Nettoyer sa maison la purifier, la faire bénir ?

Dominique Auzenet et une équipe

Un site internet1 propose de se débarrasser des ondes négatives pour purifier sa maison…

« Lors d’un déménagement de lieu d’habitation, il est possible que vous vous sentiez mal à l’aise dans votre nouvel environnement. Sans raison apparente, vous vous sentez fatigué, vous avez des problèmes de sommeil, vous êtes anormalement déprimé et d’humeur changeante… 

Cette sensation d’oppressement peut durer jusqu’à plusieurs semaines voire plusieurs mois après votre emménagement. Peut-être êtes-vous victime des énergies inférieures psychiques que les anciens occupants ont laissées sans le vouloir.

En effet, chaque mur, chaque objet jusqu’au moindre atome garde une empreinte mémorielle de toutes nos pensées et émotions. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises nous communiquons nos vibrations psychiques à tout ce qui nous entoure (y compris les humains) ».

AÏE ! EST-CE POSSIBLE ?

Allons voir de plus près…
Si l’article est trop long, vous pouvez aller directement aux points II, 3 et 4

I. AVEZ-VOUS DÉJÀ LU CE GENRE D’EXPÉRIENCE ?

1. Extrait d’un compte-rendu journalistique

« On a fait appel à @Martin_passeur_d_ames pour venir faire un premier check et faire une purification de la maison avant de commencer les travaux, pour voir et comprendre ce qui s’y passait et c’était vraiment hyper intéressant », confie-t-elle, avant de recommander l’homme « les yeux fermés », pour « nettoyer les foyers. »

Le dénommé « Martin passeur d’âme » définit son activité sur son compte Instagram par quelques mots-clés : « Harmonisation et équilibrage des énergies », « purification de lieux et de personnes », « lithothérapie », « tirage de cartes », « équilibrage des chakras ».

Martin détaille les croyances au fondement de son activité de « purification » : « Quand on entre dans une maison, il y a des entités qui s’accrochent à nous, commence-t-il, quand quelqu’un décède, le corps spirituel reste sur terre s’il n’a pas fini ce qu’il devait faire. Nous, on est ici pour aider ces personnes restées bloquées sur terre à remonter au niveau du ciel ».

Dans la vidéo, Martin fait ensuite une démonstration de ses services. Sa compagne Alison commence par faire le tour des pièces armée d’un pendule. Arrivée dans un petit salon, elle s’arrête. « Ici, il y a des entités », juge-t-elle. Et, s’adressant à sa cliente : « Tu as peut-être une sensation de lourdeur. Mais en nettoyant la mémoire des murs, tu devrais pouvoir rester dans cette pièce et t’y sentir vraiment apaisée ».

Après le diagnostic, c’est au tour de Martin de suivre le même itinéraire, tenant cette fois dans sa main un bâton de sauge incandescent. « Pour nettoyer, il faut passer avec de la sauge, demander à la personne de monter vers la lumière, de laisser place à l’amour et au bonheur, et de suivre son chemin », développe Alison. Dans son « nettoyage », l’énergéticien belge utilise aussi « de l’encens de messe », une planche pour « mesurer le taux vibratoire » ainsi qu’ « une bougie aux sept couleurs des chakras2 ».

Continuer la lecture de « Nettoyer sa maison la purifier, la faire bénir ? »

Que sait-on de l’Access Bars ?

Dans la revue de l’Unadfi, Bulles n° 156, déc. 2022.

ORIGINE

L’Access Bars ou l’Access Conscious­ness Bars est un soin énergétique in­venté en 1995 par Gary Douglas, qui a été un temps proche de la Scientolo­gie, et Dani Heer, un ancien chiroprac­teur devenu coach mental. Les secrets de cette pratique auraient été trans­mis à Gary Douglas depuis une autre réalité: il aurait posé des questions à l’Univers, et attendu, l’esprit ouvert, des réponses. En retour il aurait reçu des capacités de médium et de canal’, des dons qui lui auraient permis d’éla­borer cette pratique.

Cette pratique est aujourd’hui pré­sente dans 170 pays. L’Access Bars est apparue en France en 2010 et ren­contre un certain succès depuis 2015.

THÉORIE ET PRATIQUES

Il s’agit d’un répertoire de 32 points situés sur le crâne, dont la stimula­tion par application des doigts active des connexions électromagnétiques appelées « bars ». Chaque « bars » correspond à un aspect de la vie : vieillissement, santé, argent, sexua­lité, conscience, etc … et toutes nos « pensées, idées, croyances, considé­rations, émotions et attitudes » y sont contenues et stockées, à la façon d’un disque dur. Activer les « bars» revient à nettoyer ce disque dur, supprimer les fichiers qui empêchent « d’être conscient», de « recevoir »2.

En arrière-fond de cette pratique on trouve des principes issus de la Dianétique, une théorie de dévelop­pement personnel créée par Ron Hub­bard, le fondateur de la Scientologie. Certains principes de la dianétique sont analogues à ceux de l’Access Bars : promesses d’acquérir des pou­voirs comme celui de remonter dans le temps ou de lire dans les pensées, possibilité d’atteindre le statut d’« hu­manoïde» (qui correspondrait au sta­tut de« thétan » dans la Scientologie), dénigrement des non-humanoïdes, invitation à se séparer de sa famille et des êtres humains normaux, ensei­gnement que la médecine scientifique n’a pas d’efficacité sur les problèmes de santé. Il existe également des points communs en termes de fonc­tionnement : nature de l’engagement exigé des étudiants, coût élevé des cours et des séminaires, confidentiali­té du matériel de formation et droits d’auteurs sur ce matériel3.

Gary Douglas

L’histoire dit que lorsque Gary Dou­glas a reçu ses dons de médiums, il a aussitôt pris conscience qu’il devait « offrir des classes pour renforcer et faciliter plus de choix et de possibili­tés chez les autres »4• Il est ainsi« of­fert» à celui qui le souhaite la possibi­lité de devenir thérapeute Access Bars, à l’issue d’une journée de formation facturée 300€. Après trois jours sup­plémentaires de formation, le théra­peute devient facilitateur (c’est-à-dire formateur). Il peut continuer à se for­mer pour devenir facilitateur certi­fié. Il existe encore ensuite un grand nombre de niveaux de spécialisation.

Le premier outil présenté en forma­tion est une« formule de déblayage » à répéter dans sa tête ou à voix haute comme une incantation, afin de « faire apparaître les énergies et les déblayer ». La formule en question : « Right and wrong, good and bad, poc and pod, all nine, shorts, boys and beyond ». Elle n’a aucun sens, mais elle n’est pas faite pour être comprise : « heureusement, tu n’as pas à la com­prendre pour que cela fonctionne. C’est conçu pour contourner ton esprit logique. Si ton esprit logique pouvait résoudre des choses qui ne fonction­naient pas dans ta vie, ne serait-ce pas déjà réglé ?5 » La répétition de cette formule est un prérequis à l’activation des « bars».

Au fur et à mesure des formations et de la progression des niveaux, les discours évoluent, la dimension éso­térique se faisant de plus en plus étrange, énigmatique mais également, à bien des égards, nocive. Lors de la formation pour devenir facilitateur, on enseigne au stagiaire qu’il sera ca­pable d’effacer le passé et la mémoire de son client. Le concept d’« huma­noïde » commence à être développé.

Il s’agirait d’une catégorie à laquelle appartiennent les praticiens d’Access Bars : « connais-tu la différence entre les humains et les humanoïdes ? Les humains passent leurs temps à juger tout le monde et leur dire combien ils ont tort. Les humanoïdes passent leur temps à se juger et à se demander ce qui ne va pas chez eux. Il n’y a rien qui cloche chez toi. Tu es un humanoïde. Si tu cherches toujours ce qui cloche en toi, tu es un humanoïde. Si tu sais toujours que tu as raison, tu es un hu­main ».

Les humanoïdes seraient par ailleurs capables de lire dans les pen­sées de tout un chacun « sur un rayon entre 12 et 12 000 m dans toutes les di­rections. »6 Puis est révélée l’existence de six entités capables de prendre possession des corps des personnes. Les cinq premières entités sont des sortes d’âmes en peine. La dernière entité correspond aux démons, qui sont dangereux mais qui peuvent être chassés grâce à un rituel d’exorcisme. La suite : des elfes, des serpents à sonnettes, des formules magiques permettant d’activer des capacités de « mimétisme biomimétique » …

MISE EN GARDE

Une grande partie des signale­ments et témoignages recueillis par les associations de défense des vic­times de dérives sectaires dépeignent des situations de perte financière après un investissement de milliers d’euros : flot incessant de formations, frais divers (matériel, ouvrages, ins­cription) cotisation annuelle, et solli­citations insistantes par courriels pour obtenir des dons pour la construction de propriétés à l’étranger utilisées comme centres de bien-être.

Une seule étude a démontré son im­pact sur la dépression et l’anxiété. Son auteur est diplômé en médecine na­turelle à l’université quantique d’Ho­nolulu et l’étude a été publiée dans Energy Psychology, une revue ésoté­rique 7. Évidemment, cette pratique de soin énergétique n’a jamais été validée scientifiquement. Quant à la formation, elle ne bénéficie d’aucune reconnaissance officielle.8 En 2020, dans le cadre d’un numéro d’Envoyé Spécial, une journaliste avait suivi une formation d’Access Bars. Au cours de son investigation elle avait découvert que l’Access Bars figurait au catalogue des formations proposées par Pôle emploi, aux côtés d’autres pratiques de soin non conventionnelles.9

L’Access Bars est une méthode présentant de nombreux risques. Elle s’appuie sur des concepts assez sé­duisants pour attirer toute personne en proie à des questions existentielles ou qui ressent un fort besoin d’appar­tenance. Parce qu’elle introduit l’idée d’une identité « humanoïde », sorte d’être humain amélioré, capable de percevoir des choses que les êtres hu­mains normaux ne perçoivent pas, et en faisant de l’accès à cette identité une initiation, la doctrine sous-ten­dant la pratique de l’Access Bars am­plifie les risques de rupture. La pru­dence est de mise d’autant plus que cette pratique prétend agir sur les souvenirs, manie le concept de capaci­tés extraordinaires, propose un rituel d’exorcisme … autant de procédés qui peuvent mener à l’emprise.

1. Un canal est une personne qui excerce le channeling, une pratique new age consistant à communiquer avec des « êtres supérieures ».

2. Victor Garcia,Access Bars Consciousness : les documents secrets, 22.03.2019

3. Access Consciousness, Psiram, 18.04.201

4. Op.cit, Victor Garcia,Access Bars Consciousness : les do­cuments secrets

5. Ibid. 6. Ibid.

7. Unadfi.org, Que sait-on de ? L’Access Bars Consciousness, 11.04.2019

8. Miviludes,Rapport d’activité & études 2018-2020,202 /, p. 68 9 • Unadfi.org, Reconversion pas très professionnelle, 12.04.2020

9. Unadfi.org. Reconversion pas très professionnelle. 12/04/2020.

Les élixirs floraux de Bach

Trois articles de Richard Monvoisin

Richard Monvoisin est spécialiste de l’étude des théories controversées. Il enseigne la pensée critique, la zététique (étude scientifique des phénomènes étranges) et la lecture critique des médias à l’université de Grenoble. Il est cofondateur du CorteX (Collectif de recherche transdisciplinaire Esprit critique & Sciences).

1. Eléments de critique des pseudo-médecines. Exemple des Élixirs Floraux de Bach. Sur le site du Gemppi (2007)

2. Critique des concepts pseudo-scientifiques, pseudo-médicaux et des postures philosophiques induites par la théorie du Dr Bach. Annales Pharmaceutiques Françaises (2005)

Résumé. Les Élixirs Floraux de Bach (EFB) sont les instruments d’une pseudo-thérapie dite alternative de plus en plus répandue en France. Devant l’impact social des approches dites complémentaires de la santé et le flou existant entre la démarche parapharmaceutique et les démarches de bien-être, l’investigation critique nous semble nécessaire pour promouvoir une information objective sur le su-jet. La méthodologie zététique nous paraissant la plus efficace pour traiter la question, nous avons procédé à une étude critique conjointe des EFB et de la thérapie alternative du Dr Bach qui les justifie. Nous montrons que l’efficacité des EFB est non avérée, que les principes de base de la théorie reposent sur des hypothèses peu fondées, fortement intuitives et de type magique, et promeuvent des approches philosophiques qui fragilisent les patients—consommateurs, notamment vis-à-vis de courants sectaires. Nous insistons sur la nécessité d'un apprentissage d'outils de critique efficaces.

3. Elixirs floraux de Bach. Quintessence d’une illusion (2006). En téléchargement libre sur le site zetetique.fr

La médecine ayurvédique

Une réflexion du P. Joseph-Marie Verlinde sur le site final-age.net

Ayurveda, est un terme sanskrit formé des mots « ayus » (vie) et « veda » (science, connaissance), il signifie « science de la vie » ou « science de la longévité ». On trouve les premières traces de cette médecine au 12ème siècle avant notre ère. Les textes servant encore aujourd’hui de référence auraient été transcrits au 8ème siècle av. J.C.

La médecine ayurvédique est étroitement liée à l’hindouisme, plus particulièrement aux Vedas, qui constituent les écrits sacrés de cette religion : les maladies auraient une origine spirituelle : elles seraient dues à une perte de confiance dans l’atman – c’est-à-dire dans le divin immanent, selon la conception panthéiste de l’hindouisme.

L’ayurveda repose sur quelques grands principes :
– la théorie des cinq éléments
– la théorie des trois humeurs

Théorie des cinq principes de vie

Cette médecine traditionnelle est basée sur la théorie des cinq principes de vie ou éléments : la terre (A) ; l’eau (Va) ; le feu (Ra) ; l’air (Ha) ; et l’espace ou l’éther (Kha).

La structure du corps les os, les tissus, les muscles, la peau est régie par l’élément terre ; les liquides corporels sont en relation avec l’eau ; la vitalité et le mouvement dépendent de l’élément feu, qui gouverne également la régulation thermique ; quant à l’air, il gère la respiration et anime le corps. Enfin, les cavités internes ou externes sont des manifestations de l’espace.

Théorie des trois humeurs

Il faut compléter cette théorie des éléments par celle des trois doshas ou
humeurs : les principes espace et air prédominent dans vata, qui dirige l’impulsion nerveuse, la circulation, la respiration et l’élimination ; la croissance et la protection vis-à-vis de l’extérieur est dirigée par pitta, en qui prédominent le feu et l’eau ; le métabolisme est gouverné par kapha, où
prédominent la terre et l’eau.

La santé résulte de l’équilibre entre ces trois doshas. Chacun des trois doshas caractérise un type d’homme : le type vata serait imprévisible, impulsif, enthousiaste, disposé à l’inquiétude et à l’insomnie ; le pitta serait intelligent, vif, passionnel et aimant le soleil ; tandis que le kapha serait
solide, lent et disposé aux allergies.

L’ayurveda propose une approche autant préventive que curative, qui cherche à rajeunir les cellules et les tissus dégradés afin d’aider la longévité. Selon la Tradition, plus de 7000 espèces de plantes entreraient dans les recettes ayurvédiques. Toutes maladies seraient dues à un déficit alimentaire.

Diagnostic et thérapie

Le diagnostic du médecin repose sur l’interrogation, la palpation, la prise du pouls, l’examen du corps, particulièrement la langue et les urines. La médecine ayurvédique propose un certain nombre de thérapies, comparables à l’aromathérapie, la chromothérapie ou l’homéopathie.
Plusieurs techniques sont utilisées pour éliminer les toxines de l’organisme (Panchakarma) : l’application d’huile chaude, des lavements ou des régimes appropriés. Ces interventions sont supposées rééquilibrer les trois doshas et avoir une action préventive.

Mais l’ayurveda fait également appel à des techniques qui relèvent davantage des pratiques spirituelles de l’hindouisme, telles que le Prânâyâma méthode de contrôle du souffle (prâna) empruntée au Yoga, visant à développer l’énergie vitale par la maîtrise de la respiration ou encore la méditation, la visualisation et certains rituels visant à canaliser les énergies occultes.

Si tout n’est évidemment pas à rejeter de cet antique art médical, la prudence et le discernement sont cependant de mise ; car l’ayurveda mélange allègrement des techniques proprement physiques à des
pratiques relevant de ses racines hindouistes
. S’il n’est pas faux de prétendre qu’un dysfonctionnement au niveau du corps peut procéder pour une part d’une cause psychique voire spirituelle, toutes les thérapies ne se valent pas dans ces deux derniers domaines : mieux vaut choisir une approche qui soit cohérente avec ses convictions et sa vision anthropologique. Vu sous cet angle, il n’est pas sûr que tous les aspects de l’ayurveda puissent être intégrés dans un cheminement
chrétien.

Père Joseph-Marie Verlinde http://www.final-age.net/La-medecine-ayurvedique.html

Utiliser la spiritualité pour optimiser la productivité ?

Carolyn Chen : « L’entreprise technologique offre la solution la plus efficace pour donner un sens à la vie ». Par Amelia Tait. The Guardian. Traduit de l’anglais (D. A. + Linguee)

Un nouveau livre expose l’utilisation par la Silicon Valley de concepts et de pratiques spirituels pour optimiser la productivité de ses employés.
Carolyn Chen est une sociologue et un professeur de l’UC Berkeley qui fait des recherches sur la religion, la race et l’ethnicité. Son nouveau livre, Work Pray Code : When Work Becomes Religion in Silicon Valley, présente des entretiens approfondis avec des employés et des employeurs afin d’explorer comment la spiritualité engendre la productivité dans le centre technologique mondial.
En tant que professeur de religion, qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour la Silicon Valley ?

J’ai étudié les immigrants taïwanais évangéliques, les chrétiens évangéliques, les bouddhistes dans leurs communautés, mais je pense que toute personne vivant dans un pays occidental industrialisé, dans une zone métropolitaine, sait que la religion est en déclin en termes d’affiliation et de participation religieuses. J’avais l’impression qu’il manquait quelque chose si je ne tenais compte que les personnes qui s’identifient comme religieuses. Comment voyons-nous la religion fonctionner dans le monde ? Quelle est la manifestation contemporaine de la religion ? J’étais vraiment intéressé par la présence de la religion dans les espaces séculiers.

Ce qui vous a amené à visiter des studios de yoga et ce que vous avez appris en parlant à des personnes laïques utilisant cette pratique spirituelle ?

J’ai remarqué que le travail était très présent dans les récits et les biographies des gens. Quand je demandais aux gens : « Alors pourquoi pratiquez-vous le yoga, quand le pratiquez-vous ? », la question était souvent centrée sur le travail. Les gens disaient : « Eh bien, je pratique le yoga parce que, après une longue journée, je sens que j’ai besoin d’évacuer le stress. » Mais il y avait aussi une autre phrase : « Le yoga m’aide vraiment à me rétablir pour que je puisse devenir un meilleur X » — et ici vous pouviez remplir le vide — une meilleure infirmière, un meilleur ingénieur, un meilleur comptable ou avocat. Il m’est apparu clairement que le travail était vraiment la religion dans leur vie — que le travail était ce pour quoi ils étaient prêts à se soumettre, à s’abandonner et à se sacrifier. Et si le yoga n’était qu’un accessoire thérapeutique, c’était pour soutenir cette autre chose qu’ils vénéraient, pourrait-on dire.

Il m’est donc apparu clairement au cours de ces entretiens que je ne cherchais pas au bon endroit. Parce que je regardais quelque chose qui avait des origines religieuses, à savoir le yoga, mais qu’est-ce qu’ils vénéraient réellement, qu’est-ce qui était sacré dans leur vie ? Ce n’était pas le yoga. Le yoga les aidait à vénérer leur travail.

Et votre livre raconte comment les PDG de la Silicon Valley utilisent cette situation à leur avantage — d’abord en proposant des cours de yoga au siège de la société, puis en encourageant les pratiques bouddhistes telles que la pleine conscience et la méditation. Pourquoi ces dernières ont-elles pris le dessus ?

Le yoga a été remplacé par la méditation et la pleine conscience, parce qu’il existe des milliers d’études sur [les bienfaits de] la méditation et la pleine conscience — il y a toute une industrie artisanale. Mais, comme je l’explique dans mon livre, un grand nombre de ces études ont été réalisées dans des laboratoires contrôlés, et ne sont donc pas nécessairement applicables sur le lieu de travail. Et on ne sait même pas ce qu’est la pleine conscience lorsqu’elle est utilisée dans ces espaces séculiers. J’ai eu l’impression que ces entreprises étaient toujours à la recherche de la prochaine grande nouveauté, d’une solution facile. Il fallait que ce soit pratique et rapide pour optimiser la productivité de leurs employés.

Ce qui est essentiellement le cœur de votre livre — les géants de la technologie utilisent des pratiques spirituelles pour optimiser la productivité et des concepts spirituels (« missions », « histoires d’origine », « leaders ») pour que les gens consacrent leur vie au travail. Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi optimiser les employés de cette manière, entre toutes ?

Cela fait partie d’une tendance plus longue et de changements plus importants dans l’économie — la montée de l’économie de la connaissance et le passage d’une économie industrielle à une économie post-industrielle. Dans une économie industrielle, la façon dont vous pouvez améliorer vos résultats est généralement l’exploitation des ressources naturelles. Dans une économie de la connaissance, l’atout le plus important est le savoir et les compétences de votre main-d’œuvre. Comment les développer ? Vous pouvez augmenter la valeur d’une personne en l’éduquant, mais vous pouvez également améliorer sa production, augmenter sa valeur, en développant son esprit. Comment capter leur côté spirituel, leur côté émotionnel, afin qu’ils puissent s’investir pleinement dans la main-d’œuvre ? De nombreux termes que nous utilisons aujourd’hui pour décrire le travail, tels que « passion » ou « engager tout son être » au travail, renvoient à ce concept de gestion de la main-d’œuvre dans une économie de la connaissance ; il ne s’agit pas nécessairement des compétences du travailleur humain, mais aussi de son aspect spirituel.

En pratique, cela signifie que les entreprises fournissent aux employés des repas sains gratuits, des coachs de vie, des centres de bien-être… En lisant, je me suis dit : « Ça a l’air génial. » Comment convainquez-vous les gens de relever ce défi ? Quels sont les inconvénients de ce que vous appelez le maternalisme d’entreprise ?

Tout d’abord, permettez-moi de dire que j’ai ressenti la même chose. Parce que ce que l’entreprise technologique offre est la solution la plus efficace — et efficace est le mot le plus important ici — pour fournir une vie significative et épanouissante. Lorsque je passais du temps là-bas, je pensais : « Je serais une bien meilleure étudiante, enseignante, mère même, si j’étais ici, parce que l’entreprise s’occuperait de toutes ces choses. » J’ai donc lutté avec la même question que celle que vous posez.

Les géants de la technologie utilisent des pratiques et des concepts spirituels pour que les gens consacrent leur vie au travail

Mais il y a des inconvénients que j’ai constatés en tant que sociologue. Dans mon livre, j’explique comment le lieu de travail agit comme un aimant géant qui attire le temps, l’énergie et le dévouement d’une communauté. Mais qu’advient-il des autres institutions ? Qu’en est-il de la famille, des communautés religieuses, des écoles, voire des petites entreprises, des organisations artistiques et des associations de quartier ? Dans le modèle américain, nous considérons ces institutions civiques comme fondamentalement importantes pour préserver notre démocratie. Toutes ces autres institutions commencent à devenir de plus en plus petites, parce que vous avez cette institution alpha qui attire tout.

C’est vrai — et vous avez remarqué que les concierges et les traiteurs n’ont pas les mêmes avantages que les ingénieurs, et que la dynamique éthique de la spiritualité est complètement perdue. Certains des avantages offerts font froncer les sourcils : J’ai été choqué de lire l’histoire de Vijay, un ingénieur à qui son employeur a donné un coach pour les rencontres. Quel a été le moment le plus choquant pour vous dans votre reportage ?

Cette personne des RH a dit : « On ne peut pas faire travailler nos employés 24 heures sur 24 si on ne leur donne pas de flexibilité. » Et quand elle a dit ça, une ampoule s’est allumée dans ma tête. Nous devons vraiment réfléchir à cette question alors que nous évoluons vers un modèle plus hybride. Les travailleurs poussent à la flexibilité, mais quelle peut en être la conséquence ? Cela peut être de travailler 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Les travailleurs poussent à la flexibilité, mais quelle peut en être la conséquence ? Il se peut que vous travailliez 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Avant d’ouvrir le livre, j’ai pensé qu’il s’agirait essentiellement du culte de personnes telles que Steve Jobs. C’est plus compliqué que cela. Qui est le Dieu de votre équation ? Quelle est la figure de l’adoration ?

Steve Jobs est comme un saint — il y a cette hagiographie, il y a un culte de Steve Jobs et les gens ont commencé à pratiquer la méditation à cause de lui. Mais il s’agit essentiellement de vénérer un système. C’est cette croyance que le travail va vous sauver, que c’est la chose qui va vous donner un sens, un but et, en un sens, l’immortalité.

Work Pray Code : When Work Becomes Religion in Silicon Valley par Carolyn Chen est publié par Princeton University Press (£22).