Ne pas être spectateur de la violence

Édouard Durand, magistrat français spécialisé sur la protection de l’enfance, les violences conjugales et les violences faites aux enfants est président de la CIIVISE (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Il est intervenu sur ce thème ” Ne pas être spectateur de la violence”.

Agir, la meilleure façon de résister au trauma

Que faire face aux violences dont nous pouvons être témoins ? « Ne pas détourner le regard, refuser d’être complice » souligne Anne Lécu, religieuse et médecin en prison, qui s’appuie sur les analyses de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants.

La mi-avril, j’ai eu la chance de participer à l’assemblée générale extraordinaire de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) et d’écouter l’intervention d’Édouard Durand, juge des enfants, devenu, il y a un an et demi, président de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), mise en œuvre sur le modèle de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase)

Édouard Durand a déployé devant les participants ce qui pourrait être un art d’agir, qu’il convient de développer pour lutter contre nos pentes naturelles à ne pas agir, qu’il a appelées des  bonnes planques . Il n’est pas lieu ici de résumer son intervention, mais d’en donner quelques arêtes qui pourraient nous aider à réfléchir.

Le juge Durand a commencé par citer Charles Péguy (1873-1914), dans une de ses formules tranchantes :  « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit« .  La première action, c’est ouvrir les yeux et voir vraiment ce que l’on voit. Une manière de ne pas voir, de laisser faire, serait, selon les mots de Marc Crépon, un  consentement meurtrier passif .

Le juge Durand l’expose très clairement :  « Ne pas être spectateur de la violence, ne pas vouloir être complice de l’agresseur. C’est un acte volontaire. Comme une décision qu’on prendrait. Parce qu’il est beaucoup plus commode de faire comme si on ne voyait pas, comme si cela ne nous regardait pas, comme si agir serait pire encore que de ne rien faire. »  Et de poursuivre en montrant que la violence est toujours une histoire de vie ou de mort.

 La violence est toujours liée au pouvoir et au corps. La violence n’est qu’un instrument. Un instrument pour prendre le pouvoir sur l’autre. Et la violence, quelle qu’elle soit, a toujours un effet, celui de réduire la victime à son corps, au corps objet. 

Nos « bonnes planques »

Aussi, agir, pour le juge Durand, c’est avant tout débusquer nos bonnes planques. Je n’en citerai que deux sur les cinq qu’il propose : la neutralité, car  « être neutre, c’est être du côté de l’agresseur ; nommer, c’est prendre parti »  ; la complexité qui nous fait dire que  « c’est beaucoup plus compliqué » . C’est une bonne planque car cela permet de faire semblant de changer.

Nous en sommes donc là. Demander un travail colossal à des groupes après le rapport de la Ciase et puis dire à ceux qui ont véritablement travaillé que tout cela est très important, sans que des actions concrètes se dessinent, car  c’est très compliqué, peut générer une grande lassitude et un vrai désespoir. La politique, y compris dans l’Église, devrait donner un cap et mettre en mouvement ceux qui en ont le désir, ne pas se  planquer, en somme.

Les psychologues nous ont pourtant appris que, lors d’un accident ou d’une catastrophe, ceux qui n’ont pas subi mais ont agi, ne serait-ce qu’un tout petit peu, ceux qui n’ont pas laissé les événements décider pour eux, s’en sortent mieux que ceux qui n’y sont pas arrivés. Dans le travail lent et poussif d’affrontement à la vérité dans notre Église, il ne faut donc pas lâcher l’affaire mais continuer à trouver patiemment des leviers afin de ne pas subir la situation que nous connaissons.

Ouest-France Anne LÉCU. Publié le 24/06/2023.

L’écologie pourrait-elle devenir une nouvelle religion planétaire ?

Ludovic Lavaucelle, La sélection du jour

Le 22 avril dernier était le 53ème « jour de la Terre ». Las ! se lamentent Paul Greenberg et Carl Safina – écologistes et universitaires américains – cette date n’a fait l’objet d’aucune célébration particulière. Les fêtes de Pâques font de l’ombre, semblent-ils regretter pour le magazine Time (voir l’article en lien)… C’est même un sacrilège selon eux ! Ils voudraient tirer parti de ce jour pour fonder un nouveau culte qui permette à l’humanité de se recentrer sur l’essentiel : le miracle de la vie. Greenbert et Safina accusent de désinvolture les gens qui ne comprennent pas qu’il est plus important de célébrer la Terre que toute fête religieuse alors que la ville de New York a connu son mois de janvier le plus « chaud » jamais enregistré et que février a affiché des températures plus communes en avril. Ils rappellent avec nostalgie l’engouement des Américains lors du 1er « jour de la Terre » en 1970. Parrainée par deux sénateurs (le Républicain McCloskey et le Démocrate Nelson), cette journée avait vu 20 millions de personnes manifester dans les rues. La prise de conscience qui en a découlé a permis de vrais progrès orchestrés par le pouvoir législatif en qualité de l’air dans les villes et en propreté de l’eau. Les auteurs rappellent avec raison que les fumées toxiques (le « fog » londonien par exemple) empoisonnaient les poumons des habitants des grandes villes depuis le début de l’ère industrielle et que les cours d’eau étaient parfois tellement sales qu’ils pouvaient prendre feu. Pourquoi un tel manque d’enthousiasme par rapport au 22 avril 1970 alors que les médias actuels parlent sans arrêt de « l’urgence climatique » ? Curieusement, les auteurs de cet article ne mentionnent pas que le premier « jour de la Terre » était bipartisan et apolitique. Depuis, l’écologie s’est radicalisée à gauche…

The case for making Earth Day a religious holiday Lire l’article sur : Time

Il faudrait donc passer à une nouvelle étape selon Greenberg et Safina : instaurer (imposer ?) l’écologie comme une nouvelle religion planétaire. Après tout, plaident-ils, les grandes religions sont elles-mêmes intimement connectées à la nature : Noël et le solstice d’hiver, Pâques et l’arrivée du printemps par exemple… Il serait facile de garder un calendrier de fêtes écologiques cohérent avec les grandes religions du monde. Ensuite, les rites ou les sacrements religieux forment un canevas pratique : il s’agirait juste de « réorienter » ces étapes vers la célébration de mère nature. La naissance ? Ce miracle biologique où l’inerte devient vivant… Une communion ? En faire une sortie dans la nature pour enseigner aux jeunes gens comment planter un arbre et répertorier des espèces menacées… Un mariage ? Une occasion parfaite d’enseigner au jeune couple le fardeau que représentent les enfants et les inviter à adopter les « bons comportements ». Un décès ? Oublions toute idée de vie après la mort, il faut célébrer le retour à la Terre pour faire renaître la vie… Il y a encore tant de mystères autour de l’origine de la vie qu’une telle religion ne manquerait pas de merveilleux selon eux. À défaut de transcendance… La religion écologiste aurait besoin d’une bible. Greenberg et Safina proposent de rassembler les textes fondateurs des « prophètes » Darwin, Galilée ou Humboldt.

Serait-ce vraiment une nouvelle religion ou le retour à des croyances primitives ? Les auteurs mettent en avant le progrès qu’une nouvelle époque des « Lumières » pourrait apporter tout comme le 18ème siècle a permis de grandes avancées scientifiques. Ils sont moins diserts quant au retour aux croyances primitives que représenterait un tel mouvement religieux. Certes, nos ancêtres étaient intimement connectés à la nature qui les entourait quand leurs dieux se trouvaient dans les forêts, le soleil, le vent, la mer etc… Mais ces communautés vivaient aussi dans un monde emprisonné par les superstitions. La soumission à ces dieux partout présents a souvent entraîné des coutumes cruelles de sacrifices humains. L’individu ne comptait pas quand il fallait préserver la communauté de la colère divine. Le risque ne serait-il pas encore plus grand dans un monde où les intérêts financiers et les moyens de contrôler la population sont sans comparaison avec les temps antiques ? D’ailleurs, quid du clergé pour une telle religion ? Les deux écologistes mis à l’honneur par le Time n’en disent rien. Des scientifiques devenus encore plus puissants qu’aujourd’hui, possiblement liés par des intérêts à des multinationales mues par la recherche du profit ? Des grandes fortunes et des politiques obsédés par la conservation du pouvoir et trouvant dans l’écologie le moyen de contrôler les masses ? L’article de Greenberg et Safina est provocateur mais il a le mérite de lever le voile sur les velléités cultuelles des écologistes radicaux.

Les dangers de la pensée positive

Un podcast d’Élisabeth Feytit, 1h48

On boucle la boucle en replongeant dans le thème de la Loi de l’attraction, et exceptionnellement, je vais vous donner quelques clés précieuses pour non seulement vous passer de cette fameuse “pensée positive“ mais aussi pour faire beaucoup mieux sans elle !

Oui, vous avez bien entendu, je vais vous donner des conseils, des tips, des trucs et astuces. C’est fou. Préparez papier et crayons et écoutez bien ce qui suit : une conférence que j’ai donnée au Cercle Zététique de Montpellier en septembre 2020.

Le site Métadechoc

Critique de l’éducation positive

Un podcast du Dr Caroline Goldman (31 mn)

Caroline Goldman, psychologue pour enfants et adolescents, élabore ici une critique de l’éducation bienveillante et positive en 5 points :

1. La confusion entre le besoin d’amour et le besoin de limites

2. Le déni de l’agressivité

3. La négation de la différence des générations

4. Les limites de l’application concrète de cette idéologie

5. L’instrumentalisation culpabilisante de données neuroscientifiques

« La parentalité positive fait semblant de croire que la haine et l’ambivalence (mélange d’amour et de hargne) n’existent pas. »

« Les émotions négatives comme la colère, la frustration ou la peur ont leur rôle à jouer. Il n’y a rien de malveillant dans le conflit. Les parents doivent reprendre confiance en eux en ayant à l’esprit qu’un enfant qui est aimé le sait rofondément. Il ne confond jamais un parent maltraitant avec un parent de mauvaise humeur. »

« Il ne s’agit pas de soumettre l’enfant à l’adulte mais de l’initier à la loi, c’est une nécessité. »

« L’éducation bienveillante est un marché basé sur l’instrumentalisation culpabilisante et grossière de données neuroscientifiques. La culpabilisation est le moteur de ce business. »

« L’éducation positive présente une vision édulcorée de la vie à des fins marketing. La culpabilité des parents est un marché. On joue sur un sentiment qui ne demande qu’à être réveillé pour vendre des livres et des stages de parentalité. »

Caroline Goldman est psychologue pour enfants et adolescents. Elle exerce son métier avec passion depuis une vingtaine d’années. Elle est titulaire d’un doctorat en psychologie de l’enfant, a enseigné 15 ans à l’université et a également publié des livres.

Ce podcast s’inscrit dans une démarche d’information et de prévention en santé mentale de l’enfant.

Il a deux objectifs :

1. Aborder les dimensions éducatives fondamentales : apprendre aux enfants à gérer la frustration à partir de l’âge d’un an, donner à son enfant confiance en lui, annoncer des mauvaises nouvelles, parler des dangers d’internet…

2. Faire le point sur certaines contre-vérités médiatiques qui ont un effet sur la santé des enfants : le haut potentiel intellectuel, l’hypersensibilité, l’éducation positive bienveillante.

Bonne écoute !

Déjouer les pièges de l’éducation positive

Un article de Charled Hadji, Professeur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes (UGA), sur le site « The Conversation » : Déjouer les pièges de l’éducation positive avec la philosophie de Hegel


L’éducation positive est une belle idée. C’est pourquoi de nombreux parents ont cru trouver en elle les fondements d’une pratique éducative libératrice pour leurs enfants. Cependant, elle expose à des pièges qui, si l’on n’y prend garde, risquent d’interdire tout vrai travail éducatif. La « grande Ombre » de Hegel, telle que Alain l’évoque dans ses Propos sur l’éducation, peut à ce sujet nous « parler » très fort. Écoutons-la.

L’espoir des parents qui adoptent le modèle d’une éducation positive est de travailler à l’émergence d’enfants libres, un peu à l’image des Libres enfants de Summerhill, qui eurent leur heure de gloire dans les années soixante. Il est clair qu’il est difficile de s’élever contre les idées directrices de l’éducation positive, dont les maîtres mots sont écoute, respect et accompagnement : promouvoir une éducation fondée sur l’empathie ; développer une coopération entre les parents et les enfants, les adultes et les jeunes ; accompagner l’enfant en étant à l’écoute de ses besoins ; faire apprendre en s’appuyant sur les forces individuelles et la motivation personnelle. Qui pourrait y trouver à redire ?

Mais l’éducation positive se heurte très vite au problème des limites éducatives. Car il ne faut pas se méprendre sur la liberté. Ce qui est souvent décrit comme une « violence éducative », en tant que contrainte, refus de certains comportements, et inversement imposition de manières d’être et de faire conformes à des normes, ou à une morale, est-il, par principe, et toujours, attentatoire à la liberté de celui-ci ?

Le piège de la liberté du vide

Hegel nous rappelle que la liberté ne se réduit pas au refus de tout contenu extérieur, jugé alors comme étant simplement « une restriction » inadmissible. Cette « liberté négative » n’est qu’une « liberté du vide », qui n’existe que dans la destruction de ce qui s’oppose à elle. Il ne faut pas laisser les enfants, en croyant les respecter, être emportés par une « furie de destruction », refusant « tout ordre social existant », et visant « l’anéantissement de toute organisation voulant se faire jour ».

Certes, d’un côté, « Les enfants sont en soi des êtres libres, et leur vie est l’existence immédiate de cette liberté seulement ». Les enfants n’appartiennent à personne, ni aux parents, ni aux éducateurs. Mais, d’un autre côté, ils ont besoin d’une éducation pour les « élever de la nature immédiate où ils se trouvent primitivement à l’indépendance et à la personnalité libre ». Ce qui apparaît immédiatement comme négativité – l’intervention éducative restrictive et canalisante – a une irremplaçable dimension positive. Cette positivité est appelée et ressentie par les enfants eux-mêmes.

Éducation positive : théorie, pratique, controverses (Débat organisé par Sciences Humaines, 2022).

« La nécessité d’être élevés existe chez les enfants comme le sentiment qui leur est propre de ne pas être satisfaits de ce qu’ils sont. ». Toute pédagogie qui « traite l’élément puéril comme quelque chose de valable en soi (et) le présente aux enfants comme tel… rabaisse pour eux ce qui est sérieux, et elle-même, à une forme puérile peu considérée par les enfants. En les présentant comme achevés dans l’état d’inachèvement où ils se sentent », elle ne peut que déboucher sur « la vanité… des enfants pleins du sentiment de leur distinction propre ».

L’achèvement de la personne devenue libre en soi et pour soi exigera le dépassement de ce que l’on est au « moment » de l’enfance, quand on exerce ce qui risque de n’être qu’une liberté du vide.

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