Le psychospirituel: un combat de tous les jours depuis 20 ans

Témoignage, par J. D., collectif-CCMM.

 Nous sommes des parents, catholiques engagés, dont les enfants, jeunes étudiants, ont été embarqués à l’aumônerie, sous couvert de retraites spirituelles, dans des sessions charismatiques dites psychospirituelles où l’on a « revisité leur histoire ».

Ils en sont revenus fermés, agressifs, et refusant de répondre à nos « pourquoi un tel comportement » ? Nous avions face à nous, des étrangers méprisants, hostiles. C’était extrêmement violent, incompréhensible, déstabilisant…

Mon mari et moi, avons compris à l’arrogance et la violence des responsables contactés, qu’une machine à détruire était programmée… Restait à comprendre pourquoi et comment…

Nos recherches nous font entrer dans un autre monde….

Tout d’abord, nous commençons dans les méandres d’un livre au titre prometteur « Guérir en famille » écrit par Bernard Dubois, théoricien de la doctrine pseudo-catho de « blessures guérison » confuses, qui mènent de la banalité au drame :

Un exemple : Bernard Dubois a écrit dès la page 5: je cite «  (…) bébé dort. (…) A son réveil, il appelle, puis pleure et personne ne vient. Il fait alors douloureusement l’expérience du silence face à son cri d’appel, de l’absence de l’amour en face de son désir. Puisque la relation d’amour à sa source – c’est-à-dire papa et maman, préfiguration du visage de Dieu- ne le comble pas, il coupe cette relation où il ne reçoit pas l’amour qu’il attend … »

«Car papa et maman sont la source de l’amour pour le petit enfant, mais derrière leur sourire et leur affection, il recherche et attend la présence divine, l’amour même de Dieu.

(…) L’enfant manque de cet essentiel dont il a tant besoin, l’amour divin ».

En page 14, je cite « parce que j’ai manqué de l’amour de mes parents dès la petite enfance, je l’ai vécu comme une trahison et je me suis fermé. J’ai crié, maman n’est pas venue tout de suite ; j’ai demandé de l’aide à papa et il n’a pas répondu à mon appel. J’ai été trahi par ceux-là même qui me donnaient la vie et maintenant dans ma blessure, je ne fais plus confiance. Je perds aussi confiance à la vie et en Dieu

Et voici la finalité de ce discours  :

En page 14 : « Le chemin de la guérison demande la vie entière. (…) Oui, je m’engage dans une démarche de pardon mais je ne peux guère affirmer (…) que j’ai pardonné, ce serait une illusion. Non, notre but est simplement de mourir guéri, afin d’aller au ciel directement. »Fin de citation

Cet exemple démontre comment à partir d’un fait banal, réinterprété dramatiquement, graduellement on emmène une personne à douter de ses parents, jusqu’à rompre les liens avec eux. Pour la faire basculer dans le chemin psycho-spirituel d’un dieu guérisseur.

En continuant nos recherches, nous découvrons comment nos enfants ont été réduits à des « sans famille » pour en faire des adeptes

En effet, dans 3 revues CARMEL, N° 75, 78 et 103, sur la guérison intérieure, Bernard Dubois développe le processus de cette dite guérison, qui n’est rien d’autre que le processus de faux souvenirs induits. Des techniques qui grillent la mémoire et implantent un autre vécu. Une synthèse de l’analyse que j’en ai faite est publiée …Jusqu’ici, personne n’est venu me contredire…

Quelques recherches et analyses de plus me permettent de trouver le fondement faussement « théologique » alambiqué de cette religiosité,

le péché n’est plus un acte commis librement et volontairement, mais un manque d’amour subi dont on n’a pas conscience et dont on doit se libérer. De la sorte le péché devient une blessure dont on incombe la responsabilité au bouc émissaire.

Donc, pour guérir, il faut couper les liens avec le ou les boucs émissaires, auxquels la personne va faire subir des actes inhumains sans aucune culpabilité, puisque d’une part, ils sont nécessaires à la « guérison », d’autre part la culpabilité est rejetée sur les proches qui, dans ce schéma, sont révélés maléfiques et donc ne font que subir la juste punition de leur faute.

Dans ce tour de passe-passe, la culpabilité et la responsabilité ont sombré. Une personne qui n’est ni coupable ni responsable de ses actes, n’est pas libre. Donc sa liberté a été remise au gourou qui l’instrumentalise contre ses proches.

Nous tenons enfin ce processus de destruction…

Nos enfants abîmés, des parents rejetés, des familles déchirées, la foi dévoyée, il nous fallait réagir

Cathos naïfs et confiants, nous nous sommes tournés vers le Service-Accueil-Médiation pour trouver de l’aide. Un accueil chaleureux, et une incompétence surprenante. Donc, nous avons fournis pendant deux ans notre travail d’analyses et nos dossiers. Et brutalement, nous avons été renvoyés vers un conflit familial. Quelque temps plus tard, le SAM utilisait nos analyses et nos dossiers pour alerter tous les évêques, et tous les responsables ecclésiaux sur le psycho-spirituel, par un rapport « strictement confidentiel ».

Notre première expérience avec le Service-Accueil-Médiation nous a révélé la face cachée de l’Eglise.

Nous avons envoyé des courriers à tous les évêques concernés par nos dossiers, au Nonce, à Rome. Nos actions devenant dérangeantes, il fallait nous discréditer pour stopper notre combat. Ce qui se fait de mieux dans ces réseaux, ce sont les calomnies … elles courent encore…

A partir de 2005, tous les dossiers sont examinés par un militaire de la gendarmerie du groupe de renseignements d’Albi, qui a rencontré toutes les victimes, toutes les familles. Les dossiers étaient suivis par la Secrétaire Générale de la Miviludes.

En 2006, nous rencontrons la communauté des Béatitudes de Bonnecombe, en charge du frère Pierre-Etienne, condamné en 2011 pour pédophilie, dont s’étaient déchargé les responsables des Béatitudes avec injonction de se taire. Pierre-Etienne avait envoyé en août 2007, une lettre où il livre son histoire de pédophile, à Mgr Rylko, responsable du Conseil Pontifical des laïcs. Ce dernier n’a même pas daigné répondre à cet appel à l’aide.

En 2008, nous adressons une lettre à Mgr Rylko qui venait de sanctionner les Béatitudes, pour lui demander d’aider les victimes à se reconstruire. En retour il nous adresse par écrit sa bénédiction et l’assurance de sa prière ! Aussitôt, une pétition de près de 400 signatures lui est adressée, sans réponse…

En 2009 après un rendez-vous à la CEF, nous obtenons qu’une commission d’experts travaille sur le psycho-spirituel sous la responsabilité de Mgr Santier, des victimes ont donné leurs témoignages, nous avons fourni des documents. En contrepartie, Mgr Santier s’était engagé à aider les victimes. Il nous a trompés ! En novembre 2011, lors de la conférence des évêques à Lourdes, un rapport remis à chaque évêque, titrait :

« GROUPE DE REFLEXION «  SPIRITUEL ET PSYCHOLOGIE ». Document rigoureusement confidentiel à ne diffuser sous aucun prétexte. Dossier du groupe au terme de sont travail. Septembre 2011« .

Donc aucun évêque ne peut dire qu’il ne savait pas…

Vous le trouverez sur le site du CCMM, et sur le site « dérives dans l’Eglise catholique ».

Notre riposte fut la sortie du « Livre Noir de l’emprise psycho-spirituelle ». Un choc pour les évêques qui ont mis en place un autre pare-feu, toujours juge et partie, « la cellule d’écoute » sous la responsabilité de Mgr Planet …. En réponse, nous publions « le silence des bergers », recueil des lettres envoyées aux responsables ecclésiaux… Silence…

Nous continuons à intensifier nos actions, à publier nos analyses, alerter les médias, articles de journaux, documentaires, témoignages, reportages, émissions de télévision…

Voir le reportage sur Youtube, de Sophie Bonnet « les Béatitudes, une secte aux portes du Vatican » diffusé par Canal + en 2011.

Nous savons désormais le prix de notre combat : nos enfants détruits, nos familles brisées. Et pire ! Quand les parents se manifestent, leurs enfants disparaissent à l’étranger voire dans un pays en guerre. Nous sommes restés des années sans savoir où étaient nos enfants. Aujourd’hui, en ce moment encore, des parents ne savent pas où sont les leurs. Sont-ils en vie ? Dans quel état ? Ce sont des actes de torture morale, que par pudeur pour la douleur des parents, je qualifierai simplement de cruauté morale et mentale. Dans l’Eglise, les gourous et leurs communautés déviantes, sont protégées pour un recrutement exponentiel faussement vocationnel, et l’argent que ça rapporte. Même au prix d’y perdre son âme.

Le psycho-spirituel, a pénétré toute l’Eglise, y compris les grands ordres religieux, tel le Carmel. L’épiscopat, sans aucun discernement a ouvert les portes à des fondateurs de communautés dont beaucoup étaient passés par des réseaux ésotériques du nouvel âge. C’est une hérésie qui remplace Le Christ Rédempteur par un Jésus guérisseur. Toutes les hérésies qui ont traversé l’Eglise ont touché la doctrine. Pour la première fois une hérésie touche à l’amour dans le cœur d’un être. Sachant que nous sommes créés à l’image de Dieu qui est amour, c’est Dieu que l’on détruit. Une destruction qui entraine la haine des parents, des enfants, du conjoint … Des plus proches.

Voir dans « Le psycho-spirituel mis à nu » l’étude de Bertran Chaudet «  Le nouvel âge a-t-il pénétré l’Eglise catholique ? »

Il est effrayant, abyssal, de constater que nos enfants sont prisonniers d’une emprise mentale faite au nom de Dieu. Une prison dont l’épiscopat à la clef de la porte et la verrouille de plus en plus à chacune de nos action. Errare humanum est, perseverare diabolicum.

Pourquoi une telle omerta sur l’emprise mentale ?

Sans emprise mentale, on ne peut assujettir une personne à des actes de violence : abus sexuels, qu’elle n’accepterait pas, ou la réduire à commettre des actes qui violent sa conscience : détruire ses proches.

Actuellement, beaucoup de gourous, d’abuseurs sexuels, et non des moindres, font la une des médias.

C’est bien tard pour trop de parents morts sans avoir revu leurs enfants, pour tous ceux qui ne savent pas où sont leurs enfants, leurs petits enfants, pour les parents malades seuls et rejetés, pour les familles irrémédiablement détruites sur plusieurs générations… Au nom de Dieu.

Dans la Croix du 1er octobre 2022, un article titre : Mgr de Moulins-Beaufort : « L’Église est une maison aussi sûre que possible » 

Chacun en jugera.

Nous ne commenterons pas.

Abus sexuels dans l’Église : une mauvaise odeur de gnose

Une réflexion du philosophe Damien Le Guay

Article paru dans la revue Prêtres diocésains de décembre 2019. Damien Le Guay est philosophe, essayiste, critique littéraire, conférencier, maître de conférences à HEC, enseignant à l’Ircom.

 «  C’est par une citation de Charles Péguy que Damien Le Guay, philosophe et spécialiste de Charles Péguy, entame sa réflexion. Concernant les « affaires de mœurs », l’auteur propose une approche différente : « une sorte de légitimation « théologique » que les abuseurs se donnent, explicitement ou non, pour « s’autoriser » à commettre de tels actes. Cette approche, peu faite, n’est pas une manière d’excuser mais de monter qu’une mauvaise théologie est souvent à l’œuvre pour justifier de mauvais agissements ». Pour l’auteur, il s’agit d’un « devoir de vérité », pour permettre à « tous ceux qui sont victimes — y compris ceux qui sont dans le déni, dans l’enfermement, dans une culpabilité subie, dans une fausse conception de la solidarité — de sortir de l’étouffement communautaire pour vivre, en vérité, à l’appel du Christ, une vie de charité » d’une part, et d’autre part « de n’être pas complice ». Péguy nous met en garde. « Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire ». « Un chrétien ne peut pas être complice du mal. Il doit le dénoncer — fut-ce au prix de remises en causes intérieures et de déchirements. Il doit être disciple du Christ avant toute autre fidélité — surtout s’il s’agit d’être fidèle à une infidélité, à une trahison, à une corruption des cœurs, des âmes et des corps ». (D.C.)

« Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire. C’est tout un. Ça va ensemble. Et celui qui laisse faire et celui qui fait faire ensemble c’est comme celui qui fait, c’est autant que celui qui fait…/… Complice, complice, c’est pire qu’auteur, infiniment pire ». Charles Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc.


L’Église, celle de France comme celles d’autres pays, est menée par ce que l’on appelle pudiquement des « affaires de mœurs ». Les affaires sortent et avec elles tout un ensemble d’histoires sordides qui mélangent des abus sexuels, des abus d’autorité, des perversions mentales et tout un ensemble d’éléments tous plus condamnables par la morale et par la Loi. Il y a différentes manières d’aborder la question. Pour avoir aidé certaines de ces victimes et avoir, donc, entendu les histoires, je propose ici une approche différente : une sorte de légitimation « théologique » que les abuseurs se donnent, explicitement ou non, pour « s’autoriser » à commettre de tels actes. Cette approche, peu faite, n’est pas une manière d’excuser mais de monter qu’une mauvaise théologie est souvent à l’œuvre pour justifier de mauvais agissements. Et ne pas en passer par la théologie est un défaut d’analyse.

Débutons par trois questions introductives :

► Quel sens du péché a-t-on quand on commet des crimes, des crimes passibles de la justice des hommes et du Jugement de Dieu, avec la certitude que sa foi n’est pas atteinte ? Quelle est sa morale quand on est à même de corrompre les cœurs et les âmes, quand on abuse de la confiance de jeunes gens et de jeunes filles en attente de vérité, sans avoir conscience de faire offense à son Maître et Seigneur ? « Quand un homme peut commettre un crime sans que ce soit un péché il n’est pas chrétien » dit Péguy. Dès lors demandons-nous pourquoi des « hommes d’Église », quand ils exercent une emprise psychique sur des esprits assoiffés de vérité, quand ils vont jusqu’à des viols de corps et de conscience, quand ils satisfont leurs penchants criminels, pourquoi le font-ils avec une sorte d’impunité de conscience, d’auto-impunité ? Ne faut-il pas interroger leurs conceptions chrétiennes, l’idée qu’ils se font de leur foi ? De toute évidence, dans bien des cas, il ne s’agit pas « d’erreurs » de « mauvais gestes » qui relèveraient d’une schizophrénie pathologique, mais d’un système de pensée, d’une sorte de cohérence qui justifie l’incohérence. La schizophrénie n’est pas que psychologique elle est aussi une maladie théologique. La théologie a ses maladies. Elle engendre des « erreurs » des déviances et même des hérésies — au sens des mauvais choix, des mauvaises interprétations, des mauvais chemins de pensées. Un étrange bricolage théologique s’instaure qui finit par « autoriser » l’inadmissible. Alors, se perd, tout à la fois la conscience humaine de commettre des crimes et la conscience chrétienne de commettre des péchés. Comment certains prêtres en sont-ils arrivés à se servir de la foi chrétienne pour gommer l’idée même de « crime » et la conscience même du péché ? Cette énigme doit être comprise en mettant au jour les déviances de pensée, les petits arrangements théologiques crapuleux pour excuser ou justifier les perversités personnelles !

► Il est facile de prendre, dans le christianisme, ce qui nous arrange, ce qui permet d’expliquer et même de justifier ce que je suis ou, pire encore, ce que je fais et qui, objectivement, est contraire aux bonnes mœurs, au respect des consciences, à la vraie charité. Mais est-on chrétien si on se sert de la foi pour justifier ses agissements ? Le P. de Lubac (1), soucieux de tenir l’unité de cette « foi reçue des apôtres » et transmises, de siècles en siècles, nous met en garde : « la foi chrétienne n’existe pas en pièces détachées ». Elle est symphonique et non monophonique. Quand elle résonne, elle nous tient. Quand on se sert de tel élément ou de tel autre, on s’en sert pour justifier sa manière d’être ou d’agir.

► La pensée chrétienne est-elle réductible à tel auteur, à tel livre, à telle pensée à l’exclusion de toute la palette infinie des autres auteurs ? L’auteur est, par définition, celui qui vous augmente. Or, que constatons-nous dans certaines communautés, dans certains enseignements, dans certaines situations où un prêtre finit par devenir « le Père », un « Maître spirituel », l’unique référence intellectuelle, spirituelle et théologique ? Les autres auteurs chrétiens sont exclus des bibliothèques, proscrits des enseignements, bannis du champ de la formation des cœurs et des âmes. Alors, nous sortons du christianisme large, élargi, symphonique au profit d’un rétrécissement clanique, pour ne pas dire sectaire. Et ce comportement de réduction de la focale à une seule pensée, un seul homme, un seul maître, est à l’œuvre, en France, depuis le début du XXsiècle, dans un certain néo-thomisme d’Action française qui fit florès chez certains dominicains. Le P. de Lubac s’est en pris souvent à ce petit milieu fermé sur lui-même, à la « dictature intellectuelle » du P. Garrigou-Lagrange (1877-1964) et du maître de ce dernier, le P. Dehau (1894-1956). Le P. de Lubac critique à la fois le climat intellectuel étouffant pour ne pas dire sectaire et, aussi, la mauvaise lecture thomiste faite par ces thomistes qui avaient fini par prendre le pouvoir intellectuel dans l’Église de France. Or, saint Thomas lui-même, ne répétait-il pas : « Je crains l’homme d’un seul livre ».

Quelles sont les raisons qui laissent à penser qu’il y a un parfum de Gnose (celle-là même qui fut combattue au début du christianisme par Irénée de Lyon) dans les actions et la pensée de nombre de prêtres-abuseurs ?

► La gnose instaure un salut par la connaissance, et une connaissance réservée à certains, ceux qui savent, ceux qui ont l’intelligence de réfléchir, ceux qui « possèdent » un savoir particulier. C’est la raison pour laquelle, ce savoir particulier, qui met les gnostiques en dehors du commun, des autres, les conduits à avoir un sentiment aristocratique de la pensée. Les règles qu’ils s’appliquent à eux-mêmes ne sont pas celles des autres.

► Ajoutons, en ce qui concerne certaines communautés (comme la communauté Saint Jean — au temps de Marie-Dominique Philippe), un savoir particulier lié à une révélation particulière, de nature apocalyptique. Ce dernier, nous dit Paul Airiau (2), considérait que « l’Église vit les attaques ultimes de l’Apocalypse […] mais en même temps un nouveau printemps sous l’égide de l’Esprit Saint ». Il évoquait régulièrement « la dernière semaine que l’Église vit peut-être depuis Vatican II ». Ainsi conclut Paul Airiau, « l’eschatologie structure aussi son catholicisme ». Ajoutons qu’il disait à tous, au point d’avoir eu des remontrances de la part de l’autorité ecclésiale, que la fin du monde allait intervenir subito presto, avant la fin du siècle, en l’an 2000. Cette croyance millénariste renforce la certitude d’être à part. « Les gnostiques » indique Bernard Sesboüé (3) « sont des gens qui ont été les bénéficiaires d’une révélation secrète particulière qui les met au-dessus de l’humanité ».

► Le salut par la connaissance, la constitution d’une caste qui possède la connaissance, la certitude que la connaissance sauve, sont autant d’éléments de la Gnose en opposition avec un christianisme offert à tous — que l’on soit clercs ou laïcs, savants ou ignorants. Soit le salut est offert à ceux qui savent, soit il dépend non de la connaissance mais de la seule charité.

► La Gnose, soucieuse de distinguer la Création et la Révélation (avec l’idée, à l’origine, de deux dieux, celui mauvais qui est l’auteur de la Création et un autre, bon, qui est celui de la Révélation), considère que la matière est mauvaise. La matière et tout ce qui va avec elle et surtout, en ce qui nous concerne, le corps. Il est le lieu de nos actions mauvaises, de nos instincts les plus bas, de nos pulsions soumises aux plus basses parties de nous-mêmes. Et nous n’y pouvons rien. Dans deux documentaires (4) diffusés dernièrement sur les questions d’abus, il apparaît (dans le cas surtout de Marie-Dominique Philippe et de son frère) que les abuseurs œuvrant dans l’Église, ont un profond dégoût pour le corps — le leur et celui de leurs victimes. Dégoût allant jusqu’à un refus de l’hygiène corporelle, de la propreté. De toute évidence, le corps est une nécessité malheureuse, le lieu des passions mauvaises qui sont dans le corps et l’agitent. S’il faut les satisfaire, nul plaisir mais un lâche soulagement d’une mauvaise nécessité. L’acte sexuel alors est sale, comme l’est le corps et comme sont sales les basses passions qui sont en lui.

► Dichotomie complète entre l’âme et le corps. Le corps est une chose, l’âme une autre. Deux entités, deux réalités différentes, deux natures différentes. Il y a là un relent de la pensée grecque selon laquelle le corps est le « tombeau » de l’âme qui est « tombée » là par hasard et aspire, seulement, à retourner de là où elle vient — le « monde des idées » ou le Paradis. Ce dualisme, « entraîne une dévalorisation radicale […] de tout ce qui appartient à la corporalité et à la chair » (5).

S’il y a dichotomie, étanchéité de l’âme, alors ce que le corps fait, l’âme l’ignore. Elle n’en est en rien affectée. Les péchés sont de nature spirituelle. Le corps est dans l’angle mort de l’âme. Alors, tous les crimes faits par le corps sont sans rapport avec le salut de l’âme. Cette manière de penser, permet d’agir en toute impunité ! Les crimes n’en sont pas et les péchés sont d’une autre nature ! CQFD !

► Cette dichotomie est une manière de nier tout ce qui pourrait exister entre l’âme et le corps, de nier tout ce qui unit, par infusion, l’âme et le corps. Négation donc de la chair et de « l’âme charnelle » — selon la belle expression de Péguy. Négation d’un devoir d’incarnation et d’une responsabilité incarnée — une responsabilité ici et maintenant qui s’exerce aussi sur l’intégrité des âmes et des corps de ceux qui sont proches !

Derrière tout cela, une difficulté théologique apparaît : les relations entre Nature et Surnature.

De toute évidence, une tradition puissante a existé dans l’Église, et se prolonge chez certains, et permet à d’autres de « justifier » leurs méfaits : « l’Extrincécisme ». Des années 1930 jusqu’à Vatican II, Étienne Gilson, grand philosophe thomiste, et le P. de Lubac, ont lutté contre cette théologie transmise par des néo-thomistes. Ceux-ci, nous dit le P. de Lubac, ont fait une mauvaise lecture de saint Thomas ; ceux-ci, nous dit E. Gilson, s’inspirent, sans toujours le savoir, du cardinal dominicain Cajetan (mort en 1534) qui « trompe les lecteurs de saint Thomas ». Pour eux, il n’y aurait pas de « désir naturel » de voir Dieu et il y aurait une « juxtaposition » étanche entre la Grâce et la Nature. Entre eux, pas d’échange ; pas d’infusion, une simple juxtaposition de la nature (le corps et les réalités charnelles) et la grâce — l’âme qui appartient par avance au monde de Dieu. Il y aurait deux étages étanches l’un de l’autre. Nous sommes là, (dit à ce propos le P. Congar (6), dominicain, persécuté lui aussi, en son temps, par ces néo-thomistes sectaires), face à une « maladie de la séparation », qui est une « maladie de l’Occident ». Si la grâce est ajoutée, sans lien avec la nature, alors rien de ce qui affecte le corps n’affecte l’âme et inversement. Il ne s’agit plus du salut de la personne, mais du seul salut de l’âme. Or, il y a un « admirable échange » et « l’influx de l’Esprit de Dieu ne demeure pas extérieur à l’homme ».

Or, nous dit le P. de Lubac, « notre vocation surnaturelle est, de la part de Dieu, un appel gratuit » et donc le surnaturel se réalise en l’homme par le fait de l’Incarnation divine. Et Étienne Gilson (8), dans le même sens, indique : « Le secret le plus profond de la philosophie chrétienne est peut-être le rapport, à la fois simple et insondable, qu’elle a la hardiesse d’établir entre la nature et la fin surnaturelle pour laquelle elle est faite, bien qu’il lui soit impossible d’en soupçonner naturellement l’existence et qu’elle n’ait naturellement aucun droit de l’espérer ».

Que conclure ?

Il nous faut penser aussi ces déviances théologiques en même temps que nous devons combattre ces abus des corps, les dénoncer, les mettre au jour quand ils apparaissent. S’il faut augmenter notre vigilance, mettre des mots sur les infamies commises et traîner devant les tribunaux ceux qui relèvent de la justice des hommes, il faut aussi déceler les déviances de la pensée et l’usage frauduleux de la théologie pour s’exonérer des crimes commis. Aller jusqu’à considérer que les vices n’en sont plus quand ils sont « légitimés » par la représentation des corps, des hommes et du péché, a de quoi stupéfier — pour ne pas dire estomaquer. Et pour tant, dans bien des cas, ce « parfum de gnose » explique bien des « bonnes consciences » des abuseurs.

Alors, si nous voulons repartir sur des bases saines, éviter de laisser se reproduire des comportements déviants, liés à une mauvaise théologie, ne faut-il pas extirper le mal par les racines — et les racines théologiques ? Deux raisons à ce devoir de vérité.

► Ce faisant, cela permettra à tous ceux qui sont victimes — y compris ceux qui sont dans le déni, dans l’enfermement, dans une culpabilité subie, dans une fausse conception de la solidarité — de sortir de l’étouffement communautaire pour vivre, en vérité, à l’appel du Christ, une vie de charité.

► Cela permettra aussi, de n’être pas complice. Péguy nous met en garde. « Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire. » Un chrétien ne peut pas être complice du mal. Il doit le dénoncer — fut-ce au prix de remises en causes intérieures et de déchirements. Il doit être disciple du Christ avant toute autre fidélité — surtout s’il s’agit d’être fidèle à une infidélité, à une trahison, à une corruption des cœurs, des âmes et des corps.

Notes

(1) Henri de Lubac, Petit catéchisme sur nature et grâce, Communio-Fayard, 1979, p. 92.

(2) Paul Airiau, L’Église et l’Apocalypse, Berg éditeurs, 2000, p. 176-177.

(3) Bernard Sesboüé, La théologie au XXe siècle et l’avenir de la foi, DDB, 2007, p. 27.

(4) Emprise et abus spirituels, KTO, diffusé le 18 mai 2019 ; Sœurs abusées, l’autre scandale de l’Église, Arte, 5 mars 2019.

(5) Bernard Sesboüé, op. cit., p. 27.

(6) Henri de Lubac, op. cit., p. 28.

(7) Ibid., p. 84.

(8) Cité par le P. de Lubac in Lettre de M Étienne Gilson au P de Lubac, Cerf, 1986, p. 63.

Damien Le Guay a écrit également : « Affaire Santier : ils savaient et n’ont rien dit »

L’Eglise universelle du Royaume de Dieu

Créée en 1977 au Brésil, l’Église Universelle du Royaume de Dieu est présente dans 65 pays et compte 4.600.000 adeptes à travers le monde. Edir Macedo, son fondateur, ancien pentecôtiste et ex-employé de la loterie nationale, a bâti son église et son empire en promettant aux fidèles « richesse, santé et bonheur ». C’est bien évidemment dans les favelas que l’Église Universelle se développe le plus rapidement, à coup d’exorcismes, de transes, de « miracles ». Le charisme des pasteurs faisant le reste.

Mais l’Église Universelle étend ses tentacules bien au-delà de la foi. « Plus on donne à l’Église, plus on reçoit » assène-t-elle. Sur ce principe, chaque adepte lui reverse 10% de ses revenus. L’Église Universelle percevrait ainsi 3 millions de dollars par jour. Une fortune qui lui permet de posséder bon nombre de sociétés dans les assurances, les médias et de compter parmi les 30 entreprises privées les plus riches du pays. Également propriétaire de trois chaînes de télévision elle peut ainsi diffuser son discours auprès des masses. Et la « secte » a désormais des visées politiques. Elle compte déjà 14 députés fédéraux sur 512.

Si l’Église catholique se défend de critiquer l’Église Universelle, elle constate cependant qu’il lui faut réagir pour conserver ses fidèles et contre-attaquer pour proposer un renouveau charismatique. Par les témoignages d’adeptes, ou d’ex-adeptes, des caméras cachées et des documents d’archives, ce documentaire tente de dresser le portrait d’une lutte au sommet entre l’Église catholique et l’Église Universelle du Royaume de Dieu.

Trois articles d’analyse sur Maria Valtorta

Travail réalisé par Don Guillaume Chevallier

Guillaume Chevallier : prêtre de la communauté Saint-Martin, professeur d’exégèse à l’École supérieure de Philosophie et de Théologie d’Évron.

L’inspiration chez Maria Valtorta. Discerner l’origine de l’Évangile tel qu’il m’a été révélé

https://sosdiscernement.org/alpha/V/valtorta/gc_inspiration.pdf

Contenu : I. « L’ADIEU À L’ŒUVRE » : UNE CONCLUSION QUI CERTIFIE L’INSPIRATION DU LIVRE — II. CONTESTATIONS ET CORRECTIONS DU TEXTE CANONIQUE — III. UNE MALADROITE TENTATIVE DE LUTTER CONTRE « LE MODERNISME » — IV. UN AUTEUR OMNIPRÉSENT ET PLUS QUE SACRÉ — V. UNE CONCLUSION IMPRÉCATOIRE

Extrait de la conclusion :

Il est impossible de séparer dans l’œuvre de Maria Valtorta les narrations avec leurs discours explicatifs, les dictées, les déclarations sur l’inspiration miraculeuse de l’Œuvre, les exhortations divines à ajouter foi à l’ensemble, la révérence dûe à l’auteur. L’Œuvre elle-même refuse d’être lue comme « une vie romancée » – qui pourrait avoir son intérêt en laissant une place au discernement et à l’interprétation. Elle réclame, avec menaces, d’être lue comme un texte prophétique, dont nous avons vu à quel niveau d’excellence et à quelle utilité pour le salut il prétend, et pour cette raison ne peut s’interpréter que par les codes qu’elle fournit.

L’abus spirituel est patent. L’autorité de l’Évangile de Valtorta, malgré quelques précautions rhétoriques, minimise celle des Apôtres et de l’Église. Elle construit un climat spirituel de défiance à l’égard de l’autorité légitime, chargée de discerner les prophéties, et au lieu de se soumettre à la règle commune et apostolique exprimée par le Canon, c’est le Canon qu’elle juge, complète et perfectionne.

Pour ces raisons, il est évident que la mise à l’Index autrefois de l’œuvre de Valtorta était justifiée. Avec un peu de surprise, on constate que la condamnation de 1960 pointait seulement, avec quelques « perles qui ne brillent pas par leur orthodoxie » des fautes de goût, des incohérences, des erreurs et un style prétentieux. L’auteur de cette critique avait-il eu connaissance des passages les plus explicites sur l’ambition de l’Œuvre ? Il aurait probablement été amené à fustiger, plus que la comparaison à Dante, l’orgueilleuse volonté de « s’asseoir sur le trône de Dieu ». Cette prétention autoritaire est, pour l’Église fondée sur les Apôtres et leur témoignage seul, inacceptable.

Un faisceau d’indices remet sérieusement en cause l’origine surnaturelle de L’Évangile tel qu’il m’a été révélé. Les textes font naître un malaise récurrent en entretenant le flou et les formules théologiquement scabreuses, plus souvent que clairement erronées. On ne peut toutefois pas souligner assez qu’engager l’autorité de Dieu contre la règle ecclésiale est un procédé mensonger.

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Note de la Commission Doctrinale sur les écrits de Maria Valtorta

BREF AVERTISSEMENT au sujet de la diffusion de lÉvangile tel quil ma été révélé de Maria VALTORTA

La diffusion des écrits de Maria Valtorta s’intensifie depuis deux ans au moins. On rencontre, en plus des fidèles qui se nourrissent de ces textes, des prêtres qui répandent ces écrits, des groupes de lecture de Maria Valtorta dont les activités sont à certains endroits annoncées dans les feuilles paroissiales. Des associations et des sites internet diffusent à grande échelle des mails commentant l’évangile du dimanche par des textes de Maria Valtorta. Des fidèles de bonne foi supposent que cette œuvre est approuvée par l’Église.

Un jugement clair du Magistère de l’Eglise a mis à l’Index L’Évangile tel qu’il m’a été révélé le 16 décembre 1959. La sentence est expliquée dans un article de L’Osservatore Romano du 6 janvier 1960. Elle a été rappelée par le Cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi le 31 Janvier 1985, dans lequel il explique que : « bien qu’aboli, l’Index conserve toute sa valeur morale, c’est pourquoi il n’est pas retenu opportun de diffuser et de recommander une œuvre dont la condamnation ne fut pas prise à la légère, mais sur des arguments réfléchis afin de neutraliser les dommages qu’une telle publication peut porter à la foi des plus démunis. »1

Mentionnons également la lettre du 6 mai 1992, par laquelle le secrétaire général de la conférence des évêques d’Italie a demandé à un éditeur de ne pas publier les écrits de Maria Valtorta sans indiquer explicitement qu’ils ne sont pas d’origine surnaturelle2.

Le synode des évêques de 2008 sur la Parole de Dieu a recommandé d’« aider les fidèles à bien distinguer la Parole de Dieu des révélations privées », dont le rôle « n’est pas de (…) « compléter » la Révélation définitive du Christ, mais d’aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l’histoire » 3.

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