D’où viennent les pratiques de « purifications de maison » vantées par l’influenceuse EnjoyPhoenix ?

Un article sur le site du journal La croix 18 janv. 2022, signé Marguerite de Lasa

EnjoyPhoenix, une des influenceuses françaises les plus  importantes, a confié faire appel à un « passeur d’âme » pour « purifier  sa maison » dans un post Instagram publié le week-end du 14 janvier.  Comment comprendre cette pratique propre aux spiritualités  alternatives ? Y a-t-il un lien avec l’exorcisme ?             

C’était une pratique relativement confidentielle, jusqu’à ce qu’une influenceuse française de renom en fasse la promotion. Le week-end du 14 janvier, Marie Lopez, propriétaire du compte Enjoyphoenix qui compte plus de 3,68 millions d’abonnés sur YouTube, a publié sur le réseau social Instagram une story – un post éphémère – dans laquelle elle raconte avoir eu recours à un « passeur d’âme » pour « purifier sa maison. »

« On a fait appel à @Martin_passeur_d_ames pour venir faire un premier check et faire une purification de la maison avant de commencer les travaux, pour voir et comprendre ce qui s’y passait et c’était vraiment hyper intéressant », confie-t-elle, avant de recommander l’homme « les yeux fermés », pour « nettoyer les foyers. »

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Le dénommé « Martin passeur d’âme » définit son activité sur son compte Instagram par quelques mots-clés : « Harmonisation et équilibrage des énergies », « purification de lieux et de personnes », « lithothérapie », « tirage de cartes », « équilibrage des chakras. »

Sur une vidéo réalisée par une autre influenceuse adepte du paranormal, « Silent Jill », Martin détaille les croyances au fondement de son activité de « purification » : « Quand on entre dans une maison, il y a des entités qui s’accrochent à nous, commence-t-il, quand quelqu’un décède, le corps spirituel reste sur terre s’il n’a pas fini ce qu’il devait faire. Nous, on est ici pour aider ces personnes restées bloquées sur terre à remonter au niveau du ciel. »

Bâtons de sauge, encens de messe et bougies aux couleurs des chakras

Dans la vidéo, Martin fait ensuite une démonstration de ses services. Sa compagne Alison commence par faire le tour des pièces armée d’un pendule. Arrivée dans un petit salon, elle s’arrête. « Ici, il y a des entités », juge-t-elle. Et, s’adressant à sa cliente : « Tu as peut-être une sensation de lourdeur. Mais en nettoyant la mémoire des murs, tu devrais pouvoir rester dans cette pièce et t’y sentir vraiment apaisée. »

Après le diagnostic, c’est au tour de Martin de suivre le même itinéraire, tenant cette fois dans sa main un bâton de sauge incandescent. « Pour nettoyer, il faut passer avec de la sauge, demander à la personne de monter vers la lumière, de laisser place à l’amour et au bonheur, et de suivre son chemin », développe Alison. Dans son « nettoyage », l’énergéticien belge utilise aussi « de l’encens de messe », une planche pour « mesurer le taux vibratoire » ainsi qu’ « une bougie aux sept couleurs des chakras. »

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Cet assemblage composite entre des éléments de traditions religieuses différentes est typique des religiosités nouvelles et New Age. Pour le philosophe et sociologue Raphaël Liogier, professeur à l’IEP d’Aix-en Provence et ancien directeur de l’Observatoire du religieux, se profile dans ces religiosités « le mythe de l’unité transcendante de toutes les traditions, comme si chacune portait la trace d’une vérité qu’elles avaient chacune un peu dévoyée », explique-t-il.

Voyage d’une religion à l’autre

Ces religiosités nouvelles constituent pour lui « un nouveau modèle interprétatif qui fonctionne à partir de la transcendance brute articulée sur des symboles supposés traverser toutes les traditions. » La purification des maisons puiserait ainsi, selon ses promoteurs, à la fois dans le taoïsme, dans le bouddhisme, mais aussi dans le christianisme primitif.

« Toutes ces différentes religiosités ont un dénominateur commun auquel tout le monde croit plus ou moins, développe le philosophe. Ainsi, selon Raphaël Liogier, « qu’on prétende faire du chamanisme néo-mexicain, du yoga, ou le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, les mêmes concepts sont mobilisés : énergie, bien être supérieur, hédonisme spirituel, rapport à la connaissance de soi en miroir de la connaissance du monde… » Toute cette structure servant, in fine, « à interpréter le monde pour donner un sens à l’existence », conclut-il.

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Ces spiritualités consistent ainsi, selon lui, à « voyager d’une religion à l’autre, pour aller chercher la trace d’une transcendance à l’état brute, c’est-à-dire non modifiée, non raffinée par les usines que sont les traditions religieuses qui façonnent des représentations de Dieu particulières. »

« Superstition »

Dans l’Église catholique, certains avouent leur dénuement devant ces pratiques et croyances nouvelles. « Autrefois, l’Église était familière du vocabulaire des âmes et des anges, et puis on en a moins parlé », évoque le père Jean-François Meuriot, membre de l’Observatoire des nouvelles croyances à la Conférence des évêques de France. Il explique cet abandon par « une période de rationalisation », où « on a peut-être voulu rendre compte de tout par la raison, sans laisser de place au mystère, à l’inconnu, à l’invisible. »

Ainsi, aujourd’hui, certains prêtres balaient ces pratiques comme « des superstitions », rendues caduques par la révélation de l’Évangile. D’autres, comme le père Dominique Auzenet, exorciste du diocèse du Mans, les prennent très au sérieux, et mettent en garde contre les dangers de « cette ouverture au monde occulte ».

Jean-François Meuriot lui, tient à rappeler que le Credo affirme l’existence « de l’univers visible et invisible ». Le prêtre conçoit ainsi « tout à fait » qu’il puisse y avoir « des personnes décédées qui ont du mal à monter vers Dieu », ou que des lieux puissent être habités par des « résonances » laissées par d’autres.

« Là où nous passons, nous laissons des traces », perçoit-il. Les bénédictions de maison, rituel officiel de l’Église catholique, se comprennent pour lui comme cela. « Les gens souhaitent mettre leur maison sous la protection de Dieu pour vivre dans un environnement sain et équilibré. »

Prière

Pour lui, nous faisons notamment l’expérience de cet invisible « impalpable et non mesurable » dans l’amour et la prière. « Nous pouvons continuer à aimer quotidiennement un être cher, même s’il n’est plus là ».

Ces demandes de purifications d’espaces parviennent aussi à l’Église. Le père André Cabes, exorciste du diocèse de Tarbes, est ainsi régulièrement sollicité. « Je me souviens de personnes qui me disaient ne pas pouvoir rentrer dans une pièce parce qu’un ancêtre tyrannique continuait d’occuper les lieux », témoigne-t-il.

Après une longue écoute, les personnes confient souvent au prêtre des relations difficiles, ou des drames familiaux. Dans ces cas, il remarque que « ce n’est pas la maison qui est malade, mais l’âme des personnes qui est blessée ». Il propose alors toujours une prière et « appelle la présence du Seigneur pour qu’il apporte la paix. »


À la suite de cet article, vous pouvez lire aussi celui que j’ai composé il y a un an sur le phénomène des « passeurs d’âmes », qui donne encore d’autres éclairages complémentaires.

Qu’est-ce que l’ésotérisme ?

Nous reproduisons ci-dessous un article écrit par Luis Santamaría, membre de la Red Iberoamericana de Estudio de las Sectas (RIES), dans Portaluz. Traduction de l’espagnol D. Auzenet, avec Linguee.

Il n'est pas aussi connu que son prédécesseur, le père Gabriele Amorth (1925-2016), célèbre exorciste du diocèse de Rome pendant de nombreuses années. Mais le père Francesco Bamonte (né en 1960), actuel exorciste titulaire de l'Église de Rome et président de l'Association internationale des exorcistes (AIE), est un point de référence pour les prêtres qui exercent ce ministère particulier.

Ordonné prêtre en 1990 et nommé exorciste en 2000, F. Bamonte appartient à la congrégation des Serviteurs du Cœur Immaculé de Marie et est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le diable et l’exorcisme. Il a récemment publié un ouvrage destiné à devenir fondamental : Il cristianesimo contemporaneo a confronto con esoterismo, occultismo e satanismo (Le christianisme contemporain en confrontation avec l’ésotérisme, l’occultisme et le satanisme), publié par El Mensajero de San Antonio, dans la ville de Padoue.

Un ouvrage de référence sur l’ésotérisme. Tout au long de ses 22 chapitres et plus de 400 pages, le religieux italien aborde un grand nombre de questions sur ce sujet d’un point de vue confessionnel catholique et avec un large appareil critique (citations qui montrent sa connaissance large et profonde de ce qu’il évalue, sans tomber dans de simples opinions sans fondement). Et la première chose qu’il fait est de définir les termes.

L’auteur remonte le fil de l’histoire pour rappeler que « ésotérique » signifie « intérieur » ou « interne » en grec, et que ce terme est utilisé dès le IVe siècle avant J.-C. pour désigner les conférences « payantes » que donnait Aristote, par opposition à ses enseignements publics. Au fil du temps, il a fini par être utilisé dans le sens de « secret » ou « réservé » aux initiés (ainsi chez les néo-pythagoriciens du 1er siècle avant J.-C.).

Et c’est avec la modernité que, grâce à l’influence exercée par certains auteurs – principalement des francs-maçons – depuis le XVIIIe siècle, il a acquis le sens que nous lui donnons aujourd’hui, qui désigne « une Connaissance ou une Sagesse ou une Tradition primordiale que l’on croit antérieure et supérieure à toutes les religions particulières et à toute forme de spiritualité », comme l’explique le Père Bamonte.

Les doctrines de cette Connaissance « doivent être transmises par un maître aux initiés (ou adeptes) le long d’un chemin personnel », afin que l’adepte puisse « entrer en lui-même, se redécouvrant comme un « être divin » ». Le président de l’AIE explique ensuite ce qu’il considère comme « certaines des caractéristiques intrinsèques » de la pensée ésotérique, qui sont résumées ci-dessous.

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