Qui est Donna J. Haraway ?

“Laudate Deum” : une citation étrange

Le numéro 66 de l’exhortation du Pape François, Laudate Deum (2023), dit : « Dieu nous a unis à toutes ses créatures. Pourtant, le paradigme technocratique nous isole de ce qui nous entoure et nous trompe en nous faisant oublier que le monde entier est une “zone de contact”. » L’obscurité du texte, qui renvoie au panthéisme du “tout est lié”, est aggravée par la note de bas de page qui renvoie à un livre de Donna J. Haraway : When species meet, Minneapolis, 2008. (Traduction française: Quand les espèces se rencontrent, 2021.) 

Peu de gens connaissent Donna J. Haraway, qui a connu la célébrité surtout dans les années 1990. L’écrivain et philosophe est considérée comme chef de file d’un courant de pensée qui s’est baptisé “cyber-féministe”, “écoféministe” ou encore “féminisme post-humain” voire “post-gendrisme”.

La marque de fabrique de son travail – une attaque cinglante contre l’anthropocentrisme – est d’étendre la théorie du genre aux questions technologiques (telles la modification du corps humain) et, au-delà, au règne animal. Zoologiste et philosophe, elle a étudié à Yale, où elle a été honorée en tant que grande ancienne élève. Il convient de mentionner qu’elle a grandi avec une mère catholique et qu’elle a été éduquée par des religieuses du Colorado.

Il convient encore de mentionner qu’elle a bénéficié d’une bourse Fulbright – selon certains, un système de cooptation de personnes prometteuses pour faire avancer le programme de l’establishment anglo-américain – pour se rendre à Paris afin d’étudier la philosophie de l’évolution à la Fondation Teilhard de Chardin.

Le cyber-féminisme

La popularité de la penseuse américaine a commencé en 1985, lorsqu’elle a publié dans la Socialist Review son Manifeste pour les cyborgs : science, technologie et féminisme socialiste dans les années 1980, devenu ensuite simplement Manifeste Cyborg (publié en France en 2002).

Il s’agit d’un essai considéré comme un jalon du nouveau féminisme, qui, en fin de compte, nie l’identité des femmes et s’oppose à l’ancien féminisme. Haraway prône le dépassement des dualismes sociaux et biologiques : elle critique la structure binaire de la culture occidentale qui a généré des divisions entre des catégories telles que homme/femme et naturel/artificiel.

Ces dualismes, affirme Haraway, « ont tous été systématiques dans les logiques et les pratiques de domination des femmes, des personnes de couleur, de la nature, des travailleurs, des animaux… tous constitués en tant qu’autres ». Le concept de cyborg est ensuite présenté comme une synthèse libératrice, une entité qui représente une fusion de l’organique et du technologique, transcendant les distinctions traditionnelles de genre et de nature.

Le cyborg remet en question l’idée d’une nature humaine immuable, alors que de plus en plus de personnes utilisent la technologie pour étendre leurs capacités : les prothèses, les pontages, les appareils auditifs et même les dentiers peuvent indiquer que l’homme-machine est déjà une réalité. Le concept de cyborg représente un rejet des frontières rigides, en particulier celles qui séparent l’“humain” de l’“animal” et l’“humain” de la “machine”.

« Le cyborg ne rêve pas d’une communauté sur le modèle de la famille organique, mais cette fois sans le projet œdipien. Le cyborg ne reconnaîtrait pas le jardin d’Eden ; il n’est pas fait de boue et ne peut rêver de redevenir poussière », écrit le Manifeste de Haraway.

Antispécisme et haine de la natalité

Dans ses deux livres des années 1990 Primate Visions : Gender, Race, and Nature in the World of Modern Science (1990, non traduit) et Des singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature (1991), Haraway revient à la métaphore du cyborg pour expliquer comment les contradictions fondamentales de la théorie et de l’identité féministes devraient être jointes, plutôt que résolues, d’une manière similaire à la fusion de la machine et de l’organisme chez les cyborgs.

Dans ce texte, Haraway critique le capitalisme en révélant comment les hommes ont exploité le « travail reproductif » des femmes de sorte qu’elles ne parviennent pas à une égalité totale sur le marché du travail. Donner naissance à un enfant représente donc une grande menace pour la vie d’une femme de carrière.

La philosophe a insisté sur ce point dans un texte plus récent intitulé Making kin, issu d’un groupe de travail avec cinq autres féministes. L’essentiel de l’argument est qu’il ne faut pas faire d’enfants – un acte polluant, qui génère d’autres problèmes – mais réorganiser dans un sens “familial” les personnes qui existent déjà.

Quelque chose entre la re-tribalisation de la société et la tentative de créer des substituts de la famille, comme c’est le cas de ceux qui, au lieu d’enfants, ont des chiens et des chats ou même des objets. Ce thème des « animaux-compagnons » au-delà des différences d’espèces revient dans le livre même cité par le Pape.

Cthulhucene

Le point culminant de la pensée de Haraway se trouve dans le livre Cthulhucene, paru en 2016. Pour les non- initiés, Cthulhu est la monstrueuse divinité à tentacules des récits d’horreur de H.P. Lovecraft, qui attend dans les abysses de revenir sur terre pour exterminer l’homme. Pour Haraway, il faudra passer par une telle phase (le Cthulhucène) pour se sauver du désastre de l’Anthropocène (c’est-à-dire, littéralement, « l’âge de l’homme »), marqué par la surpopulation.

« Que se passera-t-il lorsque l’humanité, ayant irrémédiablement modifié l’équilibre de la planète Terre, cessera d’être le centre du monde ? Et au milieu de la crise écologique, quelles relations peuvent être restaurées non seulement entre les individus humains, mais aussi entre toutes les espèces qui peuplent la planète ? »

La réponse, selon Haraway, consiste à mettre en œuvre une pensée « tentaculaire » sur cette planète infectée, un changement de paradigme où, comme expliqué plus haut, au lieu d’engendrer des enfants, des « liens de parenté » sont créés grâce à des « décisions intimes et personnelles visant à créer des vies florissantes et généreuses sans mettre d’enfants au monde ».

A ce stade, il convient de se demander sérieusement comment un tel auteur peut être considéré comme un point de référence pour une exhortation apostolique ? En effet, elle est l’un des trois seuls auteurs cités, à l’exclusion du pape François (ou des divers synodes faisant écho à sa pensée), de Paul VI et des Nations unies.

Source : https://fsspx.news/fr

Halloween : un peu d’histoire

Dominique Auzenet

Avec le retour du mois d’octobre, nos boîtes aux lettres regorgent de publicités pour les costumes Halloween. Il faut dire que j’habite
à côté de l’une des plus grandes zones commerciales de France, qui occupe la moitié du territoire de la commune.
Et effectivement, lorsque je vais faire mes courses, je vois bien
que certains de nos magasins sont à nouveau investis par les
costumes et autres objets en rapport avec Halloween… On finit par
s’y habituer, mais ce n’est pas une raison pour ne rien dire…
Je vous propose donc quelques réflexions !

1. COMMENÇONS PAR FAIRE UN PEU D’HISTOIRE

Depuis l’arrivée massive de la fête d’Halloween sur le continent européen, nous assistons à un curieux débat entre les `pour´ et les `contre´. D’un côté, ceux qui la présentent comme une fête carnavalesque bon enfant, de l’autre ceux qui en soulignent le caractère malsain et délétère. Deux conceptions qui correspondent aux deux versants, aux deux `faces´ de cette fête. Devant le potiron grimaçant, on peut voir le potiron ou voir la grimace. Et si ces deux réalités n’en faisaient qu’une ?

L’origine commune des deux points de vue de l’All Hallow’s Evening — veille de Toussaint — ou `Halloween´ vient de l’ancienne fête celtique qui marquait la fin du cycle des saisons, de l’automne à l’hiver, avant d’entrer dans une période de repos marqué par le froid et le silence. Cette `fin de l’été´, ou sam-fuin en gaélique, serait à l’origine du mot `samhain´. D’un point de vue archéologique ou littéraire, on en connaît trop peu sur les pratiques religieuses et les divinités celtiques, mais il semblerait que l’année religieuse était marquée par quatre grandes `fêtes du feu´ dont la Samhain était la dernière et la plus importante.

Cette nuit-là, tous les foyers étaient éteints puis rallumés à partir de braises ramenées du grand feu druidique allumé sur le mont Tara en Irlande. Il est possible que ce soit le transport des braises dans des pots avec des orifices pour en assurer l’aération qui est à l’origine des navets ou potirons éclairés. Ce temps aurait aussi été celui d’une remise à zéro ; les champs sont laissés en jachère, les animaux rentrés, les provisions terminées et les dettes payées.

Dettes temporelles et spirituelles. Il importait de se mettre en ordre avec les vivants comme avec les morts, surtout si ceux-ci n’avaient pas été suffisamment honorés de leur vivant (comme les pratiques actuelles du `retournement des morts´ à Madagascar et le culte des offrandes sur les tombes au Mexique). Il s’agissait alors de les choyer une dernière fois avant d’entrer dans la `nuit´ de l’année pour s’assurer sa tranquillité. Et cette nuit, le voile entre le monde des vivants et celui des morts était dit le plus mince et permettait un ultime contact par la pratique du spiritisme et de la divination.

2. C’EST À CE STADE-CI DE L’HISTOIRE QU’APPARAÎT UN CLIVAGE

* D’ABORD LA FACE POTIRON. Avec les siècles, la Samhain, l’invocation des morts et les pratiques divinatoires ont donné naissance à un folklore qui trahit plus ou moins la réalité d’où il provient. De la même manière que les œufs, les lapins et les cloches peuvent faire un substitut de la dimension spirituelle de Pâques, la fête d’Halloween a occulté la Samhain par une pratique populaire déformant la réalité spirituelle qui sous-tendait la `nuit de l’entre-deux-temps´. Le culte des morts s’est ainsi réduit à de la nourriture laissée sur le pas de la porte pour les âmes qui erreraient cette nuit-là en recherche de réconfort.

D’autres se sont mis à `jouer les esprits´, en se baladant dans la nuit, éclairés de navets évidés, récupérant la nourriture, jouant de (mauvais) tours à ceux qui refusaient ces `dons´. Importé aux États-Unis au cours du XIX° siècle par l’immigration irlandaise, ce folklore a connu des hauts et des bas (avec les vagues de vandalisme dans les années 20) pour être finalement adopté par l’ensemble des Américains vers la fin des années 30 sous la forme de quête de bonbons par les enfants du voisinage. Rien de bien méchant a priori. C’est la face `potiron´.

* MAIS IL Y A AUSSI LA FACE GRIMACE. L’autre versant de la Samhain s’est, lui aussi, perpétué. Dès le XIX° siècle, plusieurs courants ésotériques anglo-saxons ont vulgarisé et répandu les pratiques de communication avec les défunts (appelées channeling ou spiritisme) et des facultés médiumniques (voyance, clairaudiance, divination, etc.). Ces mouvements se sont rapidement développés et plusieurs groupes occultes ont vu le jour dont certains voués à Satan. Ces mouvements occultes investissent des domaines aussi divers que la musique, l’art et la littérature et ont récupéré la Samhain (et, par-là même, Halloween) en l’intégrant à leurs pratiques occultes. La nuit du 31 octobre est ainsi devenue le nouvel an des mouvements de sorcellerie (WICCA) fêtant l’entrée dans les ténèbres.

Cela peut paraître du mauvais roman fantastique, mais il importe de ne pas être tout à fait naïf. Jusqu’où peut-on ne pas prendre au sérieux un culte de haine, de violence, de mort et de perversion pratiqué et diffusé par des adultes qu’on peut supposer sains d’esprit et libres de leurs actes ? Le simple bon sens voudrait déjà qu’un mouvement de contre-valeurs et de recherche du morbide soit considéré avec prudence. De surcroît, il est plus que raisonnable de ne pas impliquer les enfants dans une fête occulte majeure sous le couvert si peu convaincant de folklore. C’est la face `grimace´.

Halloween est donc une pratique populaire autant qu’une réalité ésotérique. Les deux sont intimement liées tant par leurs racines communes que par les cultes dont elles sont une expression. On ne peut faire abstraction de l’un ou l’autre. Il est vrai que l’engouement pour les déguisements morbides, le matraquage publicitaire, les succès de librairie et les jeux vidéo ne facilitent pas le choix d’une prise de distance que tentent de vivre certains parents.

Il importe cependant d’être conscient que promouvoir une telle fête, c’est marquer son accord et favoriser, même involontairement, l’émergence de pratiques occultes qui la sous-tendent. Et, si la dimension ésotérique de cet événement en laissait certains sceptiques, quelques notions de psychologie devraient rappeler que faire jouer des enfants avec le mal, le laid, le mauvais, le méchant et l’horreur ne peut que les marquer durablement et en profondeur.

3. ABORDONS MAINTENANT LES DIFFICULTÉS QUI PEUVENT SE PRÉSENTER POUR DES FAMILLES CHRÉTIENNES

Le 1er novembre, nous célébrons, dans l’Église catholique, la fête de la Toussaint, la fête de tous les saints connus ou inconnus, de tous ceux qui ont cherché à aimer Dieu et les hommes de tout leur cœur. Ils sont pour nous des modèles. Vivants en Dieu, ils rayonnent de sa lumière. Ils prient pour nous, ils nous aident à marcher sur ce même chemin exigeant.

Le lendemain, 2 novembre, l’Église prie pour tous les défunts de nos familles. Symbole usé, le chrysanthème représente, par la disposition centrée de ses pétales, le soleil et sa lumière. En contraste avec le granit sombre des tombes, il cherche à dessiner l’espérance chrétienne de la vie éternelle, le sens profond de la fête de la Toussaint.

Nous percevons bien alors qu’il y a antinomie entre Halloween et la fête de la Toussaint. Entre les deux, notre choix doit être clair, même s’il n’est pas toujours possible d’empêcher les enfants de participer aux fêtes d’Halloween. D’un côté, la dérision de la mort, signe d’une société décadente qui ne sait plus l’affronter. De l’autre des réponses aux questions fondamentales (pourquoi je vis, pourquoi je meurs), le sens donné par Jésus et son Église à la vie par-delà la mort. Il faut choisir.

Comme dit le prophète Élie : « Jusqu’à quand clocherez-vous des deux pieds ? Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez-le. Et si c’est Baal (le dieu du sacrifice humain), suivez-le » (1 R 18,21). Ou encore dans le livre de Josué (24,15) : « S’il ne vous plaît pas de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir. Moi et ma maison, nous servirons le Seigneur ».

4. TERMINONS EN ÉVOQUANT UN TÉMOIGNAGE QUI MANIFESTE L’ARRIÈRE-BOUTIQUE DU CÔTÉ GRIMACE ÉVOQUÉ PLUS HAUT

John Ramirez était autrefois prêtre sataniste, un « adorateur du diable » comme il se qualifie lui-même. Il se souvient de l’importance toute particulière que revêtait la nuit d’Halloween pour les satanistes, et se dit « choqué » de voir les chrétiens célébrer cette fête avec candeur.

Car pour lui, cette fête n’a rien d’innocent. Elle est selon lui « spirituellement démoniaque », et l’engouement croissant des familles chrétiennes pour cette fête l’interpelle. Il semble que le fondateur de l’Église de Satan lui-même, Anton La Vey ne le contredise pas. Il aurait en effet déclaré : « Je suis heureux que les parents chrétiens laissent leurs enfants adorer le diable au moins une nuit de l’année. »

Dans un article en anglais, John raconte son propre mariage, « le plus diabolique de la planète » selon lui. Le rituel avait duré toute la nuit du 31 octobre 1987, « parce que nous connaissions les implications et les puissances des ténèbres derrière cette nuit ». John Ramirez l’atteste, cette nuit est aussi importante dans le monde de la sorcellerie que le dimanche de Pâques pour les chrétiens.

C’est pourquoi il met en garde les chrétiens contre la banalisation et la minimisation de l’impact spirituel de cette fête aux origines obscures, et encourage également les chrétiens à être clairs dans leurs intentions et leur communication quand ils organisent des manifestations d’évangélisation à l’occasion d’Halloween. Ainsi, « celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Notes

1Je cite ici des extraits d’une tribune de M. François Mathijsen, Les deux faces de Halloween, La Libre Belgique, 2002.

2 John Ramirez est un pasteur évangélique, auteur et conférencier très demandé, et il a partagé son témoignage : avoir été miraculeusement sauvé alors qu’il était un prêtre satanique de haut rang.

L’expérience spirituelle chrétienne est une histoire d’amour

Entretien. Le père Dominique Salin, jésuite, théologien et historien de la spiritualité, analyse les différences entre le développement personnel et le Salut chrétien. Recueilli par Florence Chatel, site de La Croix

La Croix : Quelle différence y a-t-il entre le bien-être du développement personnel et le Salut annoncé par le christianisme ?

Père Dominique Salin : L’expérience spirituelle chrétienne, qui consiste à s’engager à la suite de Jésus, n’est ni une affaire de bien-être ou de mieux-être, ni tellement une question d’être sauvé ou pas. C’est une histoire d’amour. Elle ne se décide pas comme d’aller voir un sophrologue.

Spiritualité : quand Dieu nous repose

L’amour vous tombe dessus brutalement par un coup de foudre ou vient progressivement. Que ce soit celle du catéchumène ou d’une grande mystique comme Thérèse d’Avila, l’expérience spirituelle chrétienne est donc une affaire de passivité et d’attirance : on ne peut pas ne pas aimer Jésus, vivre de son esprit, essayer de l’imiter…

Qu’est-ce que le Salut ?

Père D. S. : L’expérience du Salut commence par un cri, « SOS, je me noie ! » C’est une question de vie ou de mort. Pour un chrétien, être sauvé signifie que la mort cesse d’être le dernier mot de la vie. Le cœur de la foi chrétienne, le kérygme, c’est le Christ ressuscité, et chacun est promis à ressusciter comme lui, avec lui. Mais dans la réalité, la plupart des chrétiens ne sont pas chrétiens parce qu’ils veulent être sauvés de la mort.

On entend pourtant des personnes dire, quand elles ont été tirées d’une épreuve, qu’elles ont été sauvées…

Père D. S. : C’est vrai, la personne dit : « J’ai été sauvée, je ne suis pas seule. Il y a de l’autre dans ma vie : l’Esprit saint, l’Esprit de Jésus, Dieu… » C’est ça la foi. À la différence du développement personnel où l’on cherche à parvenir à une meilleure maîtrise de soi par des techniques, dans l’expérience du Salut, du compagnonnage avec Jésus de Nazareth, on expérimente que des choses nous échappent, que nous ne comprenons pas tout dans notre vie.

Les demandes de bien-être et de bonheur sont légitimes. Que propose Jésus au regard de cela ?

Père D. S. : Jésus propose la joie, a fortiori à tous ceux qui sont accablés et croulent sous le fardeau. Je connais des personnes qui sont de vrais disciples de Jésus et qui vivent de grandes épreuves physiques ou affectives. Elles ont une espèce de sagesse, de détachement par rapport à leur souffrance, à leur manque. Ce sont des saints.

Quête de soi, nouvelles pratiques… Qui sont les « nouveaux spirituels » d’aujourd’hui ?

Regardez Thérèse de Lisieux dans les dix-huit derniers mois de sa vie. Alors qu’elle vit une nuit de la foi terrible, toutes les carmélites lui disent qu’elle a un heureux caractère, qu’elle est toujours gaie. Thérèse écrit  : « Si elles savaient »

Dans le développement personnel, la demande est individuelle. La question du Salut n’est-elle pas collective ? Le Christ sauve l’humanité.

Père D. S. : Oui et d’ailleurs, chaque dimanche à la messe, nous disons dans un article du Credo : « Je crois à la communion des saints. » C’est-à-dire que nous croyons à une solidarité des vivants, et à une solidarité des vivants et des morts. Nous, les chrétiens, ne sommes pas seuls. Il y a le Christ avec nous et nos frères humains.

Le Salut par la guérison des corps

Même ceux que nous n’aimons pas beaucoup, nous sommes solidaires d’eux parce que nous croyons que nous sommes tous image de Dieu. Tout homme, même le plus grand criminel, porte au fond de lui l’image du Christ recouverte par la rouille des mauvaises habitudes. Être sauvé, c’est accepter cette réalité que nous sommes tous aimés et enfants de Dieu. C’est pouvoir dire oui à la Vie.

L’emprise, les violences psychologiques, comprendre pour s’en libérer

A l’occasion de la Journée Internationale contre les violences faites aux femmes (2016), une conférence sur l’emprise était animée par la thérapeute, conférencière et écrivain, Anne-Laure Buffet.

Spécialisée en violences intra familiales et conjugales, Anne-Laure Buffet reçoit en consultation individuelle et/ou familiale à Boulogne Billancourt et propose un accompagnement adapté à la personne victime et combattante…

Formée aux thérapies comportementales dont la PNL, l’analyse transactionnelle, ainsi qu’à la psychologie humaniste, elle rend la parole aux victimes et leur permet une reconstruction adaptée à leurs valeurs et leur personnalité. Anne-Laure Buffet est aussi présidente de l’association Contre la Violence Psychologique et anime le blog cvpcontrelaviolencepsychologique.com

La famille monastique de Bethléem

Le livre de Blandine de Dinechin

4è de couverture

Fondatrice au cours du XXe siècle de ce qui est devenu la Famille monastique de Bethléem, Odile Dupont, alias sœur Marie, se dit appelée à réaliser « le projet de la Vierge ». De quoi s’agit-il ? Explorer les méandres langagiers par lesquels cette femme passe pour arriver à ses fins est l’objectif de cet ouvrage.

La parole est donnée à un quatuor d’ex de Bethléem, dont un ancien prieur de la communauté des frères. Pratiquant avec brio l’art manipulatoire, sœur Marie, liée à son père spirituel Marie-Dominique Philippe, obtient de tous ce qui lui chante. Des familles d’industriels la soutiennent financièrement. Les autorités religieuses laissent faire.

Or, des adeptes, mis sous emprise, fuguent ou, malmenés, sont en crise. Fabriquer, à coup de subterfuges, des fanatiques de la Vierge voués à une mort psychique : que peut une cellule d’écoute face à cette folie ? S’impliquant au fil des récits, l’auteure émet des hypothèses. Elle souhaite comprendre le drame humain où mène l’art du trop se croire au-dessus de la mêlée et déjà céleste.


La vraie vie de la sœur Marie-cache-toi-là

P. Pierre Vignon

Choisi pour épater le bourgeois, ce titre rend compte de la parution chez L’Harmattan, durant ce mois de juillet, de l’ouvrage de Blandine de Dinechin : L’art et le drame du trop : Sœur Marie et Bethléem. 271 pages préfacées par le célèbre Jean Lebrun, historien et brillant homme de radio.

Sœur Marie, fondatrice de la Famille monastique de Bethléem, n’a pas cessé d’en réécrire l’histoire tout au long de sa vie. Elle prétendait attirer des moniales et des moines à la vie cachée en Dieu, entreprise hautement louable qui dissimulait une emprise et une dérive ecclésiale sous l’égide de la Vierge.

Le bourgeois, au sens littéraire, n’apprécie pas qu’on dénigre ce à quoi il a donné ce qu’il a de plus sacré : dans l’ordre, son argent et son enfant. Sœur Marie lui a raflé les deux. Mais il aime encore moins se faire rouler, d’où sa capacité inouïe de déni quand il le découvre. Mon argent, je veux bien ; mon enfant, pourquoi pas ; mon ego, jamais ! La fondatrice de Bethléem ne peut pas avoir été ce que révèle ce livre. D’où le courage de l’auteure et des quatre témoins. Il fallait une Dupont de Dinechin (nom complet de l’auteure) pour épingler une Dupont-Caillard, patronyme que Mademoiselle Odile Dupont (1922-1999) s’était forgé. Vous pouvez dépenser sans sourciller les 28 euros de l’ouvrage, vous ne les regretterez pas. La liste des méfaits est longue. Une des caractéristiques d’une personnalité de type histrionique est de toujours se placer au centre.

Sœur Marie s’est servi de l’attrait naturel au cœur de tout un chacun pour une forme de solitude, afin de séduire les intéressés et les recruter d’office. C’est ainsi qu’elle les a convaincus : les bourgeois, le gotha, le patronat, le fisc, la police, les magistrats… Là où elle a touché au sublime, c’est avec les curés. A part quelques rares exceptions aussitôt évacuées, elle les a tous dominés, surtout les évêques et les cardinaux.

Ce livre est l’histoire vraie, c’est-à-dire démystifiée de la propagande interne, d’une vierge folle, au sens de celles que Jésus laisse à la porte en leur disant qu’il ne les connaît pas (Mt 25, 1-12), qui a réussi à se faire ouvrir toutes les portes du Vatican. Si j’emploie le singulier alors que l’évangile en cite cinq, c’est que je ne veux pas stigmatiser l’ensemble des frères et des sœurs de Bethléem qui sont encore dans cette congrégation et qui ne peuvent même pas imaginer qu’on leur fait vivre une imposture. On oublie trop facilement qu’il y a une majorité de personnes de bonne foi dans une dérive ecclésiale. Comment peut-on croire qu’on s’est fait déposséder de soi-même par quelqu’un qui a su utiliser la pureté de votre désir intérieur de solitude avec Dieu ?

Même le Général des Chartreux, Dom André Poisson (1923-2005) s’y est laissé prendre. Il a généreusement laissé Bethléem sur les bras de ses successeurs. L’actuel Prieur de la Grande Chartreuse, Dom Dysmas de Lassus a su demeurer fidèle à la perspicacité de son grand devancier, Dom Innocent Le Masson (1627-1703), le « Louis XIV des Chartreux ». Il a publié sous son nom, fait rare dans l’Ordre, un remarquable essai aux éditions du Cerf, Risques et dérives de la vie religieuse. Il ne nomme jamais la flibustière mais tout s’éclaire si on met son livre en parallèle avec celui de Blandine de Dinechin. On comprend alors l’arnaque spirituelle qui a fait croire à une vie spirituelle alors qu’il n’y avait rien de spirituel.

C’est que Sœur Marie manie brillamment le verbe. Nourrie de la gnose turlupine de Thomas Philippe (1905-1993), elle fut accompagnée toute sa vie par son frère chattemite Marie-Dominique (1912- 2006). Elle interdisait à tout prêtre de prêcher à ses recrues qui n’avaient accès qu’à ses homélies (sic). Elle les poursuivait jusque dans leur cellule avec un haut- parleur qui les diffusait et qu’elle appelait « Radio Paradis ». On trouve l’image de cette emprise dans la nature du gaz. Sans forme ni volume, une molécule gazeuse occupe tout l’espace vide. Agitée, elle se déplace très rapidement de façon désordonnée.

Blandine de Dinechin fonde son enquête sur quatre témoins irréfragables, « sortis de l’enfer », dont il faut saluer le courage. L’auteure s’est farci, je ne vois pas d’autre mot, les textes nauséeux de la réputée sainte, sans omettre les presque 600 pages qu’une rescapée de la « secte des fols en Christ » (Sœur Marie aimait cette dénomination) a remis en 2015 aux évêques de France.

Comme tout est caché dans le monde des religieux, clôture oblige, encore plus que chez les curés, seul un vague redressement du Vatican a permis de régler les aspects les plus voyants (dont l’éviction de Sœur Isabelle qui gouvernait depuis son luxuriant ermitage de Jéricho) avant que tout ne soit bien cette fois reverrouillé.

Je conseille de lire les dix-sept pages du chapitre 14 sur l’immolation par le feu d’une jeune polonaise de 24 ans, Magda, que Sœur Marie avait encapuchonnée d’autorité sous le nom de Sœur Miryah. C’est insoutenable. Ce drame mérite un tournage qui sera un grand film. La réalité dépasse la fiction. Le masque de la Dupont vole en éclats pendant qu’elle se cache pour laisser ses subordonnés régler les difficultés grâce à ses indications mafieuses.

Lisez ce livre, non seulement les familles et les amis des moines et des moniales mais aussi les ecclésiastiques de tout grade, pour comprendre comment notre Eglise n’est pas équipée humainement et intellectuellement pour parer à de tels fléaux.

Bien que le décret sur les Laïcs (n°32) du Concile Vatican II recommande les Sciences Humaines, on en est encore à utiliser des méthodes devenues inefficaces d’un autre âge (Cf. par exemple la méthode médiévale d’enquête pour le choix des évêques, ce qui explique en partie les drames que nous vivons).

Je n’en veux pour preuve que la façon dont le cardinal Velasio de Paolis (1935-2017) a cyniquement traité le scandale des Légionnaires du Christ afin de « sauver » leurs milliards. Il a repris pour cela le concept communiste de refondation forgé après la chute de l’URSS. Quand il faut dissoudre, nos responsables essayent par tous les moyens de sauver et de refonder. On refuse d’employer le sel évangélique qui cuit mais qui conserve là où il faut trancher. Avec Bethléem, nous pouvons joindre à peu près toute la liste des Communautés dites nouvelles qui dominent actuellement le paysage ecclésial. Par chance, elles se contrarient entre elles sinon elles parviendraient à transformer Rome en Mandarom !

Le mensonge de sa vie a duré jusque dans sa mort puisqu’on apprend que la dépouille de Sœur Marie a été transportée illégalement de Montpellier en Chartreuse pour faire croire que c’est là qu’elle avait trépassé. Elle qui se laissait passer pour une nouvelle Thérèse d’Avila n’aura été finalement qu’une délirante à qui il aura manqué un saint Jean de la Croix pour la remettre sur le chemin de la vérité.

Paru dans Golias n° 786.

LIRE AUSSI : «15 ans dans l’enfer de la famille monastique de Bethléem»


Les secrets de la fondatrice de la Famille monastique de Bethléem

par Céline Hoyeau, La Croix du 19/10/23

En janvier 2021, les Sœurs de Bethléem ouvraient une cellule d’écoute pour entendre des victimes alléguées des abus commis dans leur communauté depuis sa fondation dans les années 1950. Loin de « faire œuvre de justice et de réparation » comme annoncé, cette cellule se serait révélée aux yeux d’anciens membres, qui tentent d’alerter l’Église depuis près de quinze ans, comme un « enfumage » et une nouvelle tentative de discréditer leur parole.

C’est donc à une écoutante et ancienne journaliste ayant travaillé sur l’abus spirituel, Blandine de Dinechin, qu’ils ont confié leurs témoignages et le soin d’enquêter sur les dysfonctionnements présumés de Bethléem depuis ses origines. Ceux-ci s’enracinent, selon eux, dans les excès de la fondatrice, Odile Dupont (1922-1999), sœur Marie en religion, prieure pendant quarante-huit ans, dont ce livre brosse un portrait inédit et très critique.

Née en 1922 au Havre, elle fait un essai infructueux chez les dominicaines, avant de créer une petite fraternité sous l’impulsion du dominicain Ceslas Minguet qui veut fonder un ordre de la sainte Vierge Marie. La communauté, qui compte aujourd’hui plus de 500 sœurs contemplatives et une trentaine de frères, recrute à tour de bras.

Un « succès » qui tient beaucoup à la personnalité charismatique de sœur Marie. Celle-ci est décrite comme excellant à obtenir ce qu’elle veut des évêques, du Vatican, et jusqu’au général des chartreux qui lui confiera des couvents. Les témoignages – dont celui de l’ancien prieur des frères – montrent aussi une prieure qui aurait imposé à ses sœurs une austérité de vie dont elle semblait régulièrement s’affranchir. L’enquête dévoile un système d’emprise dépeint comme une « lente, profonde et totale dépersonnalisation ».

Les regards croisés des anciens membres convergent vers les mêmes accusations d’abus spirituels : conduits à se déposséder de leur raison au nom d’une obéissance radicale à la Vierge Marie, ils se sont vus privés d’une vie spirituelle réelle, pour épouser les marottes de la fondatrice. L’enquête dénonce aussi des silences coupables, tel le secret longtemps gardé sur le suicide de sœur Miryah, ­Polonaise de 24 ans qui s’est immolée par le feu en 1998.

Si la Famille monastique de ­Bethléem a mis en œuvre ces dernières années toute une démarche pour se réformer, nul doute qu’elle tirera profit de cette enquête, certes à charge car elle ne prend en compte que la parole de ces témoins sans les confronter à d’autres regards, mais précieuse pour se dégager de certains héritages toxiques de ses fondations.