive y réfléchir.

1. For interne, for externe, la notion la plus détestée des gourous

For externe, for interne, de quoi s’agit-il ?

Cette notion est fondamentale pour le discernement d’une vocation, et pour la vie spirituelle en général. Le for externe est ce que nous faisons au regard de la société, des autres, et dont nous devons rendre compte. Le for interne concerne notre vie privée, la plus intérieure, celle que l’on partage à un accompagnateur spirituel quand il s’agit de notre relation à Dieu, (parfois à un confesseur), en tout cas sous le sceau de la confidence et devant rester en « for interne », c’est-à-dire ne pouvant être communiqué à des tiers sans notre accord. Continuer la lecture de « La confusion entre for interne et for externe, et les abus de pouvoir spirituels »

Surnaturel ou paranormal ?

CONTENU

Une triple problématique : charismes, révélations privées, pouvoirs occultes.

Mises en situations actuelles : Vassula, Arnaud et Jean, les Cénacles de Vallet, Marie Grèze, Patricia Darré...

Éléments de discernement sur les charismes.

Éléments de discernement sur les pouvoirs occultes.

Éléments de réponse à la question : surnaturel ou paranormal.

Conclusion

1. Une triple problématique

La tentative de discernement sur laquelle nous allons travailler se situe à l’intérieur de la foi. Je vais donner trois lieux spécifiques pour en montrer la nécessité.

1. Depuis les débuts de l’Église, les charismes existent ; mais depuis 50 ans, certains d’entre eux sont réapparus massivement, ceux qui sont mentionnés dans les Actes des Apôtres, et énoncés par Saint-Paul dans le passage bien connu de 1 Corinthiens 12 ; c’est à travers le courant du renouveau charismatique que de nombreuses personnes ont fait l’expérience d’accueillir et d’exercer ses charismes. Saint-Paul encourage leur exercice, à travers la phrase bien connue : « N’éteignez pas l’Esprit Saint, ne dépréciez pas les dons de prophétie ; mais vérifiez tout ; ce qui est bon retenez-le. » (1 Th 5, 19) Paul encourage, mais il appelle aussi au discernement : « Vérifiez tout : ce qui est bon retenez-le. »

S’il faut retenir ce qui est bon, cela veut dire que dans l’exercice des charismes, il y aura aussi des choses moins bonnes. Et il est vrai qu’à travers les vagues successives du renouveau, on a assisté à une certaine mainmise sur les charismes qui a été la source de déviances. La question se pose donc de savoir si l’exercice de tel ou tel charisme prophétique, de guérison, de repos dans l’esprit, provient d’une source pure où se trouve polluée par trop d’éléments du psychisme humain, voire contaminé par des réalités occultes.

2. Depuis toujours, dans l’Église, des personnes prétendent avoir des révélations privées provenant de Jésus ou de la Vierge Marie. Dans certains cas, l’église fait tout un travail de d’appréciation et de discernement des messages qui sont transmis ; cela peut aller jusqu’à une sorte de reconnaissance officielle : je pense notamment à Marguerite Marie Alacoque à Paray-le-Monial (fête du Sacré-Cœur), ou à sœur Faustine Kowalska a à Cracovie (fête de la Divine Miséricorde), ces deux révélations privées allant donc jusqu’à provoquer une célébration dans le missel Romain.

Mais en fait, il existe une floraison une multitude de publications, conférences, de revues, qui font état de messages reçus d’en-haut, et mis ainsi directement à disposition du public sans aucun discernement. C’est le lieu de nombreuses malversations et les critères d’un véritable discernement sont rarement appliqués. Il en résulte à l’intérieur du peuple de Dieu l’existence d’une pente savonneuse de crédulité, celle-ci se situant trop souvent dans la continuité de l’acte de foi. Confondre l’acte de foi objectif en des réalités qui par ailleurs sont soigneusement passées au tamis de l’analyse critique de la raison, et la crédulité qui consiste à accorder crédit à toutes sortes de messages pourvu qu’ils soient étiquetés spirituels et divins, devient monnaie courante chez les chrétiens.

Si certains moyens pour recueillir et transmettre ses messages sont repérables comme provenant d’une origine occulte (par exemple l’écriture automatique, ou encore la sensibilité médiumnique), la plupart du temps il est impossible de discerner facilement l’origine de telle ou telle révélation. C’est pourquoi la porte reste largement ouverte à un flou artistique dont le spectre peut aller des pieuses pensées émises par écrit jusqu’aux compositions élaborées fabriquées de toutes pièces. Seule une étude approfondie des messages, et aussi autant que possible qu’une connaissance des personnes qui les reçoivent, peuvent permettre de se prononcer de façon décisive.

3. Depuis toujours, deux domaines de réalités occultes sont florissants.
– Celui de la fausse guérison. De très nombreuses personnes demandent le service d’un soulagement de leurs souffrances à des gens dont ils pensent qu’ils ont un don venant de Dieu, mais qui se révèle être un pouvoir occulte. La conjuration magique des maladies, en particulier des brûlures, mais aussi le magnétisme guérisseur, sont deux domaines où la plupart des chrétiens, y compris les prêtres, baignent dans une très grande confusion. Les thérapies alternatives et les propositions de bien-être peuvent être instrumentalisées par ces réalités occultes de la fausse guérison.

– Un autre domaine est celui de la fausse connaissance des choses cachées, concernant la vie des personnes ou la vie du monde, qui se révèle être de la divination et de la médiumnité occultes, alors que la plupart des personnes pensent qu’il s’agit de prophétie ou de psychologie très affinée. Ajoutez à cela la profusion d’anges, de guides spirituels, d’esprits, ou d’âmes errantes dont on prétend recevoir des lumières dites spirituelles… Nous naviguons donc en pleine confusion, et nous allons essayer de proposer quelques critères de discernement. Continuer la lecture de « Surnaturel ou paranormal ? »