Qu’est-ce vraiment que le yoga ? Une philosophie universelle ? Une quête spirituelle ? Une technique méditative ? Une gymnastique corporelle ? Rien n’est plus faux, répond Marion Dapsance. Loin de la contrefaçon dont se satisfait l’Europe, voici, enfin dévoilée, la vérité sur le yoga tel qu’il est réellement pensé et pratiqué en Asie.
Docteur en anthropologie de l’EPHE, spécialiste du bouddhisme dont elle a enseigné l’histoire en Occident à l’université de Columbia (New York), Marion DAPSANCE présente pour EEChO le travail de recherche qu’elle a conduit sur le yoga, et qui a donné lieu à la publication du livre « Le yoga des yogis » (Editions du Cerf, mars 2025).
Sous emprise•Dans une rue cossue de la capitale, une kinésiologue propose des séances d’« éveil de la Kundalini », promettant bien-être et expansion de conscience. Une pratique spirituelle contemporaine venue du yoga qui flirte avec les dérives sectaires
Depuis cette rue huppée, au cœur de Paris, difficile d’imaginer qu’une cérémonie « d’éveil de la Kundalini » se prépare derrière la façade d’un bel immeuble haussmannien. Dans ce « cocon sécurisant » se prépare pourtant l’éveil « de votre énergie vitale » grâce à un « langage de lumière ». Ce sont en tout cas les promesses de Sophie*, qui pratique aussi la kinésiologie, une pseudoscience surveillée par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).
Ce soir d’hiver, elle prodigue ses « expansions de conscience » via un « éveil de la Kundalini », une pratique dérivée du yoga éponyme, pourtant bien éloignée des postures classiques. Ici, pas de chien tête en bas, mais un tirage de cartes, un cercle de parole puis une (longue) séance de méditation avec masque sur les yeux et casque audio. Par-dessus la musique tour à tour épique ou mystique, la praticienne lance des phrases tantôt ésotériques, tantôt freudiennes. Cette séance est censée libérer la Kundalini, une énergie divine qui serait « emprisonnée » au niveau du sacrum afin qu’elle irradie dans tout le corps.
Trouver son « maître à penser »
Nous sommes six « disciples » assis sur des tapis de yoga, face à Sophie. Certains sont des habitués, comme Samy*, qui en poussant la porte, tend timidement un bouquet de fleurs blanches à la kinésiologue. « J’ai déjà reçu des témoignages d’hommes sous l’emprise d’une guide dont ils étaient tombés amoureux et qui alimentait ce fantasme de relation », réagit Elisabeth Feytit, créatrice du podcast Méta de Choc et consultante sur le film Gourou en salle ce mercredi. En répondant « Samy, qu’est-ce que ton énergie a changé », la guide sous-entend qu’il est « quelqu’un de particulier », ce qui peut, selon elle, « entretenir un attachement pendant des années ».
Au début de la séance, Sophie nous invite à tirer une carte. Françoise* retourne une figure aux accents religieux, entourée de lumière. Interrogée dans le cercle de parole sur la signification que revêt cette image, elle répond : « C’est toi Sophie, bien sûr. Toi qui nous enseignes et nous guides. » La sexagénaire s’est inscrite à cette séance sur les conseils de la professeure, qu’elle consulte régulièrement dans le cadre de séances de kinésiologie.
« Lorsque l’on se tourne vers ces pratiques, c’est pour chercher du bien-être. On cherche à aller mieux et on écoute des conseils même s’il n’y a pas de compétences. De fil en aiguille, le « professeur » devient un maître à penser », analyse Damien Karbovnik, historien et sociologue des religions et auteur du livre Le développement personnel : nouvel opium du peuple ? (Ed. Les Equateurs). Avant de quitter l’appartement parisien, Françoise a d’ailleurs demandé à Sophie combien de séances de ce type (à 50 euros pièce) étaient encore nécessaires pour elle.
Docteur en anthropologie de l’École pratiquedes hautes études, Marion Dapsance a enseigné l’histoire du bouddhisme enOccident àl’Université de Columbia (New York).Elle a publié plusieurs livres dont Alexandra David-Neel, l’invention d’un mythe.
Ceux
que fatigue une pesante érudition qui ne fait qu’accoucher d’un
minuscule rongeur seront enchantés de l’ouvrage de Marion Dapsance. Le
ratio « idées/érudition » est parfaitement équilibré et on nous présente
le bébé dès l’introduction : ce sont les savants occidentaux qui ont défini ce qu’était le bouddhisme. Elle n’est pas seule à le dire, ça se dit un peu ici et là, pas beaucoup, pas assez en tous les cas.
Marion Dapsance dit clairement, sans emphase, que le bouddhisme n’est pas ce qu’on nous présente.
Mais alors, c’est quoi le bouddhisme ?
C’est de la magie ! Dans le bouddhisme, il s’agit d’acquérir des pouvoirs magiques. Comment ? Mais « par des rituels de possessions contrôlés à travers un protocole précis » (p. 132)
dont certains nous sont décrits de manière détaillée. Le bouddhisme, ce
sont des rituels magico-religieux à des fins d’acquisition de pouvoirs
supranormaux censés être détenus par les démons, et donc accessibles aux
hommes à la condition de domestiquer ces démons.
Comme l’indique le sous-titre du livre, c’est cela la véritable religion des Asiatiques.
Adrien Bouhours, bibliothécaire, historien, spécialiste des courants ésotériques et auteur de « Le christianisme au défi des nouvelles spiritualités (Ed. Artège)
Comment expliquer la sécularisation si brutale du monde occidental et la perte de vitesse des Églises traditionnelles ? Que signifie ce passage d’une société organique et chrétienne à une société syncrétiste et individualiste où chacun modèle sa spiritualité au gré de ses désirs ? Le « nouvel âge » annoncé par les acteurs de ces mutations est-il à la hauteur des promesses de bonheur et d’accomplissement qu’ils véhiculent ?
En réponse au discours promotionnel de la « nouvelle spiritualité » qui présente son succès comme inscrit dans le sens de l’histoire, Adrien Bouhours livre une analyse tranchante de ses sources historiques et décrypte les causes de la séduction qu’elle exerce.
Il met en lumière ses racines ésotériques, issues des mutations religieuses de la Renaissance, et éclaire ses liens avec la promotion de spiritualités orientales idéalisées et avec l’essor de la culture du bien-être et du développement personnel.Pour dissiper les funestes mirages de la religion nouvelle, l’essayiste lance un appel réfléchi à redécouvrir les richesses oubliées du christianisme, seules à même de combler notre soif d’espérance, de transcendance et de vérité.
Docteur en histoire, auteur de plusieurs études sur les courants ésotériques qui ont traversé la pensée religieuse de notre pays et de tout l’occident chrétien, Adrien Bouhours était l’auteur le mieux à même d’écrire sur le thème du christianisme face aux nouvelles spiritualités de notre temps.
Il s’interroge ainsi sur ce qui caractérise la « nouvelle spiritualité » : elle diffère tout d’abord profondément de la religion traditionnelle qui, elle, « ne fait qu’accueillir une révélation qui lui est transmise » (p. 17) ; elle vise au contraire à « élaborer son propre système de croyances et de pratiques à partir de diverses offres, comme on composerait, ajoute notre auteur, un repas en commandant à la carte » (ibid.).
Autant, dans la première démarche, l’homme répond-il par la foi à l’appel d’un Dieu qui lui parle, autant, dans la seconde, « l’homme est au centre et compose lui-même sa propre religion ». La distinction est de taille et offre à notre auteur l’occasion de nous introduire dans la vaste nébuleuse de ces nouvelles spiritualités qui concurrencent la tradition séculaire de l’Eglise et du Magistère catholique, au point que « la vie religieuse de notre pays a été étouffée, pratiquement asphyxiée par la croissance de cette nouvelle spiritualité » (p. 40).
Et notre auteur de citer saint Paul dans sa deuxième épître à Timothée : « Un temps viendra où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils iront se chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau. Ils refuseront d’entendre la vérité pour se tourner vers des récits mythologiques » (p. 41).
Il n’est que de parcourir les pages de ce livre pour comprendre ce que ces propos contiennent de prophétique pour comprendre l’époque actuelle et le défi que posent ces spiritualités au christianisme et à l’Eglise de notre temps. L’auteur fait plus qu’un inventaire de ces courants ésotériques ; il nous en livre les origines, les racines profondes et cachées qui sont les siens au cours de l’histoire : néo-platonisme, hermétisme, kabbale, héritage joachimite déjà signalé par le Cardinal de Lubac dans l’un de ses maître-ouvrages, « philosophie éternelle » initiée au XVème siècle, suivie des mouvements rosicruciens et francs-maçons, puis des courants spirites du XIXème, pour aboutir à la théosophie et aux grands initiés puis, enfin, au Nouvel Âge, dernier avatar de cette formidable construction illusoire dans laquelle l’homme prétend se suffire à lui-même, sans compter sur la force divine qui pourrait seule apporter un sens véritable et ultime à sa vie.
Le constat est sévère, mais il est, hélas, on ne peut plus objectif et argumenté. Il nous invite à une réflexion nécessaire sur les différentes caractéristiques de ces mouvements ésotériques qui ont conduit notre culture contemporaine à promouvoir des spiritualités fondées davantage sur le culte du bien-être et du développement personnel que sur la recherche du salut obtenu par l’accueil de la révélation divine. « Les fruits sont aujourd’hui sous nos yeux, constate notre auteur. La fille aînée de l’Eglise est désormais un pays dans lequel il n’y a plus que deux à trois personnes sur cent qui assistent à la messe régulièrement {…}
Sur le plan des croyances, alors qu’un cinquième de la population croit en la réincarnation, très peu de personnes croient encore à l’enfer. Pourtant, si celui-ci est bien le lieu peuplé des êtres qui ont définitivement fermé leur âme à la grâce salvatrice de Dieu, il est possible que la France soit désormais l’une des « portes de cet enfer » (p.40). Ce livre, on l’aura compris, est un vigoureux stimulant pour cette année jubilaire : il nous invite à rendre compte de notre espérance chrétienne en reprenant les fondements de notre foi pour en témoigner à un monde qui en a furieusement besoin.
Recension par Guillaume Daudé
dans La Croix du 21 mars 2024
Des livres de Frédéric Lenoir au best-seller Trois amis en quête de sagesse paru en 2016, en passant par le Yoga d’Emmanuel
Carrère publié en 2020, quel est le point commun de cette littérature à
succès ? Tous ces livres relèvent d’un courant foisonnant et
protéiforme qu’on désigne souvent sous le nom de « nouvelles
spiritualités », et auquel l’historien Adrien Bouhours vient de
consacrer son dernier ouvrage.
Une
thèse forte le traverse : ce ne sont pas l’athéisme ou l’islam qui
supplantent aujourd’hui le christianisme mais ce courant, selon lui
largement sous-estimé par les catholiques. Pour l’auteur, le caractère
nébuleux des « nouvelles spiritualités » ne signifie pas qu’elles n’ont
pas d’unité : elles professent toutes la possibilité « d’accéder directement à une dimension divine sans passer par les médiations institutionnelles ».
Alors
qu’elles sont souvent vues comme la religion d’avenir, l’auteur
explique pourquoi elles séduisent tant : elles correspondent à l’âge de
la mondialisation, de l’écologie et de l’individualisme, en proposant
une synthèse planétaire des sagesses, une spiritualité holistique et une
réalisation de soi.
Pourtant,
ces « nouvelles spiritualités » ne sont pas aussi nouvelles qu’elles
le prétendent, analyse l’historien. Selon lui, elles trouvent leurs
racines dans les courants ésotériques nés à la Renaissance, qui se
développent avec la franc-maçonnerie à partir du XVIIIe siècle, puis avec les spiritualités orientales importées en France dès le milieu du XIXe siècle.
Dans
une dernière partie plus apologétique, l’auteur s’attache de manière
convaincante à dissiper les fausses promesses des « nouvelles
spiritualités ». En prétendant prendre le meilleur de toutes les
religions qui détiendraient chacune une parcelle de vérité, elles en
gomment les aspérités et ne font en réalité que les utiliser au service
de leur propre conception de la vérité, analyse-t-il. À titre
d’illustration, le roman autobiographique d’Emmanuel Carrère, Yoga,
écrit après une dépression, montre, selon l’auteur, toute l’ambiguïté
de la « nouvelle spiritualité » : il y voit un détournement de pratiques
spirituelles à des fins thérapeutiques qui n’est pas sans danger. Ce
livre exprime cependant une quête de sens, selon lui bien présente chez
nos contemporains, alors même que Dieu est devenu un gros mot. Le défi
pour les chrétiens : répondre à cette soif d’absolu.
ENTRETIEN. Zineb Fahsi décrit dans un essai le cheminement qui a conduit le yoga des marges de la société indienne à la culture mainstream. Propos recueillis par Baudouin Eschapasse
Instrument de « réalisation de soi », manière commode de lutter contre le stress en cultivant une « pensée positive », forme de gymnastique douce permettant de prendre soin de son corps mais aussi de soigner son esprit en apprenant à gérer ses émotions, le yoga est aujourd’hui présenté comme une méthode quasi miraculeuse pour gagner en efficacité et en concentration. Cette promesse a converti près de 7,6 millions de personnes en France. Professeure de yoga, diplômée de Science Po Paris et de l’université Pierre-et-Marie-Curie, Zineb Fahsi publie Le Yoga, nouvel esprit du capitalisme (à paraître le 1er mars chez Textuel). Un essai dans lequel elle interroge la manière dont cette pratique méditative indienne s’est propagée en Occident, mais surtout comment elle a été dévoyée, selon elle, par l’industrie du bien-être.
Le Point : Quand et comment avez-vous découvert le yoga ?
Zineb Fahsi :
J’y suis venue assez tard, puisque j’avais 26 ans quand j’ai commencé.
Comme beaucoup de gens, cela s’est fait à la faveur d’un voyage en Asie,
lors d’un séjour à Bali, en 2013. Plus précisément dans la petite ville
d’Ubud, qui est aujourd’hui considérée comme l’un des temples
contemporains du tourisme spirituel. C’est là que j’ai suivi mon premier
cours de yoga. J’y ai retrouvé avec joie les sensations d’expansion et
de vitalité que j’expérimentais, plus jeune, à travers la gymnastique et
la danse. Le yoga m’a permis de réemprunter le chemin du corps, des
sensations, du souffle…
À quel moment vous êtes-vous dit que vous vouliez devenir professeur de yoga ?
Lorsque
je suis revenue de voyage, j’ai poursuivi la pratique du yoga de
manière quasi quotidienne. J’ai compris que cela me donnait l’occasion
de réconcilier deux centres d’intérêt : une passion pour la philosophie,
mais aussi un intérêt pour le fonctionnement de la psyché et du corps
humains. Après avoir travaillé dans l’univers du conseil, d’abord
dans le domaine de l’environnement puis dans celui de l’aide au
développement, j’ai eu envie de me consacrer au yoga à temps plein, car
je voulais avoir un métier davantage au contact des gens ; une activité qui donne aussi du sens à mon parcours.
À quel moment est née l’envie d’écrire ce livre ?
J’ai toujours été intriguée par l’absence de récits critiques sur le yoga. La littérature sur le sujet est abondante mais souvent sans aucun recul. Sont évoqués des textes millénaires qui fondent la pratique mais ceux-ci sont rarement contextualisés. Désireuse d’en savoir plus, j’ai suivi, il y a deux ans, la formation conduisant à l’obtention du diplôme universitaire Cultures et Spiritualités d’Asie, que proposent l’Institut catholique de Paris et l’École française de yoga sous la direction de Ysé Tardan-Masquelier, enseignante-chercheuse en histoire comparée des religions et anthropologie religieuse à l’université de Paris Sorbonne. J’ai envisagé, un moment, de poursuivre une thèse sur le yoga. C’est ce projet qui a donné lieu à l’ouvrage que je publie aujourd’hui.
Le Yoga, nouvel esprit du capitalisme, de Zineb Fahsi (Textuel, 203 pages, 18,90 €). À paraître le 1er mars.
Un livre où l’on apprend l’histoire complexe de la pratique…
Les discours simplistes m’apparaissent toujours douteux. Le terme de yoga dissimule une réalité plurielle. Le yoga postural moderne est très différent des pratiques prémodernes du « hatha yoga » qui englobent une dimension sotériologique [c’est-à-dire soucieuse du salut de l’âme et de la rédemption, NDLR]. Si l’on résume à grand trait, le yoga est au départ une discipline méditative, une forme d’ascèse pratiquée par les marges de la société indienne. Son objectif est de libérer l’âme humaine du cycle des renaissances, et cela passe souvent par un renoncement au monde. On est ici bien loin de la promesse délivrée par l’industrie du bien-être.
On pourrait même dire qu’on est aux antipodes ! Comment est-on passé de l’un à l’autre ?
Mon
livre décrit le cheminement qui a conduit d’un pôle à l’autre. La
transformation de la discipline est liée à sa circulation en dehors du
sous-continent indien et aux influences anglo-saxonnes, notamment, qui
ont conduit à en reformuler certains principes.
Racontez-nous…
Le
yoga naît au départ d’une quête spirituelle liée à une insatisfaction
existentielle. Au milieu du premier millénaire avant notre ère, en marge
de la religion védique, se développe, dans de petits groupes
marginaux, une réflexion pour s’extraire de cette « migration
circulaire » de l’âme connue en sanskrit sous le terme de « samsara » et
que l’Occident résume sous la formule de « cycle des
réincarnations ». La promesse de la pensée bouddhiste, dont procèdent entre autres les yogas prémodernes,
est de se libérer de la souffrance humaine en sortant de ce cycle. À
cette époque, le mot yoga n’est pas encore associé à un ensemble de
pratiques psychocorporelles mais désigne une méthode de maîtrise des
sens. Au IVe siècle de notre ère, le traité Yoga Sutra fonde
un système doctrinal et philosophique. Progressivement vont s’affiner
des techniques de travail sur le corps, le souffle et la psyché qui
donneront la discipline que l’on connaît.
Ce que vous appelez le yoga mental ?
Les
postures de yoga ne sont pas au cœur des yogas prémodernes
contrairement au yoga postural contemporain. Ainsi, le yoga qui va
d’abord être diffusé en Occident est un yoga principalement méditatif et
philosophique. Son exportation s’effectue comme une réaction à la colonisation de l’Inde par la couronne britannique. Au milieu du XIXe siècle, alors que se diffuse en Europe une pensée teintée d’orientalisme dans des milieux non académiques où se multiplient les références occultistes, une
partie de l’élite hindoue reformule l’hindouisme et le yoga sous
l’influence à la fois des valeurs de la modernité et des ésotérismes
occidentaux. Vivekananda (1863-1902), pour ne citer que lui, s’attache à
diffuser dans le pays un hindouisme universaliste qu’il présente comme
une religion compatible avec les valeurs de modernité et de progrès.
Dans cette approche, il redéfinit le yoga comme une approche
scientifique et rationnelle permettant à ceux qui le pratiquent de
« s’améliorer » sur le plan spirituel. Cette manière de l’envisager va
séduire un public occidental, outre-Atlantique, adepte de la « religion métaphysique américaine », l’ancêtre du New Age.
Le
non-dit véhiculé par ce discours, c’est qu’il vaut mieux valoriser le
travail sur soi au détriment d’un changement social de fond.
Ce sont ces va-et-vient entre l’Est et l’Ouest qui expliquent les mutations du yoga ?
Certainement. Après avoir été modifié déjà aux XIXe et XXe siècles – XIXe siècle pour le yoga moderne mental, et XXe siècle pour le yoga moderne postural –, en réaction à la colonisation de l’Inde pour permettre à des individus de renforcer leur corps et leur esprit dans un vaste mouvement collectif, le yoga moderne se transforme alors en pratique centrée sur le perfectionnement individuel : une technique parmi d’autres de « développement personnel ». Le non-dit véhiculé par ce discours, c’est qu’il vaut mieux valoriser le travail sur soi au détriment d’un changement social de fond. Cette manière de voir les choses fait porter aux individus la responsabilité de changer le monde. Cette vision s’accorde bien avec les exigences du système capitaliste en ce qu’elle neutralise toute remise en question du système lui-même.
C’est ici que vous développez la vision politique de la discipline qui justifie le titre de votre ouvrage.
Oui. Si la quête de salut est légitime, si l’on peut saisir les motivations de cette recherche de bien-être et de santé dans un monde de plus en plus anxiogène, la discipline du yoga, en étant ainsi reformulée, se retrouve d’une certaine manière « instrumentalisée » en intégrant la culture mainstream. Ce qui était un apprentissage ascétique visant à sortir du cycle des renaissances se transforme en un instrument aux mains d’une industrie naissante, celle que les Anglo-Saxons envisagent sous le terme de « self-help ».
Pourquoi pensez-vous que c’est dangereux ? Parce que cela ouvre la porte à des dérives sectaires ?
Je ne traite pas ici de ce sujet qui mériterait à lui seul un autre ouvrage. Ce que je relève, c’est la manière dont cette discipline est principalement enseignée aujourd’hui, dans les centres de yoga en entreprise, dans les écoles et les hôpitaux. Elle répond de façon commode aux injonctions contemporaines de réalisation de soi. Là encore, c’est une aspiration légitime, tant qu’elle ne se transforme pas en impératif. Mais là où cette pensée me semble pernicieuse, c’est que la promesse de libérer son vrai « moi », de domestiquer son sommeil, d’être en d’autres termes plus efficace et plus résilient… s’inscrit en complet décalage avec l’objectif premier d’émancipation qui est celui du yoga.
À travers le yoga, l’industrie du “bien-être” en vient à capitaliser sur la souffrance des individus.
C’est-à-dire ?
Le yoga semble être la méthode miraculeuse pour résoudre les problèmes et réaliser les aspirations des individus modernes assujettis par une superstructure tout entière dominée par des exigences de production. À travers le yoga, l’industrie du « bien-être » en vient à capitaliser sur la souffrance des individus, à miser paradoxalement sur le « mal-être » de la société. La promesse de libération qui nous est vendue est désormais un faux-semblant.
Vous militez donc pour un retour à un yoga authentique ?
Je
me méfie toujours de ces expressions. Qu’est-ce que l’authenticité ?
Comme je vous le disais, il n’y a pas un yoga véritable mais une
multitude de pratiques. Je ne cherche pas à promouvoir un yoga
« originel » ou « pur ». En revanche, j’invite mes lecteurs à réfléchir
sur les dangers qu’il y a à faire croire que la réponse aux malheurs du
monde ne peut être qu’individuelle là où les problèmes appellent plutôt,
de mon point de vue, un sursaut collectif.