Les médecines « douces » dans le dur. Jeanne Ferney. La Croix du 15/11/22.
Grand
ménage d’hiver sur Doctolib ! Il y a deux mois, après des semaines de
polémique autour des dérives de la naturopathie, le site décidait de
notifier le caractère non réglementé de certaines médecines dites
« douces ». Saine clarification qui devait éviter aux patients de se
méprendre sur le statut de ces praticiens présentant parfois toute la
panoplie du médecin, excepté un diplôme reconnu par l’État.
Une décision largement saluée par les médecins, dont François Braun lui-même, le recadrage de Doctolib allant dans « le sens d’une plus grande clarté et lisibilité de l’information en santé », selon le ministre de la santé. De tribunes en lettres ouvertes, les professionnels du bien-être, eux, dénoncent une condamnation à mort, l’exclusion de la plateforme les privant d’une visibilité aussi commerciale que symbolique. Pour les médecins, qui alertent de longue date sur les risques liés à ces thérapies, la science a gagné face au « charlatanisme ». Pour les défenseurs d’une médecine non conventionnelle, le « scientisme » a eu raison de l’approche naturelle, pourtant de plus en plus plébiscitée par les Français. Chacun jugera.
Mais
dans cette affaire, une voix manque cruellement : celle des patients.
S’est-on demandé pourquoi ils s’en remettent de plus en plus aux mains
de ces thérapeutes ? Qu’y cherchent-ils, à tort ou à raison, qu’ils ne
trouvent pas ou plus chez leur médecin ? À l’heure où l’accès aux soins
se complique en France – hôpital public en crise, généralistes
débordés –, ces médecines « douces » sont parfois perçues comme une
alternative, voire l’ultime recours. Est-ce une bonne chose ? Pas
toujours, surtout quand l’état de santé d’un patient nécessite une prise
en charge médicale. Est-ce systématiquement une mauvaise chose ?
Peut-être pas, surtout si le patient est au clair avec ce qu’il peut
attendre de ce praticien, une approche complémentaire qui ne remplace en
rien l’expertise d’un médecin. Un « plus », à l’image des soins de
support pour les malades du cancer, qui ne soignent pas mais offrent un
peu de confort.
Évidemment, la volonté de protéger les patients des guérisseurs sévissant sur le marché du bien-être est louable. Mais si ces disciplines s’avèrent aussi dangereuses qu’on le laisse entendre, alors ce n’est pas à une entreprise privée mais aux autorités de santé de mieux les encadrer, voire de les interdire si elles peuvent nuire. La majeure partie de ces praticiens étant, pour l’heure, toujours dans la légalité, la logique voudrait que l’utilité des thérapies qu’ils proposent soit examinée, en s’appuyant sur l’état actuel des connaissances. Voilà qui irait véritablement « dans le sens d’une plus grande clarté ».
J’oserai ajouter : aurons-nous le courage, dans les lieux de communication d’Église, de faire le ménage en arrêtant toute publicité aux « surnaturopathes » ? ! D.A.
Environ 30 % des Américains se disent aujourd’hui « spirituels mais pas religieux » (SBNR) et près d’un quart d’entre eux sont d’anciens catholiques. Beaucoup d’entre eux indiquent les scandales d’abus sexuels comme la raison pour laquelle ils ont quitté l’Église catholique, et beaucoup de ceux qui restent sont partis en raison d’autres désaccords avec la direction de l’Église, et non en raison de désaccords spirituels ou doctrinaux. Parfois, ce n’est pas du tout un problème avec la direction spécifique de l’Église, mais avec le fait même que l’Église est organisée par d’autres personnes – peu importe qui est le pape à ce moment-là. Beaucoup de ces anciens catholiques ont toujours des croyances catholiques, sauf de nom, mais pour une raison ou une autre, ils ont pris leurs distances par rapport à l’institution de l’Église catholique.
Ces anciens catholiques ont laissé une trace importante dans le groupe croissant des « spirituels mais non religieux » – « religieux » signifiant dans ce contexte « appartenance à une église organisée ». Certaines personnes considèrent ce terme comme un évitement ambigu des étiquettes, mais d’autres sont très catégoriques sur le fait qu’il décrit précisément leur affiliation religieuse (ou leur absence d’affiliation). Pendant mon stage dans un centre de recherche sur la religion à but non lucratif à Boston, j’ai travaillé avec un pasteur qui s’est donné pour mission d’aider les SBNR à trouver leur communauté – même si le seul moyen d’y parvenir était de s’organiser.
Pour être très clair, il n’essayait pas de former une religion avec laquelle les SBNR pourraient être d’accord ; cela irait à l’encontre de l’objectif d’être spirituel mais pas religieux. Dans le cadre de son travail en Australie, il a parlé avec de nombreuses personnes qui, pour diverses raisons, ne pouvaient pas trouver une communauté religieuse qui les représente. Ils lui ont parlé de leur frustration et de leur isolement spirituel extrême par rapport aux autres – après tout, sans église, ils n’avaient pas de communauté avec laquelle partager leurs croyances. Les recherches du centre sur la psychologie de la religiosité ont montré que la communauté est un élément important de la croyance spirituelle, ce qui place les SBNR dans une position difficile. Certains ont fondu en larmes en décrivant leur exaspérant parcours de foi. Cela m’indique qu’au moins certaines de ces personnes ne trouvent pas à redire aux communautés religieuses dans leur ensemble ; beaucoup d’entre elles n’ont tout simplement pas trouvé une foi qui, selon elles, les représente.
La solution de ce pasteur a été de contribuer à la publication et à la promotion de ressources qui aident les SBNR à définir leurs propres croyances plutôt que de les convaincre de se convertir – de les rassembler par des luttes communes plutôt que par des croyances communes. Selon cette idée, il n’y aurait pas d' »église » pour les SBNR, mais une communauté de personnes qui croient toutes des choses légèrement différentes sur la nature de Dieu et la condition humaine et qui sont unies par leur « altérité » par rapport aux religions dominantes.
Mon travail de promotion du dialogue spirituel entre les SBNR m’a amené à relier cette idée de les rassembler dans un dialogue avec le concept catholique de « primauté de la conscience ». Si les principes spirituels catholiques sont importants pour prendre des décisions morales, les membres de l’Église catholique doivent également aiguiser leur conscience pour penser par eux-mêmes ; ils ne peuvent pas suivre aveuglément ce qu’ils croient être la ligne de conduite la plus « catholique » si cela trahit profondément qui ils sont en tant que personne. Bien qu’il s’agisse d’une simplification excessive du concept, cela me permet de comprendre pourquoi tant de SBNR sont d’anciens catholiques.
Comme on l’a dit tout au long de l’histoire occidentale, la force du catholicisme réside dans l’accent qu’il met sur la vérité ; avec le temps, cela conduit les gens à remettre en question le catholicisme lui-même et à miner la religion de l’intérieur. Les SBNR sont, à bien des égards, une réaction à cet accent mis par le catholicisme sur la vérité ; leur « vérité » commence à aller au-delà de ce que le catholicisme définit comme la vérité, et ils s’éloignent donc de l’Église pour la suivre. C’est pourquoi l’Église est une institution vivante – elle sera toujours à la poursuite de la Vérité alors que les humains continuent à déchiffrer la condition humaine.
Qu’est-ce que cela signifie pour la Vérité ? Cela ne signifie pas que l’Église a tort, ni que les SBNR ont tort ; cela signifie que la religion organisée peut supprimer le type de dialogue spirituel et de pensée critique dont tous les humains ont désespérément besoin. C’est la force des SBNR dont le catholicisme peut tirer des leçons : peut-être l’Église perdrait-elle moins de membres si elle faisait comprendre l’importance de la primauté de la conscience et de la « désorganisation » dans le catholicisme, et peut-être les SBNR sont-ils moins « anticatholiques » que nous le pensions.
Grant est un étudiant de dernière année en systèmes d'information à la Carroll School of Management. Il s'occupe en étudiant et en écrivant pour La Torche.
Sur le site du journal La Croix le 2 novembre 2022 : Dérives sectaires : le gouvernement va organiser des assises (Pascal Charrier).
Les faits. Les signalements de dérives sectaires ont augmenté de 33,6 % en 2021, selon le rapport annuel de la Miviludes, qui doit être publié jeudi 3 novembre. Des assises des dérives sectaires et du complotisme devraient se tenir au premier trimestre 2023, a annoncé le gouvernement, et la création d’un numéro Vert est à l’étude.
En 2021, les signalements de dérives sectaires ont
augmenté de 33, 6 % par rapport à l’année précédente, selon le rapport
annuel de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre
les dérives sectaires (Miviludes), qui doit être publié jeudi 3
novembre. L’augmentation est de près de 50 % par rapport à 2015.
Au total, 4 020 signalements ont été enregistrés en 2021 et 20 ont été transmis à la justice. « Ce n’est sans doute que la partie émergée de l’iceberg », commente
Sonia Backès, secrétaire d’État chargée de la citoyenneté, dont dépend
l’organisme rattaché au ministère de l’intérieur.À lire aussiSectes : la lutte s’organise contre les nouvelles dérives, amplifiées par la crise sanitaire
L’augmentation statistique se double d’une évolution de forme. Au-delà de la permanence des habituelles « multinationales de la spiritualité », à l’image de la scientologie et des Témoins de Jéhovah, la Miviludes souligne la multiplication de « petites structures » présentes dans le domaine de la santé, du bien-être et de l’alimentation. Le rapport décrit un phénomène « à l’état gazeux », avec des groupes qui apparaissent et disparaissent. Enfin, « la mouvance chrétienne au sens large » représente 293 saisines, dont 106 sur le catholicisme et 168 sur le protestantisme.
Le champ de la santé représente 20 % des signalements
Le
champ de la santé représente à lui seul 20 % des cas, soit 744
dossiers, dont 520 relèvent des thérapies non conventionnelles. C’est un
sujet d’inquiétude, en raison du « danger majeur » que cela représente en termes de santé publique. «
Quand vous avez un cancer et que l’on vous dit qu’il faut arrêter la
chimiothérapie et qu’on vous vend des jus de légumes à la place, cela
peut avoir des conséquences très graves », rappelle Sonia Backès.À lire aussi163 cas traités par la cellule des dérives sectaires dans l’Église
Le rapport évoque notamment Thierry Casasnovas, qualifié de « dérapeute », contraction de dérapage et de thérapeute. Cet homme, qui se présente comme étant « naturopathe, adepte du jeûne et du régime alimentaire cru », a fait l’objet de 54 saisines auprès de la Miviludes. Pour cette dernière, il exercerait une « emprise mentale » qui est de « nature à favoriser une dérive sectaire ».
La multiplication des « gourous 2.0 »
Les rapporteurs font également état de la multiplication des « gourous 2.0 »
sur les réseaux sociaux, qui touchent en particulier les plus jeunes.
Leurs activités sont à mettre en perspective avec le développement de
thèses complotistes, qui entretiennent un « lien clair » avec les phénomènes sectaires et en sont une « porte d’entrée ». « Cela crée un terreau favorable », résume Sonia Backès, qui s’alarme de « la vulnérabilité des Français » face à ces thèses, notamment parmi la jeunesse : « Il y a tout un travail à faire en amont sur la formation à l’esprit critique. »À lire aussiÉcole : la méditation de pleine conscience soupçonnée de dérive sectaire
La
secrétaire d’État prévoit de tenir au premier trimestre 2023 les
premières assises des dérives sectaires et du complotisme, qui réuniront
associations de victimes, services de l’État concernés et experts. « L’idée n’est pas juste de parler, mais qu’il en sorte un plan d’action pour faire évoluer nos réponses, assure-t-elle. On veut voir quels sont les outils qui nous manquent. » La création d’un numéro Vert pour recueillir les signalements est envisagée et des évolutions législatives ne sont pas exclues.
Article paru dans la revue Prêtres diocésains de décembre 2019. Damien Le Guay est philosophe, essayiste, critique littéraire, conférencier, maître de conférences à HEC, enseignant à l’Ircom.
« C’est par une citation de Charles Péguy que Damien Le Guay, philosophe et spécialiste de Charles Péguy, entame sa réflexion. Concernant les « affaires de mœurs », l’auteur propose une approche différente : « une sorte de légitimation « théologique » que les abuseurs se donnent, explicitement ou non, pour « s’autoriser » à commettre de tels actes. Cette approche, peu faite, n’est pas une manière d’excuser mais de monter qu’une mauvaise théologie est souvent à l’œuvre pour justifier de mauvais agissements ». Pour l’auteur, il s’agit d’un « devoir de vérité », pour permettre à « tous ceux qui sont victimes — y compris ceux qui sont dans le déni, dans l’enfermement, dans une culpabilité subie, dans une fausse conception de la solidarité — de sortir de l’étouffement communautaire pour vivre, en vérité, à l’appel du Christ, une vie de charité » d’une part, et d’autre part « de n’être pas complice ». Péguy nous met en garde. « Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire ». « Un chrétien ne peut pas être complice du mal. Il doit le dénoncer — fut-ce au prix de remises en causes intérieures et de déchirements. Il doit être disciple du Christ avant toute autre fidélité — surtout s’il s’agit d’être fidèle à une infidélité, à une trahison, à une corruption des cœurs, des âmes et des corps ». (D.C.)
« Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire. C’est tout un. Ça va ensemble. Et celui qui laisse faire et celui qui fait faire ensemble c’est comme celui qui fait, c’est autant que celui qui fait…/… Complice, complice, c’est pire qu’auteur, infiniment pire ». Charles Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc.
L’Église, celle de France comme celles d’autres pays, est menée
par ce que l’on appelle pudiquement des « affaires de
mœurs ». Les affaires sortent et avec elles tout un ensemble
d’histoires sordides qui mélangent des abus sexuels, des abus
d’autorité, des perversions mentales et tout un ensemble
d’éléments tous plus condamnables par la morale et par la Loi. Il
y a différentes manières d’aborder la question. Pour avoir aidé
certaines de ces victimes et avoir, donc, entendu les histoires, je
propose ici une approche différente : une sorte de légitimation
« théologique » que les abuseurs se donnent,
explicitement ou non, pour « s’autoriser » à commettre
de tels actes. Cette approche, peu faite, n’est pas une manière
d’excuser mais de monter qu’une mauvaise théologie est souvent à
l’œuvre pour justifier de mauvais agissements. Et ne pas en passer
par la théologie est un défaut d’analyse.
Débutons par
trois questions introductives :
► Quel sens du péché a-t-on quand on commet des crimes, des crimes passibles de la justice des hommes et du Jugement de Dieu, avec la certitude que sa foi n’est pas atteinte ? Quelle est sa morale quand on est à même de corrompre les cœurs et les âmes, quand on abuse de la confiance de jeunes gens et de jeunes filles en attente de vérité, sans avoir conscience de faire offense à son Maître et Seigneur ? « Quand un homme peut commettre un crime sans que ce soit un péché il n’est pas chrétien » dit Péguy. Dès lors demandons-nous pourquoi des « hommes d’Église », quand ils exercent une emprise psychique sur des esprits assoiffés de vérité, quand ils vont jusqu’à des viols de corps et de conscience, quand ils satisfont leurs penchants criminels, pourquoi le font-ils avec une sorte d’impunité de conscience, d’auto-impunité ? Ne faut-il pas interroger leurs conceptions chrétiennes, l’idée qu’ils se font de leur foi ? De toute évidence, dans bien des cas, il ne s’agit pas « d’erreurs » de « mauvais gestes » qui relèveraient d’une schizophrénie pathologique, mais d’un système de pensée, d’une sorte de cohérence qui justifie l’incohérence. La schizophrénie n’est pas que psychologique elle est aussi une maladie théologique. La théologie a ses maladies. Elle engendre des « erreurs » des déviances et même des hérésies — au sens des mauvais choix, des mauvaises interprétations, des mauvais chemins de pensées. Un étrange bricolage théologique s’instaure qui finit par « autoriser » l’inadmissible. Alors, se perd, tout à la fois la conscience humaine de commettre des crimes et la conscience chrétienne de commettre des péchés. Comment certains prêtres en sont-ils arrivés à se servir de la foi chrétienne pour gommer l’idée même de « crime » et la conscience même du péché ? Cette énigme doit être comprise en mettant au jour les déviances de pensée, les petits arrangements théologiques crapuleux pour excuser ou justifier les perversités personnelles !
► Il est facile
de prendre, dans le christianisme, ce qui nous arrange, ce qui permet
d’expliquer et même de justifier ce que je suis ou, pire encore,
ce que je fais et qui, objectivement, est contraire aux bonnes mœurs,
au respect des consciences, à la vraie charité. Mais est-on
chrétien si on se sert de la foi pour justifier ses agissements ?
Le P. de Lubac (1),
soucieux de tenir l’unité de cette « foi reçue des
apôtres » et transmises, de siècles en siècles, nous met en
garde : « la foi chrétienne n’existe pas en pièces
détachées ». Elle est symphonique et non monophonique. Quand
elle résonne, elle nous tient. Quand on se sert de tel élément ou
de tel autre, on s’en sert pour justifier sa manière d’être ou
d’agir.
► La pensée chrétienne est-elle réductible à tel auteur, à tel livre, à telle pensée à l’exclusion de toute la palette infinie des autres auteurs ? L’auteur est, par définition, celui qui vous augmente. Or, que constatons-nous dans certaines communautés, dans certains enseignements, dans certaines situations où un prêtre finit par devenir « le Père », un « Maître spirituel », l’unique référence intellectuelle, spirituelle et théologique ? Les autres auteurs chrétiens sont exclus des bibliothèques, proscrits des enseignements, bannis du champ de la formation des cœurs et des âmes. Alors, nous sortons du christianisme large, élargi, symphonique au profit d’un rétrécissement clanique, pour ne pas dire sectaire. Et ce comportement de réduction de la focale à une seule pensée, un seul homme, un seul maître, est à l’œuvre, en France, depuis le début du XXe siècle, dans un certain néo-thomisme d’Action française qui fit florès chez certains dominicains. Le P. de Lubac s’est en pris souvent à ce petit milieu fermé sur lui-même, à la « dictature intellectuelle » du P. Garrigou-Lagrange (1877-1964) et du maître de ce dernier, le P. Dehau (1894-1956). Le P. de Lubac critique à la fois le climat intellectuel étouffant pour ne pas dire sectaire et, aussi, la mauvaise lecture thomiste faite par ces thomistes qui avaient fini par prendre le pouvoir intellectuel dans l’Église de France. Or, saint Thomas lui-même, ne répétait-il pas : « Je crains l’homme d’un seul livre ».
Quelles sont
les raisons qui laissent à penser qu’il y a un parfum de Gnose
(celle-là même qui fut combattue au début du christianisme par
Irénée de Lyon) dans les actions et la pensée de nombre de
prêtres-abuseurs ?
► La gnose
instaure un salut par la connaissance, et une connaissance réservée
à certains, ceux qui savent, ceux
qui ont l’intelligence de
réfléchir,
ceux qui « possèdent »
un savoir particulier. C’est la
raison pour laquelle, ce savoir particulier, qui met les gnostiques
en dehors du commun, des autres, les conduits à avoir un sentiment
aristocratique de la pensée. Les règles qu’ils s’appliquent à
eux-mêmes ne sont pas celles des autres.
► Ajoutons, en
ce qui concerne certaines communautés
(comme la communauté Saint Jean — au temps de Marie-Dominique
Philippe), un savoir particulier lié à une révélation
particulière, de nature apocalyptique. Ce dernier, nous dit Paul
Airiau (2),
considérait que « l’Église vit les attaques ultimes de
l’Apocalypse […] mais en même temps un nouveau printemps sous
l’égide de l’Esprit Saint ». Il évoquait régulièrement
« la dernière semaine que l’Église vit peut-être depuis
Vatican II ». Ainsi conclut Paul Airiau, « l’eschatologie
structure aussi son catholicisme ». Ajoutons qu’il disait à
tous, au point d’avoir eu des remontrances de la part de l’autorité
ecclésiale, que la fin du monde allait intervenir subito presto,
avant la fin du siècle, en l’an 2000. Cette croyance millénariste
renforce la certitude d’être à part. « Les gnostiques »
indique Bernard Sesboüé (3)
« sont des gens qui ont été les bénéficiaires d’une
révélation secrète particulière qui les met au-dessus de
l’humanité ».
► Le salut par
la connaissance, la constitution d’une
caste qui possède la
connaissance, la certitude que la connaissance sauve, sont autant
d’éléments de la Gnose en opposition avec un christianisme offert
à tous — que l’on soit clercs ou laïcs, savants ou ignorants.
Soit le salut est offert à ceux qui savent, soit il dépend non de
la connaissance mais de la seule charité.
► La Gnose,
soucieuse de distinguer la Création
et la Révélation
(avec l’idée,
à l’origine,
de deux dieux, celui mauvais qui est l’auteur
de la Création et un autre, bon,
qui est celui de la Révélation),
considère que la matière
est mauvaise. La matière et tout
ce qui va avec elle et surtout, en ce qui nous concerne, le corps. Il
est le lieu de nos actions mauvaises, de nos instincts les plus bas,
de nos pulsions soumises aux plus basses parties de nous-mêmes. Et
nous n’y pouvons rien. Dans deux documentaires (4)
diffusés dernièrement sur les questions d’abus, il apparaît
(dans le cas surtout de Marie-Dominique Philippe et de son frère)
que les abuseurs œuvrant dans l’Église, ont un profond dégoût
pour le corps — le leur et celui de leurs victimes. Dégoût allant
jusqu’à un refus de l’hygiène corporelle, de la propreté. De
toute évidence, le corps est une nécessité malheureuse, le lieu
des passions mauvaises qui sont dans le corps et l’agitent. S’il
faut les satisfaire, nul plaisir mais un lâche soulagement d’une
mauvaise nécessité. L’acte sexuel alors est sale, comme l’est
le corps et comme sont sales les basses passions qui sont en lui.
► Dichotomie
complète entre l’âme
et le corps. Le corps est une chose, l’âme
une autre. Deux entités, deux
réalités
différentes, deux natures
différentes. Il y a là un relent
de la pensée grecque selon laquelle le corps est le « tombeau »
de l’âme qui est « tombée » là par hasard et aspire,
seulement, à retourner de là où elle vient — le « monde
des idées » ou le Paradis. Ce dualisme, « entraîne une
dévalorisation radicale […] de tout ce qui appartient à la
corporalité et à la chair » (5).
► S’il y a dichotomie, étanchéité de l’âme, alors ce que le corps fait, l’âme l’ignore. Elle n’en est en rien affectée. Les péchés sont de nature spirituelle. Le corps est dans l’angle mort de l’âme. Alors, tous les crimes faits par le corps sont sans rapport avec le salut de l’âme. Cette manière de penser, permet d’agir en toute impunité ! Les crimes n’en sont pas et les péchés sont d’une autre nature ! CQFD !
► Cette
dichotomie est une manière de
nier tout ce qui pourrait exister entre l’âme et le corps, de nier
tout ce qui unit, par infusion, l’âme et le corps. Négation donc
de la chair et de « l’âme charnelle » — selon la
belle expression de Péguy. Négation d’un devoir d’incarnation
et d’une responsabilité incarnée — une responsabilité ici et
maintenant qui s’exerce aussi sur l’intégrité des âmes et des
corps de ceux qui sont proches !
Derrière tout
cela, une difficulté théologique apparaît : les relations
entre Nature et Surnature.
De toute
évidence, une tradition puissante a existé dans l’Église, et se
prolonge chez certains, et permet à d’autres de « justifier »
leurs méfaits : « l’Extrincécisme ». Des années
1930 jusqu’à Vatican II, Étienne Gilson, grand philosophe
thomiste, et le P. de Lubac, ont lutté contre cette théologie
transmise par des néo-thomistes. Ceux-ci, nous dit le P. de Lubac,
ont fait une mauvaise lecture de saint Thomas ; ceux-ci, nous
dit E. Gilson, s’inspirent, sans toujours le savoir, du cardinal
dominicain Cajetan (mort en 1534) qui « trompe les lecteurs de
saint Thomas ». Pour eux, il n’y aurait pas de « désir
naturel » de voir Dieu et il y aurait une « juxtaposition »
étanche entre la Grâce et la Nature. Entre eux, pas d’échange ;
pas d’infusion, une simple juxtaposition de la nature (le corps et
les réalités charnelles) et la grâce — l’âme qui appartient
par avance au monde de Dieu. Il y aurait deux étages étanches l’un
de l’autre. Nous sommes là, (dit à ce propos le P. Congar (6),
dominicain, persécuté lui aussi, en son temps, par ces
néo-thomistes sectaires), face à une « maladie de la
séparation », qui est une « maladie de l’Occident ».
Si la grâce est ajoutée, sans lien avec la nature, alors rien de ce
qui affecte le corps n’affecte l’âme et inversement. Il ne
s’agit plus du salut de la personne, mais du seul salut de l’âme.
Or, il y a un « admirable échange » et « l’influx
de l’Esprit de Dieu ne demeure pas extérieur à l’homme ».
Or, nous dit le
P. de Lubac, « notre vocation surnaturelle est, de la part de
Dieu, un appel gratuit » et donc le surnaturel se réalise en
l’homme par le fait de l’Incarnation divine. Et Étienne Gilson
(8),
dans le même sens, indique : « Le secret le plus profond
de la philosophie chrétienne est peut-être le rapport, à la fois
simple et insondable, qu’elle a la hardiesse d’établir entre la
nature et la fin surnaturelle pour laquelle elle est faite, bien
qu’il lui soit impossible d’en soupçonner naturellement
l’existence et qu’elle n’ait naturellement aucun droit de
l’espérer ».
Que conclure ?
Il nous faut
penser aussi ces déviances théologiques en même temps que nous
devons combattre ces abus des corps, les dénoncer, les mettre au
jour quand ils apparaissent. S’il faut augmenter notre vigilance,
mettre des mots sur les infamies commises et traîner devant les
tribunaux ceux qui relèvent de la justice des hommes, il faut aussi
déceler les déviances de la pensée et l’usage frauduleux de la
théologie pour s’exonérer des crimes commis. Aller jusqu’à
considérer que les vices n’en sont plus quand ils sont
« légitimés » par la représentation des corps, des
hommes et du péché, a de quoi stupéfier — pour ne pas dire
estomaquer. Et pour tant, dans bien des cas, ce « parfum de
gnose » explique bien des « bonnes consciences »
des abuseurs.
Alors, si nous
voulons repartir sur des bases saines, éviter de laisser se
reproduire des comportements déviants, liés à une mauvaise
théologie, ne faut-il pas extirper le mal par les racines — et les
racines théologiques ? Deux raisons à ce devoir de vérité.
► Ce faisant,
cela permettra à tous ceux qui
sont victimes — y compris ceux qui sont dans le déni, dans
l’enfermement, dans une culpabilité subie, dans une fausse
conception de la solidarité — de sortir de l’étouffement
communautaire pour vivre, en vérité, à l’appel du Christ, une
vie de charité.
► Cela permettra aussi, de n’être pas complice. Péguy nous met en garde. « Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire. » Un chrétien ne peut pas être complice du mal. Il doit le dénoncer — fut-ce au prix de remises en causes intérieures et de déchirements. Il doit être disciple du Christ avant toute autre fidélité — surtout s’il s’agit d’être fidèle à une infidélité, à une trahison, à une corruption des cœurs, des âmes et des corps.
Notes
(1) Henri de
Lubac, Petit catéchisme sur nature et grâce,
Communio-Fayard, 1979, p. 92.
(2) Paul Airiau,
L’Église et l’Apocalypse, Berg éditeurs, 2000,
p. 176-177.
(3) Bernard
Sesboüé, La théologie au XXe siècle
et l’avenir de la foi, DDB, 2007, p. 27.
(4) Emprise et
abus spirituels, KTO, diffusé le 18 mai 2019 ; Sœurs
abusées, l’autre scandale de l’Église, Arte, 5 mars 2019.
(5) Bernard
Sesboüé, op. cit., p. 27.
(6) Henri de
Lubac, op. cit., p. 28.
(7) Ibid.,
p. 84.
(8) Cité par le P. de Lubac in Lettre de M Étienne Gilson au P de Lubac, Cerf, 1986, p. 63.